M. DE BONALD
Nous voici donc de nouveau en présence d'une antinomie à résoudre ; son simple exposé suffira pour faire comprendre qu'elle est insoluble sous le régime actuel de Tindustrie : la société doit-elle profiter des inventions qui 5116-
stituent les moteurs économiques au travail de l* homme ? Qu'on pèse bien la question , car la réponse affirmative implique que Ton ne se laissera point détourner du but par la détresse des ouvriers que cette révolution prive de leur unique moyen d'existence , solution qui ne serait ni juste , ni humaine. La réponse négative, au contraire, nous forcerait d'admettre que l'homme condamné par Dieu à la peine du travail doit refuser la grâce que son juge lui présente , et continuer à produire péniblement ce qu'il lui serait désormais loisible de produire avec facilité , refus qui ne serait ni rationnel, ni praticable. Aussi les deux catégories d» socialistes qui ont pris parti dans cette question , savoir, les hommes préoccupés de l'objet d'utilité et de progrès industriel , et ceux plus particulièrement voués au principe de justice et d'humanité , se sont trouvés ^itrainés à l'uoe ou à l'autre de ces deux conséquences , et s'en font un reproche mutuel. Le fait est que les deux parties adverses ont tort , et que toutes deux ont raison ; dles oubliait
seulement que la question , au lieu d^étre simple et de ne présenter qu'une seule condition à remplir , est composée , et doit par conséquent satisfaire à deux conditions presque aussi essentielles l'une que l'autre , à la constitution harmonieuse de la société , savoir , la justice et Futilité.
C'est pourquoi les hommes à qui il a plu à Dieu de découvrir les secrets de sa Providence , diront sans hésiter : « Oui , la société est appelée à profiter des découvertes qui ont pour objet de substituer des moteurs extrahumains au travail pénible de l'homme ; non, ces perfectionnemens industriels ne doivent point engendrer la dégradation sociale de la classe ouvrière > ni sa détresse même tempo* raire. > Voici donc , selon nous , comment la question devrait être posée : trouver un mode d'organisation industrielle où toutes les découvertes utiles puissent recevoir leur application an profit de tous les ayant-droit dont se compose la société , sans exclusion ni sacrifice d'aucune classe. En attendant cette solu-
lion satisfaisante pour tous , les industrialistes poursuivent leur système de déni de justice à regard de la classe ouvrière , les moralistes proposent des amendemens impraticables, la féodalité commerciale se constitue , le législateur prend des notes, l'Académie couronne des mémoires , et au bout du compte , la crise sociale s'aggrave chaque jour davantage.
A en croire les zélateurs de l'emploi des machines , elles n'ont pas pour effet nécessaire de supprimer le travail de l'ouvrier. Comme elles tendent à réduire les frais de production , elles mettent les produits à la portée d'un plus grand nombre de consommateurs; d'où il résulte que leur fabrication s'étend au point de requérir un nombre de bras égal , et même supérieur , à celui qu'occupait l'ancien procédé industriel , bien que l'effet utile produit par chaque individu se trouve , à l'aide des moyens mécaniques , décuplé , voire même centuplé. Pour preuve de cette assertion , l'on présente l'imprimerie qui occupe un nombre d'ouvriers plus grand que celui des copistes de l'ancien temps»
et les machines appliquées à la fabrication des étoffes de coton qui ont réalisé un résultat semblable, c On nous dit que , quand une classe d'ouvriers employés à un travail spécial devient tout-à-coup inutile par remploi des machines, il résulte bien à la vérité pour ces malheureux qui ne savent pas faire autre chose que ce qu'ils sont accoutumés de faire, un certain inconvénient , un certain malaise de leur suppression subite ; mais le bon effet de cette circonstance est de les obliger à s'appliquer à un autre genre de production. « 11 faut, dit J.-B. Say, quand <i un produit excède en quantité les besoins ,
< savoir se vouer à un autre. Je sais qu'un
< changement d'occupation ne s'opère pas sans « inconvénient. Une industrie nouvelle ne sau- € rait prendre un certain essor , à moins qu'il c ne naisse chez les consommateurs de nou-
< veaux goûts qui ne se développent qu'avec le € temps. Une nouvelle industrie réclame de € nouveaux apprentissages , des entrepreneurs € pour la conduire, des capitaux pour lui faire « des avances; or , c'est ce qu'on ne trouve ja-
€ mais à l'instant même. Mais , d'un autre c^é, € faut-il que des inconvéniens passagers arrêtent € les progrès au moyen desquels les nations se € tirent de Tétat de barbarie et parviennent € successiYement au bien-être , à la civilisa- € tioo, à l'abondance ? Et quand même on croi- € rait avantageux d'arrêter la marche de Tin- € dustrie» le pourrait-on sans rencontrer des « inconvéniens plus graves encore (1)? »
Le principal de ces inconvéniens ^t , selon le même auteur , et selon nous-même, dans la nécessité de soutenir la concurrence avec l'étranger , qui , s'il avait sur la falHÎcation nationale l'avantage exclusif de se servir des moyens mécaniques , serait à même de produire à meilleur compte qu'elle , et même de l'expulser de son propre marché, nonobstant toute mesure de douane à fin contraire ; circonstance qui produirait ea définitive la cessation de demande des produits nationaux et la suf^ression totale du travail humain qui y se-^
te
(i) Coms eompUl d'Économie politique .
rait appliqué sans le secours des machines.
< Après cela , dil-il encore , il est des circon-
< stances qui atténuent les maux qui résultent « de l'emploi des machines expéditives ; elles « sont d'une acquisition dispendieuse , ce qui € restreint leur application et en exclut celui « qtù ne possède pas un capital sufjp^sant ; d'ailc leurs, beaucoup de gens tieiment par routine
< aux anciens procédés. Toutes ces causes réuc mes y en rendant la transition graduelle, sau* c vent presque tout rinco&vénient qui pourrait « e& résulter. » Tels sont les argumens de Téccl^ d^Adam Smilh eu faveur de T^fnploi des machines. Écoulons maintenait la partie adverse , qui peut sans inconvénient se personnifier dans M. de Sismondi.
c Ce n'est pas seulemeat un accroissement t démesuré de population qui p^ut causer une € souffrance nationale en rompant réquihbre
< entre l'offre et la demande du travaiLL'in- ( troduction d'un pi*océdé qui économise la
< main-d'o^vre lorce les journaliers à se con- « tenter d'un gage si misérable , qu'à peine il
suffit pour les maintenir en vie. Aucune jouissance n'est plus attachée à l'existence de cette classe malheureuse : la faim , les soufi'rances étouffent en elle toutes les affections morales. Lorsqu'il faut lutter à chaque heure pour vivre , toutes les passions se concentrent dans Tégoisme ; chacun oublie la douleur des autres dans la sienne propre; les sentimens de la nature s'émoussent. Un travail constant , opiniâtre , uniforme , abrutit toutes les facultés. On a honte pour l'espèce humaine de voir à quel point de dégradation elle peut descendre , à quelle vie inférieure à celle des animaux elle peut se soumettre volontairement ; et , malgré les bienfaits de l'ordre social , malgré les avantages que l'homme a retirés des arts, on est quelquefois tenté de maudire la division du travail et l'intervention des manufactures , quand on voit à quoi elles ont réduit les êtres qui furent créés nos semblables. . . » c En Angleterre , le commerce et les manu- € facturesoccupent959,652 familles, et ce nom-
bre est suffisant à pourvoir de tous les objets manufacturés , non pas seulement TÂngleterre, mais encore la moitié de l'Europe et la moitié des habitans civilisés de l'Amérique. L'Angleterre est une grande manufacture , qui , pour se soutenir, est obligée de vendre à presque tout le monde connu. Faudrait-il offrir une récompense à celui qui trouveraitle moyen de faire accomplir le même ouvrage par 90,000 ouvriers , par 9,000? Si l'Angleterre réussissait à faire accomplir tout l'ouvrage de ses champs et tout celui de ses villes par des machines à vapeur , et à ne compter pas plus d'habitans que la république de Genève , tout en conservant le même produit et le même revenu qu'aujourd'hui , devrait-on la regarder comme plus riche et plus prospérante? >
M, Ricardo répond positivement oui. t Pourvu , dit-il, que son revenu net et réet, et que ses fermages et profits soient les mêmes , qu'importe qu'elle se peuple de dix ou de douze millions d'individus. — Quoi! la richesse
< est toul , et les hommes ne sont absolument « rien ! Quoi! la richesse elle-même n'est quel* c que chose que par rapport aux impôts ! £n « vérité , il ne reste plus qu'à désirer que le « roi , demeuré tout seul dans Tiie , tramant ^ continuellement une manivelle, fasse accom-
< plir par des automates tout l'ouvrage de « TAnglelerre. »
A cette chaleureuse et spirituelle d^ense de la cause de l'humanité, J.-B. Say répond assez pertinemment : « Quand on est raisonnable , « on ne délibère pas &i l'on fera , ou non , re- « monter un fleuve vers sa source ; mais il est a fort nécessaire de prévoir les ravages de ce « fleuve , de diriger ses écarts , et surtout de « profiter du bienfait de ses eaux. » Cette réponse présente , sous son enveloppe figurée , une déclaration de principe si nette , si conforme à la nôtre, que nousserions presque tenté de la prendre pour programme de notre propre manière d'envisager la question sociale ; cependant il est au moins douteux que l'homme qui l'a produite en ait bien senti la portée : peut-
être a-t-il cru , en l'écrivant , se tirer d'affiaire au moyen d'une de ces phrases sentencieuses qui n'engagent à rien , et dont le lecteur et surtout l'auditeur bénévole se contentent sans les approfondir , ni en réclamer l'exécution. Quoi qu'it en soit, nous ne voulons pas d'autre critérium pour juger les théories de J.-B. Say lui-même.
Si cet économiste a attaché un sens à sa poétique allocution , les eaux de ce fleuve qu'on ne peut songer raisonnablement à faire remonter vers sa source figurent sans doute l'industrie à laquelle il est vrai de dire qu'on ne saurait imprimer une marche rétrograde , et qui doit , au contraire , en vertu de la loi du progrès , perfectionner les procédés de fabrication en adoptant les machines expéditives ; mais ces ravages que le fleuve occasionne dans son cours désordonné, qu'est-ce dans la pensée de l'auteur? Quanta nous, il nous est impossible d'y voir autre chose que la détresse dans laquelle l'introduction des machines jette les classes ouvrières. Ce certain malaise , cet in-
convénient passager , nous paraissent une affreuse calamité pour peu qu'ils se prolongent au-delà de l'espace de temps pendant lequel un homme , une femme , des enfans , peuvent rester en vie , sans avoir rien à manger, sans avoir un asile où se réfugier.
J.-B. Say a reconnu lui-même que quand le travail est subitement retiré à une classe d'ouvriers, il faut , pour qu'elle retrouve un nouveau moyen d'existence , le concours de plusieurs circonstances qui ne se rencontre jamais à l'instant même ; de nouveaux apprentissages , de nouveaux entrepreneurs , de nouveaux capitaux , et , ce qui est , si faire se peut , encore plus essentiel que tout cela , de »m)mveaux goûts dans la classe des consommateurs. D'un autre côté, le même auteur s'est félicité , dans son traité publié en 1814, de ce que le salaire de l'ouvrier , grâce au désavantage de sa position y ne peut jamais s'élever beaucoup audelà de ce qui lui est strictement nécessaire pour vivre ; et Adam Smith nous a dit que la plupart des ouvriers ne pourraient pas subsister
une semaine sans emploi , très peu pendant un mois , et aucun pendant un an. Il s'ensuit de là que , pour peu que les consommateurs tardent à contracter de nouveaux goûts , Touvrier pourra bien perdre le goût du pain. On eût dû demander sur-le^^hamp à J.-B. Say s'il considérait cet inconvénient comme un écart de son fleuve 9 et, dans l'affirmative, ce qu'il avait fait ou proposé de faire pour en prévenir les ravages. Quant au bienfait de ses eaux , nous reconnaissons que , même dans l'état actuel de la société, il n'est pas perdu pour tout le monde ; mais il n'est que trop vrai que la science de Smith et de Say nepermet pas qu'on en détourne la moindre rigole pour porter la vie dans les familles d'ouvriers subitement chassés de l'atelier , où ils sont désormais remplacés par un bœuf, ou un quintal de charbon de terre. Non, il faut que ceux-ci attendent pour déjeûner que les consommateurs fassent connattre s'ils ont de nouveaux goûts. Progrès de la civilisation , que vous êtes attendrissans !
Le généreux Sismondi , préoccupé , de son
côté, des principes de justice et de charité^ voudrait que les entrepreneurs d'industrie fussent tenus de garantir la subsistance à leurs ouvriers. Il n'a pas été difficile à J.-B, Say de démontrer que cette proposition était de tous points inexécutable , en fondant son raisonnement sur le système industriel en vigueur. Du reste , cette déclaration d'impossibilité est tout ce que sa science éconoqiico-politique est parvenue à enfanter pour prévenir les ravages du fleuve de l'industrie ; c'est ainsi qu'il entend en diriger les écarts ; et après que cette féconde pensée fut sortie de son cerveau , il alla se reposer de ses fatigues.
Sans contredit , tant qu'un produit a exigé trop de main-d'œuvre pour pouvoir être livré à bon marché , il a dû trouver peu de conscmimateurs^ et par conséquent n^employer qu'un petit nombre d'ouvriers. En pareille circonstance » s'il survient quelque moyen mécanique très puissant qui permette d'obtenir ce produit avec une grande économie de main-d'œfuvre , il pourra obtenir tout-à-coup un marché im-
t63 roense , et sa fabrication , nonobstant la puis« sance expéditive des machines, occapera encore plos de bras que ne faisait l'ancien procédé. Tel est » en effet , le cas de Fimprimerie et de Findustrie cotonnière , qu'on ne manque jamais de mettre en avant pour prouver que remploi de tous les moyens mécaniques à pour effet immanquable de multiplier la main-d'œuvre : il est présumable , en effet, que les avantages sociaux de l'imprimerie sont plus que suflfisans pour contrebalancer le malheur des copistes d'autrefois , dont au surplus aucune plainte n'est parvenue jusqu'à nous; quant aux machines appliquées à la filature et au tissage du coton , îl est encore très vrai qu'elles ont augmenté , du moins en Angleterre , où elles ont pris naissance , l'emploi des bras.
On reste , à Vrai dire , frappé de stupéfaction en apprenant qu'antérieurement à l'année 1769 , la fabrique anglaisé d'étoffes de cotoù n'occupait que cinq milf e deux cents fileuses au petit rouet et deux mille sept cents tisseurs , en tout sept mille neuf cents ouvriers, tandis que
de 1821 à 1825 les filatures anglaises ont con* sommé annuellement une quantité moyenne de cent cinquante-cinq millions de livres de colon, ce qui suppose l'emploi de deux millions d'ouvriers ; < nombre véritablement prodigieux ! s'écrie avec admiration J.-B. Say, dans une île qui ne contient , outre les moteurs aveu-gles, que quinze millions d'habitans. On peut donc affirmer hardiment que les machines expéditives pour filer le coton , loin d'avoir en définitive arraché du travail à la classe ouvrière , lui en ont procuré considérablement. Il est possible que ce soit en partie aux dépens de quelque autre pays. • . »
Cela est , en effet , non seulement possible , mais certain. Toutefois , nous mettrons de côté cette dernière considération , qui , selon toute apparence , ne suffirait pas pour nous faire douter que l'introduction de la mull-jenny a multiplié la main-d'œuvre. Nous voulons croire , en effet , que la population appliquée en Angleterre à la confection des étoffes de coton s'élève à quatre-vingt-deux millions
dliommes , savoir, deux millions de nos semblables et quatre-vingt millions d'hommes^vapeur; car il paraît , d'après la phrase incidente que nous avons soulignée plus haut , que c'est ainsi que Ton compte en économie politique : le sort des quatre-vingt millions d'hommes-vapeur nous inquiète médiocrement ; mais il n'en saurait être de même des deux millions d'hommes de notre espèce , dont Tunique moyen de subsistance repose sur une branche de produits destinés, en majeure partie, à l'exportation sur un marché étranger. Que deviendront ceuxlà , bon Dieu ! le jour où tout cet échafaudage commercial s'écroulera, et où le système industriel de la Grande-Bretagne, ce champignon colossal que d'aucuns prennent pour un cèdre , rentrera sous terre?
