AXIOME
On n'est grand poète ou grand comédien qu'à la condition de peindre son époque.
Peindre son époque ? Il s'agit d'expliquer comment, et les poètes qui ont proclamé le plus hant cette grande vérité se sont bien souvent trompés sur l'application.
Evidemment, nous ne saurions nous intéresser à des passions et à des mœurs qui ne sont pas les nôtres ; mais pour être de notre temps est-il nécessaire que les personnages de nos drames portent des habits noirs et des cachemires de l'Inde ? Certes, la question n'est pas là, et Shakespeare l'a bien prouvé en imprimant à toutes ses productions l'irrécusable cachet de son époque. Troyens, Grecs, Romains, Français, ses personnages portent tel manteau ou tel pourpoint ; mais leur âme à tous est du xvi^ siècle, et non pas d'un autre. Balzac, Daumier, Pelacroix
et nos grands poètes lyriques contemporains n'occupent dans les arts un rang si élevé que parce que la France actuelle vit dans leurs œuvres.
Cette condition suprême des œuvres d'art, M. Dumas ne Ta jamais remplie, ni dans, ses romans ni dans ses drames ; il n'est pas plus de notre époque que de toute autre époque ; il n'est pas non plus de notre pays. Voilà pourquoi, avec tant d'invention, d'esprit, d'adresse, de fécondité et d'audace, M. Dumas n'occupe réellement dans notre littérature qu'un rang très secondaire. Si, par impossible, il commençait aujourd'hui à entrer dans la voie de l'observation et à peindre notre société actuelle (Térésa, Angèle et Antony n'y lâchent même pas), peut-être acquerrait-il une gloire véritable après tant de frivole renommée. L'important, ce n'est pas que les personnages portent des pourpoints ou des chlamydes ; habillez-les comme il vous plaira, mais je veux que les haines, les ambitions, les colères, les aspirations, les amours féroces, les nobles enthousiasmes qui sont l'âme de notre société, vivent dans votre œuvre. Cette société, direz-vous, a mille aspects divers. Voyez pourtant, Balzac n'en a pas oublié un seul, pas même le plus cruel et le plus froidement funèbre de tous, pas même celui qui est le déshonneur de notre Paris, et qui remplit mon âme d'une inconsolable tristesse : relisez la Fille aux yeux dor !
Mais ce que M. Dumas n'a pas osé, ou n'a pas su, ou pas voulu faire, je le dis hardiment à leur gloire, M"^ Rachel et M"^ Mars l'ont fait toutes deux. Je
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sais combien on va crier au paradoxe pour une fois que j'ose dire la vérité, nàais rien ne m'arrêtera aujourd'hui qu'il s'agit de donner à une grande artiste un conseil qui peut la sauver, si elle me comprend !
M"^ Mars, de qui je parlais tout à l'heure, croyezvous que jamais elle soit entrée intimement dans la pensée de Molière et de Marivaux, même dans celle de Victor Hugo et d'Alexandre Dumas. Bien au contraire, toutes ces héroïnes, les unes franches et chastes, les autres tendres et fières et passionnées, elle les a transformées à l'image des femmes du monde qui sous la Restauration s'étaient engouées de la comédie ; et voilà comment elle s'est approprié Elmire et Célimène, voilà comment elle a sauvé Mademoiselle de Belle-Isle, voilà comment elle a eu un si grand succès dans dona Sol, bien qu'elle ne se soit jamais élevée jusqu'au lyrisme, peut-être perce qu'elle n'a jamais pu ni voulu atteindre au lyrisme 1 Les grandes dames ont fait à M"^ Mars une réputation immense ; ce qu'elles venaient entendre, ce n'était ni Elmire ni Célimène, ni Molière ni M"" Mars, c'étaient elles-mêmes, leur galanterie sceptique, leurs spirituelles amours, leur pliilosophisme élégant qu'elles écoutaient parler dans une voix charmante, et elles venaient contempler dans un admirable miroir leur beauté, leur toilette et leurs diamants. Qu'auraient signifié sans cela les diamants de M'*^ Mars ?
