‹ Croisade du XIXe siècleChapitre 3 sur 8 · DE LA CIVILISATION · texte numérisé non relu

DE LA CIVILISATION

La révélation est au genra humain ce que Téducation est à Pindividu.

Lessing, ÉducaL du genre humain.

Vétat normal de la civilisation consiste dans la lutte du principe spirituel qui tend incessamment à éliminer de la société Télément païen, c'est-à-dire l'exploitation de l'homme par l'homme , contre le principe matériel qui tend à retenir cet élément subversif. Cependant, pour que la société parcoure utilement cette phase douloureuse , il faut, suivant la belle ex-

pression de Plutarque , « qu*Hennès ait la puis^ € sance d'arracher les nerfs de Typhon pour en < faire les cordes de la lyre divine (!).> On sait qu'Hermès représente , dans la théogonie égyptienne , le principe spirituel, et Typhon le principe matériel ; la lyre divine signifie évidemment l'harmonie dans les relations sociales. Traduisons cette figure expressive en langage positif : l'humanité n'accomplira sa destinée sociale que si l'autorité spirituelle parvient à désarmer la puissance matérielle de ses procédés vîolens et astucieux , et à la faire entrer dans les voies de Li charité et de la vérité. Mais tant que Typhon sera vainqueur dans la lutte ,

c'est-à-dire tant que la puissance matérielle tiendra sous ses pieds l'autorité spirituelle , la dégradation de l'homme s'ensuivra immédiatement; les masses populaires ne compteront dans rËtat que comme des forces applicables à la production des richesses ; encore devrontelles disparaître du sol le jour où l'économie

(1) De Iside et Ofiride, lui , liv.

industridie découvrira qu'elles peuvent être remplacées avec profit par la brute , ou par une certaine quantité de combustible. Quant au petit nombre appelé à recueillir les fruits d'un pareil système , sa fragile prospérité aura pour escorte inévitable l'émeute sans cesse renaissante et le paupérisme débordant là richesse publique , jusqu'au jour de la gi^ande débâcle politique , qu'on ne fait rien pour prévenir.

Nous avons dit , en traitant de la barbarie , que deux seiitimens naturels à Fhomme , Tamour de la richesse et l'horreur du travail , avaient fait découvrir le procédé industriel fondé sur l'esclavage , et que la guerre en avait été le moyen. C'est un fait constant que nous avons dû dénoncer, vu qu'il occupe une assez large place dans ^histoire. Quant à la question de droit , elle eût été tout-à-fait oiseuse ; c'est pourquoi nous l'avons passée sous silence; car, comme dit l'apôtre , c là ou il n'y a pas de loi , < il n'y a pas non plus de transgression (1). »

(1) Ubi enim non est lex, nec prxyaricatio. Ad Ramanoi^ C2ip. IV, 15.

Montesquieu et J.-J. Rousseau ont exercé leur dialectique sur cette question du droit d'esclavage; mais que résulte-t-il de leurs sentencieuses abstractions? Assurément elles n'apportent ni une perfection , ni une autorité défaillante à rÉvangile , qui est la base actuelle du droit commun. Quant aux faits passés, elles ont encore , s'il est possible , moins d'autorité sur eux* En dernière analyse , Tesclavage de l'antiquité païenne n'est pour ainsi dire qu'une question de dynamique sociale , où le droit résulte du fait et se confond avec lui.

La négation du droit d'esclavage date du moment où la société reconnut une autorité morale. Elle est conséquemment l'œuvre du Christianisme» et c'est seulement dans la société chrétienne que cette question, de simple qu'elle était tout-à-l'heure , est devenue composée ; car le fait païen n'est pas subitement remplacé par le droit chrétien; mais de la lutte de ces deux principes opposés se forme une résultante qui varie , suivant que l'Église est forte contre le pouvoir oppresseur de César, ou que César

est fort contre la puissance libératrice de l'Ëgli^. Nous avons cru pouvoir encore, pour ]a rapidité du discours , désigner par le nom de César la puissance matérieUe de la société, bien qu'en civilisation elle ait passé des mains de l'homme armé à celles de l'homme riche.

Une foule de gens accusent l'Église de lenteur dans son œuvre de libération ; ils ne comprennent pas que , disposant du temps comme d'un agent jqui lui appartient et ne saurait lui faire faute , elle ne s'empresse pas de battre inconsidérément en brèche le procédé industriel qu'elle trouve établi , quelque injuste qu'il soit en principe ; mais elle travaille avec autant de constance que de sagesse , par voie d'approximation insensible et de transaction amiable , à le transformer en un autre, sinon beaucoup meilleur en réalité , du moins plus élevé dans l'ordre du progrès social. «La religion, dit < M. de Maistre, commença surtout à travailler ( sans relâche à l'abolition de l'esclavage , ( chose qu'aucune autre religion , aucun légis- € laleur, aucun philosophe n'avait jamais osé

entreprendre, ni même rêver. Le Christianisme , qui agissait divinement , agissait par la même raison lentement ; car toutes les opérations légitimes, de quelque genre qu'elles soient , se font toujours d'une manière insensible. Partout où se trouve le bruit, le fracas, Timpétuosité , la destruction , etc. , on peut être sûr que c'est le crime ou la folie qui agissent (i).»

La première modification, plus profonde qu'apparente , que le Christianisme apporta à l'esclavage ancien, fut sa transformation en servage de la glèbe. Désormais l'homme, obligé au travail 9 n'appartenant plus à la personne du maître , nuûs étant attaché au domaine , cessa de pouvoir être vendu loin du sol natal et séparé des objets de ses affections ; il put dès lors contracter en toute sécurité les liens de famille* Aussi la puissance ecclésiastique s'attacha-t-elle avec une. persévérante sollicitude à inspirer aux serfs de la glèbe les vertus de famille ; en

(i) Du Papêi iiv. m, ch^. 2,

MM

un mot, elle ùi en silence leur éducation d'hommes libres, priant Dieu de faire luire pour eux le jour de la liberté, et certaine d'être exaucée. Un grand cataclysme politique Tenait d'enlever la puissance à ua peuple dur et ra* pace, pour en investir une race d'hommes comparativement doux et généreux ; car on ne saurait refuser aux Germains cet avantage sur les Romains. En lisant divers Capitulaires de Charlemagne, notamment celui intitulé : De Villis , où ce grand législateur pourvoit avec une attention minutieuse au bien-être de la classe serve, on conçoit que l'ËgKse avait trouvé dans le caractère natif du peuple franc un bon auxiliaire , et cette circonstance providentielle dut favoriser son action libératrice.

Montesquieu suppose que le servage de ki glèbe était établi dans les Gaules avant l'invasion des Germains. Voici la raison qu'il en donne : < 11 est dit dans la loi des Bourguignons « que , quand ces peuples s'établirent dans la t Gaule , ils reçurent les deux tiers de la terre t et le tiers des serfs. La servitude de la glèbe

< était donc établie dans cette partie de la € Gaule avant Feutrée des Bourguignons (1).» Sans doute, on peut admettre, avec une grande probabilité , que les possesseurs d'esclaves les distribuaient sur leurs domaines^ et qu'ils y demeuraient attachés de fait, vu qu'il devait être rarement utile de les en déplacer. Ce réj^me avait lieu non seulement dans les Gaules, mais aux portes de Rome même : or, c'était un fait résultant de la convenance du mattre , et non du droit de Tesclave , ce qui est bien diflerent ; ensuite , le mot servus s'appliquait paiement à Fesclave personnel et au serf de la glèbe. En conséquence , pour que le texte de la loi bourguignonne , que nous ne sommes pas à même de vérifier, fût concluant dans le sens que lui prête Montesquieu, il faudrait qu'il pré- {sentât les termes sacranientels : Servi addicti glebœ. Mais s'il en était ainsi , l'auteur n'eût point présenté sa proposition sous forme conjecturale. Au surplus , ce fut seulement sous la

(i) Esprit des lois, liv. xxx, cha[^. i^.

race carlovîugienne que , par suite des guerres de détail et du droit des gens de l'époque » le servage de la glèbe devint général en France , en même temps que l'anarchie du régime allodial faisait place à la hiérarchie féodale. Or, quelque admirable qu'ait été ce dernier système politique , il suffit qu'il ait eu pour sub-stratum le servage de la glèbe , connue il nous a suffi que les républiques anciennes aient eu l'esclavage de la personne, pour que nous demeurions convaincus que ni la féodalité , ni la république ne résolvent la question sociale. Qu'importe au pauvre, après tout, la forme du gouvernement , s'il est soumis à un mauvais régime d'àtelier. En matière de liberté, le philosophe chrétien doit regarder non seulement en haut, mais en bas de l'édifice politique.

Ce fut en 1167 que le pape Alexandre lU, de vénérable mémoire , déclara que tous les chrétiens devaient être exempts de servitude. < Cec pendant, observe à cette occasion Adam t Smith , il paraît que ce fut plutôt une exhor- € tation pieuse qu'une loi à laquelle les fidèles

< fussent strictement tenus d'obéir ; car le ser- € vage continua d'être en vigueur encore pen-

< dant plusieurs siècles (i).> Il aurait môme pu dire avec vérité qu'il n'est pas encore aboli dans tous les États chrétiens, sans que cette objection détruisît ce que nous venons d'affirmer. Il y avait des serfs en France, il y a moins d'un demisiècle ; il y en a encore en Hongrie , en Pologne et en Moravie. Cela prouve seulement que tous les peuples ne marchent pas de front dans la carrière du progrès social. Au reste, le libéralisme , qui, avec tout son tapage de liberté, n'a jamais su fonder ses institutions que sur l'esclavage avoué ou déguisé , éprouve toujours un certain embarras quand il s'agit de reconnaître que la véritable puissance libératrice estl'Église. Sans contredit, la bulle d'Alexandre UI ne commandait pas l'obéissance des fidèles à la manière d'un édit politique appuyé par la force armée : elle s'adressait aux consciences, comme toutes les lois qui émanent de l'autorité spiri-

(1) Wealifi ofraiiom, book m, ch. 2.

tuel]e« Adam innith ajoute , à la suite du pas* sage que nous venons de citer, que t le servage

< disparut graduellement par le concours de € deux intérêts réunis , savoir : l'intérêt des

< propriétaires et celui des souverains, attendu € que ces derniers , jaloux des grands sei* c gneurs , encouragèrent les serfs à se sous- « traire à leur autorité (i). > Nous savons , de reste , que les propriétaires ont trouvé en fin de compte leur avantage à cette libération désormais illusoire, au moyen d'un nouveau procédé industriel non moins coêrcitif que le premier ; mais avant d'avoir reconnu les effets économiques de la concurrence dépréciative en matière de salaire, ils étalent aussi éloignés de regarder l'affranchissement de leurs serfs comme profi* table à leurs intérêts , que le sont aujourd'hui , dans des circonstances semblables, les seigneurs hongrois et polonais, ou les citoyens de

(1) h is probable that is was parily on this accouut (the in- Urett ofproprietou) and partly on accoontof the encroachments which the sovereigns always jealous of the great lords , gradually encouraged iheir villaios to make upon their authorily, etc. (Idem.)

la Caroline el de la Virginie, qui pendent, sans autre forme de procès, quiconque parle d'abolir Tesclavage des nègres. Ces derniers devraient pourtant être éclairés par l'expérience de leurs devanciers et les hautes lumières de l'économie politique. D'ailleurs, il est assez difficile de con* cilier les deux motifs que l'économiste anglais met ici en avant ; car si les seigneurs jugèrent la liberté de leurs serfs si proû table à leurs intérêts, comment les princes, qui jalousaient leui* puissance, espéraient-ils l'affaiblir en favorisant la même mesure? Après cela , il serait bon qu'on nous fit connaître dans quel pays et à quelle époque les souverains excitèrent les serfs à secouer l'autorité de leurs seignéui*s ; du moins , il n'est pas à notre connaissance qu'ils aient jamais mis en liberté d'autres serfs que ceux de leurs propres domaines. 11 est vrai qu'ils affranchirent les communes, c'est-à-dire qu'ils les appelèrent à l'exercice des droits politiques ; car elles étaient formées de serfs déjà affranchis du régime de la glèbe.