Quoi qu'il en soit , nous déclarons les partisans de l'emploi des machines fondés dans leur assertion en ce qui concerne rimprimerie et la muU'jenny, c'est-à-dire que, si ces machines ont laissé quelque part , ou pendant quelque temps , des ouvriers sans emploi , ce n'a été
qu'un inconv^Ciit local et passager, qui se trouve plus que compei^ par les grands bëné* fices que la société a retirés de ces inventioi^* Mais on ne fait pas atteoticm que» plus on £ait ressortir la grandeur comparative de ces mêmes bénéfices généraux et particuliers , plus on rend criante l'injustice du droit économicopditique qui repousse le principe de Findemnité au profit des ouvriers destitués. Quand M, de ^mondi a proposé cette m^ure auuom de réquité eH de Thumanité, J.rB, Say 1'^ réfutée victorieusement en la déclarant impraticable. Or, cette impossibilité d'application résulte principalement de ce que les cas sont peu nombreux où l'emploi d'une machine présente les avantages immenses qu'on s'est plu à nous peindre dans l'imprimerie et la mulL-jenny; il est m^e rare que l'avantage qui en résulte ppur l'entrepreneur soit assez, grand pour pouvoir être grevé d'une pareille charge sans qu'il en résulte une perte réelle. P'^illeurs ^ compie le bénéfice résultant de l'application d'une ma* chine est pour le fabricant , et que la perte est
pour l'ouvrier, le fabricant adopte la machine, sans s'inquiéter si son avantage est supérieur, égal , ou même inférieur à son inconvénient. Que lui importe , à lui , la misère absolue qui en résulte pour autrui , s'il réalise par ce changement demi pour cent de bénéfice sur ses frais de fabrication?
Au reste , ce calcul égoïste est positivement établi en principe par l'économie politique. Ëcontons plutôt comment Ricardo raisonne à cette occasion : c Un fabricant de chapeaux , c dit-il , emploie cent ouvriers dont chacun lui c coûte cinquante livres par an , et qui £Eibri-
< quent pour huit cents livres de marchandises.
< On lui offre une machine , faite pour durer « un an , qui peut faire le travail de ces cent € ouvriers, et qui coûte cinq mille livres, € sonune égale aux gages qu'il paie à ses ou- € vriers : il sera touUàrfait indifférent pour le « manufacturier d'acheter la machine ou de
< continuer à employer des hommes (1). » La
(i) Principe* de I^Écommie politique et de C Impôt, ch. i.
i68 parfaite indifférence en pareil cas est la perfection du système ; mais dans le cas où il y a le moindre motif d'intérêt à préférer le travail de la machine à celui des hommes , on ne peut pas faire un reproche au particulier de préférer le moteur inanimé; car son existence commerciale dépend de l'économie de ses frais de fabrication , et s'il agissait autrement , ses coucurrens , qui n'auraient pas le même scrupule , le forceraient bientôt à vendre à perte et à déposer son bilan. Singulière organisalion que celle où l'on ne peut pas introduire un perfectionnement dans l'industrie sans commettre une atroce injustice à l'égard de l'ouvrier, et où l'on ne saurait rendre justice à celui-ci , ni agir humainement à son égard , sans tourner le dos au progrès social !
Au reste » il est curieux d'entendre un des plus ardens champions de la liberté , ou du moins de ce que les constitutionnels appellent la liberté , placer naïvement au rang des circonstances palliatives du désastreux effet des machines la cherté de leur acquisition , qui en
restreint l'emploi aux gens riches. C'est , au contraire» un mal de plus ; car il résulte de là un véritable monopole de fait au profit des gros capitalistes , désormais à même , au moyen de leurs formidables milices d'hommes-vapeur, non seulement de se passer des hommes de l'espèce humaine , mais encore d'écraser sur les champs de bataille de la concurrence tous les petits fabricans qui prétendraient lutter contre eux avec des braa d'hommes.
Cependant nous avons déjà donné à entendre que , tout en déplorant les effets subversifs de l'inlroduction des machines dans l'industrie organisée telle qu'elle l'est actuellement, nous sommes aussi loin que qui que ce soit de les proscrire. Non , Dieu n'a pas révélé à l'homme ce grand secret de sa Providence pour lui en interdire l'usage ; il ne lui a pas livré ce moyen de s'affranchir de ses travaux les plus rudes, pour qu'il dût subir en sa présence le supplice de Tantale; en un mot, leur objet virtuel, quoique non pas leur effet actuel , est , ainsi qu'on l'a proclamé, de rendre l'homme à sa di-
goité native en le réservant pour les fonctions qui réclament son intelligence. En conséquence^ s'il est prouvé par les faits que ce but ne saurait être atteint par aucun rouage susceptible de s'adapter au mécanisme actuel de l'industrie , c'est à ce mécanisme qu'il faut retoucher avec autant de courage que de prudence. Puisse notre faible voix contribuer à rallier autour de cette grande œuvre , à laquelle nous apportons une pensée , tous les cœurs et toutes les intelligences chrétiennes, et puisse l'honneur de l'initiative appartenir à notre chère patrie!
Avant de faire parler les faits , qui sont des argumens sans réplique , voyons si la simple raison n'eût pas dur suffire pour faire justice des assertions de ceux qui nous font entendre que l'introduction des machines , loin de priver les ouvriers de leur gagne-pain, a pour effet de multiplier la main-d'œuvre et de répandre l'aisance dans cette classe ; c'est dans leurs propres écrits que nous trouvons les aveux suivans : 1 "" le salaire des ouvriers ne peut jamais s'élever beaucoup au-dessus ni s'abaisser au-dessous du
taux strictement nécessaire pour les faire vivre; V ils possèdent rarement un fonds de réserve suffisant pour les faire sub^ter au-ddà d'une semaine ; 5"" qu9nd ils vieiment à être subite*ment destitués de leur emploi par quelque perfeetiounement de Tindusti^ie , ils n'en peuvent retrouver un autre qu':à des conditions qui sont dénature à se faire attendre long-temps. Alors il va sans dire que la misère est leur lot. Quel procédé la civilisation met-elle en œuvre pour remédier à ces crises désastreuses pour la classe ouvrière? Elle encourage la fondation des caisses d'épargne ! . . .
Sans doute il n'est pas absolument impossible que les ouvriers de la classe, supérieure , dont le salaire s'élève au-dessus du strict nécessaire» s'imposent quelques privations pendant que l'ouvrage va bien, et parviennent à mettre quelque chose de c6té pour le porter à la caisse d'épargne*: ceux-là pourront vivre pendant quelque temps sur leur fonds de réserve quand leg mauvais jours viendront. Or, quoique nous ne soyons que médiocrement édifié sur les
grands ayautages sociaux qu'oD attribue généralement à ces sortes d'institutions, dès qu'elles produisent un bon effet , tel minime qu'il soit , on doit s'en réjouir. Mais Vouvrier dont les travaux simples et grossiers exigent seulement qu'il soit en vie , et a qui la loi économico-politique n'accorde en conséquence que le strict nécessaire, ne peut, en aucun temps, rien mettre de côté; conséquemment , les caisses d'épargne sont pour lui de nulle utilité. Dès que Tintroduction d'une nouvelle machine, une crise commerciale , ou même la simple déconfiture de quelque grand établissement industriel vient à lui retirer son gagne-pain ordinaire, il tombe aussitôt dans la misère , pour ne plus s'en relever. Nous allons dire pourquoi sa réhabilitation sociale est à peu près impossible dans l'état actuel des choses.
Si les lois de l'économie politique se réalisaient dans la pratique telles qu'elles sont produites par la spéculation , la misère et les privations feraient promptement disparaître du sol la population non pas précisément exubé-
*75 raote , mais dépossédée de son gagnc-paia. Ce-
leurs emplois a l'insolence de ne pas monrir 4e feim , nonobstant la loi de Malthus , et constitue désormais une classe nombreuse suspendue entre la vie et la mort , et que la société est tenue d'entretenir autant par motif de prudence que par charité , là par la taxe des pauvres , ici par des aumônes volontaires ; de sorte que » par le fait » la société nourrit , tant bien que mal , à ne rien faire , des hommes qu'elle refuse de nourrir à travailler. Au reste , la civilisation est remplie de contradictions apparentes de la nature de celle-ci.
Cependant cette classe se recrute incessamment de tous les ouvriers qu'une perturbation quelconque dans le système industriel jette sur le pavé : aussi est-il à remarquer que c'est particulièrement autour des grands foyers d'industrie manufacturière que la masse indigente prend un accroissement colossal ; on serait, en quelque sorte , fondé à dire , de ces immenses ateliers où s'élabore la richesse , qu'il ^n pleut des pauvres sur la société. Après cela ^ cette classe se multiplie encore par la voie de la gé-
néraiion; car il n'est pas de physiologiste qui ignore que Tétat de privation et de souffrance est particulièrement favorable à la procréation de Tespècé. Qu'on entre, en effet, dans le bouge du pauvre, et presque toujours on y rencontrera des fourmi! Hères d'enfans. Ce n'est donc pas sans un motif fondé sur l'observation que les Romains désignèrent la classe la plus pauvre et la plus abjecte de la république par le nom de prolétaires. 11 est vrai qu'une grande partie des enfàns nés dans cette condition périt par suite des privations et du manque de soins; totftefois , il en reste toujours assez pour aii^^meiiter le nombre dë^ malheureux.
Nous avons dit que tout ce qui tombe dans cette misère accidentelle ne s'en retire plus : eti effet, quand ce déplorable état se prolonge^ surtout au-delà d'une génération , il a la fâ^ cheuse propriété 'de modifier profondément l'organisme humain; lé système musculaire tombe dans uiie atonie complète , la sensibilité physique et morale s'oblitère, Tintelligence devient nulle. Du reste, ces tristes effets de la
misère sont des grâces d'état , à défaut desquelles elle serait intolérable : aussi quiconque chercherait à raviver Tintelligence et la sensibilité du pauvre , sans lui rendre préalablement le bien-être» agirait fort inconsidérément à son égard.
Dans rétat que nous venons de décrire , le travail est devenu pour l'homme une impossibilité absolue, parce que le principe de l'activité est éteint en lui. Aussi ceux qui croient avoir tout dit quand ils ont invoqué le travail comme moyen d'extirper la misère , ne s'aperçoivent pas qu'ils se placent dans un cercle vicieux. L'ouvrier est devenu pauvre parce que le travail lui a manqué ; et nous venons de démontrer que le travail qui pourrait faire cesser sa misère est impossible dans son état de misère. Aussi y a-t-il encore plus d'injustice que de dureté à prendre le pauvre à la gorge et à lui dire : € Travaille, ou va mourir de faim. » Travailler, il ne le peut plus ; l'inertie est devenue la loi de sa nature ; mourir, il n'y consentira pas sans pousser un long et dernier gémissement. Fa-
voris de la fortune , la joie de vos festins n'en sera-t-elle pas troublée?
U n'est y en effet , que trop commun d'entendre des gens qui se prétendent fort libéraux rendre cette sentence plus que sévère contre le pauvre : 1 11 n'y a point de pitié à avoir pour c ces gueux-là ; ils mangent sans honte le pain € de l'aumône , plutôt que de chercher de Tou- « vrage. — Leur en avez-vous offert? — Non , € certes , je m'en garderai bien ; six de ces mic sérables ne font pas l'ouvrage d'un bon ou- « vrier. )» Cela est malheureusement vrai : aussi est-ce une tâche d'une extrême difficulté que celle qui aura pour objet de tirer le pauvre de sa misère actuelle et de le relever de sa prostration morale; elle exigera l'emploi simultané de plusieurs moyens curatifs. Il ne faudra rien moins pour cette grande réparation que l'alliance, prédite par le comte de Maistre, entre la religion et la science , alliance féconde dont l'auteur de la Croisade du dix-neuvième siècle est chargé par Dieu de publier les
bans. Sa voix est-elle destinée à se perdre dans
le désert? Oh! non; vienne seulement à lui un homme de cœur et d'un âge à lui suryivre , il lui transmettra sa pensée , et s'il est obligé de descendre dans la tombe , sans avoir pu entrer dans la terre promise , du moins il l'aura saluée de loin , et en indiquera la route à son ami , qui lui-même peut-être léguera l'achèvement de sa sainte mission à un successeur. Dès lors, quoi qu'il arrive , l'humanité , guidée par son double flambeau religieux et scientifique ^ sera en marche vers le règne de l'harmonie universelle.
lions leur faire entendre que les ordres religieux des deux sexes sont des moteurs éminemment utiles dans le travail d'organisation sociale. Le moine est le soldat de Vunité, soldat intrépide, s'élançant sans cesse hors des rangs, pour mieux affronter Tennemi , et dont le généreux exemple donne du cœur aux plus lâches. Sans contredit , une société complète ne peut pas être constituée à Fétat monastique, même quand elle aurait des moyens de se recruter au dehors; une idée pareille serait aussi absurde que celle d'envoyer tous les soldats d'une armée combattre l'ennemi en enfans perdus. Mais ce qui est parfaitement dans l'ordre , c'est qu'il y ait dans la société des guerriers spirituels , qui se dévouent à marcher en avant du commun des liommes , acceptant toutes les privations , toutes les fatigues , tous les périls , en vue de renverser ce qui fait obstacle à l'harmonie sociale. La société païenne allait périr dans l'orgie des sens , lorsque le spiritualisme chrétien vint l'arracher à ces voies funestes et lui rendre le principe essentiel de la vie. Mais il ne fallut
rien moins pour déterminer celte grande et salutaire évolulion que la sainte armée de la Thébaïde, que des athlètes vaillans, comme les Antoine , les Siméon Stylite. Alors les sublimes excès de l'ascétisme firent cesser les dégoûtant excès d€) la débauche ; la charité chrétienne eut ses héros , comme la fureur dévastatrice avait eu les siens , et si la société ne fut pas régénérée dès lors y il est certain du moins qu'il n'y eut plus à se méprendre sur les voies dé sa génération future.
Aussi sommes -nous disposés à regarder comme une des plus grossières erreurs enfantées par le matérialisme politique , la sentence d'abolition que le siècle a prononcée contre les ordres religieux voués à la vie purement contemplative ; il convenait de voir en eux l'avantgarde spirituelle de la société. Du reste , la puissance temporelle était en droit d'exiger d'eux qu'ils ne se multipliassent pas au-delà du besoin qu'elle avait de leur service, et qu'ils demeurassent fidèles à l'esprit de leur institution. Mais^ admettons que des hommes, en petit nombre^
vouésà la vie coatemjdative, fussent absolument inutiles à la société , ainsi que des perscNUies même religieuses ne craignent pas de le faire entendre : qu'on sache donc qu'il est bien peu d'établissemens monastique» dans cette calégorie , et que la plupart d'eux ont , en outre de leurs pratiques ascétiques , une mission active à remplir» Sont«ce des fainéans et des hommes inutiles à la civilisation que ces courageux franciscains et dominicains qui ont porté , au péril de leur vie, TÉvangile aux peuples les plus sauvages et les plus inhospitaliers du globe? Enûn ignore-t-on que le sol de la France , jadis couvert de forêts et de marécages , a été assaini et conquis à l'agriculture par les travaux des* bernardins et des bénédictins?
Cependant l'on se méprendrait étrangement sur l'objet de notre estime pour ces deux or-dres agriculteurs , si l'on supposait qu'elle résulte uniquement de la valeur matérielle des travaux exécutés par eux. On sait que sous le régime des républiques de l'antiquilé, le travail était le lot des sejils esclaves , et que tout
homme libre se serait cru dégradé d'y prendre la moindre part ; c'est donc bien plus pour le service moral qu'ils ont rendu à la société , en mettant le travail en honneur par leur exemple^ qu'en raison de leur mérite agricole , qu'il convient d'honorer les ordres de saint Bernard et de saint Benott.
