DOMAINE
Part pour tari^ je suis resté, moi, le plus fervent adepte de celte école, si c'en est une.
« Et s'il n'en reste qu'un je serai celui-là ! » puis-je dire en m'appliquant le vers célèbre et non sans courage ; car, avouer qu'on aime la poésie en elle et pour elle-même, c'est s'attirer à coup sûr et sans recours possible l'inimitié et le mépris de tous les hommes, qui veulent bien que cette âme divine serve à leurs desseins, mais qui n'admettent pas qu'on puisse la servir avec désintéressement, et vivre et mourir pour l'aniour d'elle !
39 avril 1872
Domaine. — Pourquoi Victor Hugo, qui possède à un si haut degré le don de peindre les faits, de faire agir des figures vivantes, d'animer l'histoire, n'a-t-il pas dramatisé les événements de la guerre de Prusse et du siège de Paris, comme il a dramatisé naguère les événements que raconte la Légende des Siècles ; et pourquoi se borne-t-il à en exprimer pour nous la pensée, le sens idéal et philosophique, renonçant ainsi à de si émouvants et tragiques tableaux dans lesquels eût éclaté une fois de plus son génie de puissant coloriste? A cette critique spécieuse, la réponse est bien simple et elle tient tout entière dans cette règle absolue et axioma tique, dans cette loi évidente:
La Poésie ne doit jamais faire ce qu'un autre art peut faire à sa place et sans elle.
Avant rinveution de récriture, et dans une certaine mesure avant l'invention de Timprimerie, la Poésie enferme et contient en elle tout le trésor des sciences religieuses, politiques, historiques et géographiques, la vie des dieux et des hommes et le catalogue de toutes les inventions de l'industrie humaine. A mesure que ces sciences et ces arts, pour conserver la tradition et la chaîne de leur passé, n*ont plus besoin du secours, d*abord indispensable, que leur a prêté le Rythme, et peuvent confier la conservation de leurs conquêtes à ces gardiennes aussi fidèles que lui : l'Ecriture, l'Imprimerie, ils se détachent de la Poésie et demandent à la prose un langage simple, clair et technique, approprié aux nécessités de leur enseignement. Cependant, réduit et diminué ainsi en apparence de jour en jour, le domaine de la Poésie reste toujours aussi large, aussi immense qu'il le fut à l'origine de la civilisation, car l'idéal et le surnaturel, dont elle ne peut être déshéritée, s'agrandissent pour nous en même temps et dans la même proportion que le champ des découvertes matérielles et scientifiques, si bien que la Poésie retrouve dans le monde spirituel ce qu'elle perd dans le monde terrestre, et que, plus elle se désintéresse des choses transitoires et passagères, plus l'azur s'ouvre sans limite devant le vol insatiable de ses grandes ailes.