Au surplus , nous déclarons sans ambages ni

circonlocutions qu'un afTranchissement général d'esclaves ou de serfs à litre gratuit, quelque admirable que fût d'ailleurs cette mesure sous le rapport religieux et moral . est un non-sens politique : c'est le chameau qu'il s'agit de faire passer par le trou d'une aiguille. Cependant il n'y a pas de règle qui n'ait son exception , et celle-ci en présente une qu'Adam Smith rapporte de manière h confirmer le principe. < La « récente résolution prise par les Quakers de « Pensylvanie, dit-il, de donner la liberté à « leurs nègres, doit suffire pour nous con-

< vaincre que le nombre n'en pouvait être fort

< grand ; cars'ils avaient fait une partie consi- « dérable de leur propriété , une telle résoluf tion n'aurait jamais pu être prise (i). » 3niith est ici dans le vrai ; car, nous ne saurions trop le répéter, l'économie sociale doit faire converger les intérêts matériels vers le même but que la vertu ; mais elle ne doit pas prendre en ligne de compte les sacrifices de la vertu. C'est

(1) \Yea(lh ofnaims, book in , ch.f. ,

pourquoi l'Église , dans ses Iransaclions politiques , n'est jamais allée se heurter contre la ré« sistance absolue des intérêts matérids , en réclamant l'affranchissement immédiat et gratuit des esclaves ; mais elle obtint d'abord la trans* formation de TesclaYage de la personne en servage de la glèbe , qui prépara les voies à d'autres améliorations. Cette modification ne portait effectivement aucune altération sensible aux intérêts des maîtres , puisqu'ils conservaient le droit de contraindre l'homme au travail. Quant à celui désormais attribué aux serfe de ne pouvoir être distraits du domaine , il n'en résultait pas pour les maîtres un préjudice assez évident, ni surtout assez immédiat, pour qu'ils ne fissent pas volontiere ce léger sacrifice de leur droit politique à leurs principes religieux. Exiger davantage d'une classe entière eût pu être fort beau dans la spéculation , mais de nul effet, ou, qui pis est, d'un pernicieux effet dans la pratique.

Le régime de la glèbe présente trois périodes distinctes; chacune d'elles est caractérisée par

une modification du procédé industriel. Dans la première , le serf devait tout son temps au seigneur; celui-ci recueillait sans partage les fruits de son travail et pourvoyait à sa subsistance. A cet égard , le devoir du maître était en parfait accord avec son intérêt. Dans ce système , les seigneurs étaient entrepreneurs de culture, et les serfs faisaient, en quelque sorte, partie de leur cheptel , ou mobilier agricole. Dans la seconde période , les seigneurs , après avoir comparé le produit brut du travail d'un serf à celui absorbé par sa consommation , et reconnu qu'il produisait à peu près le double de ce qu'il consommait , imaginèrent d'abandonner à leurs paysans la libre disposition delà moitié de leur temps , ainsi que la jouissance d'un espace de terre suffisant , afin qu'ils pussent produire par eux-mêmes les denrées nécessaires à leur subsistance et à celle de leurs familles. Il est superflu de faire observer que , si le calcul du maître avait été rigoureusement exact , \e travailleur n'aurait pas été par le fait plus libre sous ce régime que sous le précédent;

car il fût resté astreint à la même somme de peine , savoir : une moitié pour satisfaire à son maître , et l'autre pour satisfaire à ses besoins. Or, de ces deux maîtres , ce n'est pas la faim qui est le moins dur et le moins inflexible. Quoi qu'il en soit, bien que le seigneur ne perdit rien à ce marché, le serf y gagna beaucoup , surtout en importance politique : désormais il était apte à posséder ; ayant à pourvoir au bienêtre des siens, la crainte de la misère le stimula au travail plus énergiquement encore que ne l'avait fait celle des cbâtimens. En conséquence, il parvint presque toujours sous ce dernier régime à produire quelque chose au-delà de ses besoins , et put dès lors, amasser un pécule. L'espoir de devenir assez riche pour acheter sa liberté donna une nouvelle impulsion à son activité , et cet espoir ne fut pas déçu. Personne n'ignore qu'un des bienfaits produits par les croisades fut d'avoir facilité cette libération, attendu que la plupart des seigneurs obérés par les grandes dépenses qu'ils furent obligés de faire pour leur équipement, furent par cela

même d'autant plus disposés à faire bon marché dé la liberté de leurs serfs.

Cependant nous venons d'intervertir Tordre des faits ; car, antérieurement à cette complète libération y il s'était formé une troisième modification dans les rapports des serfs avec leurs seigneurs. Voici en quoi elle consistait : le seigneur abandonnait au paysan la jouissance temporaire d'un établissement agricole tout monté, y compris instrumens aratoires, animaux domestiques , grains de semence ; en un mot, tous les objets nécessaires à l'exploitation du sol que le colon était tenu de cultiver en bon père de famille , expression consacrée dans les anciens actes; moyennant quoi il partageait le produit brut de l'établissement avec le seigneur. Au premier aperçu, il semblerait que ce contrat, qui est encore en vigueur dans plusieurs provinces dont les mœurs agricoles sont arriérées , cesse déjà d'appartenir au régime de ia glèbe. Toutefois , l'examen attentif de nos vieilles coutumes suffit pour démontrer que ,

nonobstant cette amélioration bien réelle dans

la condition do paysan, il ne cessa pas pour cela d'élre serf, vu qu'il lui était interdit dV bandonner les domaines du seigneur. Ce fut, à vrai dire , dans la levée de cette interdicticMi et dans l'aboli lion de quelques corvées que consiste , en dernier lieu , raffrancbissement des serfs. Or, si Ton réflécbit que , pour Timmense majorité des paysans , la faculté d'émigrer de leur village natal est de nul avantage pratique, Ton concevra par quelle dégradation insensible le servage a fini par disparaître. Toutefois , nous ne le suivrons pas dans cette dernière transformation , attendu que c'est là que commence Tembrancbement d'une série d'institutions agricoles distinctes des procédés ap{Jiqués au travail du simple ouvrier ; ce sera la matière d'un cbapitre à part.

Tous les serfs aiTranchis ne furent pas appelés par la confiance des propriétaires à devenir colons partiaires , ou métayers ; encore moins eurent-ils tous à leur disposition un capital suffisant pour devenir fumiers : le plus grand nomlMre forma la classe des simples do-

mestk[iies , ouvriers et journaliers agricoles et autres. C'est cette dasse que nous suivrons actuell^EDent dans ses divers changemens de condilicm. Le paysan devenu libre , mais ne possédant r^n , dut vivre désornaais au moyen du salaire qu'il obtint en travaillant pour les pro- (métaires qui faisaient valoir leurs terres par eux-mêmes , ou , ce qui était le cas le plus général , pour les métayers et fermiers à même de les em[^yer« N<ms devons donc désormais considéi*er la loi qui régit le salaire comme la source principale du plus ou moins de bien-être et de liberté de l'ouvrier ; car les deux limites extrêmes de la liberté réelle sont , d'une part , la coiidition de riK>mme qui a la faculté de faire tout ce qu'il désire, sans être astreint à rien qui lui répugne , et de l'autre, celle de l'homme assujéti à la plus grande somme possible de peine, sans en recueillir d'autre bénéfice que celui de ne pas mcmrir* Le {H^mier de ces deux états est presque introuvable en civilisation , même au sein de la plus haute fortune. En est-il de

même de l'autre?... La réponse ne se fera pas attendre long-temps. Quoi qu'il en soit, on peut établir théoriquement que le serf affranchi , en supposant , pour la facilité du calcul , que le lot de terre qu'il cultivait naguère pour sa subsistance lui ait été laissé à titre gratuit , était un homme à moitié libre ; car il devait lui suffire de subir la peine du travail pendant trois jours pour avoir de quoi vivre pendant toute la semaine , et pouvoir par conséquent disposer de trois jours ouvrables comme bon lui sem1)lait. Ce n'est là , à vrai dire , qu'une vue théorique nécessairement peu exacte; toutefois, nous nous fondons sur elle et sur le témoignage de l'histoire pour affirmer, toute expression numérique à part , qu'à l'époque qui suivit celle des affranchissemens , opérés pour ainsi dire en ma^e , c'est-à-dire pendant les quatorzième et quinzième siècles, le paysan jouissait d'une très grande aisance relative. D'ailleurs , comme les défrichemens opérés par les moines avaient livré à l'agriculture de grands espaces de terre.

et que la société était en voie de progrès rapide, le besoin de bras se faisait vivement sentir, et le travail était largement rétribué.

Mais cet apogée du bonheur de la classe ouvrière devait décliner bientôt en raison de l'accroissement qu'une telle aisance imprimait à la population ; loi fatale qui est la grande pierre d'achoppement de l'économie politique, et dont la science chrétienne peut seule promettre la solution. Cependant il dut arriver, en son absence , que le taux des salaires baissa au fur et à mesure que la population augmentait; car il en est du prix du travail comme de tout autre objet susceptible d'être vendu ou loué : plus l'offre en est abondante, moindre est le prix que le consommateur consent à en donner. Le terme où s'arrête nécessairement cette progression décroissante est celui où l'ouvrier ne gagne plus par son travail que juste de quoi subsister et élever deux enfans , afin de maintenir la population ouvrière au complet (i ) .

(I) < Il faut toujours qu'un homme vive de son iravnil , ei I son salaire doit élre suffisant pour le faire subsister. 11 doit

Personne » assurément , ne peul s'attribuer le honteux honneur d'avoir inventé et mis en vigueur un pareil ressort industriel ; toutefois , un certain stigmate scientifique et moral restera attaché au front de ceux qui se sont faits les zélateurs du système d'économie publique dont la loi du salaire est le pivot , et y ont vu le terme de la destinée humaiàe et le dernier mot de la science sociale ; seront même convaincus d'une erreur injurieuse envers la divine Providence ceux qui ont déploré la tendance de la population à atteindre et même à dépasser les moyens de subsistance , et ont pris cette œuvre humaine pour un décret divin. Laissons maintenant parler les maîtres de l'économie politique , Adam Smith et son élégant vulgarisateur, J.-B. Say ; c'est à eux de nous décrire les principes et les effets du système industriel dont ils sont les coryphées :

« même être un peu plus que sufisani , maob il lai serait impofi- « sible d'élever une famille, et la race des ouvriers de cette i profession ne dépasserait pas la première génération! * {Wealih of nations, book i, ch. 8.)

€ Le taux du salaire de l'ouvrier dépend par- « tout de la convention faite entre celui-ci et le a maître qui l'emploie ; mais leurs intérêts ne € sont nullement les mêmes. Les ouvriers dési-

< rent obtenir le plus , et les maîtres accorder « le moins que faire se peut : les premiers sont

< disposés à se coaliser pour faire hausser le prix du travail ; les derniers , pour le faire baisser^

< Cependant il n'est pas difficile de deviner laquelle des deux parties doit obtenir gain de cause dans cette querelle et forcer l'autre à subir ses conditions : les maîtres étant moins nombreux , peuvent se coaliser plus aisément , et d'ailleurs la loi autorise , ou du moins ne prohibe pas leur cx)alition , tandis qu'elle prohibe celle des ouvriers. Nous n'avons aucun acte du Parlement contre les coalitions à l'effet de diminuer le prix du travail, tandis que nous en avons plusieurs contre celles qui ont pour objet de l'élever. Dans toutes les contestations de ce genre, les maîtres peuvent^ tenir bon plus long-temps

^ que les ouvriers : un propriétaire, uu fer- <( mier, un manufacturier, un négociant , peu- «c vent généralement vivre un an , ou deux , « sans faire travaiUer im $eUl ouvrier, en pre- «. nant sur leur capital; beaufcoup d'ouvriers f( ne pourraient pas subsister une semaine sans «( emploi , peu le pourraient pendant un bibis', « et presque aucun pendant une année. A la ^ longue , l'ouvrier peut être aussi nécessaire « au maître que celui-ci Test à l'ouvrier ; mais « la nécessité n'est point immédiate.

