‹ CritiquesChapitre 88 sur 99 · MORALE · texte numérisé non relu

MORALE

— « Je ne sais pas cela, dit la princesse; mais je sais que je suis fort bête, et c'est de Jà que vient le chagrin qui me tue. »

Et en effet, c'est de là que vient le chagrin qui les tue, et c'est pour cela, ces bals, ces mascarades, ces débauches, ces dépenses, ces folies furieuses, cet or et cette jeunesse jetés à pleines mains. Mesdames, relisez cette histoire, méditez cette grande leçon ! Il fallait seulement savoir choisir votre amant et vous votre maîtresse ! Vous, vous seriez spirituelle, et ce jeune homme, front pâli, ridé, abattu par l'ennui et la débauche, ce jeune homme serait devenu beau 1 Je le répète, il y a dans ce poème toute l'angoisse de la vie parisienne, toute l'angoisse de la vie moderne. Balzac aussi le criait : « Voulez-vous être beaux et spirituelles, prenez garde à vos amours ! »

i5 janvier ï85i

Morale. — Les paysans ont coutume de dire comiquement qu'ils préfèrent une femme dont ils ont déjà vu à l'épreuve les qualités maternelles, et parmi ces rudes travaux qui n'admettent ni la robe blanche, ni les bandeaux bouffants, ni les souliers de prunelle, le mérite de la virginité est généralement estimé beaucoup moins que deux bras robustes. Quant à chasser, à mépriser ou à repousser une fille parce qu'elle a eu im amant, cela ne s'est jamais vu ni aux champs ni parmi le peuple, où, chacun vivant du travail de

ses mains» la femme est tbrcément à peu près assimilée à l'homme. Le mot de déshonneur appliqué à un amour en dehors du mariage ne serait pas compris dans un seul village de France.

Janvier 1862

Livres. — 8i le critique veut aller jusqu'à la moelle des choses, il reconnaîtra, qu'à proprement parler, il n'y a que deux sortes de bons livres : d'une part ceux où le génie du poète a pris un texte quelconque pour le féconder, l'agrandir et lui donner la vie éternelle ; ici une tradition dont il fera Y Iliade ; là une chronique qui sous son souffle puissant deviendra Roméo et Juliette ; de l'autre ceux où, se dévouant complètement à un grand intérêt de science ou d'art, l'écrivain a tenu à honneur dé donner ses matériaux comme il les avait reçus de l'expérience et de l'étude, sans hésiter un instant à sacrifier la gloire personnelle qu'eût pu lui promettre la mise en œuvre des éléments qu'il a rencontrés. Tous les travaux d'art, de science, d'histoire, de littérature, appartienent à Tune ou à l'autre de ces inspirations ; et il faut bien l'avouer, la dernière n'est pas celle qui demande le moins de volonté et de génie.

i5 janvier i863

Théâtre libre. — Si un art dramatique vivant peut encore se produire, il faudrait pour cela retoiirner

CHAT EN POCHE SqQ

la question : doTiner un théâtre à nn auteur dramalique> avec l'entière liberté d'y faire jouer ses pièces, c'est-à-dire le mettre, toute proportion gardée, dans les conditions où se trouvèrent Shakspeare, Molière et Garrick. Je sais que cela est contraire à tous nos arrangements commerciaux, k tous nos traités et à tous les principes sur lesquels s appuie la société des auteurs dramatiques ; pourtant je suie convaincu que la vérité est là.

Supposez qu'un auteur comme M. Augier, comme M. Dumas fds, comme M. Paul Féval, comme M. Théodore Barrière, fût le maître absolu d'au théâtre, il est probable qu'il saurait composer des drames dans lesquels on ne retrouverait pas forcément les mêmes ballets., les mêmes processions, les mêmes éléphants, les mêmes pieds de mouton et les mêmes iaepties.

Chat en poche. — On ^'aconte qu'un auteur en renom était en marché avec M. Cogniard pour lui vendre une pièce... cachetée !

^ Monsieur, disait l'écrivain , sans lâcher sa pièce, soigneusement enveloppée de papier blanc, je vou drais d'abord une prime.