Eh bien ! grâce à M"^ Hachel, qu'on le sache
KAGHEL 35 I
bien, la tragédie de Racine est aussi vivante à présent que Tétait la comédie au temps de M"* Mars. La tragédie revit comme vivait alors la comédie de Molière, de la seule vie qui soit possible pour les œuvres passées. Sous le costume des filles grecques des temps héroïques, M"® Rachel a raconté toutes les douleurs dont nous souffrons, toutes les passions qui brûlent notre sang, et sous les plis de sa tunique sculpturale je vois s'agiter les serpents qui nous mordent le sein. Non, certes, la Phèdre de notre tragédienne n'est pas une Grecque et je l'en félicite ; c'est Phèdre comme elle serait si elle vivait à noti-e époque, c'est l'inceste comnie Frédéric Soulié l'a vu en détournant les yeux avec horreur ; c'est l'amour désespéré de ce temps, dévorant des âmes intelligentes et non plus de vigoureuses poitrines de demidieux et de dompteurs de lions. Cette Phèdre-là a lu comme moi Stendhal et George Sand, comme moi aussi elle a connu les agonies de Lélia, déshéritée de la jouissance matérielle par quelque effrayante et céleste vengeance. Et voilà pourquoi elle m'intéresse, voilà pourquoi elle remplit mon âme de terreur et dépouvante. Les femmes que M. Clairville habille en robes à volants et en pardessus ajustés* sont peut-être du x' siècle. Peut-être sont-elles nées à Kiakhta ou au Spitzberg, jen*en sais rien. Mais la Phèdre de Rachel vit ici même, aujourd'hui, à l'heure qu'il est ; je reconnais les battements de son sein désolé, je reconnais la voix de ses sanglots et de ses pleurs, et voilà pourquoi cette Phèdre est vivante.
352 V HEl-NES DE THEATHE
Cette iaterprétation appliquée au milieu dans lequol on vit, c*est le droit et c'est aussi le devoir du grand artiste. Et voyez, s'il n'y avait au monde ni académiciens, ni u critiques sérieux », un poète aurait le droit de refaire aujourd'hui, comme Racine l'a refait en son temps, l'Hippolyte d'Euripide, et la France serait dotée d'un nouveau chef-d'œuvre. Comme ce fui la gloire du divin Racine d'avoir modelé ses personnages à l'image des hommes et des femmes de la cour de Louis XIV, ce serait la gloire de ce poète de passionner le grand drame de Phèdre, en y faisant vivre et s'agiter nos idées et nos rêveries. On nous permet bien de refaire don Juan après Mozart et après Molière ; mais les gens sérieux ont décidé qu'après Racine il faut tirer l'échelle. Ils ne comprennent, hélas 1 ni l'art ni Racine, et ce beau travail d'assimilation qui consiste à éterniser les chefsd'œuvre en les renouvelant n'est permis qu'à la tragédienne. Heureuse femme que ses admirateurs analhématiseraient s'ils comprenaient ce qu'elle fait, et s'ils savaient que nous lui devons les seules créalions actuelles qui se soient produites au théâtre !
J'ai dit, et je conclus :
M"" Rachel est peut-être la plus belle femme de ce temps-ci, si ce que Charles Baudelaire dit des œuvres d'art peut s'appliquer à un beau visage ; c*est-à-dire si un beau visage doit être l'expression la plus actuelle et la plus récente de la beauté comme nous la comprenons. Jamais, à ce qu'il me semble, les sentiments modernes n'ont été plus ma-
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gaifiquement représentés que par ces yeux ardents, ces lèvres fières, cette noire chevelure, ce port étrange et noble, et enfin tout l'ensemble de celte triste, élégante et farouche beauté que les observateurs les plus indifférents admirent chez M"" Rachel. Aussi M"® Rachel est-elle de toutes les femmes la plus apte à jouer la comédie moderne. Seulement, pour que M"® Rachel la joue, il faut que cette comédie existe et que quelqu'un l'écrive enfin. Cette comédie, ce n'est pas Mademoiselle de Belle-Isle ; voilà ce qu'il y a de certain. M"® Mars enchantait les spectateurs en se promenant autour et à côté du rôle mélodramatique écrit par Alexandre Dumas ; si elle avait voulu y faire tenir son âme, M"^ Rachel l'aurait déchiré en mille morceaux.
Dans une vraie comédie moderne, à la bonne heure. Qui aujourd'hui porte un châle comme elle, et force mieux une robe et des diamants à concourir à l'effet général de la beauté, sans le troubler ou le contrarier .^
Quel visage mieux que le sien raconte la terrible tragédie de nos amours parisiennes, que nous racontons en prose, faute d'avoir su inventer un langage poétique plus grand que celui d'Eschyle ? Entrez un moment par la pensée dans le monde de Balzac. Qui mieux que M^*^ Rachel représentera ces terribles duchesses aux fronts de marbre et aux âmes consumées par des ambitions atroces, ces femmes de gaze et de dentelles mêlées à des guerres implacables où le code remplace le casse-tête du sauvage, et ces
grandes courtisanes qui regrettent, parfois aux heures de mélancolie, leurs sens desséchés par l'amour de Tor, les Florine, les Esther, les Marneffe !