Le philosophisme se montre parSdis tolérant au point de nous répliquer : c Soit, qu'il y ait des moines travailleurs , voués à l'étude , propagateurs actifs de la foi, voire môme purement contemplatifs , cela se conçoit encore ; mais ce qui révolte ia raison , c'est qu'il y ait des ordres^ m^idians. Quoi ! des religieux encourageant par leur exemple un genre de vie honteux et contre lequel l'économie politique n'a pas asses d'anathèmes! C'est là une conception subversive , et à laquelle tout gouvernement éclairé doit s'opposer. » Que ceux qui raisonnent ainsi veuillent bien se placer un instant au point de vue convenable , pour apprécier le mérite et le but social d'une institution monastique. Apôtre d'un Dieu qui a revêtu la forme d'esclave , pour
délivrer les esclaves de leurs fers , le religieux de saint François a accepté volontairement la condition du pauvre ^ pour l'arracher à la dégradation morale.
Rappelons-nous la sentence toute païenne d'Aristote, au sujet de Tesclave , à qui il déniait le droit à la vertu ; en fallait-il davantage, pour river ses fers à tout jamais? Or le Christianisme ne sait pas faire ainsi fumier de l'espèce humaine , et jamais l'Église n'abandonnera volontairement une classe entière , ni un seul individu , à l'effet délétère du mépris public. C'est pourquoi dans la société moderne où l'indigent réduit à tendre la main , est un être dégradé presque à Tégal de l'esclave de la Grèce ou de Rome, la charité chrétienne est venue à son secours, non sans doute par des prédications qu'on eût pu lui adresser d'un milieu confortable, mais par l'acte du plus sublime héroïsme. Le moine s'est associé à son sort , a accepté pour lui-même les peines et les humiliations de son état , lui a appris à recevoir le denier de l'aumône sans bassesse , c'est-à-dire , avec amour;
et quand son front conspué se tenait bassement courbé vers la terre ; il Ta obligé, à son exemple, à le lever vers le ciel, où règne un Dieu consolateur des affligés ; il Ta amené à prier pour les âmes charitables qui l'assistent , et même pour les économistes politiques qui le repoussent , en un mot , à conserver sous les haillons de la misère / ses droits et sa dignité d'homme. Après cela nous convenons d'une chose , c'est que le jour où l'on sera parvenu à extirper la mendicité autrement qu'en mettant le pauvre en prison, ou en lui^^oupant les vivres , la mission du moine mendiant sera sans objet ; ce sera alors le cas d'appliquer son dévouement à quelque autre œuvre sociale , comme celle dont nous osons prendre l'initiative. Au surplus , que les philosophes qui poursuivent l'humble capucin de leurs stupides sarcasmes organisent , s'ils en ont le génie , une société où son intervention soit inutile ; alors nous bénirons ces philosophes - là autant que nous croyons devoir vénérer aujourd'hui le bon religieux de saint François.
Quant à nous , placés , confime nous sommes certains de Têtre , au point de vue le plus élevé d'où Ton puisse observer la société , c'est-à-dire du point de vue spirituel , nous déclarons que le problème le plus difficile à résoudre de toute réconomie sociale consiste moins à concilier des intérêts matériels divergens qu'à faire tomber les entraves morales qu'opposent à l'harmonie sociale certaines idées fausses, propagées par la science du jour, notamment l'injuste mépris dont on se croit en droit de flétrir l'indigent. Si c'était au monde que ce reproche s'adressât, on pourrait^ Dieu merci , lui opposer une foule de faits individuels à preuve contraire ; mais c'est à cette science sans cœur, l'économie politique, qui est venue ériger en principe qu'un stigmate d'ignominie devait être infligé au front de la misère engendrée par elle-même.
c C'est dans les cas particuliers , dit Malthus, « une dure maxime ; mais en6n il faut que tas* < sistance ne soit pas exempte de honte. C'est « un aiguillon au travail indispensable au bien «c de la société, v Et c'est le même auteur qui ,
à propos de l'édit de la i-eine Elisabeth , prescrivant aux paroisses certaines mesures à l'effet
au travail , lorsqu'on se croit dans le cas de refuser le travail à ceux qui en demandent , loin d'élre indispensable au bien dé la société , ajoute un mal de plus au mal déjà existant?
C'est pourtant à travers ce dédale TFinconséquences que la science , privée des lumières de la foi catholique, est réduite à louvoyer, et le livre de Malthus, qui n'est pas encore voué à tout le mépris qu'il mérite, nonobstant le vernis moral dont il a cherché à couvrir ses maximes anti-chrétiennes, n'est d'un bout à l'autre qu'une énorme inconséquence ; ce qui ne l'a pas empêché de faire école. Sans doute , l'on ne saurait nier que les fonds destinés au travail dans un pays quelconque ne sonl pas infinis , bien que les ressources du sol soient partout beaucoup plus considérables que ne le croit Malthus; mais entre-t-il donc nécessairement dans les données du problème que les hommes doivent vivre là où ils naissent? Le plus essentiel des instrumens de travail , celui d'où sortent tous les autres, c'est le sol : or donc, est-ce à une époque où la terre n'est pas peuplée au
vingtième de ce qu'elle doit être un jour qu'il est à propos de gémir sur la tendance de la population à dépasser les moyens de subsistance, et n'est-ce pas plutôt là une circonstance dont l'objet providentiel est d'obliger le genre humain à se répandre sur toute la surface de son doiuaine?
Ceux qui n'ont aucune foi au gouvernement de la Providence nous objectent que nous ne faisons que reculer la difficulté; car enfin, disent-ils, si la population actuelle du globe doublait seulement tous les cinquante ans , il y aurait bientôt plus d'hommes que la terre n'en peut nourrir. A cela , nous répondrons que , lorsque la question se présentera avec le caractère d'urgence qui lui manque, il sera sage, mais seulement alors, de s'en occuper avec l'empressement qu'on y met aujourd'hui, si toutefois d'ici là la science chrétienne n'a pas trouvé d'autre remède à l'exubérance de la population que ceux proposés par Malthns , Say, Ricardo et toute cette école* Que dirait-on , en effet , d'un homme embarqué sur un bon na-
vire, voguant à pleines voiles [>our l'Amérique, avec une ample provision de vivres à bord , et dont la navigation n'aurait encore été entravée par aucun accident sérieux , si cet homme s'avisait de jeter toulr^-coupuQ long cri d'alarme et taisait entendre sérieusement a ses compagnons de voyage qu'il serait bon, par mesure de précaution , de jeter quelques uns d'eux à ta mer, ou même de s'entre-manger, dans la crainte que le biscuit ne vint à manquer? Chacun conviendra , en eflét , que la longue jérémiade de Malthus, quelque mérite qu'on veuille lui attribuer comme conception économico-politique , a du moins le défaut grave d'être intempestive et de provoquer contre la classe pauvre des mesures de répression odieuse , et qui accusent l'impéritie des gouvernemens qui y ont recours , non moins que leur irrâigion.
Nous avons justifié le moine qui reçoit l'aumbne ; il nous reste à justiBer celui qui la fait. Le protestantisme et ensuite le philosophisme ont tellement poursuivi d« leur censure systénaiique les lùenfails que les riches monastères
répandaient autour d'eux dans la classe pauvre, on nous a tant dit et redit que cette indiscrète charité était elle-même la cause de la misère qu'elle assistait , qu'il peut paraître paradoxal de nier ceUe assertion ; cela ne nous détournera pourtant point de la nier, « Henri VIII , dit « Montesquieu, voulant réformer l'Église d'An* < gletarre , détruisit les moines , nation pares* « seuse elle-même, et qui entretenait la paresse «( des autres. Il ôta encore les hôpitaux où le « bas peuple trouvait sa subsistance.... Depuis « ce changement, l'esprit de commerce et d'in- « dustrie s'établit en Angleterre. » Depuis ce changement , ô infaillible philosophie ! la classe indigente vivant de secours publics, dont le nombre était comparativement insignifiant dans le principe, s'est élevée progressivement au sixî^e de la population totale du pays. Antérieurement à la dernière mesure parlementaire, elle était secourue par une taxe annuelle , montant à deux cent quarante millions de notre monnaie , dont quatre-vingt-deux millions passaient en gri vêlages. Cependant, écou-
19S toiis encore le même docteur nous peindre avec cet esprit qu'il savait si bien faire sur les lois les désastreux effets de la charité chrétienne : <c A Rome , dit-il , les hôpitaux font que tout le « monde est à son aise , excepté ceux qui trace vaillent, excepté ceux qui ont de l'industrie, € excepté ceux qui cultivent les arts , excepté «ï ceux qui ont des terres, excepté ceux qui « font le commerce. > Oh ! la bonne saillie , et que le Pape et la société romaine méritaient bien ce coup de pied du baron de Montesquieu ! Mais , patience , nous irons tout-à-l'heure reposer nos regards sur Londres , Manchester, Lyon ou Paris , et si l'heureux sort de la classe pauvre dans ces cités mercantiles nous agace les nerfs , il faudra convenir alors que nous sommes par trop nerveux.
A en croire les théories de l'économie politique , le travail , assisté d'un capital , a la propriété de créer la richesse, non seulement quand il sert à produire les objets indispensables à la vie et au bien-être des individus , ou ceux que réclament les différens services pu-
blics, mais encore quand son but est moins essentiel , comme serait de produire tel ou tel article de luxe , qui n'a d'autre mérite que de satisfaire la sensualité , la vanité ou le caprice du consommateur. Soit. Le luxe étant un besoin pour un grand nombre de personnes » il n'y a nulle objection de notre part à ce qu'on appelle richesse tout produit dont il résulte une jouissance de ce genre. Cependant , s'il était des individus , et , Dieu merci , il en est pour lesquels l'exercice de la bienfaisance est également une jouissance , un besoin , en quoi donc la dépense qui sert à satisfaire ce besoin seraitelle d'un effet négatif envers la richesse publique» plutôt que celle qui sert à satisfaire l'autre? Il y a plus , nous nous engageons à prouver que celui qui fait l'aumône , pourvu qu'il la fasse avec bonheur, contribue davantage par cet acte à la richesse publique que celui qui , en achetant un objet de luxe , se félicite de ce que sa dépense procure du travail et du pain à quelque ouvrier.
Établissons , pour plus de facilité , le raison-
nement sur un fait , par exemple la fabrication et Tachât d'un jeu de cartes. On se rappelle avec quelle complaisance J.-B. Say nous a décrit une fabrique de cartes à jouer, oà trente ouvriers accomplissent chacun une besogne distincte ; il n'hésite pas à présenter ce produit du travail répugnant comme faisant partie de la richesse publique , attendu qu'il satisfait à ce qu'il consklère comme un besoin de la société. E^quoi! si, par un motif quelconque, ceux qui trouvent leur plaisir à jouer aux cartes et point à faire l'aumône s'avisaient de changer de goût, et qu'au lieu de payer ces trente malheureux pour leur fabriquer des cartes , ils leur donnassent , à titre gratuit , l'équivalent de leur salaire , la richesse publique en serait moindre ! Mais c'est précisément le contraire qui aurait lieu ; car k but de la richesse étant de procurer des jouissances, ou d'épargner des p^es à celui qui la possède, ou à ceux qu'il lui platt de substituer à son droit, si la jouissance que le consommateur trouve désormais à secourir son semblable équivaut pour lui à celle que lui pro-
curait naguère la possession d'un jeu de cartes, la dépense élant censée la même dans les deux cas , il faut de toute nécessité reconnaître ces deux conséquences : V que l'effet utile de la richesse a été , dans Tune et dans l'autre hypothèse , égal pour le riche ; ^^ que le pauTre se trouve exempté , dans la seconde , de la peine à laquelle il était assujéti dans la première. Or, l'exemption de cette peine étant un effet de richesse, il s'ensuit qu'une aumône équivalente à un jeu de cartes , en tant qu'elle est une jouissance substituée à une autre, est de ces deux hypothèses la plus favorable à la richesse publique , de toute la valeur du jeu de cartes.
Toutefois , il ne faudrait pas conclure de ceci que le hixe doive être banni de la société et remplacé universellement par l'aumône ; nous connaissons trop bien les propriétés virtuelles du luxe , comme agent futur d'harmonisation sociale , pour tomber dans une pareille exagération. Notre unique but a été de prouver qu'en- Fabsence de l'organisation du travail, Faumône est un acte éminemment utile à la .chose pu-
blique , et que les religieux auxquels le luxe matériel est interdit par état, et qui consacraient leurs richesses au luxe spirituel , faisaient non seulement acte de charité chrétienne , mais encore de saine économie sociale.
La bienfaisance , disent les économistes politiques , en secourant la misère , a pour eflTet de Tentretenir , voire même de la faire naître , vu qu'elle encourage Toisiveté. L'accusation est grave ; mais est-elle aussi bien fondée ? C'est ce dont nous allons pouvoir juger.
Malthus vient de déclarer que la société est dans l'impuissance de donner du travail à tous ceux qui en demandent , et Malthus a raison , en tant que sa proposition s'applique à la société actuelle. Cette impuissance, qui résulte, selon nous , de la fausse organisation de l'industrie , est évidemment la cause génératrice de l'indigence. Cela étant bien reconnu de part et d'autre , à quoi sert de la chercher ailleurs? Il est vrai de dire qu'en assistant les pauvres , on les empêche de mourir de faim, et que le moyen le plus certain et le plus prompt de faire
dbparaitre Tincligence serait de lui refuser toute espèce de secoulrs. C'est bien ainsi que l'entendent certains économistes; mais la charité chrétienne ne saurait se rendre complice d'un parefil forfait , et préfère , s'il le faut , encourir le reproche d'entretenir la misère. Quant à celui de favoriser la paresse , il est vraiment ^étrange ; car, puisque la société n'a pas du travail à donner à tous ceux qui en demandent , la charité doit voir dans le pauvre qu'elle assiste un homme forcément privé de travail, plutôt qu'un fainéant volontaire. Qu'il puisse y avoir, dans le nombre des indigens, quelques fainéans volontaires , et tin plus grand nombre d'hommes dont l'état prolongé de misère a fait des fainéans , c'est ce qui ne saurait faire la matière d'un doute; mais, de peur de soulager un homme pauvre par sa propre faute , la charité doit-elle priver de ses bienfaits celui dont la pauvreté est causée par les vices du mécanisme social ?
Encore une fois , le vice que nous accusons ne gtt pas dans l'invention des machines et des
procédés écooomiques, mais bien dans l'iiïi^ puissance d'introduire ces améliorations , isans accroître le nombre des indigens , comme les faits ne le prouvent que trop. J.-B. Say, qui , à une certaine époque de sa carrière savante , sentit le besoin de nier cet effet subversif des grands perfectionnemens de l'industrie, écrivait ce qui suit dans le journal le Temps : «En fait, « il y a , proportion gardée , moins d'ouvriers *< sans ouvrage , là où les machines sont eni^ «( ployées que là où elles ne le sont pas. On ne < voyait guère de machines , au temps de la « reine Elisabeth , et ce fut alors cependant tf qu'on créa la taxe des pauvres , qui n'a servi ^ qu'à les multiplier, d II était de meilleure foi quand il s'exprimait comme il suit , dans son Cours complet, au sujet de cette même taxe des pauvres : « Née sous le règne d'Elisabeth , en « 1601, ses progrès ont d'abord été fort lents ; « mois le m4il s'est développé avec la prospérité « des manufactures et l'abus des dépenses pu- « bliques; et la taxe des pauvres, qui, au « milieu du siècle dernier, ne se montait en-
bienfait, mais comme une chose qui lui est due et dont le bénéfice lui est garanti par la loi.