— Mon Dieu, fit M. Cogniaid, oe n'est pas l'usage ici, mais enfin il me faut un de vos chefsd'œuvre : qu'à cela ne tienne ! Et déjà il avançait la maia pour saisir le bienheureux manuscrit :

4oO APERÇUS

— Pardon, objecta l'auteur en serrant contre son sein le trésor si vivement disputé, quand j'aurai touché la prime et qûimd nous aurons signé le traité je n'aurai rien à vous refuser ; mais jusque-là, vous ne verrez pas le titre de ma pièce.

— Eh bien, dit M. Cogniard découragé et prenant violemment son parti, décidément j'y renonce, c'est trop cher. Car enfin, une fois que j'aurais obéi à tous vos caprices, vous m'empêcheriez peutêtre de voir la première représentation.

Au premier abord, il semble que M. Cogniard n'avait pas tort et que sa susceptibilité s'éveillait avec justice ; cependant il est certain qu'au fond l'auteur avait raison tout à fait. La seule manière raisonnable d'acheter et de vendre une pièce, c'est de la vendre et de l'acheter enveloppée de papier blanc ; car, si on l'a seulement vue, si on a pu y jeter les yeux, si on a eu permission d'y jeter les yeux, ne doit-on pas se tromper du tout au tout sur sa valeur et sur ses chances de succès ^

!•"• novembre 186/4

Les pommes du voisin. — Quel titre vaste comme l'humanité elle-même ! Les pommes du voisin ! autant dire : récit de l'histoire universelle ! Quelles pommes mange-ton, sinon les pommes du voisin.^ et à la facjon dont chacun mange les pommes de son voisin, on s'étonne qu'il y ait encore quelque part

LOTERIE /|Oï

un voisin dont on puisse manger les pommes ! Dévaliser ce pauvre voisin, c'est suivre le train du monde comme il va.

Riche d'argent, d'esprit et de bonheur, M. Victorien Sardou est un fabricant de cidre en gros qui a mieux aimé meubler son terrain de cuves et de pressoirs que d'y laisser des pommiers. Et comme, après tout, il faut des pommes pour faire du cidre, M. Sardou a tâché de ne pas éveiller ses voisins, et il leur a acheté toutes leurs pommes pendant qu*ils dormaient.

icr janvier i865

Loterie. — Le théâtre ! une vraie bouteille à Tencre dans laquelle les plus savants ne voient goutte, une botte de foin où le hasard seul peut vous faire trouver cette fine aiguille qu'on appelle le succès!

Pourquoi le Roland de M. Mermet, œuvre d'ailleui-s très belle et très honorable, mais enfin inférieure aux- Huguenots et au Prophète, fait-il des recettes que n'ont jamais atteintes lès opéras de Meyerbeer? Le sujet, nous dit-on, est national ; mais est-ce bien une raison pour les amateurs blasés qui se réveillent aux premières mesures du ballet en essuyant les verres de leurs lorgnettes :^

Pourquoi Violelta excite-t-elle au Théâtre -Lyrique une furie d'admiration que la Traviala n'obtint jamais au Théâtre-Italien? Pourquoi ^... Mais il y aurait ainsi des pourquoi jusqu'à la fin du monde !

a02 • APERÇUS

Résiguons-nous plutôt à dire qu'en fait de théâtre le plus habile et le plus niais des hommes en savent tout juste autant l'un que l'autre, et qu'il faut franchement y jeter son argent sur la rouge ou la noire, sans s'inquiéter de combinaisons que le hasard déjoue à tout moment.

23 mars 1869

Effoht. — Ce mot vulgaire « nous ne sommes pas ici pour nous amuser » est le mot qu'on pourrait répéter toutes les fois qu'on assiste à la représentation d'un chef-d'œuvre : tout chef-d'œuvre en effet vous fatigue et vous écrase d'abord ; il exige que vous fassiez un terrible effort pour vous mettre, simple mortel, à l'unisson du génie ; Shakespeare, Corneille, Racine, Molière, Musset, Hugo vous imposent les souffrances de cette initiation que suivront d'immenses voluptés; mais, ces voluptés, il faut les gagner et les mériter. L'opium et le haschisch nous donnent seuls, sans rien exiger de nous auparavant, des joies qui seraient entièrement gratuites, s'il ne fallait ensuite les payer par des tristesses mortelles : aussi tout artiste qui prétend nous donner des jouissances dont la conquête n'exigera de nous aucun travail et aucune souffrance, resscmble-t-il en cela à un marchand d'opium.