« 11 est rare, dit-on, d'entendre parler d'une « coalition de maîtres, tandis qu'il est souvent « mention de celle des ouvriers. Mais qui- <( conque imagine , d'après cela , que les mai- <c très se coalisent rarement, est aussi ignorant « du monde que de la matière en question : les < maîtres sont toujours et partout dans un état « de coalition tacite , mais constante et uni- ^ forme , pour ne pas élever le salaire du trait vail au-delà de son taux actuel. Quiconque « viole cette coalition commet en tout pays une « action des plus impopulaires parmi ses voisins

tf et égaux , et s'expose à leurs reproches. A la

• vérité , nous entendons rarement parler de

< cette coalition , parce qa*elle est l'état ordi- « naire et pour ainsi dire normal des choses « dont personne ne songe à parler. 11 arrive « aussi que les maîtres se coalisent pour faire

< descendre le prix du travail même au-L es- € SOUS de ce taux : ces coalitions-là sont ton- « jours conduites en silence et avec le plus

* grand secret jusqu'au moment de l'exécution . <( Alors, quand les ouvriers se soumettent sans

< résistance , ce qui arrive quelquefois , bien <c qu'ils soient péniblement affectés par une pa- <( reille mesure , personne n'en entend parler.

« Cependant elle rencontre souvent de la ré- <t sistance de la part de la coalition opposée ,

< savoir, celle des ouvriers, qui cherchent à

< défendre leurs intérêts. Il arrive aussi que ces € derniers, sans aucune provocation de ce « genre, se coalisent pour obtenir un plus haut « prix de leur travail : leurs prétextes ordi- « uaires sont quelquefois la cherté des vivres , K quelquefois les gros profits que leurs maîtres

relirenl de leur travail. Mais, soit que ces coalitions soient offensives ou défensives , on en entend toujours ami>lement parler. Afin d'amener le différend à une prompte solution, ils ont toujours recours aux plus bruyantes clameurs , et quelquefois à la violence et à l'outrage ; ils sont désespérés , et agissent avec la folie et Textravagance de gens désespérés qui se trouvent dans le cas ou de mourir de faim , ou d'obliger par la peur leurs maîtres à acquiescer immédiate- « ment à leurs demandes. En pareille circon- « stance , les maîtres crient tout aussi fort de « leur côté, et ne cessent de réclamer bien € haut l'assistance des magistrats et la rigou- € reuse exécution des lois qui ont été faites « avec tant de sévérité contre les coalitions de € domestiques , ouvriers et journaliers. Consé- « quemment, les ouvriers retirent rarement € aucun avantage de ces coalitions violentes et « tumultueuses, lesquelles, en partie par Tin- « tervention des magistrats, en partie par la « fermeté supérieure des maîtres , et en partie

< aussi par la nécessité oà se trouvent la plupart 4 des ouvriers de se soumettre pour satisfaire à € leurs besoins immédiats , se terminent géné-

< ralement par la punition ou la ruine des chefs € de cabale. »

Tel est donc l'état ordinaire et en quelque sorte normal des dioses dans jm pays regardé, avec raison, comme le type de l'industrialisme. Les Ëtats qui «e traînent servilement sur les traces de l'Angleterre , en matière d'économie publique , présentent les mêmes diagnostics : dans tous ces pays , les chartes et les constitutions déclarent tous les citoyens libres. Or, nous savons désormais à quoi nous en tenir sur cette prétendue liberté ; car nous venons d'entendre un des oracles du système libéral déclarer que la classe qui possède les instrumens de travail , savoir, la terre et les capitaux , a les moyens légaux de forcer celle qui ne possède rien à subir ses conditions , attendu que celle-ct est toujours obligée de se soumettre , à moins de mourir de faim. Mais depuis qu'Adam Smith a publié son traité de la Richesse des Nations ,

les événemens ont marchjé ; chaque semence a porté son fruit ; et s'il vivait aujourd'hui , s'il avait été contemporain des événem^is de Lyon et du pillage de Bristol , s'il avait vu l'émeute , pour cause d'insuffisance de salaire, prendre des proportions colossales, et lutter, avec chance de succès, contre des armées régulières, employant contre elles toutes les ressources de la stratégie ; en un mot , s'il avait vu Tordre social remis chaque jour en question, il est douteux qu'il eût osé parler d'un ton si dégagé des griefs de la classe ouvrière , et décrire en style quasi-goguenard la facile méthode usitée en civilisation pour mettre les mutins à la raison ; enfin , l'on ne conçoit pas que feu M. Say, qui écrivait à une époque et dans un pays où les symptômes de la crise actuelle étaient déjà palpables , ait reproduit les insolentes théories de l'économiste anglais , quelquefois même en enchérissant sur son maître. C'est lui qui a écrit ce qui suit sur la question du salaire des ouvriers : ^ Les travaux simples et grossiers pou- <r vaut être exécutés par tout homme , pourvu

< qu'il soit en vie et en santé , la condition de

< vivre est la seule requise pour que de tels tra-

< vaux soient mis en circulation. C*est pour cela « que le salaire de ces travaux ne s'élève guère, « en chaque pays , au-delà de ce qui est rigoii- « reusement nécessaire pour y vivre (1).»

Après cette proposition, dont nous reconnaissons l'exactitude de fait, nous nous demandons où est l'immense distance qui sépare la condition de l'ouvrier régi par la loi du salaire de celle du captif tenu en servitude. Celui-ci rachète sa tête au moyen du travail; l'autre gagne sa vie au moyen du travail. Toutefois , il existe entre ces deux conditions une immense différence : lé maître barbare dit brutalement à son esclave qu'il n'a point le droit de vivre , et pourtant, dans ^on intérêt même, il pourvoit constamment à sa subsistance ; le$ bourgeois civilisés , au contraire , ne contestent pas à la classe ouvrière le droit de vivre , mais ils soumettent l'exercice de ce droit à certaine§ con-

<i) Traité d'Économie politique.

dilions qui dépendent d'eux , voîre môme à certains accidens de leur mécanisme commercial qu'il ne dépend pas d'eux de prévenir.

11 est donc évident que le régime social auquel nous donnons le nom de civilisation n'est qu'une lutte perpétuelle du devcMr chrétien contre les intérêts matériels , lutte dont il n*est sorti jusqu'à présent que des institutions mensongères » en vertn desquelles on déclare Iil»*es en droit des h<»nmes placés dans une absolue s^TÎtude de fetit. Sous ce régime, le travailleur n'est plus, a la vérité, la propriété d'un maître; mais une classe entière est dans la dépendance d'une antre classe. La contrainte n'opère plus directement à coups de fouet ; elle atteint le même but indirectement en prenant l'homme par ses besoins. Au surplus, c'est un phénom^fie curieux à observer que la prédominance alternative de ces deux mauvais principes , savoir, la violence et le mensonge dans le mouvement de la société ; elle s'est fait sentir même dans l'application de la doctrine chrétienne à l'ordre social. Or, ceci est une œuvre purem^it

humaiae et qui dut participer de rîmperfection de Tesprit humain. Après cet aveu » nous aborderons sans embarras deux questions b<H*ribIement défigurées par les ennanis de la foi catholique ; nous voulcms parler de Tlnquisition et du Molinisme , qu'il a [du au ^ècle de qualifier de Jésuitisme , \Àen que , de l'aveu du plus spirituel ^uiçmi des jésuites , une partie d'eux proférât des principes sévères jusqu'au rigorisme. Nous parlons au passé, parce que les jésuites actuels sont évidemment hors de cau^, n'étant plus que des prêtres remplis de chanté, de science et de courage , mais peu ou point occupés de la question sociale.

Il nous sera peut-être difficile de faire comprendre à certaines gens dont le cœur, desséché par les méthodes rationnelles , est privé du sens religieux , et qui , berœs dans le matérialisme politique , regardent la foi comme une supa!*fétation sociale , qu'à une autre époque princes et peuples voyaient dans le Ghristianisii¥e la base essentielle de la société ; cependant il n'est pas aujourd'hui un h(mime éclairé qui ne sache que

la civilisalion , éclose à la chaleur vivifiante de l'Évangile , aima long- temps le sein maternel , et qu'il ne fût venu à Tesprit de personne, pendant le moyen âge , que la législation pût s'abstraire de la religion. En un mot, la société entière de cette époque voulait être constituée chrétiennement , et tout moyen qui tendait ou était réputé tendre à ce but était éminemment populaire. La légitimité du but une fois admise, il ne s'agit plus que de répondre à ceux qui se récrient contre la dureté du moyen ; mais « les « hommes les meilleurs et les plus sages n'ap- « partiennent-ils pas nécessairement à leur « siècle et à leur pays? > C'est Helvétius qui l'a dit, peut-être en d'autres termes. Or, ce n'est pas ici pour nous le cas de le réfiiter. Condamner à mort l'homme convaincu d'introduire un principe de mort dans la société est sans doute un acte de justice extrêmement sévère ; mais c'est peu que-d'en attribuer le tort au caractère général du quatorzième siècle , car la peine capitale est encore le moyen de répression employé par la législation des pays les plus civi-

lises h régai*d des grands attentats contre Tordre social. La torture elle-même n'a été abolie en France que par le bon Louis XVI , et , ce qui peut paraître étonnant , le chancelier d'Aguesseau a admis des cas où il était convenable et légitime d'y soumettre Taccûsé. Assurément, nous n'entendons pas par là acquiescer à l'opinion de d'Aguesseau , tant s'en faut ; nous disons seulement que cette erreur, commise à une époque avancée de civilisation par un magistrat éclairé et vertueux, doit nous rendre induigens, pu, pour mieux dire, justes à l'égard du législateur politico-religieux du quatorzième siècle; car il est absurde de juger ses actes comme s'ils avaient lieu à notre époque, c Le < glaive qu'il saisit quelquefois fut presque un € rameau d'olivier, comparé au cimeterre éx- € terminateur des hordes sauvages qui met- € taient alors l'Europe en conflagration. > A qui empruntons-nous cette dernière sentence ? Est-ce à quelque zélé catholique? Nullement; elle émane d'un brillant écrivain , mort jeune ,

qui était né et avait été élevé dans la religion

juive ; son nom est Eugène Rodrigues (1). Qu'importe au fond de la question que le législateur dont il s'agit fût prêtre ou laïque ; car le prêtre même, du moment où il quitte la région éthérée des principes pour descendre dans le champ épineux de l'aj^lication , devient un homme politique comme un autre , et fût-il , selon l'observation de M. de Maistre , en général un meiU leur homme d'Ëtat qu'un autre » cela ne veut pas dire un homme d'Ëtat infaillible.

