FARCE
et de tresses ! Aujourd'hui encore, des pédants qui se pâment avant que les chandelles soient allumées et plus que neTeût souhaité Molière au moindre : « Bonjour, monsieur » du Misanthrope, feignent de mépriser le Fagotier et de croire que Molière le méprisait, comme si le plus pur de son génie ne vivait pas dans ces chefs-d'œuvre. Pour moi, je l'avoue, rien ne me semble plus grand ni plus complet dans l'œuvre entière du plus grand poète comique de tous les temps. Je ne sais si 'Bélise et Philaminte ont existé, j'en doute fort, je ne les sens pas humaines comme Chrysale et Clitandre ; et quoi qu'il en soit, j'aurais toujours le cœur déchiré devoir l'abbé Cotin, ce poète, cet honnête homme, poursuivi par la haine de Boileau jusque dans la comédie de Molière et cloué à un pilori infâme devant les yeux des générations sans nombre qui parleront la langue française ! Malgré Balzac et sa Fœdora, je ne sais s'il a existé jamais un monstre comme Céiimène ; mais Cathos, mais Madelon, mais M. Josse, qui est orfèvre, mais Sganarelle et Martine ! Jacqueline et Lucas et Géronte existent assurément, et, rien qu'en les voyant paraître, on s'écrie tout de suite : Voilà des gens que je connais ! Aussi est-ce pour tous une grande fête quand la Comédie- Française se décide à nous rendre un de ces chefs-d'œuvre qu'elle laisse injustement dans Toubli, une de ces perles qu'elle pourrait attacher à son front et qu'elle laisse dans sa cave.
Dans ce premier acte du Médecin malgré lui^ dans ce type de l'homme du peuple Sganarelle, il y a tout
!\f\0 LKS M.VlThtSSES DE xMOLlÈRE
BéraQger, tout Charlet, tout Daumier peut-être, un côté immense de Fart moderne. Cet ivrogne gouailleur qui bat sa femme, mais qui va pour la nourrir faire un travail d'athlète, qui a tous les défauts, mais qui aime le vin, et qui le chante, cette Martine qui veut être battue, et ce paysan et cette nourrice, faitesles-moi monter sur un tréteau populaire, et vous verrez comme le peuple leurbattra des mains, comme il les connaît et les sait par cœur !
3i mai 1869
Ironie. — On ne peut s'empêcher de sourire en entendant Geoffroy se demander pourquoi après être entré dans la route de la bonne corriédie, Molière écrivant Sganarelle rétrograde vers le burlesque ; IN isard et Aimé Martin se figurer que Molière a voulu corriger les petits bourgeois trop enclins à battre leurs femmes et leur faire honte de la jalousie dans le ménage : « Chansons que tout cela ! »
De même que, treize ans plus tard, il devait dans le Malade imaginaire, rire si intrépidement de la maladie qui déjà le tenait et allait l'emporter, de même il riait alors de la Jalousie, de la Chimère qui lui mordait le cœur. Il en riait, comme dira plus tard Beaumarchais, de peur d'être obligé d'en pleurer, car les vrais poètes font ainsi, vous le savez; s'ils consentent à laisser échapper le cri de leur âme, ils ne le laissent entendre qu'au milieu des rires bouffons ou
laONlE ~ 44 1
des sanglots tragiques ; ils écrivent Othello ou Sganarelle, mais sachant qu'en art, le Beau seul est "moral, de toute passion ils nous cachent avec soiules lâches défaillances, les pleurs efféminés, les roueries pudiques et enfin toute cette cuisine de larmes et de parfumerie, tous ces onguents de vertu libertine dont se maquille, en faisant des yeux blancs et en prenant des airs de tourterelle, notre comédie de lavabo et de boudoir.