Cependant , nous ne sommes pas de ceux qui mettent à la charge de la taxe des pauvres rimmense accroissement qu'a pris le paupé* risme en Angleterre. En dernière analyse, nous faisons cette différence essentielle entre l'indigence pure et simple et la lèpre sociale, appelée paupérisme , que l'une est implicitement reliée à une charité suffisante , et que , dans Tautre , il y a absence totale de charité de la part de celui qui donne , comme de celui qui reçoit. L'indigence proprement dite alimente le luxe ^irituel d'une société; alors il n'y a pas péril en la demeure , même quand ce luxe est effréné , comme à Rome , et que le philosophisme et rindnslrialisme en jettent les hauts cris. Mais le paupérisme est une charge importune , et produit le déplorable effet de diviser la société en deux camps ennemis : l'un, se composant des gens qui possèdent quelque chose et qui contribuent ; l'autre , de ceux qui ne possèdent rien et vivent de la contribution , ou
sont exposés à chaque instant à y avoir recours» Tel est rétat actuel de la société en Angleterre^ notre aînée en industrie ; tel il est sur le point d'être en France, si l'on n'avise promptement à un moyen de salut.
Le paupérisme fit soudainement explosion en Angleterre à l'époque de la réforme religieuse ; sans contredit, il ne fut point occasionné par l'introduction des machines, qui n'existaient point alors; il résulta naturellement de la sup» pression des monastères , qui étaient dans l'usage de consacrer leurs riches revenus à assister l'indigence. Ceux qui profitèrent de leurs dépouilles n'étant nullement disposés à les appliquer à ce genre de luxe , vu qu'ils en avaient un autre à satisfaire , il se trouva donc tout-àcoup un nombre considérable d'indigens livrés à la plus affreuse détresse. La clameur publique fut telle, que Henri VIII fut obligé, par un actede la vingt-huitième année de son règne , d'autoriser les shérifl*s , magistrats et marguilliers , à lever des aumônes volontaires , et prononça des peines cruelles contre les mendians. On punis-
sait ceux qui étaient reconnus coupables de se livrer à la mendicité , en leur faisant couper une oreille. En cas de récidive , on les mettait à mort comme des criminels (1).
Par un acte d'Edouard VI , le pauvre qui restait oisif pendant trois jours était marqué avec un fer rouge de la lettre V sur la poitrine ; il était réduit à l'esclavage pendant deux ans , et son maître (qui était ordinairement son dénonciateur) avait le droit de lui faire porter un collier de fer, et de le nourrir seulement au pain et à Teau. Les mendians pouvaient même être mis à mort comme félons. Enfin , vint l'acte de 1601 , d'Elisabeth , dont nous avons rapporté plus haut la substance , et qui sert de baâe à la taxe des pauvres , telle qu'elle est établie actuellement. D'après divers édits^postérieura, et notamment le dix-septième du règne de Georges H , les mendians sont assimilés aux mauvais sujets et vagabonds , et comme tek
(i) Voie les détails de ces crimes législatifs, dont nous ne donnons que le sommaire , dans le Traité d'Économie politique chrétienne, par M. le vicomte Alban de Villeneuve-Bargemont.
passibles de la fustigation et d'une détention de six mois à deux ans ; en cas d'évasion , ils peu-
20* un fléau alarmant , comme il Test devenu depuis lors , puisque la taxe des pauvres , qui , comme nous l'avons vu , en 1750 , ne s'élevait guère qu'à seize millions de notre monnaie, s'élevait à deux cent quarante millions , selon M. Alexandre de Laborde, et à deux cent sept millions d'après la supputation la plus modérée , avant la mesure législative adoptée récemment par le parlement britannique » à l'effet de la réduire progressivement. Le taux moyen du secours était évalué à cent francs par individu ; de sorte qu'il y avait en Angleterre 2»070,000 individus réduits à vivre des secours publics. Les provinces où l'industrie a fait le plus de progrès, et notamment les grandes villes manufacturières, sont les foyers où ce fléau prend naissance , et où il se montre dans toute sa laideur ; nonobstant les prédictions des économistes , c'est au fur et à mesure que l'industrie perfectionne ses procédés et étend ses opérations , et c'est même en suivant une progression plus rapide qu'elle , que cette affreuse lèpre sociale s'étend en Angleterre,
2U5 La France , entrée dans les mêmes voies industrielles que cette puissance , seulement plus tard et sur une moindre échelle qu'elle , en a ressenti les mêmes effets, mais à un degré moins intense. Le Traité d'économie politique chré* tienne renferme à cet égard des documens précieux et puisés à des sources authentiques; d'après M. de Yilleneuve-Bargemont , le nombre des indigens en Angleterre est au total de la population : : 1 : 6, tandis qu'en France il n'est encore que : : 1 : 20. Cependant , la proportion est beaucoup plus forte dans les localités manufacturières , Lyon , Rouen , Lille » etc. ; Lille surtout y dont l'activité industrielle ne le cède à aucune ville d'Angleterre » contenait , à l'époque où l'honorable auteur de l'ouvrage précité en était préfet , sur une population de 279,931 habitans, 40,000 indigens secourus, c'est-à-dire environ le septième de la population totale. Les États-Unis d'Amérique eux-mêmes , 6 phénomène qui doit confondre la jactance économicopolitique ! les États-Unis , qui possèdent de vastes espaces de territoire fertile sans population.
ont aussi leur paupérisme! Pourant encore pendant long-temps, quoique dans les voies fausses de la civilisation, prospérer par Fagricttlture , ils ont voulu , à l'instar de l'Angleterre, se faire puissance manufacturière, et nécessairement employer les procédés les plus avancés ; ils en recueillent déjà le fruit amer : e paupérisme, c On ne peut se faire une idée, disait le Boston Adverliser, en 1832, de la rapidité avec laquelle le paupérisme nous envahit , qu'en portant nos regards sur le passé. Alors on a la mesure des progrès immenses que fait chaque jour ce fléau ; alors on reconnaît l'inefficacité de toutes les mesures adoptées jusqu'ici pour l'arrêter dans sa marche. A Massachussets , le nombre des pauvres était, en 1821 ,de^ sur 100 habitans. Onze ans après , en 1852, ce chiffre avait presque doublé. A Boston , le nombre des pauvres était, en 1819, de 595 ; aujourd'hui il dépasse 800. A New-York , la taxe des pauvres a bri{dé à peu près de 1815 à 1851. Dans l'Élat deNev^ii Hampshire, on ne comptait , en 1800, qu'un
localité , mais qu^il est le fruit natorel et inévitable de la fausse organisation de rindustrie. Quoi qu'il en soit , c'est non seulement la charite qui , dans Tétat actuel des choses , fait un devoir au riche de secourir l'indigent, mais c'est la plus rigoureuse justice, puisque le droit de celui-ci a été évidemment sacrifié aux perfectionnemens de Tindustrie.
Quant à la taxe des pauvres , c'est un rouage administratif devenu nécessaire, là où la charité spontanée est insuffisante , et le plus simple calcul suffira pour nous démontrer que c'est une grave erreur de lui attribuer la rapide extension qu'a prise le paupérisme en Angleterre.
Voici le relevé des progrès de cette taxe, depuis 1750 jusqu'en 1851 : Elle était, en 1750, de 640,000 ILv. sterl. ; en 1776, de 1,620,316 liv. steri.; en 1783, de 2,167,749 liv. sterl.; en 1803 , de 5,348,205 liv. sterl. Pendant les années 1812, 1813 et 1814, la moyenne de la taxe a été de 6,129,844 liv. sterl. En 1831, elle s'est élevée à 8,280,000 liv. sterl. , ou 207 millions de francs , non compris les frais de percep-
S09 tion qa'on porte au quart et même davantage. 11 est probable que le nombre des indigens a suivi la progression croissante de la taxe , si toutefois il ne Ta dépassée ; il s'ensuivrait donc que la classe réduite à vivre des secours publics se serait multipliée , dans l'espace dé huit ans, dans la proportion de 1 à 15, tandis que la population totale du pays ne se serait accrue, dans le même laps de temps , que dans la proportion de 1 à 2 ^ environ. Or, quels que soient l'aisance et le bien-être que puisse procurer à l'indigent un secours de 100 francs par personne, surtout en Angleterre , il est difficile de croire qu'il ait pu amener une multiplication de la classe pauvre sextuple de celle qui a eu lieu dans la classe aisée , pendant la même période. Mais quoi ! peut-il y avoir ici matière à discussion? Smith et Say nous ont dit que , dès que le salaire de l'ouvriers'élève un peu au-dessus du taux stric*^ tement nécessaire pour qu'il puisse vivre , le nombre de ses conçu rrens se multiplie assez rapidement parla voie naturelle de la génération,
pour réduire promptement ce salaire à son mi-
nimum ; et on ne veut pas admettre que la concurrence des hommes-vapeur produise le même ^et , quand ceux-ci peuvent sortir de terre en un din-d'œil par myriades , et sont des concurrens d'autant plus redoutables qu'ils ne vivent que de houille et n'ont ni femmes ni enfans. Au surplus , l'aveu que le mal s'est développé avec la prospérité des manufactures , tel qu'il est échappé à J.-B« Say , est si bien d'accord avec notre raisonnement , que nous en avons dû prendre acte conire les économistes > et le faire servir à prouver que leur manière d'en- . tendre l'organisation de l'industrie est fausse. Cependant la doctrine enseignée par Malthus et propagée aussitôt par Ricardo , Say et les autres matérialistes , est venue s'ajouter aux riche$ses scientifiques de l'école d'Adam Smkh. Dès lors il n'y eut plus qu'un cri contre la taxe des pauvï'es , et il fut démontré , comme les économistes savent démontrer, que pour qu'il n'y eât plus d'indigens, il suffirait de supprimer l'impôt qui sert à les secourir ; seulement les plus modérés furent d'avis de procéder à
< faites mal à propos d'élre accablés par la € misère, i»
< Toute modiûcation des lois sur les pauvres
< qui n'aurait pas pour but leur abolition ne
< mérite aucune attention , et celui-là sera le c meilleur ami des pauvres et de r humanité , € qui pourra indiquer les moyens d'y parvenir
< de la manière à la fois la plus sûre et la « moins violente (1). >
A l'occasion de ce touchant plaidoyer en faveur des pauvres dont le bonheur sera parfait , à partir du jour où toute assistance leur sera retirée , J.-B. Say s'écrie avec attendrissement : « Ces vues ne sont pas seulement d'un philanc trope, mais d'un philantrope éclairé. » Et nous , avec toute l'indignation que donne une conviction fondée sur les lumières de l'Évangile , nous déclarons que les philantropes de cette trempe-là sont des hommes sans cœur et que leur science n'est qu'un détestable orviétan.
L'école de Malthusne s'en est pas tenue à dé-
(1) Principes de S" Économie politique et de l'Impôt, par D. Ricardo , chap. 5.
cher cette vertu à des hommes groasiars , co-habitant constamment avec leurs femmes. 0 Liberté ! ce sont là pourtant ceux qui se disent tes apôtres et osent se proclamer entre eux les amis éclairés de la classe pauvre!!! Et ces mêmes hommes feront entendre au peuple que le prêtre chrétien favorise de tout son pouvoir les mesures politiques tendant à aggraver 9on état de dépendance et de misère ! N'est-il pastomps enfin qiii^ justice soit irendue à chwuK salçn ses œuvres ?
foole d'esprits animés d'ailleurs des intention» les flus généreuses > à tel point qu'cm ne craignit pas d'annoncer comme indubitable que le& départemens où ce degré d'instruction est le plus répandu parmi le peuple, étaient en même temps ceux où il se commet comparatiyement le moins de crimes et de délits ; et vice versa , que ceux où il y a le moindre nombre d'enfans fréquentant les écoles primaires étaient ceux où les mœurs sont le plus dépravées. Dans cette persuasion, on multiplia le nombre de ces mêmes écoles, en accordant une préférence marquée à certains instituteurs sans mission re* ligieuse , mais munis d'une méthode expéditive d'instruction matérielle , tandis que Ton vouait au mépris de la tourbe philosophique celles où renseignement de la morale chrétienne était placée en première ligne.
Cependant le relevé des condamnations prononcées annuellement dans tous les départemens de France, tant en matière criminelle qu'en police correctionnelle , vint bientôt dissiper cette illusion. Ce fut M. Guerry, employé
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ao ministère de la justice, qui produisit ce précieux document statistique, duqaePil résulte
misère des classes inférieures y est telle qu'elle les expose à une foule de tentations. Or, c'est bien là la cause occasionnelle de la plus grande fréquence relative des vols contre lesquels sévissent les tribunaux. Toutefois, il ne s'ensuit pas de ce que nous venons de dire que Tinstruction primaire dépouillée d'enseignement religieux soit absolument hors de cause; nous allons essayer de jeter quelque lumière sur cette question tant controversée.
La lecture n'est qu'un instrument pour s'instruire; ses avantages sont d'être plus disponible et plus économique que l'enseignement oral. Encore faut-il , pour que l'ouvrier puisse en profiter, qu'ii ait le loisir de lire, et ^i outre qu'il n'ait entre les maij^s que de bons livres. Or, quand un homme a tiré sur un souflet de forge , ou scié des planches , pendant quatorze heures de la journée , il ne peut guère songer qu'à se livrer au repos dont son corps a besoin ; d'ailleurs, pour qu'il put recueillir un fruit moral de ses lectures , il faudrait qu'une autorité tutélaire veillât au choix de ses livres. Or,
quelle est celle qui aura pour lui cette sollicitude dans le système actuel? Sera-ce le maire
bieu rarement Toccasion de IransmeUre sa pensée à grande distance , si toutefois it a Une
pensée. Aussi n'est-il pas rare , dans les départemens où l'instruction primaire est largement octroyée au pauvre , de voir des enfans de la classe ouvrière , après être sortis de l'école , sachant bien lire et écrire» se trouver, faute d'occasion d'exercer ces talens, tout aussi ignorans/ au bout de quelques années, que s'ils n'avaient rien appris du tout. Enfin nous n'admettons pas que les quatre premières règles de l'arithmétique aient davantage le pouvoir de former l'homme à la vertu.
Après cela, l'instruction primaire a-t-elle pour objet d'améliorer la condition de l'ouvrier,* d'accroître son bien-être matériel? Sans contredit, cet espoir peut se réaliser pour quelques uns : tel ouvrier de la plus basse classe , qui ne pourrait pas prétendre h un rang élevé dans la hiérarchie des travailleurs , faute de savoir lire et écrire , peut y parvenir s'il possède ces talens. Or, ce sont là des faits isolés, sans influence sur le bien-être des masses ; car, à
coup sûr, il ne sulTirait pas que tous les ma-
±22 ses prétenlions ; la culture de Fesprit , en raffinant sa nalure grossière, le rend par cela même d'autant moins résigné à remplir des fonctions réputées abjectes. De là vient qu'une foule de gens de la classe ouvrière , ayant reçu une instruction supérieure à la condition dans laquelle ils sont nés , et dont ils ne trouvent aucun moyen légitime de sortir, s'irritent contre une société où ils ne se croient pas appréciés à leur juste valeur, et lui déclarent une guerre infernale. Le scélérat Lacenaire fut le type de ces fruits monstrueux de l'instruction prodiguée à des hommes auxquels on ne donne pas en même temps l'éducation religieuse et qu'on ne pourvoit pas des moyens légitimes de jouir d'un certain bien-être. Non , tant que l'industrie n'aura pas reçu une organisation plus rationnelle et plus juste , tant qu'il y aura des membres de la société voués exclusivement à des travaux abrutissans et ne recevant aucune culture morale , il y a plus que de Fîmprudence à les appeler à un degré disproportionnel d'instruction qui ne peut être entre
d'instruction que de bien-élre matériel , il en résulte pour lui aggravation de souffrance , et souvent irritation ; quand on lui donne de l'instruction sans moralité, on fait de^Iui un être dangereux pour l'ordre social.
La science qui prend le Christianisme pour base comprend autrement sa tâche : elle veut opérer la réhabilitation du pauvre à la fois par la morale , le savoir et le bien-être matériel , destinés à découler harmonieusement d'un même principe d'organisation.
Cependant, comme il pourrait arriver que la réforme du procédé général de l'industrie se fît attendre et que nous fussions condamnés à vivre encore pendant un certain laps de temps sous le régime de l'incohérence , il n'est pas hors de propos de chercher quelque liioyen de relever la classe ouvrière de la dégradation de fait à laquelle elle semble condamnée. Or, ce n'est pas parce qu'un homme du peuple saura lire et écrire que le sentiment de répulsion qu'éprouvent à soii égard ceux qui s'intitulent en France gens comme il faut, et en Angleterre
gentlemen , fera place à des relations intimes;
de lui de faire partie de la bonne compagnie.