Au surplus , il est étrange que l'accusation d'intolérance et de cruauté soit portée contre le tribunal de l'inquisition par le parti politique qui » parvenu au pouvoir, a fondé le tribunal révolutionnaire , et recouru , lui aussi > à des moyens passablement acerbes , en vue de faire triompher son principe. Quand on décuplerait le nombre des sentences capitales prononcées en vertu des jugemens de l'inquisition pendant trois siècles, il n'égalerait pas celui des victimes du gouvernement républicain pendant la seule

(1) LeUreê sur la Religion et la Politique, par Eugène Rodngaes, 1829.

aanée i 795. Nous nous abstiendrons de présenter ici le tableau des massacres légaux qui eurent lieu à cette époque de terreur ; leurs panégyristes, car il s*est trouvé des hommes qui ont eu ce triste courage, allèguent que Tennemi était aux portes , que le danger rend impitoyable; bref, que la iBn justifie les moyens, çtc. Or, il conviendrait qu'ils commençassent par justifier le but qu'ils se proposaient ; c'est ce qui leur est interdit au nom de la science sociale qu'ils ignorent. L'inquisition d'Espagne et de Portugal pourrait à meilleur droit alléguer une semblable raison en sa faveur ; toutefois, l'on fera bien de s'en abstenir, car il n'est pas un catholique éclairé qui ne reomnaisse que le vice du moyen aurait suffi pour rainer la fin, si elle pouvait être ruinée. Et eux aussi , ces deux pays pouvaient justifier la terreur qu'ils cherchaient à inspirer par celle qu'ils éprouvaient eux-mêmes ; car ils venaient à peine d'échapper à un joug qu'ils avaient porté pendant plusieurs siècles. En résumé, l'Église ne s'est jamais armée du glaive dans un

but de prosélytisme religieux ; sinon, pourquoi les juifs, qui n'étaient pas tolérés en Espagne » le furent-ils constamment à Rome? Il est seule* ment vrai qu'elle a cru devoir se prêter aux vues politiques des princes qui , d'accord avec Fopinion de la presque universalité de leurs sujets» entendaient faire une police chrétienne dans leurs États. La preuve que l'Ëglise n'as* suma jamais la responsabilité de leurs actes » c'est qu'elle se contentait de juger les cas d'hérésie qui lui étaient déférés , et laissait au pouvoir séculier le droit de prononcer la sentence et d'en poursuivre l'exécution. L'Église est donc à l'abri de tout reproche , en tant que dépositaire de la foi chrétienne ; mais nous reconnaissons itérativement que les hommes qui ont travaillé à appliquer ses principes à l'organisation sociale, prêtres ou laïques, il n'importe, ont commis , dans la circonstance actuelle, une faute grave.

Lorsque l'humanité a fait l'expérience d'un procédé quelconque, et qu'elle vient à être désabusée sur son efficacité , ce procédé a fait

son leoips , et Ton a recours à un autre. C'est précisément ce qui eut lieu lorsque la vaste explosion de Fhérésie protestante dut convaincre les hommes les plus avancés de Tépoque que les moyens coêrcitifs étaient peu propres à produire l'unité religieuse et politique tant désirée. Or, ces hommes intelligens se trouvèrent en partie des jésuites. Appelés par les statuts particuliers de leur ordre à vivre dans le monde , ces religieux savaient par Tétude pratique qu'ils avaient été à même d'en faire que l'élément païen , c'est-à-dire le principe matériel de la société, opposait une résistance immense à l'œuvre apostolique. En conséquence , frappés de l'idée que la sévérité allait contre son but^ ils eurent recours aux voies persuasives , espérant christianiser les mœurs et les lois progrèssivenMnt, et sans rien heurter de front. Telle est en réalité la donnée jésuitique» qui , comme on le voit, n'a rien de fort abominable. Mais ces hommes de cœur ne s'étaient pas dit » en entreprenant cette tâche , que la société civilisée était constituée à contre-sens. Or, il était

impossible à qui que ce fut, méoie aux homme» habiles dont cet ordre était rempli , de la remettre à droit sens par des œuvres de détail et de raccordement. En conséquence , la ressource des concessions, des transactions , des interprétations, etc., yoie scabreuse où Ton n'évite un écueil qu'en tombant sur un autre , ne pouvait opérer aucune réforme radicale , et avait rinconvénient grave de prêter au reproche d'indulgence obséquieuse et de procédés cauteleux, qui a été jeté à la face de ces hommes respectables. Loin de nous la lâche pensée de prêter appui à la clameur de haro que l'impiété a poussée contre eux ; mais nous devons à la vérité de déclarer qu'ils s'étaient placés dans la malheureuse nécessité de ne pas toujours repousser les moyens obliques. Bien diflférens du père qui , pour forcer son enfant à prendre un breuvage d'une amertume salutaire , s'arme du fouet , mais semblables à la mère qui enduit de miel les bords du vase ; ce qui , du reste , nous a valu une spirituelle satire que M. de Maistre appelle les Menteuses de

Pascal. Au reste , les jésuites eux-mêmes , en s'efforçant de tourner toutes les difficultés que le principe matériel opposait à leurs vues d'harmonisation chrétienne dans la société d'Europe, étaient tellement convaincus qu'ils y mour* raient à la peine , qu'ils cherchèrent à opérer sur table rase au Paraguay. On sait que la société indienne , constituée par eux dans cette contrée, avait déjà accompli un grand progrès, lorsque le pape et les souverains d'Europe , débordés par l'esprit du dix-huitième siècle , vinrent interrompre cette grande œuvre que le docteur Fraiicia a reprise, dit-on, avec succès en suivant leurs erremens.

Quoi qu'il en soit, il résulte de ce qui précède que , si les démagogues de 95 furent bien osés d'adresser le reproche d'intolérance et de cruauté à l'inquisition , reproche qui ne peut être articulé avec autorité que du point de vue où nous sommes placés , les partisans du gouvernement représentatif n'ont guère meilleure grâce à accuser les jésuites de manquer de franchise ; car s'il nous fallait énumérer toutes les

déceptions que couvrent les institutions fondées au nom des principes soi-disant libéraux , nous aurions fort à faire. Bref , sachons reconnaître les fautes commises tant au nom de la religion qu'à celui de la philosophie , dans des vues d'unité sociale ou à la poursuite des libertés ci* viles ; efforçons-nous de remédier au dés(M*dre actuel , sans rentrer dans les voies de la violence , non plus que dans celles du ipensonge ; car ce sont deux écueils sur lesquels Thistoire a placé une balise , a6n qu'on ne s'en approche plus.

Celte IcMigue digression nous a fait perdre de vue la loi du salaire, sur laquelle tout n'est pas dit. Mais avant de la suivre dans ses modifications ultérieures , il convient de dénoncer un pas rétrograde qu'a fait la civilisation dans te cours du quinzième siècle, non pas précisément dans les métropoles européennes , mais à regard de leurs colonies du nouveau monde; nous voulons parler de l'esciavage des nègres. Mais laissons d'abord M. Say nous apprendre à qui il convient de jeter la pierre à cette occasion*

€ Oo a fait honneur au Christianisme de IV bolition de resclavage» en ce qu'il a proclamé l'égalité native des hommes. Malheureusement , les doctrines ne prévalent pas contre les intérêts. L'esclavage n'existait pas chez les peuples du Nord qui envahirent l'empire romain. > (Tacite affirme le contraire (1) ; mais

M. Say était apparemment mieux informé.) Ils l'adoptèrent en même temps qu'ils se flrent chrétiens , et il prévalut douze cents ans encore après que le Christianisme fut gênéralement répandu; il s'y maintient encore en Russie et ailleurs, et il n'y cessera que par l'effet purement temporel des intérêts qui ne permettront bientôt plus de produire d'une manière dispendieuse des denrées que l'on peut se procurer à meilleur compte d'une autre façon (2). » Nous connaissons celle-ci et

disons que c'est encore là une vilaine façon. Tachons d'abord de faire entendre aux théo-

(1) De Moribus Germoiwrum, c. 24, 25.

(2) C<mr$ complet (CÊcommie politique pratique, V prlie , cbap. 3, en note.

logiens de cette école qu'il est faux que le Christianisme proclame Fégalité native des hommes. Qu'ils se donnent la peine de lire les épîires du grand commentateur de l'Évangile , saint Paul, particulièrement celles auic Romains, chapitre xni; aux Éphésiens, chapitre vi; aux Colossiens, chapitre m ; à Titus, chapitre u , etc.; ils y verront avec quelle instance le saint apôtre exhorte ses frères à respecter la hiérarchie sociale établie. 11 entend non seulement que l'inférieur soit soumis de fait à son supérieur, mais qu'il le soit avec joie. 11 y a loin de là , assurément, à line proclamation d'égalité native, qui serait un non-sens politique et un principe de désorganisation sociale. 11 est dit et redit , au contraire , dans tous les livres canoniques > que les hommes sont inégaux depuis leur naissance jusqu'à leur mort; mais égaux de l'autre côté de la tombe , ou , pour parler plus exactement, ils revêlent là un nouveau mode d'inégalité ; car celle résultant de la puissance , de la richesse , de l'illustra lion de famille , des avantages corporels ou intellectuels , etc., disparaît

9f alors pour faire plaÉe à rinégalilé selon les mérites et la vertu.

Du reste, vous dites vrai , M. Say : les doctrines ne prévalent pas contre les intérêts. Le contraire n'aura lieu que lorsque le spiritualisme chrétien aura arraché les nerfs de l'économie politique pour en faire les cordes de la harpe figurative de l'harmonie sociale. Mais Fœuvre est difficile; car ii ne s'agit de rien moins que de lui arracher les nerfs sans la faire crier, c'est-à-dire de la désarmer de ses procédés violons et astucieux , sans la frapper de stérilité , attendu que la science chrétienne n'ignore pas que les intérêts matériels de la société ont leur place légitime dans le plan de la Providence. Cependant, à en croire M. Say, les hommes seraient d'autant plus portés à réduire leurs semblables en esclavage , qu'ils sont plus chrétiens. C'est là, disons-nous , une déloyale et absurde imputation. 11 est clair, au contraire , que ce n'est pas dans la doctrine spirituelle du Christianisme , mais bien dans la soif de l'or, qu'il faut chercher la raison déterminante de

cel attentat. Des hommes s'en sont rendus coupables, non assurément parce qu'ils professaient d'être chrétiens , mais à la vérité quoiqu'ils fussent chrétiens ou censés tels. L'économie politique , c'est-à-dire la science de la riche^e , a pu changer son procédé industriel selon les temps; mais son principe reste toujours le même. C'est donc elle qu'il est juste d'accuser des actes subversifs qui ont pour unique objet la production des richesses» et non la religion qui enseigne à savoir s'en passer. Au reste, n'est-il pas curieux que l'homme qui ose accuser le Christianisme d^étre favorable à l'esclavage , et qui attribue à sa propre doctrine l'avantage du libéralisme, soit précisément celui qui a écrit ce qui suit, à l'occasion de la loi du salaire?

€ n n'est pas à craindre que les consommac tions de la classe ouvrière s'étendent bien € loin, grâce au désavantage de sa position (1). » Or, le lecteur se rappelle la description qu'Adam

(l) Tràilé d*Économie polUiqtie.

9i sentence de J,-B. Say cessât d*être vraie. En conséquence, les intérêts matériels durent l'emporter sur les principes religieux. Les audacieux ayeuturiers qui conquirent l'Amérique n'y allaient , assurément , pas pour les progrès de la géographie : ils y étaient poussés par la cupidité. Or, c'était peu pour eux de s'être emparés du pays de l'or, s'ils ne parvenaient pas à trouver les moyens d'extraire ce précieux métal de la terre. Possesseurs du plus riche sol du monde, ils durent être promptement convaincus qu'ils le posséderaient infructueusement tant qu'ils n'auraient pas à leur disposition des bras pour l'exploiter. Dans cette nécessité de position, il est sans doute arrivé que quelques uns ont cherché à mettre leurs [MÎncipes d'accord avec leur intérêt en s'appuyant sur de fort mauvaises raisons. Du reste , cette capitulation de conscience , sans contredit pitoyable, n'est nuUaodent tombée en désuétude, et le libéralisme actuel excelle surtout à faire entrer dans le même système ses prmcipes de liberté , d'égalité et de fraternité , avec la dér

pendance de fait de la classe ouvrière , la coildition abjecte à laquelle il là condamne , et les procédés fraternels auxquels il a recours pour la tenir en respect. Que nous importe les bouffonneries que le grave auteur de VEsprit des Lois débile sur les causes de l'esclavage ; qu'imr porte que des hommes superficiels croient que la puissance ecclésiastique a encouragé cdui des nègres comme moyen de prosélytisme chrétien , du moment que la force des intérêts matériels suffit et au-delà pour rendre raison du fait. Cependant , ce qui ne saurait se nier, c'est que l'esclavage des nègres devenant un fait acquis à la politique, l'Église, seconde providence des opprimés, en (M'oûta pour convertir ces malheureux au Christianisme et recommencer à leur égard ce qu'elle avait fait dans l'intérêt des esclaves d'Europe.