i^ août 1871
Qui sait où commence et où finit l'ironie de Molière, et si elle n'atteint pas aussi bien de ses invisibles flèches d'or la férocité de la vierge ingénue que les romanesques aspirations de la jeune fille dédaignée, et si la morgue du courtisan, la sottise épaisse de Chrysale et la plate raison d'Ariste ne lui inspirent pas au fond autant d'horreur que la bassesse de Trissotin et l'amusante infatuation de Vadius ? Qui sait, en dépit des railleries dont il voile sa pensée secrète, quelle est peut-être sa fraternelle sympathie pour Philaminte, forcée de fuir dans la contemplation des astres l'incurable ineptie de son compagnon de chaîne, et pour Bélise persistant par une douce et réjouissante folie à appeler l'Amour qui s'est enfui loin de ses yeux pâlis et de son front qu'envahissent les rides ?
Qui sait même si la ballade à son goût est une
442 LES MAITRESSES DE MOLlÈKE
chose fade ? Elle l'est si peu qu'il pleure en son âme le temps où ces robustes poèmes primitifs étaient en honneur, et que Martine heurtant de ses rudes proverbes le langage précieux de ses maîtresses, c'est la vengeance du grand linguiste regrettant amèrement de voir disparaître sous des arabesques et des broderies nouvelles la vieille langue solide et fière de Rabelais et de Villon, faite avec les patois français et ayant conservé la chaude saveur de notre terroir. Et s'il regrette ailleurs la vieille chanson amoureuse : Si le Roi rn avait donné Paris sa grand^ville, il voudrait, il voudrait bien aussi, lui le Gaulois et le Parisien, qu'on en fût encore à dire dans le style ferme, net et précis de François Villon :
La royae Blanche comme ung l^s Qui chantoit à voix de sereine ; Berthe au grand pied, Biétris, Allys, Harembourge«, qui Uat le Mayne, Et Jehanne^ la bonne Lorraine, Qu'Anglais brûlèrent à Rouen :
Ou sonl-ilz, vierge souveraine ?
Mais où sont les neiges d'anUu !
Est-ii besoin de dire que ce n'est pas Molière qui parle dans les passages où la poésie et l'étude des sciences sont présentées comme incompatibles avec l'accomplissement des devoira d'une femme vertueuse et avec les qualités d'une bonne ménagère ? Pour parler, pour penacr ainfti, Molière était trop bon historien, et il savait que si jamais femmes
se firent admirer par leur austère vertu et par la propreté domestique, ce furent les femmes, les sœurs et les filles des grands imprimeurs du seizième siècle, si habiles latinistes et hellénistes, qui patiemment, à côté de leurs pères, de leurs frères et de leurs maris, vêtues de leur rigide robe noire avec une fraise empesée, rédigeaient les index et les lexiques et corrigeaient les épreuves de Théocrite, de Pindare et d'Homère. Molière savait trop bien que le monde, les bals, les fadaises, les pompons et les rubans détournent de rhonnêteté plus de femmes que n'en corrompent de telles occupations. Et plût à Dieu que M"® Molière eût été de cet acabit ; le poète he se fût pas tant désespéré et n'eut pas versé tant de larmes amères et silencieuses !
3o octobre 1871
Jeunesse. — Continuons à admirer et à adorer rineflfable Jeunesse, qui fut véritablement la muse du grand Molière à Tépoque où il composait cette première de ses grandes comédies» C Étourdi, que le Théâtre-Français vient de nous rendre, aussi nouvelle et séduisante qu'elle le fut jamais.