MISfilO.N -V>^

5 avril 1869

Mission. — L*art est toujours, par sa nature même, révolutionnaire : aussi l'histoire de l'art dramatique en France est-elle l'histoire d'une révolution. Avocat plaidant pour la nature contre la société, le poète n'a pas d'autre mission que d'exalter la passion, l'héroïsme et l'effort de l'âme humaine luttant au nom d'un idéal de beauté ou de devoir contre les nécessités sociales. La grandeur, la nature divine de l'individu qui a le droit et le devoir de se souvenir de son origine céleste et par conséquent d'être héroïque, tandis que la société, n'obéissant qu'à des intérêts, est nécessairement implacable et mesquine, tel est le sens réel de tous les chefs-d'œuvre de notre théâtre. Comment nous étonnerions-nous de les voir bafoués aujourd'hui par des gens qui décernent le laurier des poètes à de parfaits industriels dont on eût fait d'excellents spéculateurs et des boursiers entièrement exempts de préjugés P

Et toujours les initiateurs de l'humanité ; les voyants, les poètes furent si nettement persuadés qu'il faut avant tout relever, exalter l'individu et lui don-» ner la conscience de sa force ; ils savaient si bien que dans ce sentiment, au nom duquel les Thésées et les Hercules triomphaient des tyrans et des monstres, réside l'avenir même de la Liberté et la condamnation définitive de toutes les tyrannies ; ils en

avaient la conviction si profonde, que, dès Torigine de la comédie, ils n'hésitent pas à l'affirmer, à le glorifier, à l'exagérer même jusqu'au paradoxe nécessaire et magnifique dont Molière fera le fond même de son théâtre ; car sous les divers noms qu'il hii donne, qui ne sent que Scapin est son personnage préféré et le fils chéri de ses entrailles P

Oui, d'un côté l'or, la vieillesse, la ruse des Argans et des GérontcS) de Pdutre le seul enthousiasme de Scapin, de Trîboulet, de t'igaro, car c'est tout un, et toujours lâ société sera tenue en échec par ces parias qui combattent pour la jeunesse, pour la liberté, pour l'amour.

a 4 mai 1869

Esprit. — Tous les gens qui n'habitent pas Pouilly-aùx-Oies ont la prétention d'être des Parisiens; mais en réalité combien peu méritent cette appellation !

Passer l'hiver en soirées, eii visites, eti dîners en ville; piiis, sitôt que le soleil montre le bbut de son nez , partir, comme si le diable vous emportait, pour aller troubler les paysans dans les villages, pour aller crever d'ennui dans les villes d'eaux ou pour lire les guides Joanne à la portière d'un wagon, voilà en général ce qu'on nomme : habiter Paris. Mais connaître, aimer et habiter Paris en toute saison, avoir appris l'art d'y manger, d'y boire et d'y

ESPRIT 4o5 .

vivre, être che^ soi dans les théâtres, savoir pourquoi les Parisiennes sont belles et jolies, être en garde contre tous les pièges tendus pour confisquer notre liberté, voilà les premières conditions d'existence à réaliser pour pouvoir se dire Parisien. Combien de niillier3 de lieues faudrait-il parcourir en ce moment pour trouver quelque chose comme ce qu'on voit tout simplement aq Luxembourg, cette collection d*azalées fleuries en nappes, en éventails, en pyramides, ici couvrant le gazon comme des ailes étendues, là suspendues comme des lustres aux flammes blanches et roses sous les ombrages croisés de l'allée de Médicis, où les arbres sont rejoints entre eux par les vertes guirlandes vivantes des Fêtes enchantées ?