Je sais bien que toute cette poésie-là ne se trouve pas à la Bibliothèque ; il faut se donner la peine de regarder autour de soi et en dedans de soi. Mais il n'y a pas de création facile I Demandez à Clésinger par quel artifice cette jeune Grecque endormie sur les monts de Nysa, couronnée de grappes ruisselantes et enivrée du sang d'un dieu, représente si bien la beauté moderne, bien qu'elle ait été taillée avec toute la pureté antique dans le marbre le plus éclatant de Paros.
— Mais le poète, où est-il ? me demandera M»'« Rachel.
— Il est quelque part, dans un roman inconnu, ou dans les fantaisies d'un pelit journal, ou peut-être dans le livre d'un jeune homme qui a publié aujourd'hui ses premiers vers î
6 juin 1860
Avant . de quitter Cannes, je voulais voir cette modeste villa (le Gannet) où s'est éteinte à trentesept ans, dévorée par son génie, la dernière muse qui ait fait résonner sur notre scène la voix des lyres et des clairons épiques, ame fragile débordée par rinspiration farouche de Racine, dernière fille d'Orphée, qui ait fait pleurer les rochers et attendri les
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arbres, malgré le bruit que faisaient autour d'elle les piles d'or qu'on remue et l'assourdissant refrain de la chanson de Marco.
— On s'est étonné que la grande artiste ait choisi une retraite d'où elle ne pouvait apercevoir ni les montagnes, ni la mer, ni les grands paysages noyés d'une lumière étincelanle. Moi, je le comprends, et je l'aurais deviné ; pour elle, le Cannet, avec ses haleinesde parfums, n'était pas un repos, mais un exil : son esprit était encore au théâtre, siir les planches qu'avaient balayées ses broderies d'or et sa robe de pourpre.
Ce qu elle voulait voir quand ses yeux fixes déchiraient l'étendue, ce n'était pas les golfes d'azur, les orangers en fleurs et les rouges cristaux de l'Estérel ; c'était cette salle incendiée, ruisselante de fleurs et de pierreries, où elle avait dominé un peuple immense ; c'était ce palais d'Atrée où, fatale, brisée, menaçante, elle incarnait une héroïne farouche et colossale, portant comme les dieux, dans sa poitrine déchirée, tout un monde efl'royable de crimes et d'incestes. Elle se revoyait parée avec les tuniques écarlates des âges fabuleux, courbant la tête sous l'inspiration qui tordait ses cheveux comme des vipères, tandis que ses prunelles, ces soleils noirs, jetaient des flammes. Immobile dans une attitude héroïque, elle parlait encore le mélodieux langage de Racine; elle récitait d'une voix pieuse ces grands vers qui jaillissent comme un flot sonore, et à sa voix les Olympiens I implacables s'épouvantaient de leur propre cruauté,
et le bruit de sa sandale d'airain éveillait jusque dans le Tartare les gémissements des abîmes et de la nuit. La fatalité l'emportait, la passion inexorable l'entraînait de douleur en douleur et de crime en crime, puis enfin lui tendait la coupe de poison ; et, lorsque Phèdre tombait foudroyé par Vénus, lorsque l'actrice se réveillait sous la pluie et sous l'avalanche de fleurs, extasiée, ivre de création et d'orgueil triomphal, mais meurtrie et saignante, ses amis se parlaient tout bas entre eux et essuyaient des larmes furtives en comptant sur son visage de marbre les morsures de la muse acharnée à sa proie. Trois mille spectateurs s'en allaient transfigurés ; au sortir de ces heures de fièvre, ils emportaient en eux le rafraîchissement de la poésie, et Rachel emportait la mort. Ces soirées où elle s'était donnée elle-même en holocauste, ces efforts inouïs, ces luttes géantes, ces transports, ces fleurs, l'ivresse d'une foule suspendue à ses lèvres, voilà ce qu'elle contemplait immobile à sa fenêtre du Cannet, quand son regard impérieux semblait vouloir éteindre le feu des étoiles. Et ce qu'elle se disait, nous nous le disions aussi dans son Paris qu'elle avait si longtemps sauvé de la parodie et de l'art vulgaire : c'est que, dans la douloureuse agonie qui s'apprêtait, ce n'était pas seulement Rachel qui allait mourir, mais Electre et Iphigénie, la race d'Aga^memnon et celle d'Achille, et toute l'antiquité éclairée par la figure sidérale de la blonde Hélène.