Au moment où naît ce luxuriant et splendide caprice, Molière est encore un coureur de grands chemins et un chercheur d'aventures. C'est une folle Thalia couronnée de raisins et hâlée par ses voyages sur le chariot comique dont la voix lui
\:\f\ LES MAHKKSSKS DË MOLlÈttE
dicteces scènes de bravoure et de folie anionrense. Il vit dans ces villes ensoleillées du Midi, où les amantscourtisentleur maîtresse sur la place publique, au milieu du bruissement des fraîches fontaines. Il y a rencontré ces Napolitains, ces Maltais brûlés de soleil que le bagne ne déshonorait pas alors, et qui, après avoir contemplé Tazur de la Méditerranée à titre d'amants, de corsaires, de marchands, d'esclaves dans Tunis et de rameurs sur les gailères du roi, eti étaient arrivés à si bien connaître les hommes, que, la vie tout entière, ils n'estimaient plus rien que la pensée et le rêve. Dans tes villes murmurantes et tranquilles, embaumées par le parfum des orangers en fleurs, dans ces ports infestés de corsaires que baigne l'harmonieuse mer bleue, Molière ravi, amoureux, ébloui, retrouve, comme dans son souvenir, tout le personnel de la comédie antique, marchands fripons, esclaves enlevées après mille aventures romanesques, pères bafoués, jeunes gens plus frivoles que leurs dentelles et que leurs rubans d'or, mais jeunes jusqu'à la démence, — et eux surtout, ces grands valets dont il devait fixer à jamais le type immortel et dont il mit par avance toute la flamme, toute l'imagination, tout le génie dans le personnage éblouissant et démesuré de Mascarille ! Quel géant, ce valet éloquent, agile, inépuisable en inventions, généreux comme un roi d'Asie, vif comme un singe et fier comme un dieu, qui par la grandeur de ses conceptions échappe, lui si humain pourtant, à toutes les conditions delà vie humaine !
Il ne demeure nulle part, n'exerce aucune fonction, méprise For, ne possède rien et risquerait d'aller tout nu par la ville, si le poète ne Teût splendidement vêtu de cette souquenille de satin couleur de neige et couleur de pourpre, que rien ne peut lui enlever, car elle a été tissée par les fées et par les génies dans les magasins de l'inépuisable caprice ! Oui, tous les bruits de la terre, tous les trésors, Mascarille les méprise, et il dédaigne tout, excepté cette occupation des demi-dieux qui consiste à modeler la vie des êtres et à influencer le sort aveugle des créatures.
... Croyez que Mascarille, revenu de partout et d'ailleurs, connaît assez la vie pour savoir que Célie vaut tout juste autant qu'une autre esclave grecque, et la preuve, c'est que, lorsqu'on veut le marier luimême à la fin de la comédie, il ne s'inquiète pas du tout de savoir quelle est la femme qu'il épousera ; et cependant que de peines il prend, que d'artifices il emploie, que de ruses il imagine, que de chefsd'œuvre il produit, que de montagnes il soulève pour donner Célie à Lélio ! Car s'il sait bien que Célie est une femme comme les autres, il sait aussi que Lélio la voit plus brillante que les astres et plus belle que toutes les déesses ensemble, et que ce rêve, on n'en payerait pas la valeur avec tous les diamants de Golconde et toutes les perles de la mer !
lA LEÇON DE BALZAC
ler mars i865
Hélas ! l'homme est insatiable. Je voudrais que la comédie actuelle, sérieuse, en habit noir, arrivât dans sa conception, non pas à la réalité de la vie, mais à la réalité de Balzac*. Mettre d'un côté tous les maris avec un bon point ; de l'autre tous les célibataires avec un mauvais point, donner aux célibataires une âme noire et aux maris une âme blanche, c'est un procédé de vase étrusque dont s'arrange bien peu la complication de la vie moderne. Entre Jean-Baptiste Rouget et le baron Hulot, quel est l'ange ? C'est ce que Balzac ûe décide pas si vite ! Gens mariés, célibataires, deux races, deux nations, deux espèces d'hommes, j'en conviens, dans cette lointaine Amérique mal connue qui s'appelle la province. Mais à Paris, faites-moi le plaisir de dire où sont les célibataires, où les maris ? Qui est-ce qui est plus marié que les célibataires ? Qui est-ce qui est plus célibataire que les gens mariés ? Le tout se réduit à une question de chiffres, que l'auteur de la « Comédie Humaine » eut peut-être formulée par cet axiome :
A Paris 9 tout homme qui possède au moins vingtcinq mille francs de rente ou de retenu, cest-àdire