Quant à l'esprit, on prétend qu'il coure les rues ; mais quelle hérésie ! Une tradition gothique représente rhomme d esprit sous les traits d'un ^écervelé bavard, expansif, parlant à tort à travers et voulant briller à tout prix. Au contraire, l'esprit suppose, avec la rapidité de pensée qui fait tout comprendre et qui suggère à notre imagination des rapports ingénieux entre des choses et des idées en apparence très diverses, un solide bon sens, une âme noble, une distinction innée, une érudition profonde, une politesse exquise et l'horreur absolue de tout ce qui est mensonge ou convention fausse. Un sot spirituel, voulant étonner les imbéciles, accumulera les paradoxes, erreur dans laquelle un homme d'esprit ne saurait tomber, attendu que le paradoxe, étant l'envers de la vé-

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rité, n'est pas surprenant et ne peut pas l'être, car il est aussi simple de dire : — la neige est noire, — que de dire : — la neige est blanche. — Mais en dépit de tous les préjugés, de toutes les conventions, de toutes les opinions courantes, de toutes les idées acquises, voir, et d'un mot toujours juste peindre au vif dans la lumière la vie moderne, si variée, si touffue, si effroyablement complexe, dans toutes ses manifestations, avec ses décors innombrables et ses milliers de personnages, et trouver toujours d'inspiration l'expression saisissante qui aux esprits les plus rebelles imposera la conviction ; avec cela rester vif, rapide, ne pas peser, parler en homme du meilleur monde et écrire assez habilement pour avoir l'air d'écrire comme on parle, tout savoir et fuir le pédantisme, la pédagogie ; être à son aise et mettre le lecteur à son aise, distraire, éclairer, instruire, sans imposer aucune fatigue et, sans lâcheté, sans flatterie, sans obséquiosité, plaire, avoir et communiquer le charme, donner à celui qui vous écoute une saine impression de gaîté, de rafraîchissement, de bien-être par je ne sais quelle magie heureuse et tout aimable : voilà l'esprit.

DÉCOKS LITTÉRAIHES flW]

ai juin i8(hj

Décous littéuaires. — M. Charles Asselineau voyage moins poui* aller chercher dos tableaux à peindre que pour aller reconnaître et vérifier les décors de ses lectures et de ses rêves.

« J'avoue, dit-il, que le principal intérêt qui m'attache aux villes que je visite en voyage est l'intérêt littéraire. Vérone est un drame ; Venise est toute une littérature, de Shakespeare à Byron et de Bandello h Carlo Gozzi ; Constantinople est un conte sans fin ; Turin n'est rien du tout ; Florence est une nouvelle ; Sienne est une légende ; ïrieste est un roman. »

Certes, voilà un point de vue bien personnel : aussi la Venise de Charles Asselineau est-elle neuve et indispensable à lire après les mille Venise des romanciers et des poètes I Et quoi de plus charmant que ces lamentations soupirécs à Trieste :

« J'entends bien les violons, les harpes et les violoncelles ; j'entends bien les voix et les guitares ; et pas une guzla ! La guzla, la lyre du romantisme, l'ornement obligé de tous les ateliers de i835, que Delacroix a peinte, que Mérimée a célébrée ; la guzla, constellation ironique qui a éclipsé et renvoyé aux ténèbres et au bahut les mandores et les cithares de 1820, tout le vieil arsenal pseudo-gothique de VAlmanach des Grâces et des Etrcnnes aux dames l Je suis en Illyrie et pas de gu/Ja ! »

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a août 1869

T. F. — Si marcher sur la tête, parler avec le nombril, ponctuer le discours par les gestes des convulsionnaires de Saint-Médard et reculer les limites de l'absurde plus loin que la suprême Thulé et plus loin que les pôles gelés dont les habitants boivent de l'huile de baleine, constitue ce qu'on appelle : être drôle, les acteurs Kopp, Hittemans, Blondelet, Baron, Bordier, M'^® Julia H... sont drôles assurément. Et toutefois, inféodés pour jamais à Topérette, ils semblent attendre avec anxiété un accord que le chef d*orchestre ne donne pas, et du regard ils se demandent Tun à l'autre à quel moment il faudra entonner le chœur, et pourquoi on ne chante pas encore « Bu qui s'avance ! » . Car TAchéron a lâché sa proie deux ou trois fois, mais l'opérette jamais. Quand elle a posé sa main nerveuse et maigre sur une victime, avec un fer rougi et fumant dans la chair grésillante, elle leur inscrit sur l'épaule les deux lettries sacramentelles T. F., qui veulent dire au choix, et comme on voudra : « Travaux forcés », ou ce qui est la même chose : « Très farceur » !

