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I . Ëcrit h propos des Vieux Garçons de Victorien Sardou

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la somme indispensable pour se nourrir d*autre chose que de charcuterie y est de droit célibataire.

Puis, disons tout, montrer à des Parisiens, c'e&tà-dire à des poètes en action, des célibataires comme M"® Montaland et M"*' Pierson, est-ce un moyen de les convertir au mariage ? Mais je crois que Victorien Sardou n'a voulu prouver qu'une seule chose, c'est qu'avec beaucoup d'esprit on peut s'enrichir au théâtre, 11 l'a prouvé, et le caissier se frotte (es mains a s'allumer la peau 1

2 9 novembre 1869

Chez Balzac, excepté le saint ou le héros vivant pour un idéal de beauté ou de vertu sublime, tout homme est un animal féroce, poursuivant la satisfaction de ses appétits avec une logique aussi implacable que celle du tigre ou cpie celle du -sauvage, mais cachant son invincible instinct sous les fiasques plus ou moins hypocrites et bizarres que lui fournit une civilisation compliquée *. Oui, conome ceux de Lafontaine, ses personnages ne sont que des passions implacables et masquées, éternelles en elles-mêmes, actuelles et modernes par Iç coatume qui les déguise.

Comme Eschyle, comine Aristophane^ oomme

I. Ecrit à propos de la Fièvre du Jour^ comédie en quatre actes d'Eugène Nus et A. Belot.

LA LEÇOZi DE BALZ.VC /l5ï

Shakespeare, comme Molière, comme tous les maîtres, il a pris pour ses héros rAvidité, la Luxure, la Haine, TAmour de Tor, l'Ambition, et il prête à ces démons toujours jeunes les oripeaux, les modes et le langage de Tépoque où il a vécu ; tout en les montrant terribles comme ils sont, il a su les rendre comiques et amusants : mais à l'aide de quel outil P A l'aide du seul outil qui puisse dramatiser la Vérité, et qui ae nomme, sous ses aspects divers : Foi, Naïveté, Génie.

Or, no pouvant faire comme Balzac, c'est-à-dire rendre acceptables à force d'esprit, de charme, -d'éloquence, de vie intense et débordée, les personnages monstrueux et féroces, Shylocks, Don Juans et Tartufles, que leur fournit l'Humanité, nos auteurs dramatiques ont adouci, atténué, sentimentalisé les passions de ces marionnettes terribles. Au lieu de leur donner la beauté idéale que sait créer la Poésie, au moyen d'un langage précis et splendide, et qui nous permet de voir sans dégoût l'usurier Harpagon et le galérien Scapin, ils ont trouvé plus facile de leur prêter des sentiments de barcarolle et des passions de romance. Ils prennent bien pour cadre, pour sujet l'événement scandaleux d'hier dont nous avons lu le récit dans la Gazette des -Tribunaux ; leurs personnages sont des hommes vivants et dont tout le monde murmure les noms ; mais vous chercheriez en vain dans ces personnages la passion : ils ne Gfintiennent plus que des cataplasmes de son et des élégies à l'eau de guimauve I En rompant avec

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ridéal, nous avons rompu avec la Vérité, car en art ce sont deux termes corrélatifs : Réalistes et Bégueules, voilà ce que nous sommes.

On n écrit plus au théâtre \ on cherche, on trouve, on amalgame, on joue... la situation; auteurs, acteurs, directeurs de théâtre surtout, sans compter les machinistes et les décorateurs, tout le monde a conspiré pour ce beau résultat, si bien que nos comédiens allant, venant, s'exclamant, embrouillant et débrouillant leurs intrigues parfaitement innocentes, ne sont en somme que des muets affairés.

Quand M"* Fargueil, cette grande comédienne, jouant Patrie ou la Fièvre du Jour, a pendant quatre actes tremblé, frémi, haleté, supplié, versé de vraies larmes, poussé de vrais cris et exhalé des sanglots déchirants, quand elle a de ses mains frémissantes labouré son front et ses cheveux, quand elle a subi les angoisses de la douleur humaine et dépensé vingt fois plus de génie qu'il n'en fallut à Dorval pour ses plus belles créations, on se demande ce qu'elle a dit. — Rien du tout ! — Elle n'a rien dit du tout, par la raison excellente que Tauteur n'avait rien écrit du tout, et qu'elle peut bien donner son sang, ses nerfs, sa vie, mais non pas la prose française que vous avez oublié ou dédaigné d'écrire I Vous la tuez et inutilement, et vous n'en faites rien.

