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LA SONTAG

sur tous les territoires sans marcher sur un sol qui ne soit pas à elle. La voix de M"® Sontag est toujours une des plus merveilleuses qui soient au monde ; son triomphe a été aussi grand qu'elle pouvait le prétendre, mais non pas exempt d'une certaine teinte de mélancolie. Comme un amant vers qui revient, après l'avoir bientôt abandonné, une maîtresse aimée jusqu'à la folie, le public semblait craindre que pour cette ingrate adorée son enthousiasme même n'eût l'air d'un reproche. Il aurait voulu l'applaudir comme si ces vingt années étaient un rêve, et comme s'il ne s'était rien passé depuis cette veille d'il y a vingt ans où il l'a tant applaudie. Mais combien ces choses-là sont dilDBciles ! Délicatement, on sent bien que là aussi il y a une autre affection, et puis ce nom nouveau qu il a fallu apprendre et qu'on ne veut pas prononcer, à chaque instant on l'a sur les lèvres 1 Cette chaîne des amours brisées, on en serre dans ses mains les deux morceaux rapprochés avec plus de force que jamais pour tâcher d'oublier qu'on ne peut rattacher ensemble ses anneaux dont Tor pur ne s'amollit et ne se forge qu'aux flammes de l'ardente jeunesse. Mais les anciennes amours ne revivent que dans les amours nouvelles ; nous avons aimé M'^® Sontag dans toutes celles qui l'ont suivie ; à celle-là nous trouvions sa voix, à cette autre son sourire I Tristes pensées qu'on n'a pas pu oublier, même sous la pluie de fleurs qui jonchait la scène !

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i4 mai i85o

Pour la première fois nous avons entendu une chanteuse réellement dramatique dans les conditions de son art. Dramatique, l'Ai boni l'est en effet, non pas par les cris, les saccades, les efforts désolés, non pas par ces contorsions et ces poses terribles qui servent à dissimuler le manque de voix et de génie, mais précisément c'est dans cette voix pleine, pure, sonore, mélodieuse, pleine de passion et de sympathie que vit et s'agite tout l'intérêt, toute l'émotion, toute la douleur du drame. De cette voix, qui passe sans effort du contralto au soprano, et qui peut donner à l'émotion intérieure toute l'échelle des sons humains on a tout dit, et on n'a pas dit encore assez combien d'effroi, combien de charme elle communique à la musique des maîtres, rendue matérielle et vivante par cette interprétation qui est une seconde vie. Voix si essentielle à l'artiste qu'en face de ce résultat surhumain on ne saurait séparer la cantatrice de la comédienne, et que toute la puissance de l'instrument devient pour ainsi dire visible dans le jeu du personnage. S'il m'est permis d'employer ici un mot trivial, c'est de bien-être qu'on se sent inondé en écoutant ou plutôt en voyant couler comme un fleuve majestueux et libre cette voix que ne contraint aucun effort. M"^ Alboni chante naturellement, sobrement avec une justesse idéale ; elle

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peut faire ce qu'elle fait, prodige plus miraculeux et plus incroyable que tous les autres...

L'opéra chanté et non plus déclamé, Teffet dramatique obtenu par des moyens musicaux, ne vous y trompez pas, c'est là toute une révolution, révolution qui renouvellera et agrandira l'art lyrique dès à présent ouvert sur de nouveaux horizons. Ainsi, naguère, renonçant au drame vulgaire des poses théâtrales, le plus grand des peintres français, Eugène Delacroix, trouvait le moyen d'être dramatique avec delà couleur.