Rédtûsons le fait controversé à sa plus simple expression : les Espagnols se voyant dans l'im* possibilité absolue d'appliquer à leurs conquêtes du Nouveau-Monde le procédé général de l'industrie à l'usage de la civilisation , furent con-

(hiits par la force des choses à recourir au procédé barbare , le seul auquel on pouvait appliquer immédiatement des hommes encore à rétat sauvage. Cependant, comme toutes les races ne sont pas , à unt degré égal , une bonne matière à esclavage, la tentative qui fut faite de réduire à cette condition les peuples indigènes fut à peu près infructueuse , et n'aboutit qu'à décimer cette race mélancolique et faible ; résultat déplorable, et qui a soulevé l'opinion européenne contre les établissemens espagnols en Amérique et obscurci jusqu'à un certain point la gloire que ce noble peuple avait acquise dans cette immense entreprise. Force fut donc de recourir à une autre race plus propre par sa nature à supporter les peines inséparables de la servitude. Or, l'on ne pouvait en trouver aucune qui remplit mieux le but qu'on se proposait que la race nègre , naturellement bonne, insoucieuse , robuste et gaie. Du reste ^ il n'est pas inutile que nous déclarions dès à présent , quoique le moment ne soit pas encore venu de développer cette proposition , que , si

le genre biunaÎD se dtrise , comme l'affirme Arîslote, en deux grandes catégories, dont l'une est natuireUettieiit fiiite pour dominer, et rauâre pour servir, la mcâilenre des deux nature», aux jeax de la philosophie cbrétidhne , n'est pas celle des maîtres, mais bie<^ celle des esclares. Sans doste ^ il €M des vices particuliers aux natures submissives, et deA vértitt qui appartœnneiit surtout aux caractères domiâat^nirs ; tontefois , en somme , c'est l'esclaté qui a le pii» de mërite devant Dieu et devaift ht science sociale , et le net plus ultra du mérité httoiafD gît daos TesclaTe, orné d'i^ssexde verfu pour être digne de la liberté. Sans cette expli* eatioD , on aurait pu voir dans notre éeâicription dé la race noire un ton- de cruelle iroij^ , r<H*t loin de noire pensée.

L'état de guerre à pe«r prèis perpiétnèl où étaient la plupafrt des peuplades sauvages âe l'Afrique, et rusâgé atroée où elles étaient dé^ massacrer les tamcus, fafwrisèrfent les premières tentatives^ de traite faîfes par les Portu-

gais, en raison de ce que le vainqueur, plutôt que de tuer sans profit son captif, préféra le vendre aux Européens. En conséquence , si le rétablissement de l'esclavage fit faire un pas rétrograde à plusieurs nations civilisées, du moins dans leurs possessions coloniales, il fut en même temps la cause déterminante d'un progrès chez les sauvages africains, qui renoncèrent dès lors à l'horrible coutume de sacriûer leurs captifs. Qu'on ajoute à cela que les rapports commerciaux que la traite des nègres établissait entre les Africains sauvages et les Européens civilisés , mettaient en contact deux sociétés hétérogènes, qui sans cela ne se fussent jamais rencontrées. Ainsi donc, sans cesser d'éprouver pour cet ignoble trafic tout le mépris qu'il est fait pour inspirer, nous ne pouvons nous empêcher de lui attribuer la même action providentielle qu'à la guerre et au commerce > de la nature desquels il participe , et qui sont , comme la haute philosophie de l'histoire l'a enfin reconnu, les deux grands ressorts que

Dieu emploie pour amener la fusion universelle des différens peuples et des différentes races dont se compose l'espèce humaine.

Est-il besoin que nous exprimions ici les vœux ardens que nous formons pour qu'on arrive sans secousse et sans désordre à l'aifranchissement des esclaves dans nos colonies intertropicales ? Au reste , nous sommes heureux de savoir que le gouvernement est enfin sérieusement résolu à en venir à cette importante mesure. Il entend sans doute procéder à son œuvre dans des vues de justice , de sagesse et d'humanité : or, pour pouvoir être équitable à l'endroit de la propriété , sage en ce qui concerne l'économie publique , enfin humain envers la classe esclave , il faut de toute nécessité mettre en œuvre deux grands ressorts , c'est-à-dire moraliser les individus par l'enseignement religieux, et instaurer dans le pays un nouveau procédé industriel qui donne satisfaction aux divers intérêts publics et particuliers. Déjà l'enseignement religieux a commencé à la Guiane française par les frères de la doctrine chrétienne et

les sœurs de Saint*-Paul ; mais le personnel des uns et des autres est encore trop peu nombreux dans ces colonies pour y produire tout l'effet désiré. Puisse quelque ordre mcmastique se consacrer à cette œuvre vraiment chrétienne ! C'est au franciscain surtout qu'il appartient d'ouvrir aux nègres la carrière de la liberté , non par Vagimiùu, mais par la culture morale, et c'est aux hommes d'action / si Keu leur en donne m même temps l'intelligence , dé fonder cette liberté sur l'organisation du travail.

Résumons^nous sur le chapitre de la civilisation. L'on voit , par ce qui précède , que nous n'attachons pas à ce mot une idée de perfiecttonnement indéGni dans les institutions , les BiKeurs, les arts et la richesse publique, comme on le fait généralement : la civilisati<m est pour nous une des phases nécessaires du progrès social y caractérisée par l'esprit de transaction entre la classe qui possède les instrumens de travail, terre et ca{^taux , et les hommes qui n'ont d'autre moyen d'existaice que l'emploi de leurs bras.

Notre Seigneur Jésu&Christ avait dit : tCher- < chez premièrement le règne de Dieu et sa c justice , et les biens de ce monde vous seront c d<mnés par surcroît. > La civilisation est un état social où Ton semble s'être généralement dit : < Cherchons premièrement les biens de ce monde; après cela, nous aviserons à trouver le règne de Dieu et sa justice , s'il y a lieu. > 11 est résulté de là que les procédés les plus iniques et les plus odieux, du moment qu'ils conduisaient à la richesse , ont été admis en fait et en droit ; l'esclavage et le prolétariat sous toutes leurs formes étaient légitimés par leur utilité matérielle , et il n'y a pas un très grand nombre d'années qu'à propos de la question coloniale , nous entendions chaque jour pousser cet étrange argument en faveur de l'esclavage des nègres : < 11 faut renoncer à produire du sucre , si l'on ne veut pas avoir des esclaves. » Et dans le fait, cette logique, toute stupide qu'elle nous apparaisse du point de vue chrétien , est identiquement celle de Platon , d'Aristote et de J.-J. Kousseau.

Je vous rends grâces , Seigneur Jésus , qui êtes la vraie lumière, de m'avoirfait connailre que , n'eût-on en vue que la production de la richesse , le moyen infaillible d'y parvenir est (le suivre la voie que vous indiquez, c'est-à-dire de chercher les lois de I'unité , de la justice et de la CHARITÉ.

10( J.-B. Say, et toute celte école, déclarent , en outre, sans en paraître le moindrement déconcertés , que , dans cette sorte de contestation , l'avantage reste toujours aux maîtres. Toutefois f la victoire de ces derniers ne met pas fin à l'état de lutte ; car les ouvriers., condamnés à se contenter du moindre salaire possible , font tout ce qui dépend d'eux pour ne donner en retour que le moins de travail possible ; et 3i les maîtres aaireirt $î bÎ4n s'anteDdi*e pour remplir leur but , il règne entre les ouvriers un accord non moins touchant pour parvenir au leur : il est certain du moins que quiconque parmi eux violerait cette convention tacite, et ferait le bon valet , en se donnant beaucoup de peine au profit du maître , serait fort impopulaire parmi ses égaux , et courrait grand risque d'être assomma par eux. Les personnes étrangèresi aux travaux de Tindustrie ne sauraient se faire une idée de l'inertie de Touvrier» quand il est payé eu rai^n de son temps. Quant k la ressource des surveillant et des piqueurs, outre qu'ils constituent un rouage pa-

i*asiije dttuft le syslème indusiriel , ils débutent ordioaîrenient de la manière la plus rébarba* iive et finissent promptement par s'imma* mev , de peur d'amasser contre eux l*animad-> verstoa de la masse ; et , attendu qu'étant iMrdinairement payés eQXHEnémes en raison de leur temps , ils sont disposés , comme les sim- 1^ onvriers , à épargner la fatigue morale at« tachée à leur métkr de boule^gue. D'aiUews^ les amendes et les retranchemens de paie , qui sont le seul moyen d'action dont le maître puisse les investir , sont heurensement limités par la nécessité que rouvrier puisse vivre de son salaire.

Cependant l'ouvrier n'a pas pn foire snpporte»* long^temps au maître le préjudice résultant de sa paresse innée. En effet , la difficulté a été levée , dans la plupart des cas, par l'adop* ti<m d'un nouveau procédé , qui consiste à le payer , non plus en raison de son temps , mais bien de la quantité d'ouvrage exécuté par lui : c'est ce qn'on appelle payer l'ouvrier à la tâche ;. ressort bien plus coërcitif que le premier ,

t lors l'offre du travail décline , et le travail € étant moins offert , son prix remonte. Vous < voyez par là , messieurs , qu'il est difficile c que le prix du travail de simple manouvrier € s'élève , ou s'abaisse long-temps , au-dessus € ou an-dessous du taux nécessaire , pour c maintenir la classe au nombre dont on a be- € soin (!)• >

Eh! quel est donc cet on qui permet ainsi aux hommes de vivre , tant qu'il a besoin de leurs services , et qui les fait rentrer sous terre dès qu'il peut s'en passer? Et ces messieurs, comment un murmure improbateur ne s'échappait-il pas de leur poitrine , quand ils entendaient leur professeur déclarer, avec cette assurance empreinte de satisfaction qui caractérise son enseignement , que Dieu avait créé l'espèce humaine , uniquement pour tourner la manivelle, au profit de quelques marchands! Du reste , cette prétention ultra-seigneUriale du haut commerce, dont M. Say traduisait

^ (l) Cours cowpUf cT Économie poli n'qie y ^^ par!., ch. x.

la pensée en style scientifique , était prémalurée ; nous marchons , à la vérité , vers un régime de féodalité commerciale ; mais cet le nouvelle aristocratie n'est pas encore tellement constituée , qu*elle puisse déjà le prendre sur Je ton de Louis XIV, et nous faire dire par son truchement : c Le but de Tordre social , c'est moi. »

Au reste , l'ouvrier trouva encore , dans le nouveau système de travail , un expédient pour échapperai la contrainte et épargner sa peine ; il va sans dire qu'il en usa et qu'il en use encore tous les jours dans les occasions où cette fraude est difficile à réprimer. Ne pouvant plus impunément faire peu d'ouvrage, il se rattrape sur la mauvaise qualité; non pour le stérile plaisir de faire tort au maître , quoique cette disposition haineuse ne soit pas rare , mais parce que la mauvaise besogne coûte beaucoup moins de travail que la bonne. Toutefois, dans bien des travaux , cette échappatoire est interdite à l'ouvrier : c'est quand il est possible , non seulement de se rendre compte de la qualité d'où-

vrage exécuté , mais encore de s'assurer de sa bonae exécution. Quelquefois , quand cette vé* riiicatioa ne peut se faire immédiatement » on retient paddant ua certain tempes une partie du salaire , à titre de garantie ; malgré tout cela , il reste encore beaucoup de travaux où tout contrôle immédiat est à peu près impossi** ble et la garantie annale insuffisante , et qui , par ccMdséquent , sont toujours mal iait&. Dans les manufactures où les ouvragés sont payés à la pièce , Tentrepreneur industriel s'est arrogé le droit de rabattre sur les prix convenus , pour peu que l'exécution lui semble défectueuse ; la loi l'autorise à s'établir ainsi juge dans sa propre cause > et, par le fait, son jugement est sans appel ; car quel ouvrier a les moyens de suivre une instance contre son maître , et ne préfère subir accidentellement une réd«ietîon de salaire , peut-être injuste , plutôt que de se mettre dans le cas de perdre son gagne-pain ! En déGnitive , on voit que l'opposition d'inié* rets entre les maîtres et les ouvriers a produit des effets subversifs qui varient suivant la na-

tare de leur contrat : V Touvrier payé en raison (le son temps fait peu d'onvrage ; 2* celui payé à la tâche en expédie de mauvais , toutes les fois qu'il peut le faire impunément ; 5" quand il a intérêt à exécuter loyalement soir marché, il s'excède, ruine sa santé et abrège son existence. Il est vrai que , si nous faisons abstraction de toute sympathie humaine et envisageons le prolétaire comme un simple instrument de production , d'autant plus lucratif qu'il chôme moins , nous reconnaîtrons qu'il y a bénéGce pour la richesse publique , h ce qu'un ouvrier charpentier , par exemple , ne subsiste en vigueur et en santé que huit ans : c'est comme un mouvement rapide de capitaux, qui par cela même n'en est que plus profitable. En pareil cas, on doit être satisfait.

