EN FACTION
cendre se revêtir tout à tour de riches voiles d'améthyste, de pourpre, de rose, de safran et d'hyacinthe, grâce à un superbe coucher de soleil parfaitement classique et terminé par un globe de feu, tel qu'auraient pu le souhaiter (et le décrire 1) Bernardin de Saint-Pierre ou Chateaubriand lui-même.
Mais à la nuit noire, pendant ma faction de minuit à une heure, c'étaient bien encore d'autres féeries et de plus riches splendeurs I Les feux électriques de la marine, sans cesse déplacés, éteints, rallumés, inondaient de lumière ou replongeaient dans la nuit telle ou telle partie de la campagne, parfois devant moi jusqu'au bout de l'horizon, habillant le paysage de marbres et de métaux fantastiques, et tout à coup me montrant au loin, rangés en longues lignes et l'arme au bras, des mobiles dont les vêtements de toile bleue et d'écarlate prenaient sous le large rayon des aspects de pierres précieuses, tandis que leurs jeunes visages resplen* dissaient comme dans une apothéose. Ainsi, me disais-je, ainsi faisait naguère la Poésie : elle éclairait de sa puissante flamme et revêtait d'un manteau de pierreries ce qui, sans elle, fût resté caché; mais, elle aussi, elle renaîtra quand la République aura secoué de son manteau et de sa chevelure toutes ces AUemagnes, car l'univers ne saurait se passer de la poésie de la France.
3l8 LE THÉÂTRE ET LA GUëKHE
31 novembre 1870
Analogie. — Il n*y a rien d'excessif à dire que la tragédie d*Esther, jouée devant nous, à l'heure .présente, nous semble tout actuelle et répond à la fois à nos mâles espérances et à nos légitimes douleurs ; car si éloigné et fugitif que soit le rapport entre la grande France aux prises avec le Nord barbare et le petit peuple juif opprimé par un préfet d'Asie, il y a une expression de sublime fiertéqui s'échappe, toujours la même, des lèvres de tout peuple injustement martyrisé. D'ailleurs c'est le privilège des grands poètes que leurs chants, rajeunis par les circonstances mêmes, redeviennent sans cesse l'expression des sentiments qui persistent à travers l'humanité, éternellement condamnée aux mêmes supplices et aux mêmes efforts héroïques. Les plaintes des jeunes Israélites dans Esther, ces harmonieuses strophes dans lesquelles on entend le soupir des harpes mourantes, le murmure éploré des saules de la rive et le mélodieux sanglot des fleuves, ne sont pas seulement le gémissement d'Israël accablé ; mais elles plaignent aussi toutes les nations veuves, qui, à travers tous les âges, ont subi, fût-ce pendant une heure, les violences d'un soldat ivre de sang.
Certes, en ces odes pensives et désolées, il n'y a rien qui s'applique particulièrement a nous, à nous, nation immortelle et invincible î si peu semblable au
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peuple captif que les rois d'Orient écrasaient de leur lourd sceptre d'or ; et cependant, elles n'oiit pas non plus une seule syllabe qui ne fasse vibrer en nous le retentissement des angoisses que nous éprouvons à propos des êtres aimés ; car ce ne sont pas les paroles même de Racine qui ravivent notre émotion et rouvrent dans nos yeux la source des pleurs, c'est leur mouvement lyrique, leur harmonie, c'est la musique idéale qu'elles contiennent et que n'égala jamais nul musicien, dont les frémissements enveloppent et détendent nos cœurs dans leurs ondes sonores.
aO novembre 1870
Concert. — Dans la représentation organisée par le 227® bataillon ^ de simples gardes nationaux, des amateurs, des inconnus ont pu, à côté des grands artistes célèbres, nous charmer et nous émouvoir ; mais c'est beaucoup, c'est surtout à cause de l'élan patriotique si ardent, si unanime, qui en ce moment emporte du même côté toutes nos âmes et crée entre nous ce qui nous manquait pour être réunis, un lien, K une religion », un ensemble d'idées qui nous sont communes! Un tout jeune homme, « sans barbe et sans moustache encore j>, et comme tous les assistants, nclciirs et spectateurs, revêtu de l'uniforme de
I, Rcprésen talion du 23 novembre 1870 à la Perle Saint- Martin.