9 septembre i85o

Nourrit et M'"® Stoltz étaient des acteurs dramatiques; Duprez et M"® Alboni sont des acteurs essentiellement lyriques. A leur premier pas sur la scène, ils nous ont rendu le rythme, le mètre et le mouvement. M^*® Alboni surtout cherche dans le chant, dans le vol de la strophe musicale, toute l'émotion dont elle veut accabler nos âmes; elle foule dédaigneusement aux pieds tout ce qui louche au mélodrame du cirque.

le' janvier! 865

Le Théâtre-Italien se moque bien de la Traviata et de tous les autres ouvrages dramatiques et ly-

riques ! Cet heureux théâtre ne bâtit plus sa fortune sur la réussite de tel ou tel opéra ! sa fortune est une voix de rossignol, un jeune sourire, un regard étonné et charmant, une chanson aux notes d*or, et elle s'appelle Adelina Patti ! M"* Patti chante VElisire d*amore, et cette vieillerie devient nouveauté : par elle la chimère de l'égalité se trouve enfin réalisée, car pour les habitués des Bouffes, Donizetti et Mozart se valent, pourvu qu'Adelina Patli se fasse entendre.

En tout temps d'ailleurs, le public français a écouté la musique avec les oreilles de la foi, et ce n'est pas lui qui eût inventé la lyre si le dieu Mercure n'eût auparavant pris cette peine. Au concert Pasdeloup on admire et on applaudit si bien de confiance la musique classique et les symphonies primitives, que si l'orchestre jugeait à propos de jouer des polkas de Musard, elles seraient mises sans examen sur le compte de Beethoven.

4 avril 1870

La chère fugitive Adelina Patti est enfin revenue pour marcher, triomphante, au milieu des grands tas de roses qu'a jetés à ses pieds son peuple idolâtre. On l'acclamait, on l'applaudissait ; on admirait avec ivresse, avec fureur sa voix qui semblait être devenue plus expressive encore et plus belle

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qu'elle ne Tétait il y a quelques mois ; on buvait avidement* son regard et son sourire I C'est en vainqu'Agnesi, Palermi et Verger ont chanté mieux que jamais, que Ciampi a eu les plus heureuses inspirations comiques et que M"* Sanz, dès son début, s'est révélée comme un contralto de premier ordre ; on n'entendait, on ne voyait que la divine Adelina Patti, elle a pu savourer une admiration furieuse et exaltée comme l'amour. Pourquoi avait-il fallu qu'elle chantât la mélodramatique et ennuyeuse Lina di Chamounix?^ Quoi ! toutes les constitutions s'écrouleront l'une après l'autre, et cet opéra savoyard s'obstinera à durer autant qu'un chef-d'œuvre ! — « Moi, si j'étais gouvernement, disait Jocrisse dans la Sœur de Jocrisse y j'enverrais tous les tailleurs au bagne. Autant de tailleurs, autant de galériens. » — Combien celte idée, éminemment juste, civilisatrice et féconde pourrait être appliquée d'une manière plus équitable et plus fructueuse encore aux auteurs de romances pour piano !

7 août 1871 *

Quel rêve, quel miracle, quel prodige, être jeune au théâtre ! Certes, pour réaliser cette effrayante synthèse, il ne s'agit pas, car ce serait trop facile, d'avoir quinze ans, de petits pieds, une lèvre étonnée et une loQgue chevelure ; cela, toute fillette le fait

une fois daus sa vie, et ccsl bien peu de chose ; mais il faut apprendre, accaparer, résumer en soi, exprimer sous une forme simple, générale et gracieuse, tout ce qui est le charme de l'enfant, de la ^vierge curieuse et même du jeune animal ; car non seulement la vraie ingénue de théâtre doit représenter Chloé aussi bien que Bathylle ; mais il faut que parfois elle fasse songera un jeune faon de biche errant dans les bois profonds en quête de sa mère, et fixant sur les bocages mystérieux sa vague prunelle indécise.