PARIS LA MJIT /l

i5 novembre 1869

Epopéb. — Pénétrés que nous sommes de la grandeur quasi divine de la Révolution, lorsqu'on évoque devant nous cette époque surhumaine, qui, pour être peinte, voudrait une Iliade, nous voudrions entendre parler en vers de Corneille ou de Hugo les Achilles géants de cette prodigieuse épopée, le lion Mirabeau et Danton aux cris superbes ; mais le Paris révolutionnaire des piques, des carmagnoles, les sections, l'agitation des clubs, tout cela n^a plus pour nous que l'intérêt pittoresque des estampes, et^la couleur locale est devenue aussi impossible autour de ces demi-dieux transfigurés qu'autour des héros d'Homère. H est certain que sous les tentes d'Achille on devait être occupé à faire la soupe et à fourbir les armures d'airain ; mais il nous est plus facile de nous figurer le fils de Thétis demi-nu et baigné de lumière que vaquant aux soins du ménage?

3 janvier 1 870

Paris la Nurr. — Les spectacles viennent définir, et la foule moutonnière, immense, compacte, s'en retourne vers ses dortoirs. De bons bourgeois montent dans des fiacres ou dans des cabriolets découverts, reçoivent le numéro du cocher et allument leurs cigares. Sur le store blanc d'un restaurant, on voit en ombres chinoises deux têtes qui se rapprochent.

/ilO At>EKÇtS

deux. lèvres qui se baisent. Les sergents de ville errent par groupes et filent des gens suspects. Passe une de ces terribles soupeuses de nGiinuit, écarlate comme la bête de l'Apocalypse ; un innocent gandin la suit, puis l'aborde, reçoit d'elle un sourire — quel sourire ! — prend son bras et s'éloigne avec elle. Les pompiers, portant leurs engins, passent au pas de gymnastique pour aller éteindre quelque incendie, et enfin les balayeurs, les balayeuses aux bandeaux de cheveux jaunes prennent possession de la voie publique : le drame du jour est fini.

7 février 1870

Modernisme. — Comme Henri Heine l'explique si bien, si magistralement h propos de Racine, le cadre, le costume, le milieu, les personnages ambiants sont historiques, et c'est dans cette résurrection du passé que le poète satisfait son érudition et sa fantaisie d'artiste ; mais le personnage ou les personnages en qui s'incarne sa propre pensée ont forcément les idées et les passions du temps où le poète écrit, — car il sait bien qu'on ne peut émouvoir et intéresser les hommes qu'en les mettant en face de leurs propres passions et de leurs propres idées. La Bérénice de Racine agit et parle en femme de 1 670, aussi rigoureusement et aussi nécessairement que la Lucrezia de Victor Hugo parle et agit en femme de i833 ; aussi n'y a-t-il rien de plus niais que cette question

L*ART ET LA MOt)Ê An

si souvent posée : — Faut-il faire des pièces antiques ou des pièces modernes? — Car il n'y a, il ne peut y avoir ni pièces antiques ni pièces modernes, et il ne dépend pas d'un poète de ne pas être de son temps. Les drames dont Shakespeare a pris le sujet, soit à Tantiquité romaine ou grecque, soit comme pour celui d*Hamlet, au moyen âge primitif et presque fabuleux, reflètent non ces âges évanouis, mais rhewre'même où le poète les écrivait. Par contre, nous entendons pousser des cris de joie et louer r (( actualité », à propos de certaines comédies où les personnages, il est vrai, sont vêtus d'habits noirs, de vestons et de robes à traîne, mais parlent comme s'ils vivaient en Chine ou à la cour du roi Dagobert !

Toute œuvre qui existe est et doit être nécessairement moderne, et il ne dépend pas de son auteur qu'elle ne le soit pas. Quant aux décors et aux cos~ tûmes dont il lui plaît de l'habiller, ceci ne regarde que son style et sa toute-puissante fantaisie.