Cependant l'économie politique n'a pas pris, chez tous les écrivains qui l'ont professée , ce caractère d'optimisme inhumain qu'elle a dans les écrits d'Adam Smith, J.-B. Say , Destutt de Tracy et autres ; il s'est formé ultédeurement

une autre école animée d'un esprit bien diffé-

rent , et à la tête de laqudle on remarque Malthils , Mill et Sismondi ; ceux-ci , en adhérant aux faits signalés par les premiers économistes, ont senti leur coeur se déchirer. Mais leur révolte sentimentale contre les afiBrmations de l'économie politique n*a eu qu'une valeurde critique, sans amener aucune solution de la question sociale ; du moins ne pouvons-nous pas c(Misidérer comme telles leurs sympathiques doléances, ni même les légers palliatifs qu'ils indiquent de temps à autre pour conjurer le mal. Au surplus , la loi dont nous venons de voir la démonstration et en vertu de laquelle le salaire de l'ouvrier est à peu près fixé au taux nécessaire pour le faire subsister, ne s'applique qu'au fflmple manouvrier, dont les travaux simples et grossiers exigent seulement gu^U soit en vie et en santé; mais s'agit-il de l'ouvrier, ou de l'artisan , dont le métier exige un apprentissage et quelques avances de fonds, son salaire se composera : 1 ^ de la somme nécessaire à sa subsistance ; 2^ de la r^lrée, avec on léger bénéfice , de ce qu'il ^ a coûté à lui , ou à

ses parens , pour faire soq éducatioa profestonnelle ; 5"" de l'intérêt du petit capital , quelquefois nécessaire, pour le mettre à même d'exercer sa profession , soit instrumens de travail , échoppe , matières premières , etc. Du reste , ces modiques conditions étant , sinon à la portée de tout le monde, du moins d'un fort grand nombre , ne peuvent jamais donner Keu à des (M^ofits de monopole susceptibles d'âever la condition de l'artisan de bas étage beaucoup au-dessus de celle du simple journalier ; aussi Smith et Say reconnaissent-ils que les travailleurs de cette classe gagnent , en général , peu de chose au-delà de leur subsistance , jointe à la rentrée de leurs frais d'apprentissage , et à Fintérét auqud ils ont droit , en raison de leurs modiques avances de fonds.

Ainsi , nous pouvons comprendre dans la catégorie des hommes de peine , non seulement les simples manouvriers, mais toute cette classe d'ouvriers et d'artisans dont les métiers ne scmt pas très difficiles à apprendre , et dont lés frais d'établissement sont à peu près nuls ; cfr, nous

savons que , s'i7 n'est pas à craindre que leur salaire s'élève long-temps au-dessus du taux rigoureusement indbpensable pour qu'ils puissent vivre et exercer leure professions , d'un autre côté il est heureusement impossible qu'il descende au-dessous ; d'où nous sommes fondés à conclure que l'observation du dimanche , en admettantméme qu'elle diminuât d'un septième le produit du travail > ne peut pas avoir pour effet de diminuer les moyens d'existence de l'ouvrier , pourvu toutefois que le même chômage soit obligatoire pour tous les gens d'un même métier. On voit par là que l'Église, qui » dans tous ses actes , se propose une double fin , fit preuve de sollicitude pour le bienêtre matériel du pauvre , quand , au jour de sa légitime autorité , elle en usa dans le même but que les ofiSciers anglais dont parle Adam Smith, et multiplia les fêtes solennelles pendant lesquelles le forçat de la civilisation échappait à sa peine. Combien donc étaient myopes ceux qui croyaient que ce chônmge était préjudiciable qux intérêts de l'ouvrier ! 11 est à peine conce?

H7 vable qu'un fait aussi simple ait pu échapper à l'intelligence d'une foule d'écrivains d'ailleurs judicieux. Il n'est pas jusqu'au bon Lafontaine qui ne fasse raisonner son savetier comme un philosophe du dix-huitième siècle ; il est vrai que de leur côté , quand leur tour fut venu , les philosophes du dix-huitième siècle raisonnèrent comme des savetiers , ce qui fait compensation.

• . • Si monsieur le curé

De quelque nouveau saint toujours charge son prône»

tant mieux pour toi , pauvre hère ! rends-en grâces a M. le curé , au lieu de t'en plaindre ; ta peine en sera désormais moindre "et ton salaire restera toujours le même , soit que tu travailles cinq jours par semaine , ou six , ou même sept. Et si le travail est interdit à toi et à tes confrères pendant un jour sur six , il y aura place au soleil pour un savetier de plus , sur six.

Cependant , si cette disposition de l'autorité ecclésiastique était favorable à l'humanité,

ii8 rétait-elle également à la richesse publique? Nous devons à cette questicm une réponse qui viendra en son temps ; jusque là il faut convenir que J.-B. Say est en bonne position , pour attribuer à ces fréquens chômages l'infériorité de richesses des pays catholiques , en général , sur les pays protestans ; seulement, il devait avoir le soin de montrer le revers de sa médaille , et faire connaître que la richesse produite par le mécanisme industriel en vigueur a pour acolytes inséparables l'esclavage indirect des ouvrierset le paupérisme, cette nouvelle lèpre sociale. En conséquence , il aurait dû dire : c Messieurs , ce que nous appelons ric chessepublique, en style d'économie politique» c ressemble beaucoupàune robe d'apparat dont c le devant serait fait de brocard d'or enrichi c de perles et de diamans , et dont le derrière c se composerait des guenilles les plus dégoû- « tantes que le chiffonnier puisse ramasser au c coin des bornes. Or, à chaque nouvelle perle

< dont l'industrie parvient à orner le devant

< de celte magnifique robe , une nouvelle

c bottée de chiffons infects vient s'ajouter à c son horrible queue déjà d'une ampleur déc mesurée , et qui ne laisse pas que de devenir c tant soit peu embarrassante. » Après un pareil discours , chacun aurait sp à quoi s'en tenir sur les avantages positifs ou négatife de la richesse publique , telle du moins qu^a pu la constituer le matérialisme économico-politi« que, mais non telle qu'elle se présentera, quand l'organisation sociale aura pour base essentielle la justice et la charité.

Reconnaissons d'ailleurs , à l'honneur des pays protestans , que , s'ils ont eu le tort de supprimer la plupart des fêtes solennelles de l'Ëglise , du moins ils ne présentent pas le scandaleux spectacle de la profanation du dimanche^ devenu en usage constant dans certains pays censés catholiques » mais dont la piété s'est retirée , et où la loi s'est déclarée athée. Ce n'est pas que nous désirions voir l'observation du dimanche revêtir , chez nous , comme en Angleterre , celte rigueur sabbatique et ce carac-

tère sombre qui semblent appartenir à la loi de crainte , plutôt qu'à celle d'amour. Dans les pays véritablement catholiques » et dans quel* ques unes de nos provinces non encore atteintes par la gangrène philosophique , la population » unanime pour donner ce jour au repos du corps et aux exercices de l'âme, présente une physionomie générale , épanouie par la joie autant que contenue par le recueillement ; il seipble que le bien-être intérieur répande sa teinte rose sur tous les objets extéi ieurs. Mais quel ignoble aspect présentent ces villes où le serf de la spéculation industrielle est condamné à garder son collier de misère pendant le jour que rËglise a consacré à la suspension des travaux manuels et à la prière ! Que dire de ce bruit de pioches et de marteaux , et de ces grossières clameurs qui viennent du dehors troubler la célébration des offices divins? N'y a-t-il pas là une véritable atteinte portée par ceux qui ne prient , ni ne croient , aux droits sociaux de ceux qui ont le bonheur de croire

et de prier? Eu effet , la vraie liberté, si bien définie par saint Paul (l)/ne consiste pas à pouvoir se blesser les uns les autres , mais à faire preuve d'égards les uns pour les autres. Au reste, la puissance industrielle n'a pas gagné grand'chose à abolir le cbômage des jours consacrés par l'Église ; car , ce qu'elle a pu enlever ainsi à la religion , la débauche est venue le lui reprendre ; c'est-à-dire que , depuis que l'ouvrier n'observe pas le dimanche , il consacre le lundi à l'orgie , au détriment de sa santé, de sa moralité , de sa liberté et du bien-être des siens.

A une époque déjà reculée , où , dans tous les établissemens , les ouvriers étaient les commensaux du maître, c'est-à-dire nourris et entretenus chez lui , outre qu'ils étaient mieux nourris , et en général mieux pourvus de toutes choses que lorsque leur entretien fut

(I) Vos enim in libertatem vocaii estis, fratres; taniura ne libertatem in occasionem detis carnis , sed per charitatem Spiriiûs servite invicem... Quôd si invicem mordetîs et comedi- Us, videie ne ab înviccui consuniamini. Ad Galata$ , caip. v, 13, 15.

t22 mis à leur propre charge , ils avaient moins d'occasion de se déranger , et le maître pouvait exercer sur eux un certain contrôle inoral. Ainsi le bon Olivier de Serres, dans son Théâtre d^ agriculture et mesnage des champs , fait entrer dans ses préceptes d'économie rurale le soin que les maîtres doivent avoir d'entretenir les bonnes habitudes religieuses parmi leurs domestiques et ouvriers de ferme. Cependant l'esprit de commerce, avec sa comptabilité , si funeste à certains égards , commence à s'introduire dans cette industrie ellemême , et à dissoudre le reste des rapports intimes qui existaient entre le maître et l'ouvrier ; ce sont particulièrement les fermesmodèles , comme on les appelle » ou du moins le plus grand nombre , qui ont adopté l'usage de ne point nourrir, ni loger les domestiques et les ouvriers , et de faire leurs gages en conséquence. C'est , pour la majeure partie de ces établissemens , le plus clair des bénéfices qu'ils présentent à leurs actionnaires; mais L'humjinilé leur saura peu de gré de ce perfec-

tionnement. Quant aux fabriques , il y a longtemps qu^elles ont adopté presque universellement le même système ; au reste , cette modification ^ plus profonde qu'elle ne le parait , dans le procédé industriel , est une de ces manœuvres de la puissance exploitante qu'il est utile d'analyser

Le raisonnement dont Adam Smith se sert pour prouver que les frais d'entretien d'un enclave sont plus élevés que ceux d'un ouvrier nourri à ses propres frais s'applique également à l'ouvrier entretenu par son maître*, comparativement à celui qui ne l'est pas. < On a pré-

< tendu 9 dit-il, que les objets de consommation

< de l'esclave {the wear and tear of a slave) sont c à la charge du maître , mais que ceux d'un c ouvrier libre sont à sa propre charge : ils c sont en réalité à la charge du maître dans

< l'un comme dans l'autre cas. Les gages payés

< aux journaliers et domestiques de tout genre

< doivent sufiBre, en moyenne, pour les mettre « à même de vivre , et en outre de se repro-

< duire , suivant que la demande de leurs bras

c est croissante , ou décroissante , ou station- € naire; mais quoique les objets de consomc mation d'un ouvrier libre soient également à c la charge du maître > ils lui coûtent véritac blement moins que ceux d'un esclave. Le c soin des objets de consommation de Tesclave c repose ordinairement sur un maître insouc ciant ou un contre-maître négligent ; mais c c'est toute autre chose quand l'ouvrier est € libre et que ce soin le regarde personnellec ment : le gaspillage» ordinaire à la classe c riche, s'introduit dans l'administration du € matériel à l'usage de l'esclave , tandis que c Taltention minutieuse et l'excessive épargne, € habituelles au pauvre, président à cette c même administration , quand ces objets sont € à sa charge. Voilà pourquoi le travail des € hommes libres revient en général à meilleur « marché que celui des esclaves (1).»

