BAPTÊME
taisistes comme ses propres vers dont le murmure ressemble au vaste brouhaha de la mer tumultueuse, et qui ont accroché sur leurs tentes de si drôles d'inscriptions I
Quand ils sont partis, il y avait parmi eux de hardis et fiers garçons avides du rouge baiser de la bataille, mais il y avait aussi quelques-uns de ces petits-crevés sérieux et pâles qui se pâmaient froidement en écoutant les perles chanter leur chanson autour du cou de M"® Devéria. Les marches, la vie du camp, le baptême du feu que quelques-uns d'entre eux ont déjà reçu, le vent de la bataille prochaine qu'ils respirent de toutes leurs narines ont bien vite changé tout cela.
Dieu me préserve d'exalter la guerre et ses horreurs, et de me plaire à la vision de ces champs de bataille affreux où des blessés sans nombre agonisent, et où tant de morts ensanglantés regardent fixement le ciel de leur œil immobile. Mais, si je haïs de toutes mes forces le fléau, j'adore l'héroïsme qu'il nous donne, qu'il nous rend comme par miracle, et cette joie effrénée du sacrifice qu*il fait briller sur tous les fronts et dans tous les regards. La France, heureuse, sûre d'elle-même, maîtresse incontestée de ses champs d'épis d'or et de ses vignes sacrées qui versent au monde entier la joie, l'extase de l'amour et la grâce des sourires, s'amusait parfois à ce jeu fatal de railler les grandes idées et les vertus sublimes ; à présent rajeunie, retrempée et purifiée dans le
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fécond et cruel bapleme du sang, redevenue amoureuse du beau et dn juste, elle aurait honte de ses faciles ironies si elle pouvait encore se les rappeler ; mais la pourpre du jeune sang versé en a effacé jusqu'au souvenir sous ses flots débordés et sublimes. La France qui vit et demeure aujourd'hui, c'est celle qui dit avec Corneille : « Moi seule et c'est assez ! » C'est celle qui s'écrie ardemment avec Danton à la voix terrible : « Toujours de l'audace !» et qui met son ame tout entière dans les plis envolés et frissonnants du drapeau.
En un jour, en un instant nous avons retrouvé le goût des choses mâles et viriles. Les femmes qui se plaisaient le plus aux amours délicates et efféminées regardent maintenant avec une visible sympathie ces fronts bronzés et coupés de cicatrices que la guerre nous renvoie, et certes le spectacle en vaut la peine. J'ai vu revenir vingt zouaves, dernier reste, hélas! d'une compagnie, et je ne pense pas qu'un Dante ou qu'un Michel-Ange eût pu rêver des figures plus épiques. On eût dit que leurs bruns visages avaient été cuits dans les flammes d'une fournaise, mais ils avaient comme des tonnerres dans leurs yeux calmes, et sur leurs lèvres brûlées et pâhes vol« ligeait la chaude lumière d'un sourire. Ils avaient les mains bi'unes comme s'ils avaient fait la cuisine de l'Etna, et leurs cous robustes étaient bruns aussi, mangés par le soleil. Quant à leurs habits, turbans, calottes, vestes, gilets, pantalons larges, tout cela déchiré, usé, déteint, taché par le sang, lavé par la
FORCE 3i5
pluie, était devenu une seule matière toute de la même couleur, ou plutôt sans couleur. Mais les magnifiques lignes de haillons tordus, abattus, et furieux ! et comme tout cela était d'un aspect triomphant et d'une tournure grandiose ! Ils étaient plus fiers, ces zouaves, plus résolus et plus sûrs d'euxmêmes que le jour où ils sont montés en chemin de fer, brillants et pimpants avec leur drapeau tout neuf, et dans ces Achilles restés debout vivait encore la compagnie tout entière !
4 septembre 1870
Force. — Certes, notre âme tout entière est là où se décide la destinée de la France, là où s'accomplissent tant de merveilles d'abnégation, de. vaillance, de bravoure, tant d'obscurs et magnanimes sacrifices ! Et pourtant n'abandonnons pas non plus, même a cetle minute suprême, la France de la pensée et de la poésie, c'est celle-là surtout que le Prussien déteste et qu'il combat à outrance, car il sait bien que, fussions-nous tous vaincus et meurtris, l'âme française, la Révolution, irait encore sur l'aile de quelque tempête fulgurante porter à l'Europe féodale agonisante le souffle inspirateur de la liberté.
a5 septembre 1870
En factioîî. — S'il pouvait rester en nous quelque chose de l'artiste, à l'heure où nous ne sommes plus
3l6 LE THÉÂTRE ET LA GUERRE
que les fils d'une mère meurtrie et les soldats silencieux du combat suprême, nous aimerions encore la faction sur le rempart, derrière les sacs de terre, rien que pour Tamour du pittoresque et des beaux spectacles. Mercredi dernier, nous nous promenions l'arme au bras près de la porte d'Orléans, regardant tantôt la foule grouillante du faubourg, tantôt, sous le massif pont-levis, les allées et venues des généraux, des chirurgiens, des états-majors, des troupes en marche ; tantôt, devant nous, dans la première enceinte, les mobiles embusqués, cachés par la muraille, attentifs et muets, et de temps en temps frottant avec leurs mouchoirs les canons de leurs fusils.
A notre droite, à de courts intervalles, les coups de canon se succédaient, et moi factionnaire, je tâchais de percer d'un regard que ni éloignement ni obscurité ne déconcertent les massifs d'arbres verdoyants et charmants du cimetière de Montrouge, que la hache doit avoir abattus à l'heure qu'il est. Sacrifice nécessaire, car derrière les arbres touffus, il pousse naturellement des Prussiens ! Ils ne sont pas là, Dieu merci ! Avant d'y être, il leur reste à venir à bout de nos mobiles et à affronter les feux croisés de nos soldats de marine, qui pointent si juste; mais il faut se défier de toutes les feuilles vertes ! Celles du cimetière sont d'ailleurs les dernières qu'on voije au loin dans l'immense campagne sèche, ravagée et nue. Mais la nature s'arrange toujours pour que rien ne manque à ses pompes triomphales, aussi me futil donné de voir cette vaste terre de poussière et de