XVI PREFACE
la parole magicienne souveraine et le spectacle matériel, il n'y a aucun accord possible. »
Lui reprochera-t-on son romantisme ? On ne pourrait le faire qu'après avoir reconnu qu'il y enfermait « l'éternel esprit révolutionnaire qui ne cessera pas de détruire et de créer. »
Ce rimeur a osé donner des conseils à ceux qui pouvaient lui répondre par le chiffre de la recette. Ne nous dissimulons pas son courage. Qu'il ait été écouté ou simplement compris, cela n'est pas certain, mais enfin il aura eu le rare mérite d'avoir voulu réconcilier l'art et la vie sur les planches du théâtre et d'être resté fidèle aux grands enseignements.
Sa critique est ascendante : elle monte et voit de haut les détails. Poète, il justifie encore son lyrisme par l'intuition aiguë, la connaissance immédiate, la saillie^ le trait. Dans un siècle qui afficha trop de mélancolie, le ton majeur de sa voix paraît nouveau. Sans vulgarité, son évangile est joyeux, réconcilié avec les démons de la chair et de l'esprit.
Il y cache une observation pénétrante, souvent cruelle, et qui ne tient pas à passer pour telle. Il affecte donc d'être un homme de bon sens pour censurer les principes de l'école du terre-à-terre. C'est encore une attitude très remarquable chez lui que de parler toujours du
PREFACE XVH
peuple avec amour et de croire à la postérité, à la gloire, à Thumanité, comme si l'histoire cachait un secret qui sera connu un jour. Sur la fin de sa vie, il définissait encore les poètes : « ceux qui ont le droit de plaindre et de consoler la misère humaine et de nous faire entrevoir dans la lumière le sourire mystérieux de l'espoir *. »
Comprenons-le tout entier avec ce qu'il entre d'idéalisme social, de malice personnelle et de croyance au mieux dans sa manière.
Une distinction nécessaire et voulue est celle qu'il a su établir entre le public et le peuple, w ces deux êtres si essentiellement différents ». Dans le peuple il voyait les vertus de Tinstinct, le trésor inconnu ; dans le public, les défauts d'une foule où domine fatalement l'esprit médiocre et routinier.
Pour bien entendre Théodore de Banville et pour harmoniser profondément ses contrastes, on ne doit pas oublier que tout jeune, à vingt-six ans, entrant tout armé de volonté bienveillante dans le champ clos de la critique, il s'est qualifié lui-même de « pauvre gentilhomme républicain ». On ne saurait dire pourtant qu'il ait jamais été démagogue autrement qu'au sens de Périclès.
1. Avant-propos des Chansons pour toi de Claiule Couturier (1889).