11 est frange que ce soit à nous , qui avons osé déclarer que le principe de l'égalité républicaine est aussi injuste qu'absurde , qu'il soit réservé d'indiquer aux égalitaires les moyens pratiques de faire tomber la barrière qui sépare dans leurs relations habituelles les deux grandes fractions de la société. Quoi qu'il en soit , c'est avec un sentiment de bonheur et une ferme conviction d'être dans le vrai que nous abordons ce sujet ; peut-être serait-il accueilli par des huées , si nous parlions à la tribune législative ; mais , à coup sûr, il sera compris des vrais philosophes. Voici , au surplus , un passage de Platon qui fera comprendre notre pensée. C'est Socrate qui parle.
« La musique , mon chw Glaucon , est la <c partie essentielle de l'éducation , parce que € le rhythme et l'harmonie ont au suprême c degré la puissance de pénétrer l'âme , de s'en
< emparer, d'y introduire le sentiment du beau € et de la soumettre à son empire ; au lien que
< te contraire arrive quand on la néglige. Le
jeune homme élevé conveii^biement par la musique ne saisira-t-il pas avec une étonnante sagacité ce qu'il y a de défectueux et d'imparfait dans les ouvrages de l'art et de la nature, et n'en éprouvera-t-il pas une impression juste et pénible? Par cela même ne louera-t-il pas avec transport ce qu'il y a de beau ? ne le recueillera-t-il pasdan^son âtne, pour s'en nourrir et devenir par là homme vertueux? Tandis que tout ce qui est laid i^ra pour lui l'objet d'un blâme et d'une aversion légitimes, et cela dès sa plus tendre jeunesse, avant de pouvoir s'en rendre compte au nom
de la raison , de cette raison que plus tard , lorsqu'elle arrivera , il accueillera avec tendresse , parce qu'en vertu du rapport intimé qui se trouve entre elle et les imprei^ions de son enfance , elle lui apparaîtra sous, des traits familiers (1). »
(i) De la Répvbiitfué , liy. lilr. Il est vrai dé dire que Plattm applique souvent le mot àiuâque, non seulement à cet art proprement dit, mais à un ensemble de notions et de vertus dont la mélodie , jointe à Fh^ormonie musraale qu'il ne connaissait pas, est l'image sensible et qui répond à peu près à ce que
Cette corrélation intime entre l'exercice habituel de la musique et les dispositions morales de celui qui s'y livre n'avait pas échappe à rÉglise quand elle fonda son admirable chant grégorien, et voulut qu'il fût enseigné dans toutes les écoles. Les honorables citoyens chargés de la confection de nos lois en viendront-ils enfin à comprendre que des fonds qui seraient appliqués à la propagation de l'instruction musicale parmi le peuple , auraient plus d'efficacité pour sa réhabilitation sociale, et contribueraient davantage à calmer les passions haineuses qui fermentent dans son sein que toutes les précautions militaire^ à même fin? Au surplus , voici un fait qui n'est probablement pas le seul de la même nature , et qui prouve que le sentiment inné de répulsion qu'éprouve l'homme bien élevé à l'égard du
nous appelons harmonie $ociale. Toutefois , le passage que nous venons de citer s'applique littéralement à la musique vocale et instrumentale. Dans tous les cas, la corrélation intime qu'il aperçoit entre celle-ci et rbarmonie sociale est elle-même un argument plus fort que tout ce que nous avons, pu dire, en êh veur de l'instruction musicale.
S20 pauvre prolétaire ne résiste pas aux sympa-
« Doqs des ouvriers avec lesquels on répugne < à se trouver ^n contact : ce sont des artistes <t précieux, avec lesquels nous vivons dans une «certaine intimité.» Qu'on pirodame après cela régalité dans l'ordre politique ; il n'y a pas un seul des sanglans décrets tendant à l'établir qui soit capable d'amener» entre les deux cla^^ opposées de la société, un rapprochement aussi franc et aussi cordial que celui que nous venons de décrire , et qui fîit uniquement du à l'harmonie musicale.
L'auteur de eet écrit étant en voyage , avec quelques amis , dans les départemens du Nord, fut agréablement surpris d'apprendre que les corps de musique bourgeoise des villes de France et de Belgique sont dans l'usage de se donner des rendez-vous généraux , tantôt dans une ville, tantôt dans une autre, à l'effet de concourir entre elles. Un prix est décerné à celle de toutes dont l'exécution est jugée la meilleure par un jury nonuné ad hoc. Nous nous trouvions à Douai à l'époque où une fête
de ce gaire avait lieu ; c'était par une belle matinée du mois de juin. Tous les corps d'harmonie étrangers à la ville y faisaient successivement leur entrée , en exécutant chacun un morceaade s(m dioix. Au moment où le soleil se levait pur et radieux , la musique d'une ville de Belgique , il nous en souvient , s'avança en jouant un air d'opéra dont les paroles sont :
La voilà , la voilà , cette France chérie!
Les sons de cette douce mélodie , dont le sens intime pénétrait jusqu'au fond de nos cœurs , avaient pour nous ce double charme de l'âme et des sens, qui est l'effet transcendant de l'art. Tout , d'ailleurs , contribuait à notre ravissement : l'heure matinale où la fraîcheur de la nuit n'a pas encore fait place à la chaleur du jour qui se prépare , l'air de fête répandu sur tous les objets, et qui rayonnait sur les visages de ce bonr peuple flamand , l'accueil cordial qu'il faisait à ses voisins , les sympathies toutes françaises de ceux-ci , et qu'ils avaient su exprimer avec un goût si exquis, ces flots
23S d'harmonie musicale qui venaient de moment en moment épanouir le cœur ; tout dans cette scène , avant-coureur du règne de Tharmonie sociale , remplissait Tâme d'une pure et douce émotion. Ob ! que le mot frontière nous paraissait absurde ^ au milieu d'une paireille fêle !
très bon se serait-il complu à nous donner ces sentimens instinctifs en vue de nous égarer ? 11 est impossible d'admettre une pareille pensée y non plus que de nier la sympathie qui attache rhomme aux espèces animales et végétales soumises à son empire : il n'est pas de cœur qui ne s'épanouisse quand le soleil , ayant franchi la borne équinoxiale , darde ses premiers feux sur la terre , et que la campagne , après un long deuil , brille de son premier sourire. Nous aimons à contempler Tarbre de nos vergers, lorsqu'il revêt soudainement sa magnifique robe de fleurs » pour assister avec nous aux fêtes de l'espérance , ou lorsque , chargé des trésors de l'automne , il semble nous inviter à jouir des dons du ciel avec actions de grâces. C'est encore un moment plein d'émotion que celui où le troupeau revient des champs , alors que les mères et les agneaux, s'appelant et se cherchant mutuellement dans la foule , sont si heureux de se rejoindre après quelques heures d'absence. Enfin, peut-on voir avec indifierence la vache , cette bonne
nourrice de rbomme , et le cbeval, noble corn-
de prophète (voies) dans Tantiquité , voit la TÎe des champs telle que Dieu a youIq qu'elle fdA , et telle qu'elle sera , en effet , quand la société sera constituée harmonieusem^it.
L'institution agricole repose sur quatre conditions essentielles : la posses^n du sol , le travail , le capital et le savoir. Si elles se trouvaient réunies toutes quatre sur le même individu» l'agriculture ne serait entravée par aucune opposition d'intérêt, ni aucune divergence d'action ; mais ce cas, qui du reste ne se rencontre guère que dans les colonisations nouvelles , n'est pas aussi favorable à la richesse qu'il le parait d'abord , attendu que dans ce système , rentreitt*eneur de culture , qui est en même temps son propre ouvrier , est livré à ses forces individuelles, de sorte que l'effet utile produit par Yunité d'intérêt est neutralisé par les inconvéniens résultant de la soliié d'action. Au surplus , le cas le plus ordinaire en Europe , où la civilisation a passé par toutes ses phases régulières , est celui où le sol appartient à une classe inhabile a le cultiver , le
cafnlal d'exploitation et le savoir professionnel
moitié. L'intérêt bien évident du proiH*iétaire est que le produit brut de la culture soit le plus grand possible ; mais il n'en est pas de même du métayer , qui , pour remplir ce but , serait obligé d'appliquer une plus grande somme de travail à un moindre espace de terre , tandis qu'en opérant d'après le principe contraire , il contribue aux fruits communs avec une moindre mise relative , et oblige son co*intéressé à fournir un apport d'autant plus considérable. Mais pour mettre cette proposition dans tout son jour, nous sommes obligé de descendre un instant des généralités de l'économie sociale dans quelques particularités de l'économie rurale.
Le sol n'est fécond qu'en tant qu'il a été pénétré par les gaz atmosphériques , le calorique et la lumière. En voici la preuve palpable : la terre dont les maçons se servent pour faire le mortier , ou pour bâtir en pisé , est toujours prise à une profondeur où elle est compléter ment froide et infertile ; cependant , au bout d'un certain nombre d'ailnées , quand on vient
à démolir les murs Qui en sont construits , on la
qnemeut ; toute la partie que n'atteignent pas les instrumens aratoires forme immédiatement le sous-sol , et reste ^ sauf quelques rares exceptions , tellement froide et infertile , qu'il suffit souvent d'un coup de charrue donné plus profondément qu'à l'ordinaire , pour jeter dans le sol une cause temporaire d'infertilité. Il s'ensuit de là que la valeur intrinsèque d'un sol ne résulte pas uniquement de sa qualité, mais encore de sa profondeur, laquelle est égale à celle du labour qu'il reçoit habituellement; c'est à cette profondeur qu'il convient de rapporter sa puissance productive, abstraction faite de sa qualité et de sa richesse.
Cependant, quelque homogène qu'un sol soit rendu par les labours, les végétaux qui y croissent tirent plus de nourriture des parties voisines de sa surface que de celles du fond. En effet, pendant que la. récolte est sur pied, les causes atmosphériques que nous avons indiquées ne cessent pas d'agir sur lui, d'autant plus efficacement qu'elles le font plus immédiatement. D'ailleurs, bien que les racines des
végétaux utiles aillent chercher leur nourriture plus profondément dans le sol qu'on ne le pense peut-être , . néanmoins elles perdent une partie de leur force d'assimilation en pénétrant à une certaine profondeur ; c'est pourquoi la puissance productive du sol croit avec la profondeur» et pourtant elle n'est pas proportionnelle à cette profondeur. Les expériences que nous avons faites sur cette matière n'ayant pas été répétées dans un grand nombre de circonstances différentes , nous ne saurions présenter nos résultats numériques comme rigoureuse** ment prouvés ; toutefois , ils suffisent pour expliquer la loi physique que nous avons^ observée et dont nous analysons en ce moment les con* séquences sociales.
Supposons un sol de 24 pouces de profondeur, qui parait être la limite convenable dans un terrain de consistance moyenne ; car» plus un sol est léger, plus un labour profond lui est utile, et si 1 pied de profondeur suffit dans une «irgile très compacte ^ 3 pieds nous ont parfaite*-
ment réussi sur des sables calcaires. Si donc
l'on divise par U pensée le sol de 2 pieds en 24 couches de 1 pouce d'épaisseur, la fécondité propre à chacune d'elles sera exprimée, savoir : celle de la couche supérieure , par 24 ; celle de la suivante , par 25 , et ainsi de.suite , en diminuant d'une unité, jusqu'à la dernière et la plus profonde ,.qui ne figure que pour 1 . La somme de tous ces nombres , 300 , exprime la^ puis^ sauce totale d'un sol de 24 pouces d'^iMÛssear. Comparons à présent les effets produits dans la pratique agricole de différens cantons où la profondeur du labour présente de grandes différences : 1 Me labour que le pauvre métayer fait, avec une mauvaise charrue, à 5 ou 4 pouces de profondeur ; 2'' celui du fermier des bons cantons agricoles , tels que la Beauce et la Brie , dont la charrue , un peu meillwre , pénètre à 6 ou 8 pouces ; 3* enfin le bêchage des petits cultivateurs du littoral du Finistère, qui retourne une couche de 16 à 18 pouces de profondeur.
Observons y avant de passer outre , que la dépense de force que requiert le labourage suit
de labourage , qui , dans sa pratique , lui rapporte 9 hectolitres de graiu , n'en produirait plus désormais que 4 ; hectolitres. Il est vrai que le journal de terre , au lieu de ne produire que 6 hectolitres de grain, en donnerait au moins 10 ; mats qu'importe an métayer ce que produit la terre : ce qu'il considère , c'est ce que lui rapporte son trayaih Du reste , comme nous ne faisons pas ici un cours d'économie rurale , nous ne relevons pas les légères différences qu'on peut observer entre les aperçus théoriques et les faits pratiques. Quoi qu'il en soit, cette courte analyse doit suffire pour faire comprendre le motif d'intérêt personnel qui foit que le métayer préfère son labour de 4 pouces, bien qu'il ne produise que 6 hectolitres de grain par journal , à un labour de 8 pouces, qui en produirait. 10; et cela , au grand détriment.de la propriété.
Si le mauvais laboQrage de 4 pouces est désastreux à la richesse publique , comparativement à celui de 8 pouces , ce dernier ne l'est pas moins quand on vient à le comparer au tra-
vail à la bêche , tel qu*il se pratique dans l'ancien évéché de Léon » à 16 on 18 pouces de profondeur, avec défoncement du sol , tous les trois ou quatre ans , à 22 ou 24 pouces. Toutefois , nous adopterons le nombre 20 pouces ; la puissance qui en résulte sera exprimée par 290. Or, si le labour de la Beauce et de la Brie , qui peut avoir 8 pouces de profondeur et dont la puissance est 164, produit, année commune , déduction faite de la semence , environ 20 hectolitres de blé , le sol du littoral breton , dont la puissance est 290 , doit produire 35 hectolitres et une fraction ; or, ce rendement serait considéré, dans ce dernier canton, comme une récolte médiocre , sinon mauvaise .XHette légère différence entre les résultats théoriques et pratiques, qui, au surplus, vient à fortiori à l'appui de notre raisonnement , provient sans doute de ce que nous avons exagéré la profondeur du labour de Beauce. Quant à la qualité des deux sols , la différence serait en faveur deà bons loams calcaires de la Beauce et de la Brie plutôt que du terrain granitique de la Bretagne^
Ainsi nous veDons d'observer» dans leurs effets respectif , trois syst^nes de labourage en Tiguenr dans de vaste^ cantons agricoles ; ce qai nous semble beaucoup plus concluant que d'apporter en preuve des expériences particulières, toujours à bon droit suspectes : le premier donne au sol 4 pouces de profondeur, et produit Il à 12 hectolitres de blé par hectare ; le sec<Hid remue la terre à 8 pouces , et obtient 20 à 22 hectolitres; enfin le dernier est parvenu à créer un sol d'environ 24 pouces , et rend 36 à 40 hectolitres de blé par hectare sjuperficteL Le labour de Beauce et de Brie est estimé coûter 24 fr. par hectare ; ccmséquemm^iM , celui des» métayers » fait à 4 pouces , ne devrait coûter que 6 fr« 66 c, tandis qu'en réalité il coûte un peu plus cher» vraisemblablement parce que l'assistance de l'homme occasionne la même dépense dans l'un et l'autre cas. Cependant le labour à 2 pieds de profondeur devrait coûter 200 fr., et même davantage, puisqu'il estef-^ fectué à bras d'hommes ; tandis qu'il coûte en Bretagne au plus 160 fr. ou 180 fr. par hee*
tare; ce <Iiii provient peut-être de ce que U
ceptible , et si , mieux organisée , elle ne créerait pas de nouvelles ressources alimentaires ^ qui permettraient au moins d'ajourner lesmoyens de solution anti-sociaux. Or, quel est l'agronome instruit qui, en examinant Tétat général de Tagriculture en France» n'est con^ vaincu qu'il est physiquement possible d'en porter les produits pour le moins au triple de ce qu'ils sont actuellement? En parlant de Tédit qui avait pour objet de donner de l'ouvrage aux. pauvres, Malthus s'écrie : c Un pareil ordre est c aussi absurde que celui qui prescrirait de c faire pous3er deux épis de blé là oà la terre c n'en donne jusqu'à présent qu'un ! » Un pareil ordre serait, selon nous, un appel à la science agricole ; d'après ce que nous venons d'exposer, il ne présenterait rien d'absurde ; et si le professeur d'Edimbourg , au lieu de parler du doublement des ressources alimentaires comme d'une impossibilité physique, eût coAnu la propriété des labours profonds , il eût probablement hésité à produire ses quatre volumes
de lamenlations qui ont donné le cauchemar à
que dans cette industrie même il u'y ait de sûr que les opérations funestes à ta richesse publique? Adam Smith en a fait robsenratioii ayec son impassibilité ordinaire, et sans en tirer aucune induction : c La considération de son profit particulier, dit-il , est le seul motif qui détermine le possesseur d'un capital à l'employer, soit dans l'agriculture , soit dans les manufactures, ou dans un commerce quelconque en gros ou en détail. .. Les profits de l'agriculture ne paraissent pas supérieurs à ceux des autres entreprises en aucune partie de l'Europe. Â la vérité , les hommes à projets de tous les pays ont depuis quelques années amusé le public en lui présentant les tableaux les plus séduisans des profits que Yon pouvait faire par la culture et l'amélioration de la terre. Sans entrer dans aucune discusûon sur le mérite de leurs calculs, une observation très simple suffit pour nous convainore que le résultat doit en être faux : nous voyons chaque jour les plus brillantes fortunes acquises , dans le cours d'une vie d'homme, par
3!il « le commerce et les mannfaclurès, fort sou*
trie, un vice radical, dont l'effet est de rétribuer les services sociaux en sens inverse de leur utilité publique.» Mais point, Técononiie politique poursuit son chemin en nous apprenant que la valeur d'un service social , comme de toute autre marchandise , se démontre par le prix qu'il obtient sur le marché.