Ce n'est que par une science profonde, par une étude patiente du geste et de la mimique, par une attention toujours éveillée, qu'on arrive à ces transpositions inouïes. En marchant, en s^asseyatit, en souriant, en étendant la main, Ânaïs Aubert avait quinze ans ; mais lorsqu'elle parlait, quelle voix pure et quelle musique ! Pas plus que M^*® Mars, elle n'aurait été capable de chanter la plus petite ariette, et il fallait qu'on dît pour elle dans la coulisse les ingénieux couplets où Beaumarchais a si bien imité l'assonance des chants primitifs ; mais sa voix était comme une lyre aux cordes d'or, ayant toutes les forces et toutes les douceurs. En ce tempslà, les grandes comédiennes avaient reçu du ciel des voix pour parler et non pour chanter ; aussi parlaient-elles, car il y aura toujours antipathie et séparation forcée entre les deux musiques ! Elles parlaient si bien que, lorsque vinrent les poètes romantiques , apportant leurs conceptions hardies, ils

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furent tout étonnés de trouver dans ces Agnès et dans ces E liantes aux voix caressantes comme des soupirs de flûte, de puissantes actrices de drame, très capables de pousser les cris désespérés d*Ophélie et de lady Macbeth. Au théâtre, la justesse de Tintonation est la clef d'or avec laquelle on ouvre tout ; le tout est de l'avoir, car avec quelle justesse il faut donner la note exacte, pour avoir quinze ans une fois qu'on ne les a plus !

M"^ Anaïs Aubert avait été liée avec Rachel ; celleci lui avait offert la guitare que tout enfant elle portait pour chanter dans les bouges, et Chérubin se plaisait à mettre en vue, comme un trophée, cet instrument de musique. On n'en a jamais bien su la raison ; mais un vieux Parisien a prétendu que, dans la pensée de M'^*" Anaïs Aubert, cette exhibition signifiait : que pour arriver à tenir une grande place à la Comédie-Française, avant d'avoir atteint un âge déraisonnable, le plus sûr est encore de commencer par jouer de la guitare.

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C'est une personnalité très intéressante que celle de M"*^ Sarah Bernhardt. Très grande, mince, douée de cette sveltesse sans laquelle il n'y a pas d'héroïne de théâtre, et qui d'ailleurs a l'avantage de fournir

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aux faiseurs de mots des méchancetés faciles, elle a une de ces têtes à la fois expressives et délicates que les imagiers du moyen âge peignaient dans les miniatures de leurs manuscrits. Des yeux profonds, éclatants et noyés, un nez droit et mince, une bouche rouge qui s'ouvre comme une fleur, laissant voir 1res vive la blancheur des dents, un cou long et flexible, reçoivent un éclat inouï de cette coloration riche et transparente qui est le caractère essentiel des belles femmes hollandaises. A ces charmes bizarres, M"® Sarah Bernhardt en joint un plus bizarre encore, car son front se couronne d'une lourde, énorme, très abondante et épaisse, mais un peu courte chevelure, très pareille aux tignasses des déesses, à ces fouillis de lumière et d'or que les statuaires de la Renaissance accumulaient sur les fronts do leurs Dianes avec une prodigalité furieuse. La particularité de cette chevelure fantasque, c'est qu'on ne saurait ni la coiflerni la décoifler. Il suffit que la jeune comédienne fourre ses mains dedans et ensuite y plante une épingle, pour qu'elle ait bâti un de ces gracieux et curieux édifices que calculait le caprice inspiré de Cellini ou de Jean Goujon. Il lui a même sufli de poudrer légèrement cette crinière ensoleillée pour être admirablement coiffée en Mademoiselle de Belie-Isle*.

Le type de la comédienne n'est pas moins curieux

I. Écrit à propos du début de Sarah Bernhardt à la Comédie- Française dans Mademoiselle de Bellc-hlr.

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que celui de la femme. Elle a appris de Provost la diction pure, élégante et infiniment juste, mais la nature lui a fait un don bien autrement rare et curieux que celui-là. Elle a reçu la qualité d*être toujours, et quoi qu'elle veuille faire, absolument et inconsciemment lyrique. Sa voix, semblable ellemême à celle d'une lyre, a en elle, naturellement, le rythme et la musique du vers. « Tout ce que je tentais d'écrire devenait des vers », a dit Ovide, et M"* Sarah Bernhardt pourrait dire en termes semblables : (( Tout ce que je tentais de dire devenait des vers ! » Par suite de cette organisation bizarre, il lui arrive précisément le contraire de ce qui arrive à toutes les autres comédiennes et à tous les comédiens.