Rachel morte, c^était le désert sans ombre dans la
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campagne de My cènes et d*Argos, c'était la charrue pjassée sur les verdures de Tempe et sur les neiges du Taygète, c'était le gibet des suppliciés installé dans Tîle de Cythère, c'étaient les lauriers-roses arrachés au bord de l'Eurotas et les cygnes égorgés sur les eaux du Cayslre ! Et c'était la .mort même de ces dieux faits à l'image de l'homme, conscience visible de sa bravoure et de son génie, seuls gardiens légitimes du glaive et de la lyre jusqu'à travers les âges troublés par le bruit de l'or qui tombe dans l'or ! Oui, c'étaient eux qui exhalaient sur le Cannet leurs âmes ambrosiennes, emportant aussi * le souffle des derniers poètes, et, comme Electre, les Muses désormais muettes s'apprêtaient à déposer sur un tombeau leurs blondes chevelures tranchées par le fer et arrosées de pleurs. Aujourd'hui la voix de Racine s'est tue ; son théâtre animé par les murmures de la mer azurée et éclairée par le rouge soleil de l'Orient, n'est plus qu'un livre muet chaque jour insulté par la sottise envieuse ; et elle ne retentira plus jamais, jamais, la voix de bronze et d'or qui pouvait faire parler les jalouses fureurs de Roxane et les plaintes adorables de Bérénice. . .
J'ai vu dans un coin d'escalier le lit sur lequel Rachel est morte. C'est un de ces lits de forme Louis XV, à ornementation commune, dont le fer est coloré à l'aide d'une peinture métallique dont le ton rappelle celui du bronze florentin.
Avant que la chambre de la grande tragédienne
ait été dénaturée, elle contenait une alcôve un peu sombre, dans laquelle on pouvait entrer par un couloir extérieur. Aux heures suprêmes, le lit avait été
tiré hors de l'alcôve et avancé au milieu de la chambre, afin que la mourante pût trouver un peu d*air et de soleil. Elle était couchée là, blanche déjà comme Tajbâtre des tombeau'x et, par le hasard de quelque prescription médicale, entièrement vêtue de flanelle rouge, souvenir providentiel de la royale pourpre qu'elle avait tant portée et si fièrement. Comme elle avait tout à fait perdu connaissance, les prêtres entrèrent dans l'alcôve restée vide et entonnèrent les chants funèbres. C'est à ces accents que s*éveilla pour la dernière fois la pâle victime, résignée, voyant déjà le ciel, et laissant sa grande âme s'enfuir sur les ailes de la musique sacrée.
L'habile photographe du roi de Sardaigne , M. Crette, a bien voulu me communiquer la douloureuse image qui rappelle Rachel morte et me permettre de toucher l'unique et précieuse épreuve qu'il possède. Sur le noble visage, la dernière lutte a laissé de terribles traces, et pourtant l'esprit y retrouve tout entière cette beauté vive et profonde de Rachel, qui fut la beauté même de la poésie, pure, ineffaçable, marquée d'un caractère surhumain et irrésistiblement éclairée par les flammes intérieures. Exécutée dans la chambre presque entièrement privée de lumière, à force de patience et de volonté, à l'aide de miroirs dont on dirigeait le reflet, cette
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fuyante image est tout un poème que Timagination peut commenter eu de longues et poignantes rêveries.
6 août 1877
Nul jamais ne vit M"® Rachel passer dans la rue ou descendre l'escalier des Italiens et monter en calèche, sans songer aussitôt à Eriphile, à Camille, à Phèdre, proie languissante et mourante ofTerte à Vénus, et, de même, le public palpitant sous les amoureuses colères de ces reines, évoquait tout de suite par la pensée la guitariste, l'inspirée, la grande dame, la Parisienne Rachel, qui, aussi légitimement que ses palais et ses diamants, avait conquis le fier langage, les emportements, les élans lyriques et la voluptueuse poésie de Racine.
II juin 1849
Ce fut la gloire de Frédérick-Lemaître, et surtout la gloire de M"** Dorval, de n'accepter que des rôles conformes à leur nature, ou de les y plier violemment, fût-ce en les brisant. Poètes eux-mêmes, ils n'ont consenti à raconter que leurs propres douleurs, leurs propres passions et leurs propres espérances ; ils ont été les comédiens de leur comédie étrange et passionnée. Non, le théâtre n'est pas un mensonge, et quand la Malibrau ou M'"*' Dorval jouent Desdc-
IIEINES DE THEA.ÏUE
mone, les juges les plus savants, les meilleurs critiques, ce sont les enfants de quatre ans, croyant que tout ce qu'ils voient sur la scène arrive réellement. Oui, il faut que le comédien pleure réellement et se torde sous une véritable douleur, il faut qu'un frisson glacé coure sur sa poitrine et que son sang coule en effet ! Je sais qu'on en meurt, mais le poète n'en meurt-il pas, lui aussi, et sa vie est-elle autre chose qu'une agonie sublime?...