Comme il fut promptement démontré à tout esprit judicieux que le bail à cheptel portait en lui une cause- d'inertie fatale à la richesse agricole , les propriétaires en adoptèrent un autre dès qu'ils eurent la faculté de le faire , c'est-àdire quand ils trouvèrent parmi les cultivateurs des hommes munis d'un capital suffisant pour prendre la terre à ferme. Dans ce nouveau bail, ce n'est plus le propriétaire , mais bien l'entrepreneur agricole , . qui apporte le capital d'exploitation ; ce dernier ne partage plus les produits de sa culture avec l'autre, mais il consent à lui servir une redevance annuelle fixe et en argent , moyennant quoi la jouissance du sol et des bâtimens d'exploitation lui est assurée pour un certain nombre d'années. On supposa que le
fermier, devant désormais recueillir seul les fruits de son industrie, s'intéresserait à Tamélioration du fonds; mais, par une précaution qui semble trahir une arrière-pensée , les propriétaires s'accordèrent généralement à borner la durée des baux à neuf années : or, en ce qui concerne la plus importante de toutes les améliorations , le défoncement du sol , nous avons fait entendre précédemment que, pour peu que les instrumens aratoires ramenassent la terre du sous-sol dans le sol, celui-ci se trouvait frappé de stérilité pendant quelque temps. Par conséquent , quiconque entreprendra d'approfondir un sol devra se résoudre à en subir la non-valeur pendant un espace de temps d'autant plus long que l'opération sera plus énergique : il peut s'élever à quatre ou cinq ans dans les terrains dépourvus de matière calcaire, nonobstant l'application des engrais.
11 est donc clair que le fermier qui n'a que neuf ans de jouissance serait en perte s'il entreprenait une semblable amélioration , ou toute autre, tels que travaux d'irrigation, planta-
lions, défricheinens , dessèchemens , amendement des sols les uns par les autres , reboisement des crêtes de terrain et des déclivité trop raides, etc. Il serait , en effet , peu raisonnable d'attendre de pareilles impenses de la part d'un détenteur temporaire du sol , eût-il même un bail de dix-huit ans. Quelques propriétaires anglais , puissamment riches ; et dont les terres
« ne sont point sujettes à être partagées , ont ,
dit-on , tranché grandement la difficulté en accordant à leurs fermiers des baux très longs , voire même des emphytéoses. Il n'a fallu rien moins qu'une pareille concession pour engager les fermiers à entreprendre sérieusement les améliorations foncières; mais un long bail, équivalant presque à une aliénation du fonds , n'est praticable que sous l'empire du droit d'atnçsse , et ne saurait s'accorder avec nos lois , nos mœurs et nos convenances de famille.
Au reste , le bail à ferme de neuf ans n'a pas pour unique inconvénient de mettre obstacle à ces grandes opérations ; il a pour effet fatal l'épuisement périodique du sol, attendu que
dehors. En Flandre et sur le littoral breton , il est de principe que le fermier sortant soit indemnisé, par son successeur, de Tarrièregraisse qu'il laisse dans la terre , estimée à dire d'experts. Le principe est bon sans doute ; mais les moyens d'exécution laissent en général beaucoup à désirer. Quoi qu'il en soit, il est à remarquer que les deux cantons agricoles où ce principe reçoit son application telle quelle sont les mieux cultivés et les plus productifs de France , et probablement de l'Europe.
Les agronomes s'eflForcent , depuis un demisiècle , de trouver quelque combinaison propre à concilier les intérêts du propriétaire et ceux du cultivateur , et ils n'ont pas trouvé de meilleure solution que le bail a très long terme , qui n'est applicable qu'à un petit nombre de situations ; tandis qu'il existe , depuis quatorze ou quinze siècles , en basse Bretagne , une institution qui remplit le but aussi complètement que faire se peut en civilisation , c'est le 6ai7 à convenant, ou domaine congéable. L'historique sommaire de cette institution fera facilement
coai{M*endre dans quel esprit de jusUçe et de innluelle liberté les parties contractantes Tont conçue dès le {M*incipe.
1/ancienne Ârmorique, actueUement basse Bretagne , après avoir été conquise par César , fut opprimée et horriblement ravagée par ses successeurs ; sa dépopulation s'ensuivait , tantôt deTexécution militaire qu'elle subissait, en punition de ses fréquentes révoltes contre les Romains , tantôt des secours d'hommes qu'elle était obligé de leur fournir. En l'an 385 de notreère, elle se trouvait tellement dépeuplée, que Maxime imagina d'y transporter des insulaires delà Grande-Bretagne ; quelques amiées affres, Constantin y en amena d'autres. Il est probable que c'est à ces premières colonisations qu'il faut attribuer la conformité de mœurs et de langage entre les bas Bretons et les Gallois actuels* Quoi qu'il en soit , malgré ies dewx immigrations dont nous venons de parler , TÂr^ morique était encore presque déserte au quatrième i^ècle, époque où les Saxons, après
avoir coftcfui^ la Grai^de-Brelagne , po»rsm-
â58 vaientayec fureur le massacrede la population indigène. Ceux-ci se trouvant acculés dans les montagnes de la Comouailles et les landes du pays de Galles, et n'y pouvant subsister , cherchèrent en grand nombre un refuge sur le continent: or, il arriva naturellement qu'ils furent attirés vers l'Armorique , où se trouvait déjà une population ayant la même origine celtique, le même langage et les mêmes mœurs qu'eux. D'ailleurs, les seigneurs de ce pays, dont les vastes terres restaient en non-valeur , faute de bras pour les cultiver, accueillirent favorablement ces émigrans , qui affluèrent , pendant les quatrième et cinquième siècles , de Tile d'Albion dans la province d'Ârmorique. Bien que le paysan bas-bretôn fût serf de la glèbe, on se garda bien d'offrir une pareille condition aux réfugiés ; libres et puissans par leur nombre,nls purent en demander une meilleure, et l'obtinrent.
Les seigneurs bretons , trop pauvres pour faire par eux-mêmes la dépense de toutes les constructions qu'exige une exploitation ru-
raie, louaient le fonds -aux nouveaux colons dans son état actueld'incultureelsaus bâtiment
au passé. Si , à l'expiration ^u iMiil , le seigneur n'est pas en meoire d'opérer le remboursement , la jouissaqce se continue aux mêmes clauses et conditiom que ci-devant , sans avoir besoin d'un nouvel acte , et , comme Ton dit , par tacite reconduction.
Dans cet état de choses , le seigneur est tou-» jours admis à exercer son droit de cengément , en prévenant le colon de son intention, six mois avant la Saint-Michel , et en remplissant lesformalités légales » à l'effet de lui rembourser la valeur estimative de ses édifices et superfices. De son côté , le colon est libre de disposer » comme bon lui semble , de ses droits superficiaires , de les vendre ou aliéner, à quelque titre que ce soit, sans que le seigneur y puisse apporter le moindre trouble , les droits fonciers de ce dernier lui étant suflSsanun^U garantis par les édifices et superficc^ , e^ qwHr ques mains qu'ils se trouvent. On voit que cette . combinaison procure à chacune des parties contraclantes toute la liberté et la sécurité qu'elle peut raisonnablement désirer ; le propriétaire
est débarrassé de tous tracas de réparations
26i désintéressée dans ses bénéfices éventuels, et qui doit par conséquent Tètre dans ses pertes ou mécomptes possiUes. Si le dcmianier a construit ses édifices sans intelligence , de telle sorte qu'ils ne remplissent pas leur objet , il est en droit de les vendre , à profit ou à perte , à qui bon lui semble ; mais est-il juste qu'il puisse imposer au propriétaire du fonds Tobligation de les lui rembourser au prix coûtant? Cela ne tombe pas sous le s^^ ; d'ailleurs , autre chose est d'être appelé à recevoir la valeur en espèces sonnante d'une propriété qu'on ne possède qu^à titre précaire, ou d'être contraint, dans le délai de six mois , à solder, argent comptant , la valeur d'une propriété dont on n'a que faire.
Cependant , l'opiuion de l'époque était tellement faussée sur cette matière , que Tronchet , dans son rapport sur' la loi du 9 brumaire an VI, déclare que la clause de non-réciprocilé est intolérable. M. Porlalis s'exprime ainsi , en motivant un ari^ét du \8 avril 1810, sur la même matière : « On ne peut snp[)orter lîcs
« charges ou des servitudes éieruelles. L'imac gination inquiète , accablée par la perspec- < tive de cette éternité , régarde une servitude c qui ne peut finir, comme un mal qui ne c peut être compensé par aucun bien , etc. , c etc. » Cependant , mettons à la place de ce faclum déclamatoire te plus simple raisonnement. Quoi! un homme entreprendra une opération agricole sur un fonds dont il s'engage à servir la rente ; il y bâtira une maison » enclorra des champs y irriguera une prairie , plantera un verger à. sa convenance et à son profit particulier ; puis , s'il vient à reconnaître que son opération est mauvaise , il aura le droit de s'en retirer indemne, en l'imposant au propriétaire, qui n'avait aucun intérêt dans ses chances de bénéfice !
Au surplus , la loi a toujours laissé au colon ie droit de vendre ses droits superficiaires , bien entendu à la charge par l'acquéreur de servir la rente convenancière dont ils sont gi'evés. En mettant les choses au pire , s'il ne trouve d'acquéreur à aucun prix , il a le droit de faire
expansé , c'esl-à-dire d'abandonner les édifices et superfices au propriétaire foncier, et il se trouve par ce seul fait libéré l^alement envers ce dernier; et c'est dans cette situation si' simple, si naturelle, que le législateur croit voir une servitude étemelle , que Cimagination, inquiète et accablée , ne peut envisager sans effroi ! Cest pourtant ainsi que les belles phrases servent souvent à faire de mauvaises lois. Quoi qu'il en soit , ^e principe en vertu du<piel le colon est admis à provoquer son rembourse^ ment prévalut; mais par une conséquence inexplicable , tandis que la loi nouvelle cassait une clause implicitement comprise dans les acles antérieurs, elle permettait qu'on la rétablit explicitement dans les actes ultérieurs, comme si une serz^tVtic/e éternelle était moins accablante pour l'imagination en vertu d'un acte notarié qu'en vertu de la loi , à laquelle d'ailleurs on pouvait déroger jadis par clause exprès , comme on le fait aujourdliui en sens contraire.
La seule modification utile à l'agriculture
mauvais des contrats de location , que Fagriculteur n'est nullement intéressé aux perfectionnemensde l'agriculture; la raison de ce fait subver* sif est facile à saisir: la quantité de terre à louer dans un canton reste toujours la même , tandis que la population agricole tend à s'accroître incessamment. Lorsque les seigneurs bas-bretons s'empressaient d'offrir leurs terres incultes à des cultivateurs étrangers , ou lorsque les nouveaux Etats d'Amérique appellent à l'envi la population européenne sur les leurs , il y a concurrence appréciative de l'industrie agricole et dépréciative de la terre ; mais du moment où il y a plus de demandes de terres que de terres à louer , la concurrence s'établit en sens inverse ; elle est appréciative du sol et dépréciative du travail; c'est-à-dire que, plutôt que de manquer d'établissemens , les cultivateurs consentiront , dans leur désir de se supplanter les uns les autres , à réduire les profits de leurs capitaux et de leur industrie au taux le plus bas possible. Conséquemment , tout ce que ragriculture parvient à tirer du sol au-
Usation , nous aimons à recueillir les aveux
échappés à ses coryphées :
c II résulte de la nature des choses, dit J.-B. Say , que c'est le propriétaire qui jouit de toutes les circonstances durables qui se trouvent favorables à sa terre , de même que de tous les perfectionnemens agricoles qui s'introduisent dans son canton ; car les circonstances favorables qui surviennent , comme l'ouverture d'une route , d'un canal , augmentent le parti qu'on peut tirer des produits de la terre ^ et les concurrens qui se présentent .pour l'affermer, sachant qu'ils en tireront un plus grand parti , portent leurs offres plus haut. Il en est de même des perfectionnemens que le temps amène dans l'art agricole , comme , par exemple , de la culture des plantes fourragères dans les années de repos. Un fermier qui voudra faire usage de cette nouvelle source de ' produits, étant en état de tirer plus parti d'un champ, est en état d'en offrir un meilleur fermage et d'obtenir la préférence sur un fermier
27i ( moins industrieux. Mais en même temps ,
< nous expliquer ce trait proâniiient de leur € caractère. » Au reste, les livres et les sociétés d'agriculture , en conseillant aux cultivateurs pratiques ^ renoncer à leurs procédés défectueux, pour en adopter de meilleurs, ressemblent beaucoup à cette petite princesse devant laquelle on déplorait le malheur du peuple , en disant qu'il manquait de pain, et qui s^écria aussitôt, comme frappée d'un trait de lumière : Que ne mange-t-U de la croûte de pâté? En effet, plus un qrstème de culture est perfectionné , plus il exige l'emploi d'un grand capital : or , tel qui entre en ferme avec une somme de 60,000 francs n'est pas toujours à mén^ de s'en procurer 100,000. L'ancien assolement triennal avec jachère nue exige que le fermier soit muni d'un capital de 250 à 500 francs par hectare /tandis que l'assolement quadriennal exigerait au moins 450 francs. 11 est fort biai sans doute de conseiUer l'abotttîoii de la jachère, la culture des prairies artificielles et des plantes sarclées , etc. ; mais on ne doit jamais perdre de vue que, pour con^
sommer utilement beaucoapde plantes fourragères, il faut posséder un nombreux bétail; pour donner plus de façons à la terre , y charroyer plus d'engrais, en rapporter de plus lourdes récoltes, il est nécessaire d'avoir plus d'attelages, de charrettes , de harnais , d'approvisionnemens pour les bétesde trait , entretenir un domestique plus nombreux , faire l'avance de plus de main-d'œuvre et d'autres frais de tout genre ; en un mot% être plus riche. Nous sommes convaincu que si le capital agricole . rapporte 5 à 6 p. 100 dans la culture virgilienne, il rapporte 12 ou 15 p. 100 dans l'assolement quatriennal bien administré ; mais ce n^est pas une petite affaire que le passage d'un assolement à un autre , d'ailleurs une foule d'obstacles généraux et locaux entravent cette amélioration ; de sorte qu'il se passera encore bien des années avant que l'on parvienne , par
les procédés dont la civilisation dispose, à
fonder en France, où les mœurs agricoles sont
d'origine romaine , c'est-à-dire à prédilection
céréale , un système général de culture à base
guriuaine , c'est-à-dire à prédilection pastorale.