Et voilà ce qui prouve , selon nous , que les ouvriers supposés libres sont en réalité plus es-

(i) Richesse des nations, !tv. 1, cb. viii.

iâ6 moindre qu'elle ne coûtait au mattre. A présent, disons ce qui est résulté de ce changement dans les rapports de maître à ouvrier : lorsque Tentretien de l'ouvrier était à la charge du maître , il coûtait à ce dernier, en moyenne , approximativement un franc par jour ; mis à sa propre charge , il n'a plus dépensé que quarante centimes. Si donc le maître lui a alloué dans le principe un franc par jour pour indemnité de nourriture, l'ouvrier a pu faire sur cette somme une économie de soixante centimes ; mais il est arrivé , dans la circonstance actuelle , ce que nous avons déjà vu au sujet de l'introduction du travail à la tâche : la concurrence dépréciative n'a pas tardé à produire son Ëital effet. Tant de malheureux ne demandent qu'à gagner leur vie en travaillant, que, du moment où il fut prouvé que l'ouvrier pouvait vivre sur huit sous par jour, il ne lui fut plus alloué pour indemnité de nourriture que huit sous par jour, au lieu d'tm franc. Du reste , on est à même de juger dès à i»*ésent que le progrès de la civilisation s'opère toujours en vertu

iâ8 mier cl essentiel la production de la richesse. Dieu les en a punis en leur accordant ce qu'ils cherchaient , mais en les privant de ce qu'ils ne cherchaient pas : ils ont obtenu la richesse , mais par des moyens subversifs de toute harmonie sociale ; ils Font , cette richesse matérielle , mais ils demeurent privés des douceurs de la sécurité et du charme sympathique de la fraternité ; car l'émeute se naturalise de plus en plus parmi nous , et l'industrie a beau grandir et produire des merveilles, le paupérisme grandit encore plus rapidement 4]u'el]e , et menace d'envahir Tordre social.

Quant aux pauvres, ils ont également péché, et peuvent s'attribuer à eux-mêmes l'aggravation de leur misérable condition. Saint Paul leur disait : « Serviteurs , obéissez à ceux qui c sont vos maîtres selon l'ordre matériel de la c société ; servez-les de votre mieux , non seuc lement sous leurs yeux , et comme si vousi c n'aviez en vue que de plaire aux hommes, c mais dans la droiture de votre cœur et dans c la crainte de Dieu , et , quoi que vous fassiez.

t fattes-le de ban cœur, en rapportant la chose t à Dieu , et non aux hommes (i). » N'est-il pas évîdeitf à cette heure que , si la classe des domestiques et Ouvriers eàt conformé sa conduite à ce précepte , elle n'aurait pas été poursuivie à outrance de la condition tolérable où nous raTonS observée dans le principe, savoir, la commensalîté et le salaire à la journée , ou à Tannée , jusqu'à celle si déplorable où elle se trouve acculée maintenant. Mais l'ouvrier a été déloyal et lâche autant que son maître a été avide et inhumain : payé en raison de son temps , il a trop peu travaillé pour satisfaire à scm devoir; mis à aeâ pièces, il a travaillé le plus expéditivemeut et le plus mal qu'il a pu ; commensal du maître , il n'est point entré dans ses vues d'ordre et d'économie. Aussi ne peut-on î^révoir d^ terme à la (nrogression croissante de sa misère que son entière suppression de la société par l'emploi des machines , pour peu que l'on tarde à organiser k travail.

(i) ÉpUreaum ^oloaieM, ch. m , 22, 25.

Au premier rang des causes qui contribuent à la dégradation physique, intellectuelle et morale de l'ouvrier, il convient de placer, non pas précisément la division du travail , qui est une bonne chose en elle-même, mais bien la soliié d'opération qui en résulte pour chaque classe d'ouvriers. C'est encore là une antinomie qu'il s'agira de résoudre plus tard. Énumérons, d'après les écrivains économistes , les avantages matériel;; de cette division : 1 ^ en conséqu^ice de la division des travaux, l'attention de chaque homme est ûnée tout entière sur un objet très simple ; on peut donc naturellement s'attendre que l'un ou l'autre de ces hommes trouvera bientôt la manière, s'il y en a une , de rendre sa tâche en particulier plus courte ou plus facile ; 2* les travailleurs évitent ainsi le temps perdu , qui est bien plus considérable qu'on ne pense , à passer d'une opération à une autre , à changer d'outils , à se mettre en train ; 3* enfin cette séparation des travaux, en simplifiant considérablement les fonctions de l'ouvrier, conduit fort souvent à la découverte des moyens

de le remplacer par des outils, ou des machines, et cela d'autant plus facilement que son opération est plus simple, c La plupart des machines « employées dans les métiers où le travail est « le plus divisé ont été originairement trouvées c par de simples ouvriers dont toutes les pente sées étaient tournées vers les moyens d'al- « léger la tâche qui faisait leur unique occupait tion. Il n'y a personne de ceux qui visitent

< habituellement les manufactures à qui Ton

< n'ait fait remarquer quelque machine ingé-

< nieuse dont Tidée est due à quelque pauvre

< ouvrier jaloux de faciliter sa besogne. Dans

< les premières machines à vapeur, on avait

< coutume de se servir d'un petit garçon dont

< l'unique emploi était d'ouvrir, au moment

< convenable, le robinet par où slqjeclait Feau

< froide dans la vapeur : l'un d'eux , tour- « mente du désir d*aller jouer avec ses carnage rades, remarqua. qu'en fixant un cordon au

< manche du robinet , et en attachant Tautre ^ bout du cordon au bas du levier, le robinet <c s'ouvrirait et se fermerait sans qu'il s'en

c mêlât y ce qui lui laisserait la liberté d'àHer c jouer à son aise. C'est ainsi qu'un des plus iuc génieux perfectionuemens de cette machine c est. dû à Tenvie qu'avait un enfant de se di- € vertir(l).>

Pourrait-ôn nous dire , à cette occasion» quel avantage personnel le pauvre ouvrier retire généralement de son ingénieuse découverte?

Celui du fabricant est facile à comprendre ; il m est de même de celui du consommateur. Mais si le bénéfice de Tinventeur devait se borner, comme nous le soupçonnons , à être chassé de l'atelier, pour y être remplacé par un cordon ou par une manivelle , il aurait agi en homme bien mal avisé , ou singulièrement dévoué aux progrès de l'industrie. Voilà encore un de ces traits caractéristiques de la civilisation à côté duquel l'économiste politique passe, sans qu'une idée de justice s'éveille eh lui et l'avertisse qu'il y a là une questicm d'ordre sodal à résoudre. Au surplus » ce n'est pas de justice so-

(i) kickes$e det italfor», Ut. I, ch. i.

cidle qu'il s'agit en ce moment , mais de dignité bumaioe, et nous disons que l-honuDM dont toute la fopction se réduit à une opération unique , simple et oonstamm^t répétée , n'est plus qu'une sorte d'être intermédiaire entre l'homme et la machine. 11 sufBt , pour nous en convaincre , d'entendre une de ces descriptions dans lesquelles cette école toute mercantile se complaît » celle de la fabrication des épingles : Un homme étranger à cette fabrication , dit Smith , qui n'en posséderait pas les instrumens et les machines, fruits de la division du travail, pourrait difficilement; avec toute l'industrie supposable , en faire une par jour peut-être ; mais , bien certainement , il n'en ferait pas vingt. Or, de la manière dont cette opération est conduite actuellement, ce n'est pas seulement tout l'ouvrage qui constitue une profession particulière : il est divisé en un certain nombre de branches , dont chacune est l'objet d'nne profession distincte. Un homme tire le laiton ; un autre le dresse; un troisième le coupe à la longueur conve-

<i nable ; un quatrième aiguise la pointe ; un « cinquième écrase le bout destiné à recevoir « la tête ; la façon de la tète requiert deux ou « trois opérations distinctes; la fixation de « cette tête est une affaire à part ; Tétamage en « est une autre; c'est même une profession «t particulière de les piquer sur le papier. C'est «c de cette manière que la fabrication d'une « épingle est divisée en dix-huit opérations dis- « tinctes; exécutées, dans plusieurs manu- < factures , par autant de personnes diffé- <f rentes {!).>

Il en résulte que ces dix-huit personnes fabri- <]uent environ quatre-vingt-dix ou cent mille épingles par jour ; c*est environ cinq mille que chaque personne est censée fabriquer en un jour. J.-B. Say, pour varier ce thème déjà fort rebattu , nous décrit les mêmes effets de la division du travail dans la fabrication des cartes à jouer, où il y a des ouvriers qui ont pour unique fonction, l'un, de lisser les cartes;

(1) RiilifSie (tes mfions, liv. I, ch. i.

l'autre » de mettre du rouge sur le manteau du roi de carreau^ etc.

En vérité , le cœur se serre à la vue de cet amoindrissement de la nature humaine qu'on voit suivre exactement les progrès de l'industrie. Cependant » le croirait-on , il s'est trouvé des hommes assez aveuglés par leurs préjugés scientifiques pour nier cette dégradation. C'est le cas d'appliquer ce mot du matérialiste Helvétius ; cS'il pouvait exister un homme qui eût

< intérêt à ce que deux et deux fissent cinq , c on ne lui persuaderait jamais que deux et

< deux font quatre. > Fort heureusement , une foule d'actes produits par la foi catholique sont un éclatant démenti de cette sentence ; mais elle est vraie pour tout homme dont l'intelligence ne comprend que la vie matérielle. Il est curieux de voir par quelles raisons évasîves et embarrassées J.-B. Say répond aux argumens de Lemontey, qui a écrit un ouVrage intitulé : Influence morale de la division.du travail.

c Plus la division du travail sera parfaite , dit c cet auteur^ et l'application des machines

étendue, plus ilatelligmce de l'ouvrier se resserrera : une minute , une seconde , con* sommeront tout son savoir, et la minute > la seconde suivante , verront répéter la même diose. Tel homme «st destiné à ne repré^ senter toute sa vie qu'un levier ; tel autre , une cheville ou une manivelle. On voit bien que la nature humaine est de trop dans un pareil instrument , et que le mî^canicien n'att^id que le moment où son art perfectionné pourra y suppléer par un ressort. > Dans ce tableau vrai des funestes effets de la soliié d'opération de Touvrier, Lemontey a commis Terreur de comprendre dans un même reproche la division du travail et remploi des machines , et d'attribuer la même influence à ces deux principes éccmomiques , tandis qu'il s'en faut qu'ils agissent de la même manik^e. Quoi qu'il en soit , l'emploi des machines n'a point pour effet de porter préjudice à l'intelligence de l'ouvrier : elle fait mieux , elle le supprime. 1) est inuUle de dire que J.*B. Say ne laisse pas passer cette erreur inaperçue ; mais

ce f^ble avantage qu'il obti^it dans la discussion fait bientôt place à rembarras qu'il éprouve en r<^pondant au reproche adressé à la diyision du travaiL .

c II y a bien sans doute , dit^il , un peu de dec génération dans les facultés de riudividu lors- « que tout? son occupatioa, toute s(»i attention,

< tous ses soins sont dirigés vers une opération c de détail trop constamment répétée ; cepen-

