‹ CritiquesChapitre 70 sur 99 · RÉPIT · texte numérisé non relu

RÉPIT

nous écrase, quand la banalité universelle nous écœure, quand il settible que nous sommes résignés tout à fait à notre abaissement, tout à coup quelque grande manifestation du génie humain se produit, nous éclaire, nous brûle et nous sauve en nous rendant la conscience de nous-mêmes. Un grand écrivain qui pendant plusieurs années s'est tenu à Técart et a gardé le silence, préparant un livre longuement conçu, médité patiemment, religieusement exécuté dans la solitude, nous donne enfin son œuvre portant le sceau indestructible de la perfection, et nous avons r Education sentimentale de Gustave Flaubert ; un audacieux directeur de théâtre ose proposer à un public affolé par le bruit des casseroles et des crécelles en délire d'écouter l'idéale musique du maître des maîtres interprétée par une cantatrice passionnée et savante, etvoici que le Fideliode Beethoven nous est rendu I si bien que nous sommes encore une fois sauvés pour quelques instants, et c'est beaucoup, un répit de quelques instants, quand la terre tremble sous nos pas et quand l'implacable cendre étouffe en s'amassant laPompéi qui s'écroule! Oui, tant que notre oreille charmée écoutera la lyre du divin symphoniste, et aussi longtemps que nous serons occupés à lire avec admiration le livre nouveau du puissant romancier qui déjà nous avait donné Madame Bovary et Salammbô, il n'est pas possible que nous soyons ensevelis tout à fait sous ee tas de cendre inerte et sourde que pousse sur nous le vent toujours plus acharné de la Bêtise humaine !

296 FIN d'empire

Le Beau a raison d'avoir pour lui réternité, car il faut bien qu'on en prenne son parti, jamais le succès d'une belle œuvre, si éclatant qu'il soit, ne causera dans Paris la vingtième partie du tumulte que sait y faire naître tout naturellement l'éclosion de n'importe quelle ineptie carnavalesque, agitant l'éclatante misère de ses haillons au bruit des crécelles enragées. Vendredi dernier, alors que tant de bouquets de neige et de pourpre tombaient aux pieds de M"® Krauss, si émue et si belle sous son costume de Fidelio, il semblait que le triomphe si vrai, si mérité, si unanime que venait de lui décerner une foule domptée et captivée dût devenir le lendemain l'occupation favorite et le plus cher souci de toute la ville ; il n'en a rien été pourtant, car dans celte fête d'une œuvre de Beethoven restituée, interprétée avec la foi, avec l'inspiration, avec la science, où aurait-on pu trouver un motif à scandale, une pâture pour notre appétit de monstruosités et de choses défendues ? M^^" Krauss est simplement la grande tragédienne lyrique dont nous étions privés depuis si longtemps ; mime, actrice, virtuose incomparable, elle peut s'inspirer des types de la poésie et de l'histoire, comprendre et interpréter magnifiquement les œuvres des maîtres ; en son jeu souverain, le Chant et le Drame unis en un geul moyen d'expression trouvent les plus nobles accents de la vérité idéale. Quelle a été touchante au premier acte, quand Léonora, déguisée en Fidelio, exprime sa joie d'être accueillie dans la prison !

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