Nous oe nous arrêterons pis à faire ressortir les conséquences qui résultent de ces deux différentes manières de conce^ mais, en nous renfermant d philosophique > il nous reste systèmes agricoles opposée autre point de vue que celu d'indiquer : c'est actuelleme petite exploitation rurale qui sont en cause, et que nous allons observer sous le rapport de leurs efieis sociaux.
L'entrepreneur de ^ande culture est ua homme de la classe moyenne, possédant le ca* pital et le savoir nécessaires à sa profession ; la direction et la surveillance de ses opératims suffisant pour employer toutes les facultés d'un homme ordinaire , il est rare qu'il prenne une part sérieuse aux travaux manuels de l'exploitation : dans tous les cas , il est obligé d'en faire exécuter la majeure partie par des domestiques et des journaliers. Or, si l'on se rappelle ce qui
•té dit précëdemment , conceniant l'inerlie ec laquelle Tbomme travaille, quand sa rétri* DBk)n cfflisiste dans un salaire fixe , et qu'il est pat^Dnséqnent désintéressé dans le résultai , bon oknauvais, grand ou petit, de l'opération , l'on c«prendra sans peine que c'est en très grande Attie cette cuuse fatale qui neutralise lesavantï^p particuliers inhérens à la grande ficole. Ces avantages sont pour- ^bles , ainsi qu'on va pouvoir en denr de l'établissement permet Lie d'économies importantes sur les locaux , le combustible , te , etc.; enfin de simplifier les.
fente et d'achat, en les réduisant ■ombre. 2* La division du travail Ua vérité , être portée aussi loin e que dans tes manufactures; néanmoins, la graHe exploitation applique à certaines branches d^^^ustrie des agens spé-cianx, et il en résulte le^^^sefTets économiques que dans l'industrie mi 5* La grande culture peut seule k
divers instrumens appropriés à cbaqae opération y et suppléer au travail des bras par des moteurs économiques et des machines. ^"^ Elle seule peut s'adjoindre plusieurs opérations accessoires qui donnent aux produits du sol leur plus haute valeur possible en utilisant des momens de chômage.
Si , d'un autre c6té , nous observons la petite culture, rien n'est déplorable comme le mauvais emploi du temps , qui résulte nécessairement de l'application du même agent à toute espèce de travail. Tantôt le petit cultivateur a devant lui une besogne au-dessus de ses forces individuelles; tantôt, au contraire, un homme robuste est obligé de s'appUquer an travail d'un enfant. Le détail d'une petite exploitation est aussi vétilleux que celui d'une grande : aussi le pauvre fermier n'en est pas quitte pour la fatigue de ses bras ; une certaine tension d'esprit lui est en outre nécessaire pour diriger ses opérations agricoles , et il est tenu à une constante vigilance pour tirer parti des moindres objets ; enfin la fréquentation des marchés lui est aussi
onéreuse au'au crand cultivateur. Arthur
Uènie partie , il ^t de fait constant que la petite culture donne un produit brut beaucoup plus éleyé que la grande, et un produit net au moins ég^.
Si nous n'avions pas pour principe d'apporter le plus ^prand scrupule dans les preuves que nous entend<His fournir à l'appui de toutes nos propositions , nous comparerions » à superficie égale, le sol de la Beauce et de la Brie , terres classiques dQ la grande exploitation,ayec celui de la Basse-Bretagne, où le système de petite culture est poussé à son degré le plus extrême , et nous dirions que les fermages ne s'élèvent pas, dans ces premiers cantons , aurdessus de 40 ûr. Tbect^e ; tandis que , sur le littoral de Léon , ils ne descendent pas au-dessous de 120 fr., et s'élèvent, dans becuicoup de localités, à 180 fr. l'bectajre* Mais si nous procédions aind, l'on serait peut-être en droit de dire que nous usons de stratagème et que la aunparaison n'est pas juste ^ attendu que les sols que nous comparons ensemble ne sont pas d'égale profondeur. Il est vrai pourtant que la profondeur du sol breton
est due aux procédés propres à la petite cultare ; toutefois , cette cîrcomtance a dû être envisagée à part. C'est pourquoi, pour compareiT loyal^9[ieiit l'effet écimomiqued'undeces deux systèmes à celui de l'antre , nous ramène^ roos dans le calcul les deux scds à un degré de puissance égal.
L'on sait, par les précédentes analyses , que le sol des bons cantons de grande culture, à^qui nous £ûsons l'honneur de croire que leur diarrue retourne la t^re à 8 pouces de pro* fondeur, est représenté en pinssance par le cfaiffire 164, et cehn du Léon par 290. 11 s'ensuit qu'un hectare de terre de ce dernier cantoai ast égal en puissance à 1 ~ hectare des deux pre-^ nûers calons ; ou , ce qui est plus commode ^ on établira la [^oportion en disant : si i hec^^ tare de terre dont la puissance est 164 est affermé 40 fr . f le même espace superficiel dont la purâsance est 290 devrait être affermé : \ =. 70 fr. 75 c. Or, on voit que nous sommes encore loin de compte , même en admettant que le taux général des fermages dii Léon soit seu-
lement 120 fr. U est vrai que nous avons pris pour terme de comparaison le pays de petite exploitation le mieux cultivé que nous connaissions. Quoi qu'il en soit , si l'on compare entre eux d'autres cant(His de grande et de petite culture, Ton trouvera toujours que celle-ci, toutes choses égales d'ailleurs , est capable de payer un prix de location supérieur à l'autre. Il est encore juste de faire observer que les petits établissemens agricoles étant à la portée d'un plus grand nombre de cultivateurs, il en résulte une concurrence d'autant plus active, qui tend k élever la valeur locative de la terre et à réduire les profits de l'industrie. Aussi rien ne saurait donner une idée des privations qu'une famille de petits fermiers est obligée de s'imposer pour parvenir à remplir ses engagemens.
Au surplus , ce qui nous importe est bien moins de constater la prééminence d'un mauvais système sur un autre , que de démontrer leurs vices respectifs et de découvrir la loi en vertu de laquelle l'institution agricole mettra en œuvre à la fois l'intérêt individuel des tra-
celle circonstance n'est pas Punique , ni même }a principale qu'ils prennent en considération ; il est même vrai de dire que son appréciation, tant soit peu exacte , est au-^dessus de la {portée des individus de la classe pauvre. Mais il en est d'autres qui produisent plus directement cet effet : tel est le cas , quand le nouveau couple est assuré d'un toit , d'un foyer domestique , et plus encore lorsque l'industrie est organisée de manière à ce que le travailleur ne puisse pas se dispenser d'être marié. Sans contredit, tes jeunea gens ne sauraient songer raisonnat^ment h se mettre en ménage s'ils étaient absolument sans pain; mais, pour peu qu'ils en aient le jour de la noce, telle est l'imprévoyance naturelle à la classe ouvrière , que cela suffit à peu prèa pour que le mariage puisse avoir lieu« Au surplus, maison , ménage , couple marié , toutes ces expressions sont fréquemment employées les unes pour les autres ; ce qui prouve suffisamment l'intime connexion des faits qu^elles représentent. S'agit-il maintenant de décider quel est celui des deux systèmes agri-
{>orte dans les villes, où leur distribution, mauvaise ou bonne, ne saurait lui être imputée à tort ni à raison , elle a donc réellement la double propriété de produire beaucoup de denrées alimentaires et relativement peu d'hommes.
Il en est tout autrement de la petite exploitation : quelque exiguë qu'elle soit , elle réclame nécessairement la présence d'un couple marié. Ce couple est ordinairement fécond ; nous en avons déjà dit la principale cause physiologique : c'est parce que la femme y prend beaucoup de peine et de fatigue. Quel que soit le peu d'aisance de la famille , les alimens sont sous la main ; c'est un produit de la ferme. En conséquence, on en use sans parcimonie, comme on fait de tout ce qui n'a point été acheté à prix d'arg^it , et comme faisait le bon vieillard de Virgile ;
Et dapibtts mensas onerabat inempUs.
La pomme de terre surtout , qu'on cultive pour le bétail , et qui est une excellente et éco-
de l'indigence et qui se confond même avec elle.
gagne-pain ordinaire; car rintroduction des grands moyens économiques en question a eu lieu en même temps que celle de la culture alterne, qui réclame néanmoins plus de maind'œuvre que ne faisait Tassolement triennal. Au surplus» la seule machine assez importante pour pouvoir faire révolution dans Iqs mœurs agricoles d'un pays est la charrue : or, il y a déjà bien des siècles que les funestes effets de celle-ci sont produits. La machine de Meickle , qui n'est pas encore très répandue , même en Angleterre , déplace , à la vérité , les batteurs en grange , mais pour donner une occupation douce et facile à un nombre égal de femmes et d'enfans; la houe à cheval expédie économiquement les sarclages, mais ne dispense pas absolument de ceux faits à la main, et avant l'introduction de cet instrument Ton cultivait à peine les récoltes sarclées ; enfin , les semoirs mécaniques ont pour objet de répandre la semence en lignes , mais ne diminuent en rien la main-d'œuvre par la raison que nous venons de dire.
Si de l'Angleterre nous passons à la malheureuse Irlande, nous trouvons l'agriculture régie par le système diamétralement opposé. Il y a plusieurs siècles que les grandes propriétés de ce pays , confisquées pour cause politique , ont été données à des seigneurs anglais, qui en touchent les revenus sans y résider jamais , bien qu'il soit dans leurs mœurs d'aimer te séjour de la campagne , particulièrement celui des teri^es à la possession desquelles est attachée leur importance politique. Mais à la suite de cette grande spoliation , ils n'auraient pas osé demeurer dans un pays où , loin d'être entourés de l'amour et du respect de leurs tenanciers , ils en auraient été mal vus , en raison de la double dissidence religieuse et politique entre les uns et les autres. Le temps n'ayant pas modifié sensiblement cet état de choses , l'usage de Vabsentéisme s'est maintenu jusqu'à nos jours ; cependant , bien que cette circonstance , jointe à l'obligation d'entretenir l'opulence d'un clergé sans ouailles , qui lève ses dîmes à coups
de fusil , contribue pour beaucoup à la misère
S9.t merveille que plus l'ëtablissement agricole est
exemple de ce double fléau ; et si nos villes ma- Dufaclurières vomissent sur le pays le paupérisme anglais , ceux de nos déparlemens livrés à la petite culture sont rapidement envahis par le paupérisme irlandais.
A peine venons-nous d'absoudre la grande culture du reproché qui lui était adressé injustement jusqu'ici, de contribuer à Taccroissement de la classe indigente , qu'elle se présente à nous augmentée d*un nouveau rouage évidemment propre à produire ce pernicieux effet. 11 est si peu vrai que l'introduction des méthodes perfectionnées ait diminué l'emploi des bras, que les grands établissemens agricoles qui les ont adoptées ont sur-le-champ senti la nécessité de s'assurer d'une manière quelconque le concours d'un certain nombre d'ouvriers aux époques de suractivité des travaux des champs. Un moyen simple et rationnel s'est présenté à cet effet : on annexe à chaque grande ferme autant de petites chaumières qu'il est nécessaire , afin d'y trouver les ouvriers extraordiuahres dont on a besoin pour la moisson , la
en a eflectivement tous les avantages , et non les inconvéniens ; mais elle portç en elle un vice qui lui est propre : c'est , en multipliant les foyers domestiques , de pousser l'ouvrier au mariage ; bien plus , de lui en faire désormais une absolue nécessité. C'est alors seulement que la grande culture contribue au paupérisme non moins activement que la petite. On peut ajouter à cela que , depuis que la comptabilité agricole a démontré aux grands entrepreneurs de culture l'économie qui résulte pour eux de ne point nourrir les serviteurs agricoles, ceux-ci sont obligés de se loger dans le voisinage de l'établissement, et de prendre femme, ne fût-ce que^ pour apprêter leurs repas. Par quelle étrange fatalité faut-il que tous les fruits de la civilisation ressemblent a ceux du mancenillier, qui sont revêtus des couleurs les plus attrayantes, exhalent l'odeur la plus suave., et semblent inviter l'homme à s'en nourrir? Et s'il en mange ,.il est empoisonné.
« moins à quelqu'un de ces travaux , l'autre à « un autre. Tous propres à diverses choses « feront les mêmes et seront mal servis. For- « mons une société de ces dix hommes , et que c chacun s'applique pour lui seul et pour les
< neuf autres au genre d'occupation qui lui € convient le mieux : chacun profitera des ta-
< lens des autres , comme si lui seul les avait c tous ; chacun perfectionnera le sien par un « continuel exercice , et il arrivera que tous € les dix parfaitement bien pourvus , auront « encore du surabondant pour les autres (1). »
Au lieu de dix hommes qu'on en metle deux cents , autant de femmes , et un nombre quadruple d'enfans. Pour lors, le raisonnement de Jean-Jacques prendra un certain caractère de vérilé; car quiconque voudra y réfléchir, comprendra que la division des travaux ou professions distinctes est impraticable dans une société qui serait composée de dix hommes seulement. 11 y a plus : dans l'association même
(\) Emile, liv. m.
que la spéculation industrielle est une sorte de jeu où le hasard a au moins autant de part que le jugement ? Dans Tétat d'isolement individuel , la puissance humaine est à la vérité fort bornée ; toutefois , il y a ordinairement une concordance parfaite entre la peine que l'individu se donne et l'objet qu'il se propose d'atteindre, c Quand le sauvage , dit Montesquieu , désire le fruit , il coupe Tarbre. > Si le fait rapporté est vrai de tout autre arbre que du bananier , ce dont nous prendrons la liberté de douter , nous ne pouvons qu'improuver une pratique semblable du point de vue économique. Mais du moins le sauvage a le bon sens de ne couper l'arbre que lorsqu'il est assuré d'y trouver un fruit, tandis que le civilisé se donne souvent beaucoup de fatigue pour ne produire que du négatif; il travaille sans être assuré si ses productions auront leur emploi ulile dans la société; en d'autres termes , il ignore s'il en obtiendra un prix équivalent à sa peine. Cette incohérence dans les relations industrielles , qui est un des traits caractéristiques de la civilisation actuelle , ex-
« au but qui esl de produire , parce que nulle c autorité ne peut s'y connaître aussi bien que c les particuliers. >
S'il en est ainsi , comment se fait-il que tant d'entreprises industrielles demeurent stériles de bénéfice général et particulier , et pourquoi en Yoit-on un si grand nombre graviter fatalement vers la banqueroute? 11 y a peu de temps qu'un membre de la législature américaine déclarait au congrès , d'après des documens certains, qu'à l'époque où il parlait, c'est-à-dire en Tan 1840 , il y avait dans toute l'Union cinq cents mille commerçanset fabricans en état actuel de faillite! Or, quand bien même les manufactures ne figureraient que pour moitié dans ce chiffre, il n'en faudrait pas moins conclure que les suggestions de l'intérêt particulier ne sont pas toujours aussi éclairées qu'on voudrait nous le faire croire.
Au début de la civilisation , alors qu'elle n'avait pas encore dépouillé les formes absolues de la barbarie , le premier soin dont se préoccupa le législateur fut d'assurer au pro-
étaient du côté du vendeur , et aucune de celui de l'acheteur ; c'est pourquoi il dut arrivw que les corporations tirèrent parti de leur inonol)ole au-delà de ce qu'exigeait la juste rétribution de leur industrie. De plus , les maîtres privilégiés n'étant pas stimulés à perfectionner leurs procédés par la crainte de concurrens plus habiles qu'eux , ils s'en tinrent à des méthodes de fabrication surannées et contraires à l'économie. Cet inconvénient attaché aux maitrises et jurandes étant désormais compris » on se jeta dans l'erreur opposée ; une science nouvelle s'appliqua à faire ressortir les avantages économiques qui résultent de la libre concurrence en faveur du consommateur. Mais sous ce régime , le marché n'est plus qu'une affreuse arène où les industriels s'efforcent de se supplanter les uns les autres» et où chacun d'eux amoindrit son profit le plus qu'il peut , de peur que ses produits ne restent invendus , ou bien il les confectionne mal , mais avec l'apparence d'une bonne qualité , de manière à pouvoir tromper l'acquéreur. C'est particulièrement
dans ce sens que s'exerce aujourd'hui la concurrence ; les industriels se sentent lésés par les consommateurs ; c'est pourquoi les moins loyaux d'entre eux échappent à ce régime oppressif par des moyens frauduleux. Tel est le système qui est résulté du fameux adage des économistes du dix-huitième siècle : Laissez faire, laissez passer.