La comédie actuelle, composée avec le mépris de la littérature et de la poésie, use, lue et dévore les

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derniers grands comédiens et elle ne produira pas un seul comédien, car le néant ne peut rien enfanter. Les trois ou quatre grands acteurs qui nous restent sont des vieillards, et ils se consument à vouloir faire vivre les intrigants pleins de probité, lesvoleurs honnêtes et les femmes adultères, mais innocentes, qu'imagine pour eux un art stérile.

Est-ce le procès de MM. Nus et Belot que je fais là ? Non sans doute. Ce sont deux auteurs de grand talent et de bonne volonté qui subissent comme tout le monde un état de choses existant. Si désormais un auteur se permettait d'écrire quelque chose, le directeur du théâtre lui ferait couper ce quelque chose, comme inutile, et les acteurs, habitués à ne compter que sur eux-mêmes, n'essaieraient même pas d'interpréter ces morceaux de prose ou de vers.

Il paraît que les auteurs de Frou-Frou avaient écrit une tirade pour le monient où Gilberte, se jetant aux pieds de son mari, le supplie de ne pas aller se faire tuer par Valréas. Que cette tirade existe ou non, il est certain que M"' Desclée la remplace par des cris inarticulés, et personne ne songe à s'en plaindre, pas même les auteurs, tant le pli est bien pris 1

Je demandais un jour à M"® Thuillier comment elle avait pu s'y prendre pour émouvoir et révolutionner la salle en jouant une de ces scènes où il n'y a rien d'écrit :

— « C'est bien simple, me répondit-elle ; je

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Sanglote... et je cache ma tète dans le gilet de Laferrière 1 »

Et voilà pourquoi votre fille est muette !

i3 décembre 1869

Le théâtre actuel a tout à fait perdu sa route, il s'enfonce de plus en plus dans le néant ; il va périr s'il ne cherche le salut où il est, dans l'étude de Balzac et de la Comédie humaine.

Balzac seul a montré comment on peut appliquer à la vie contemporaine les procédés éternels de la poésie et créer des types modernes, généraux et absolus en ne tenant pas compte des petites circon-stances par trop frivoles et transitoires. Nos auteurs dramatiques font tout le contraire ; ils conservent de vieux masques de comédie qui n*ont rien d'actuel, et ils les empêtrent dans l'argot, dans les mille petits cancans parisiens^ dans les modes qui n'ont pas une durée de cinq minutes.

Lçs GHEGs ET LA MUSIQUE. — Notrc religion, toute d'amour et d'aspiration vers Tinfini, a séparé violemment rhomme de la matière en ne lui laissant d'autre refuge que l'être absolu et l'éternité. De ce renoncement extatique, si beau et si grand dans son but suprême, est né un malentendu qui tuerait nos arts si nous ne savions être panthéistes à propos, et dans tout ce qui ne ternit pas la divinité de notre origine.

Chez nous, l'artiste, uniquement occupé de connaître et de peindre son âme, dédaigne la Matière, c'est-à-dire la nature universelle dont il abandonne l'étude aux savants athées ; l'un et l'autre se méconnaissent et se privent chacun d'un élément indispensable à la connaissance du beau, qui est l'Harmonie. Car, que sert de chercher au hasard les moyens de peindre et d'émouvoir, sans une science qui nous serve à régler ces moyens d'une manière certaine, et, en mêipe temps, quelle science stérile que celle des lois naturelles envisagées en dehors de leurs rapports avec l'âme humaine I

Chez les Grecs, plus heureux que hous, l'art et

I. De la préface au livre de Louis Lucas : Une révolution dans la musique.

la science ne faisaient qu'un. L'homme ne s'était pas senti assez divin ou assez orgueilleux pour s'abstraire de la nature immortelle et pour croire son existence indépendante de celle de l'univers créé. C'était luimême qu'il entendait frémir dans la voix des eaux et des feuillages, et la lumière des astres disséminés dans la voûte céleste ne lui paraissait pas différente de celle qui Tanimait et qui l'éclairaît lui-même. Tout ce qui frappait ses sens lui paraissait vivre de sa propre vie, et, pour lui, l'univers entier était plein d'hymnes et de sanglots humains. Aussi, en étudiant les lois qui régissent l'univers, il étudiait celles de sa propre existence, et, uni d'amour avec tout ce qui est, ne songeait pas à s'enfermer dans sa superbe et sauvage solitude.

Les poètes et les musiciens étaient en même temps de curieux astronomes qui cherchaient à dessiner le rythme de leurs odes à l'image de celui qui sert à la danse des mondes, et ils n'auraient pas osé gouverner les sons et les syllabes par d'autres règles que les planètes suspendues dans l'éther. En même temps que l'homme voyait en lui l'image de l'univers, l'univers entier lui semblait animé par les passions humaines, et, aux yeux de ces magnifiques spectateurs pour qui tout était dieu, les arts paraissaient être les âmes des sciences, toujours éclairées par ce feu intérieur.

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