C'est ainsi que fut comédienne cette Marie Dorval que nous pleurons, mourant chaque soir avec Desdémone et Juliette !
Et non seulement elle mourait, mais elle souffrait, elle pleurait, elle priait, elle était jalouse et son sang s'arrêtait, glacé par la colère et l'épouvante.
Qui ne se le rappelle ? Le soir où elle était Ketty, lorsque, après avoir monté en courant l'escalier de bois qui conduisait à la chambre de Chatterton, elle voyait le poète mort, qui ne se le rappelle cet horrible cri échappé du fond de ses entrailles î Alors il n'y avait plus de comédie I Elle dégringolait les marches de cet escalier, roulée par le désespoir et la folie, sa tête battait contre le bois de la rampe et roulait inerte sur le parquet, et ce bruit affreux répondait dans le cœur de la foule épouvantée. A la reprise de Clotilde, à la Renaissance, nous l'avons vu 3 mettre en lambeaux sa robe de satin blanc, ses gants, sa coiffure, et dans le délire de cette fièvre elle arrachait ses cheveux par poignées. Et dans le Joueur, vous la rappelez-vous quand elle voyait les
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mains de Frederick tout ensanglantées, et que saisie d*h6rreur, elle attirait à elle son enfant et la couvrait de baisers I Et dans cette scène du cinquième acte d'Hernani, dang cette élégie chafmante sur laquelle le dénouement qui s'approche jette déjà son ombre mélancolique, vous rappelez-vous comme M"^*" Dorval disait les beaux vers du poète avec toute son âme 1 Etait-elle assez ravie, assez amoureuse, assez frissonnante de cette émotion suave où une nuit calme et parfumée jette les cœurs éperdus d'amour ? Et dans la scène du flacon, quand elle bondissait comme une tigresse en furie et qu'elle arrachait ce poison à son amant ! Elle s'écriait : « Je l'ai ! » — il fallait voir avec quel accent de triomphe, de prière et de reproche — et toutes les respirations s'arrêtaient dans la salle. Mais surtout dans Angelo, la tirade de la courtisane, celte imprécation insensée et terrible : « Ah ! Mesdames les femmes honnêtes ! » Non, jamais tant de rage, de remords, de douleur et de colère n'ont éclaté aussi violemment en brisant un cœur ulcéré; elle était pantelante, abattue, brisée, formidable d'indignation et d'insolence, et c'était si bien l'effrayante réalité, qu'un jour Marie Dorval n'a pas osé réciter jusqu'à la fin ces imprécations devant la reine d'Angleterre !
Même dans Phèdre et dans Hermione, nous Tavons aimée, elle aussi, avec sa passion plus déchaînée que celle du poète, avec sa naïveté, sa violence et sa maladresse à porter la pourpre. Artiste sublime. Ame désolée, pareille à une urne toujours penchée
d'où ruisselle sans cesse un flot débordé, tantôt fi^vec des cris et des sanglots, tantôt avec d'harmonieux murmures ! Pauvre Marie, la meilleure et la plus vaillante parmi les grandes comédiennes de ce temps, elle avait su être non seulement une grande artiste toujours, mais toujours aussi une vraie femme ! Aussi la pleurons-nous, non pas comme une comédienne, mais comme une femme, avec les plus pures de nos larmes et la plus profonde tristesse de nos cœurs.
a 5 février i85o
M"^ Sontag est une femme belle encore, dont là tête pleine d'expression et de charme austère semble faite pour exprimer les douleurs idéales. Après avoir fait revivre pour l'Europe charmée les grandes héroïnes des tragédies lyriques, M'^** Sontag semble avoir conservé dans ses regards et dans son sourire le souvenir des poétiques infortunes qu'elle a chantées. Sous cette admirable robe d'un rose vif dont une heureuse combinaison de bouillons de même étoffe, formant le tablier, et coupés de distance en distance par des bouffettes tombantes en effilé faisaient un véritable chef-d'œuvre, et dont le corsage drapé et décolleté encadrait bien les épaules si célèbres et tant chantées de la cantatrice, elle foulait la petite scène du Conservatoire avec la démarche grave et fière d'une reine du monde qui peut poser ses pieds