19 juillet 1870

L'Art et la mode. — Le rapprochement de ces deux mots, qui hurlent de se trouver ensemble, est non seulement l'histoire du Salon de 1870, mais aussi toute l'histoire des œuvres de l'intelligence, dans un temps où le culte du Beau n'existe plus qu'à l'état

4l2 APERÇUS

de préoccupation individuelle et de manie bizarre. Assurément, il y a encore de vrais artistes, dignes de ce grand nom ; mais, lorsque, pareils au vieux burgrave du Taunus, entrant comme un fantôme dans la salle où son petit-fils Hatto mène l'orgie, ces hommes d'autrefois arrivent avec leurs fronls nus, avec leurs barbes blanches ou grises, dans le temple où triomphent les modistes, les tailleurs pour dames et les marchands de « suivez-moi jeune homme », on se demande à qui en veulent ces revenants et ce que réclament encore ces trouble-fète. — « Pourquoi n'êtes-vous pas encore mort ? » est une question impérieuse, qui se pose plus souvent qu'on ne croit parmi les nations civilisées, dans tous les cas où les sauvages, avec plus de franchise, assomment les vieillards. — Mais, me demandera- 1- on, ne saurait-il donc y avoir aujourd'hui , comme il y en a toujours eu, de vrais artistes parmi les jeunes hommes.»^ — A quoi je réponds ; Dieu me garde à jamais de condamner ainsi toute une génération ! et j'ajoute cependant que, pour peindre, il est rigoureusement indispensable de croire à la Peinture.

6 novembre 1871

Les maisons de bbrqlin. -— Orphée, en jouant de la cithare, a désarmé des tigres, mais il n'eût pas désarmé le féroc0 Berquin, dont la domination devient tous les jours plus tyranniqueel plus impérieuse. Qu'il

ÉDITION /| l3

voie dans un théâtre une porte entr'ouverle, vite il se glisse parmi les décors de salon et de jardin, et jetant alors le masque, il s'écrie d'une voix amère et stridente :

La maison m^appartient, je le ferai cpnDaître,

Oui, toutes les maisons dramatiques, un peu plus tôt, un peu plus tard, appatliènnent à Berqiiin, et les Hugo, les Vigny, les Musset, Racine, Corneille et Molière lui-même n'y sont jamais que des passants. Mais, en somme, c'est Berquin tout seul qui s'enempai'e à la fin, pour y cultiver l'art d'élever des colombes et de s'en faire trois cent mille francs de rente.

i5 janvier 1873

Editions. — « Le devoir du nouvelliste est de dire ; il y a un tel livre qui court et qui est imprimé chez Cramoisy en tel caractère ; il est bien relié et en beau papier, il se vend tant; il doit savoir jusqu'à l'enseigne du libraire qui le débite! la folie est d'en vouloir faire la critique. » Ainsi s'exprime La Bruyère dans son beau chapitre des Caractères intitulé : Des ouvrages de r esprit y et, pour m'en tenir, comme il me l'ordonne, à mon métier de nouvelliste, je dirai que le Cramoisy d,e ce temps-ci, c'est-à-dire M. J. Claye, a imprimé sur papier de Hollande, et avec de vrais caractères anciens, une excellente édition des Caractères ou les Mœurs de ce siècle. Je connais bien le libraire qui le débite, il se nomme Alphonse Lemerre,

et je connaîtrais aussi son enseigne s'il en avait une ; mais nous avons remplacé ces frivolités par des numéros, ce qui est infiniment plus ordonné. Peutêtre même arriverons-nous, dans un bref délai, à désigner aussi par des numéros, comme font les Américains, nos enfants et nos rues. Nous serons alors devenus de parfaits utilitaires, ivres d'amoui' pour la toile-cuir et pour la gutla-percha, et mettant la plus belle rose au coeur sanglant au-dessous du légume qui sert à fabriquer la soupe et les féeries. En attendant que nous ayons atteint ce degré de perfectionnement, je suis de ceux qui ne peuvent contenir leur joie et leur admiration devant cette merveille inutile qui se nomme un beau livre. Inutile en efiet ! Il est clair que La Bruyère, imprimé avec des têtes de clous sur du papier à chandelles, ne perdrait pas pour cela une étincelle de son génie, mais il est séant de voir les dieux vêtus de pourpre vermeille plutôt que de loques et de guenilles ; aussi dirai-je que, dans ce livre fait à souhait pour le plaisir des yeux, La Bruyère est habillé comme il convient qu'il le soit.

i8 mars 1872

Luxe. — Réouverture du Théâtre Italien.

Le luxe est une indispensable floraison dans un pays dont l'art et la poésie sont les meilleures gloires, dans un pays d'industrie et de manufactures,où tant d'ouvriers vivent de la fabrication des

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