< dant on aurait tort de croire qu'une opération c de ce genre entraîne un abrutissement nécest saire....» Et il ajoute en note : cOn sait que c Fun des plus agréables auteurs dramatiques c du siècle dernier, Sodaine , avait commencé « par être scieur de pierres. )I ne parait pas que

< ce travail m^hinal eût abruti ses facultés

< intellectuellesi. » Cest à peu près comme s'il avait dit : < On nous assure qu'un homme enc fermé dans une chambre , où il avait allumé 5 un réchaud de charbon, en est sorti sans être

< asphyxié. Il ne parait pas que le gaz qui se

< dégage du charbon, pendant sa eombu^on/ « soit délétère. >

£d admettant que Sedaine ait acquis son ta* lent d'auteur dramatique en sciant de la pierre, ce qui ne nous est rien moins que prouvé , il résulte de ce fait étrange que cet homme était doué d'une nature prodigieuse , puisque sa tocation littéraire a pu résister à un travail assu« rément plus qu'un peu abrutissant. Or, en toutes choses Texception confirme la règle ; car il serait par trop absurde de nous présenter le cas en question comme autre chose qu'une exception peut-être unique dans son genre ; en tout état de cause , cet exemfde ne suffit pas pour nous prouver qu'un malheureux condamné au mouvement machinal de scier de la pierre depuis le matin jusqu'au soir, n'est pas un être dégradé , plus ou moins , suivant sa nature faible ou forte, sous le triple rapport physique, intellectuel et moral. € Mais, reprend le même < auteur, un homme a beau être scieur de pierc res , sa vie entière n'y est pas employée. Il € consacre nécessairement une partie de son c temps à ses camarades , à sa femme, à ses en- € fans , à ses plaisirs. » — Quoi , vraiment ! il

n'est pas absolument réduit à la vie morale et intellectuelle d'une chule d'eau ou d'un moulin à vent ! il va manger sa soupe ! il parle quelquefois à sa femme ! il sait le chemin du cabaret ! ! ! Ob! dès lors, rien n'empécbe qu'il ne soit un agréable auteur dramatique ou un spirituel feuilletoniste.

Un dernier argument employé par Say à

l'appui de sa mauvaise cause repose sur une

errreur de fait : « L'expérience, dit-il, ne nous

c montre pas une supériorité morale ou intellec-

c tuelle marquée dans l'ouvrier des campagnes

c lorsqu'on le compare à celui des villes , quoi-

€ que dans les campagnes la division du travail

€ n^ puisse pas être poussée bien loin , et que

f dans les villes ces travaux soient invariable-

€ ment classa. J'en appelle à tous les hommes

c qui ont pratiqué les uns et les autres ; ont-

€ ils remarqué dans l'ouvrier des campagnes

€ plus d'ouverture d'esprit? Met-il plus de rai-

c sonnement dans ses procédés ? Est-il moins

€ attaché à des routines absurdes (4)? >

(i) Cours complet d* Économie politique, i^ part., cb. xvii.

Pour h coup , M. Say vole de ses j^opres ailes , car son maître Adam Smith recomialt positivement la supériorité marquée des ou*vriers de la campagne sur ceux des villes , au moins sous le rapport intdlectuel. Il est vrai qu'on ne Im avait pas poussé la botte qui incommode si fort son disciple ; c'est pourquoi il n'a pas eu besoin de la parer. Au reste , vdci comment il eût répondu à l'appel de oelui-ci : « Non seulement l'art agricole, la direction gé- (( nérale d'une exploitation rurale , mais les

< branches inférieures du travail des champs « requièrent beaucoup plus de savoir et d'expé* € rience que la plupart des arts mécaniques, ft L'homme qui travaille le cuivre ou le fer opère K avec des instrumens et sur des matériaux dont c la nature est toujours la même, ou à peu près; c mais l'homme qui travaille la terre avec un € attelage de chevaux oi;i de bœufs, opère avec « des instrumens dont la santé, la force et le <( tempéram^it varient dans beaucoup de cas.

< La condition des matériaux sur lesquels il agit « est aussi variable que ses moyens d'action, et

Ul

les um et les autres demandent à être traités avec beaucoup de jugement et de prudence. Le simple valet de cbarrue , quoique regardé généralement comme le type de la stupidité et de l'ignorance, manque rarement de ce jugemait et de cette prudence. Â la vérité , il a moins Tusage des rapports sociaux que l'artisan qui habite la ville ; son accent est plus disgracieux et son langage plus difficile à en^ tendre par ceux qiri n'y sont pas habitués. Cependant ^n intelligence étant accoutumée à considérer une plus grande variété d'objets, est généralement supérieure à celle de Vou^vrier de ville, dont toute Tattention depuis le matin jusqu'au sOir est employée à faire une ou deux opéi^tions fort simples ( 1 ) ? 2> Cepi^odant il faut convenir qu'il y a dans les arts industriels quelques professions nK>insdésavantageusement placées que les autres sous le rapport de l'exeréice intellectuel de l'ouvrier ; ainsi un mécanicien , un compoi^tenr d'impri-

(i) Richuse de$ nations, Uv; I, tih. x*

U2 meiîe , un tapissier, ne sont pas nécessairement abrutis par la nature de leur travail. D'un autre côté , il y a dans la campagne des ouvriers dont Toccupation habituelle devrait présenter à peu près les inconvéniens du scieur de pierre ou de toute autre profession analogue ; ce sont le batteur en grange, dans les cantons de grande culture, et le bêcheur ou piocheur dans les pays de petite exploitation rurale. Mais quelle classe d'ouvriers de ville osera-t-on comparer, pour la sagacité , à celle des bergers , par exemple, dont l'occupation est pourtant bornée à la garde et au soin de leurs troupeaux , à l'exclusion de toute autre? Ce n'est pas que nous les croyions sorciers , mais le sdeur de pierre, généralement parlant , n'est pas même, sous le raj^rt intellectuel, l'égal du diien de berger. Quant au reproche d'être attachés à des routines absurdes , c'est apparemment aux fermîei*s qu'il s'adresse ; or voici ce qu'il y a à répondre : c L'a- < gricultureest unart quise rattache à plusieurs « sciences ignorées du cultivateur vulgaire ; il « était donc naturel de supposer que les sa vans

seraient à méine d'y apporter de grandes lumières et de faire l'éducation agricole de l'homme pratique. Cette opinion, qui est celle de M. Say, et qui a encore cours parmi le monde savant, est-elle bien fondée? Sans contredit, l'économie rurale n'a pas été sans recevoir quelque bénéfice de la théorie ; mais beaucoup moins qu'on ne s'y attendait. On à fondé bien des fermes-modèles dirigées en général par des hommes d'un grand mérite; cependant combien y en a-t-il qui présentent des bénéfices? Et quel désastre aurait éprouve la richesse du pays si tous les cultivateurs avaient subitement abandonné leurs routines absurdes pour appliquer les théories transcendantes de leurs modèles ! En dernière analyse, BOUS croyons l'opinion d'Adam Smith mieux fondée que celle de J.»B. Say ; et pour une pauvre fois que celui^i s'est émancipé , H n'a pas été heureux. > Quoi qu'il en soit, manouvriers, artisans, paysans mêmes ^ aucune de ces catégories ne présente Thomme normal , tel qu'il est sorti des

umins duCi*éateur ; la profession qui en appro*^ cfae le plus est celle du marin ; dans c^ui^là, du moins , se trouveréuni Texercice quasi-intégral du système musculaire joint à celui de la vue et de Touïe ; Tesprit est tendu sans fatigue sur des problèmes dynamiques et des phénomènes naturels très variés , même pour le simple matelot ; enfin la présence incessante du danger, sans qu'il provienne nécessairement de Tétat de guerre , mais fort souvent au contraire du besoin de porter secours à ses semblables , ennoblît le marin par dessus toutes les professions, sans même en excepter le militaire ; c'est un fait certain que l'homme de mer prés^ite la somme maxime de courage et de bonté , de religioseté et de gaité. Mais , pour en revenir aux malheureuses victimes de la division du travail, ce sont, nous le répétons avec une poitrine pldne de larmes, dçs êtres dégradés sou3 le triple rapport physique , intellectuel et moral.

1^ L'ouvrier manufacturier est dégradé dans sa constitution physique , parce que s<hi occupation simple ne requérant que l'application

d'un petit nombre d'organes , souvent même celle d'un seul , celui-ci est excédé et les autres privés d'exercice; d'où il résulte douleur ou peine pour l'organe en fonction » et oblitération de ceux laissés dans l'inaction . Aussi , en voyant ces estropiés de la civilisation , est-il toujours facile de deviner à quelle profession chacun d'eux appartient ; aucun ne présente ces formes harmonieuses de l'homme des temps anciens , que le peintre cherche en vain dans la population ouvrière ; chez les uns , telle partie du système est difforme par atrophie , et telle par hypertrophie ; chez les autres , c'est la difformité inverse. Bref, ce sont des cordonniers , des tailleurs , des canuts , des scieurs de long , des porte-faix, etc.; mais aucune de ces monstruosités n'est, à proprement parler, la forme humaine ; aucune ne possède l'ensemble des facultés qui appartiennent à l'homme.

2"* Il est évident que l'habitude de s'appliquer toujours à une même opération dégrade l'ouvrier sous le rapport intellectuel, et nous ne ressasserons pas les raisons déjà produites à l'appui

de cette assertion. Au surplus , ce mauvais effet de la division du travail se fait sentir non seulement dans la classe ouvrière, mais dans des professions beaucoup plus relevées ; en effet , quel homme d'une nature un peu générale n'a pas été quelquefois, dans le cours de sa vie, mis à Ja torture pour s'être fourvoyé dans une société composée enti^ement de gens d'une même profession , et n'y a remarqué combien les idées y étaient étroitement parquées sur leur fonction et leur intérêt spécial !

3" L'extrême division du travail dégrade l'homme dans son moral , parce qu'il y a corrélation intime entre l'intelligence et le sentiment ; c'est pourquoi à la bénédiction de l'eau qui précède la sainte messe, nous demandons à Dieu la sagesse qui prévient la corruption et l'iniquité. Cette subdivision dégrade l'homme en outre parce qu'elle le dépouille du peu de liberté qui lui restait. J.-J. Rousseau, en vue de procurer à son élève l'indépendance de fait, lui fait apprendre un métier ; c'est à l'aide de son savoir-faire dans l'art de la menuiserie qu'Emile

pem se trMsporter d'im Heu k un autre et se* journer où bon lui semble, sans argent ni assistance quelconque. Cela peut se concevoir d*un métier où Touvrier est oompl^ dans sa sphère d'action et peut achever à lui seul toute la be-* sogne qu'il commence. Mais si , au lieu de cela» le métier d'Emile avait été de lisser des cartes ou de faire le tkrs d'une t^e d'épingle , il n'au* rait pas pu perdre de vue la fabrique de cartes ou celle d'épin^es , où il eût été assuré de son emploi , sans s'exposer à ne plus le retrouYor ailleurs , vu la rareté de ces sortes d'établÎBsemens et le peu de chance d'y arriver au moment précis où la fonction qu'on est habile à eierœf devient vacante. Le fait est que, plus la division du travail est grande dans une manufacture, plus l'ouvrier est fatalement inféodé à l'établissement.

J.-B. Say expose franchement cette objection , mais il passe outre sans chercher à la réfuter, attendu qu'en effetla réfutation n'était paschose facile. On dirait vraiment que les économistes de cette école pensent, comme Aristote et

Jean-Jacques , que la liberté des uns ne peut se fonder que sur le très abject esclavage des autres. En effet, quel homme de sens croira sérieusement que Tex tension des droits politiques, accordés à Thomme dont Tunique fonction et Tunique capacité sociale consistent à appliquer un peu de rouge sur le manteau du roi de carreau , aura pour effet de rendre la liberté à ce malheureux ?

Reconnaissons donc que la liberté de tous les membres de la société ne peut résulter que d'une réforme radicale, non dans les institutions politiques , mais dans le procédé générateur du travail.

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