Eux, comme l'expliquait si bien Talma, la véritable poésie les gjène toujours en les enfermant dans un cercle inexorable de mots, et jamais ils ne sont si bons et si grands comédiens que lorsqu'ils ont affaire à une sorte de scénario qu'ils peuvent modeler à leur guise, à une pièce où les situations sont belles et bien amenées, mais dont le style n'a aucune importance. C'est ainsi, par exemple (pourêtre clair comme l'arithmétique), c'est ainsi, dis-je, que tous les comédiens possibles, ceux de la Comédie-Française comme ceux de la Tour-d'Auvergne, joueront le Duc Job avec plus de perfection que les Caprices de Marianne, Au contraire , M"'' Sarah Bernhardt reçoit de la poésie toute son inspiration et toute sa force, et plus là poésie qu'elle interprète

Sya REINES DE THÉÂTRE

s'élève et touche au lyrisme, plus ôlle grandit el plus elle est elle-même.

Elle ii*a jamais été plus admirable que dans les rôles de Zanetto du Passant et de la Reine de Ruv Blas, qui sont de la poésie pure. Elle jouera Electre, Iphigénie, Eriphile, Bérénice, Psyché, Pauline, Chimène, et, si vous voulez, dona Sol et Marion Delorme ; elle serait une actrice pour Eschyle, pour Shakespeare, pour Racine, pour Corneille, pour Hugo, pour Molière aussi, car elle a merveilleusement joué k rOdéon Armande des Femmes savantes, à laquelle, rompant avec une fausse tradition, elle a victorieusement rendu sa noblesse idéale ; mais je ne suis pas du tout certain qu'elle sera une actrice pour Fulgence et feu Wuaftlart, et pour MM. Empis et Mazères. Elle est comme ces Rothschild qui ont des billets de banque, des sequins, des ducats et des louis à remuer à la pelle, mais qui seraient encore fort embarrassés si on les mettait en demeure de faire à l'instant même un payement un peu considérable en gros sous. On a toujours la ressource d'aller chez le changeur, et, contre son or, d'y obtenir de bon argent ; et aussi, comme je le disais, M''*" Sarah Bernhardt s'est-elle fort bien tirée, et tout à fait à son honneur, du rôle de Mademoiselle de Belle- Isle. Mais il ne faut pas s'y tromper, l'engagement de M''*' Sarah Bernhardt à la Comédie-Française est un fait grave et violemment révolutionnaire. C'est la poésie qui entre dans la maison de l'art dramatique, et pour tout dire, en un mot, c'est le loup dans la bergerie.

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6 août 1877

Comme Rachel, M"' Sarah Bernhardt, qui jouait pour la première fois le rôle d'Andromaque, est une personnalité curieuse, très chère au monde parisien, qui adore sa belle diction, ses nobles poses de statue imaginées par un statuaire, et la grâce onduleuse et enveloppante qu'elle a prêtée à certains rôles j comme, par exemple, celui de l'étrangère Dumas, qui, joué en province par d'autres artistes, a dû sembler une énigme indéchiffrable ! Si belle, comme Ta peinte Clairin, sur les tapis de Smyrne, parmi les étoffes et les ors, et entourée de ses grands lévriers, elle est merveilleusement belle aussi sous les sombres voiles de la Troyenne, car elle sait porter tous les costumes I et originale dans le sens divin et suprême du mot, elle a trouvé des accents d'une justesse idéale et délicieuse en parlant la douce langue racinienne, qui semble sa langue natale.

10 mai 1880

La Comédie-Française ignore pourquoi M''® Sarah Bernhardt l'a quittée, et M"* Sarah Bernhardt ne sait pas pourquoi elle a quitté la Comédie- P'rançaise. Cela tient à ce que personne n'a demandé la sohilion do ce problème à la méthode scientifique.

La nouvelle donâ Sol représente, qu'elle le veuille ou non, Vêlement lyrique, et cet élément, n'étant pas assimilable à ceux qui composent la Comédie - Française, a dû être forcément élim'iné.

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