Cependant J.-B. Say , l'un des zélateurs de celte théorie , consent à ce qu'on y déroge à l'occasion de la médecine et de la pharmacie : « Un médecin , un apothicaire , dit-il , <c peuvent tuer un malade par le seul fait de « leur ignorance; le gouvernement, à qui c sont reniis les intérêts de tous, doit à la ^ société de prévenir ce malheur , autant € qu'il dépend de lui , en s'assurant par des « examens publics de la capacité de ceux c qui se désignent à la confiance du public. • € Le danger, au contraire, d'acheter une <( étoffe de mauvais teint lorsqu'on croit ache- € ter une étoffe solide , est trop peu de chose < pour motiver des précautions qui ont de
3Ô4 « graves inconvéniens dans Tordre social ^ et c qui d'ailleurs ne garantissent pas du mal « qu'on redoute (!)• >
Si elles ne garantissent pas du mal , il faut en chercher d'autres , et ne pas se montrer d'aussi bonne composition sur les fraudes de la fabrique que le fait M. Say. Cependant , cet économiste a indiqué un curieux moyen pour prévenir ces fraudes ; le voici : « La véritable € garantie du public , c'est de se rendre con- (( naisseur dans les produits qu'il est appelé à tf consommer. » Touchante société où la science des Robert-Macaire est la première dont il importe d'inculquer les notions à la jeunesse (2) !
C'est encore ici le cas d'observer le singulier mouvement alternatif que nous avons déjà signalé dans la marche de la société , entraînée d'abord dans les voies de la violence, puis dans celles du mensonge. Le régime du monopole est entaché de ce premier vice ; celui de la libre concurrence l'est du dernier. Mais le
(1) Cour* complet, iv® parlie, ch. x.
(2) Idem.
temps n'est pins où ce même principe de libre concurrence était réputé le dernier mot de
<( d'espril de deux hommes qui vont se battre « en duel au coin d'Hyde-Park. Pour moi, c pauvre diable qui n'étais nullement de force « à me mesurer avec M. Dessein , je me sentis «{ néanmoins animé de ces sentimens hostiles, c Je regardais mon homme dans tous les sens , « tantôt en profil pendant qu'il marchait, « tantôt en face ; je lui trouvais Fair d'un Juif, € puis d'un Turc ; sa perruque me déplaisait < souverainement; je le maudissais de tout € mon cœur ; je l'envoyais au diable. Eh quoi ! c s'écrie Sterne, en terminant ce tableau plein « de fmesse , le cœur de l'homme sera-t-il en € proie à toutes ces impressions haineuses ^ pour une misérable valeur de trois ou quatre c louis d'or, qui était tout ce dont il pouvait € me surfaire (1)?»
Eh ! mon Dieu , oui. Il le sera même journellement pour beaucoup moins ; car la société est organisée de telle façon que toute relation commerciale d'individu à individu n'est autre
(i) Voyage sentimenlaL
sait dire à Tabbé Geoffroy que le commerce est 'art de vendre six francs ce qni en vaut trois. Ce n'est pas tout , ajoute Fonrier, qui a analysé icette matière avec une admirable justesse d'idées ; cet art-là ne compose que la moitié de la science mercantile : l'autre moitié consiste à acheter pour trois francs ce qui en vaut six. »
L'on doit se rappeler ce qu'a dit Adam Smith de la facilité de faire fortune dans le conmierce, et de la presque impossibilité d'y parvenir par l'agriculture. D'où vient cette anomalie? Gomment se fait-il que celle des trois industries qu'on peut considérer comme la moins importante, puisqu'elle ne produit rien par ellemême, soit précisément la mieux rétribuée, tandis que la plus essentielle , qui est l'agriculture , n'obtient que la moindre part des bénéfices? L'on ne saurait alléguer pour raison que le trafic exige de plus hautes connaissances que l'industrie agricole , puisque Smith lui-même a reconnu le contraire. 11 résulterait d'un autre aveu du même auteur, qu'on entreprend gêné-
ralem^t le négoce avec un capital très mo^ clique , souvent même sans aucun capital. Ton* tefois, nous ne saurions laisser passer cette assertion, sans rectifier ce qu'elle contient d'inexact. Le négociant opère au contraire sur de très grands capitaux ; il est seulement vrai qu'ils ne lui appartiennent pas.
Comment se fait-il que le crédit qui fuit l'agriculture , et qui se fait payer si cher par les manufactures, aille si libéralement au-devant du commerce? Ceci demande une explication qui nous entraînerait trop loin , et n'est pas absolument essentielle à notre objet. Quoi qu'il en soit , il résulte de la facilité accordée au négociant de spéculer au moyen d'un capital d'emprunt y OU qui lui est confié à titre d'avance , qu'il est d'autant plus hardi dans ses spéculations , que la catastrophe vulgairement appelée banqueroute passe sur lui, sans l'atteindre : en effet , que peut risquer celui qui n'expose dans ses opérations commerciales que les fonds d'aulrui? On ne peut donc pas justifier les bénéfices considérables des négocians en alléguant,
comme fait Adam Smith, que, cdans toute « loterie équitable , les billets gagnans doivent c proûter de tout ce que perdent les billets € blancs , > puisqu'il est de fait que le commerçant profite des bonnes chances de sa spéculation et ne saurait être atteint par les mauvaises. Or, comme au moyen du crédit mutuel les intérêts des marchands sont ordinairement en* chevêtrés les uns dans les antres, et que la banqueroute d'une maison de commerce entraîne fort souvent celle de plusieurs autres, nul négociant , quelque honnête homme qu'il soit , ne peut se dire à l'abri de cette honteuse catastrophe.
En dernière analyse, un service d'entremise, comme Test le commerce , quelque utile qu*on veuille le supposer, n'est point , à proprement parler, un service productif : c'est une transaction entre les producteurs et les consommateurs, et dont les agens devraient avoir un caractère neutre et ne pas être mis en position d'exploiter à leur profit particulier ceux-là quand ils achètent , et ceux-ci quand ils ven-
dent. C'est un mal d'avoir eon6é aux calculs de rintérét particulier la fonction la plus délicate de Tordre social , celle qui exigerait la vérité la plus limpide; mais il faudrait, pour entrer dans une voie meilleure , que le négoce fit place à la négociation , le spéculateur intéressé au médiateur neutre. Or, dans le système actuel , le marchand étant livré sans contrôle et sans contre-poids aux suggestions de son intérêt privé , il est malheureusement dans la nature du cœur humain qu'il profite des avantages que sa position lui donne pour accroître ses profits aux dépens de ceux qu'il est censé servir.
Il faudrait en outre que le nombre des agens n'excédât pas les besoins du service ; tandis que , dans l'état actuel de la société , il serait facile dé démontrer qu'il y a vingt fois plus d'agens commerciaux de tous étages qu'il n'est rationnel et utile qu'il y en ait. Outre le préjudice matériel qui résulte de ces myriades de sangsues industrielles , les mœurs d'un pays se ressentent nécessairement de leur perpétuel contact : elles tournent à l'égoïsme, à la ruse,
à la déloyauté , et le pinceau , non mokis spirituel que la plume , vient alors personnifier la société dans un Robert^Macaire.
Cependant, honneur au commerce pour
avoir découvert et perfectionné la comptabilité,
ce précieux instrument de vérité appelé à jouer un si grand rôle dans le régime d'association ! Ce service est de nature à le faire absoudre de bien des méfaits.
cial. Celle opinion , émise d'abord sous forme quasi-prophélique par deux penseurs pro-
que Yun de ces deux malheurs aurait lieu si l'esprit de vertige et d'erreur, d'une part, l'inertie et la crainte d'agir, de l'autre j continuaient à se disputer les destinées de notre belle patrie.
Il n'est que trop vrai que la société française est tourmentée d'un mal profond , dont les symptômes les plus alarmans sont : Y émeute , désormais enracinée dans les mœurs de la classe ouvrière , et le paupérisme , qui gagne chaque jour en étendue et en intensité ; plaies horribles^ de l'époque actuelle, et bien faites pour exciter la vive sollicitude de quiconque est doué de tant soit peu de cœur et d'intelligence.
Sans contredit , quand des citoyens osent se mettre en rébellion ouverte contre les lois établies et troublent la paix publique , le premier devoir des magistrats est de les réprimer par la force; mais la répression n'est en définitive qu'un remède d'urgence qui n'atteint pas la cause génératrice du mal : elle équivaut à ce qu'on appelle en médecine un répercussif, ce
3i8 qui ne dispense en aucune façon de recourir à un traitement radical.
II n'y a point d'effet sans cause , en économie sociale non plus qu'en physique ; par conséquent, pour que des hommes civilisés, à quelque classe qu'ils appartiennent , attaquent l'ordre établi , il faut de toute nécessité qu'ilss'y trouvent mal à Taise , ou- qu'ils soient dépourvus de moralité. Or, l'un et l'autre de ces deux cas , qui du reste se trouvent presque toujours accolés ensemble, ont droit à la sollicitude des pouvoirs modérateurs de la société. Qui ne comprend d'ailleurs que le retard qu'on met à résoudre cette question tourne tout à l'avantage des fauteurs de trouble , vu qu'il donne à ceux- •ci les moyens de faire croire à une multitude souffrante que la cause de ses maux est dans l'insensibilité , sinon dans l'incapacité de ceux qui la gouvernent? Car la généralité des hommes n'en est pas encore arrivée à reconnaître qu'on a jusqu'à présent cherché la solution de la question sociale là où elle n'est pas :
dans le fait , elle ne dépend que 1res indirectement de la forme et du personnel du gouvernemelit.
Ainsi donc la misère et l'immoralité d'une classe nombreuse , voilà le double levier dont on se sert pour imprimer le mouvement à Fémeute, et en général à tous les actes de mécontentement populaire qui précèdent et déterminent une révolution. Il est clair qu'il suffirait , pour prévenir une pareille catastrophe , de guérir le peuple , soit de sa misère , soit de son immoralité ; le mieux et le plus sûr serait encore de parvenir à le guérir de Tune et de l'autre» solution qui , du reste , nous est démontrée possible.
Ce que nous venons de dire de l'émeute s'applique également au paupérisme , autre ulcère politique qui déconcerte les spéculations de l'industrialisme. Dans le fait , ces deux affections morbides de la société diffèrent l'une de l'autre de la même manière que , dans le corps humain , la fièvre chaude diffère du marasme : ce sont deux effets évidemment produits par une
3Î0 cause unique , l'absence des garanties dues au travailleur. C'est pourquoi il suffira de leur appliquer le même remède , rorganisation du travail.
Il est certainement dans Tordre moral des choses que le pauvre soit assisté dans ses besoins par quiconque a les moyeqs de le faire; loin de nous le sophisme absurde de Técole d'Adam Smith , qui attribue aux secours de la bienfaisance privée ou publique la fatale propriété d'engendrer l'indigence. Trop de cœurs durs s'en font un titre pour repousser la prière du malheureux , en affectant de croire qu'il dépend toujours de lui de vivre en travaillant. Quoi qu'il en soit, nous aurons bientôt occasion de reconnaître que les moyens de subsistance ne peuvent être garantis au pauvre que dans un milieu social où le travail est organisé , et que l'aumône destinée à y suppléer n'est pas capable de faire contre-poids aux causes incessantes^ de paupérisme que la société actuelle recèle dans son sein.
C'est pour avoir supposé à tort qu'il dépen-
3âl
(lait du gouvernement de fonder cette garantie dans un système incohérent, que la reine d'Angleterre Elisabeth rendit son mémorable édit de la 43' année de son règne , en vertu duquel elle prescrivait certaines mesures à prendre dans les paroisses , à l'effet de fournir aux pauvres les matières premières et les instrumens du travail, regardant sans doute un pareil ordre comme un expédient aussi simple qu'infaillible pour faire cesser les causes de Tindigence. On connaît le résultat de cette tentative mal conçue, et la critique, judicieuse à certains égards , dont elle a été l'objet de la part de l'économiste qui a^ traité le plus longuement la question du paupérisme, sans toutefois avoir produit rien qui ressemble à une solution : Malthus a déclaré qu'il fallait se garder de croire que la société eût toujours à sa disposition les moyens de fourqir du travail et du pain à tous ceux qui en demandent. Cette assertion , selon nous , très erronée en principe , est cependant vraie , eu égard à l'état social auquel son auteur l'applique ; en tout cas , nous
sommes en droit de Fopposer aux assertions dures et tranchantes de ces personnes étrangères à la science non moins qu'à la charité , et qu'on entend journellement décider avec un aplomb ridicule que l'homme ne devient pauvre que parce qu'il se refuse au travail. Nous voyons , au contraire , à peine une année se passer sans qu'un grand nombre d'ouvriers se trouvent dépossédés de leur gagne-pain ordinaire , soit par les vicissitudes du commerce, soit par quelque catastrophe particulière , soit enGn par une cause bien plus active que les autres, savoir, les perfectionnemens mêmes introduits journellement dans les moyens de production , fait qu'il est impossible de nier, et que nous énonçons comme une antinomie à résoudre et non comme un motif de condamner les {MTOgrès de f industrie. Or, l'homme une fois atteint par la misère , s'en relève bien difficilement , et contribue dès lors à grossir cette hideuse avalanche politique à laquelle on a donné le nom de paupérisme.
Il s'en faut pourtant que les instrumens de
travail , parliculièrement la terre , le plus essentiel de tous , fasse défaut en France. II est vrai que , sur trente-deux millions d'habitans , le pays contient au moins dix-huit cent mille indigens ; mais au^i son territoire , de 27,000 lieues carrées de superficie , renferme sept millions d'hectares de terrain absolument inculte , dont deux millions seulement ne sont passuseeptibles de culture. Eh quoi ! deux valeurs négatives de cette nature ne peuvent pas se combiner ensemble , de manière à former une valeur positive ! en d'autres termes, ces bras désœuvrés , faute d'appartenir à une organisation industrielle qui en garantisse l'emploi , et ces terres en friche , faute de bras appliqués à leur culture, il serait absolument impossible d'en faire des hommes occupés et un sol productif, au grand profit de la puissance et de la richesse publique ! Faisons observer ici que , pour mettre notre raisonnement à la portée de c^ix qui ne sont pas agronomes , nous l'avons appuyé sur la mise en valeur des terrains en
5â4 friche ; mais il est connu qu'il y a , dans la plupart des localilés, des avantages plus grands et plus certains à appliquer la main-d'œuvre à l'amélioration des terres déjà en valeur qu'au défrichement de celles encore incultes. En dernière analyse , un problème d'économie sociale qui se présente avec de semblables données , ne peut pas être déclaré insoluble ; tout au plus est-on fondé à dire que sa solution n'est pas encore trouvée.
Et si elle ne l'est pas , est-ce au gouvernement qu'il est juste d'en faire le reproche? Non, assurément ; car son action politique ne s'étend qu'à grand'peine jusqu'aux procédés de l'industrie. Quand les questions de cet ordre sont urgentes , tout ce qu'on est en droit d'exiger de lui , c'est qu'il encourage les tentatives particulières qui sont faites en vue d'en obtenir la solution , à la seule condition que les doctrines et leurs metteurs en œuvre lui présentent des garanties suffisantes, dan$ l'intérêt de l'ordre et de la morale publique : or, ce serait faire in-
jure à un gouvernement quelconque de douter qu'il s'empressât d'accorder une semblable protection^
M. de Bonald n'envisageait la question sociale que sous une^e ses faces, quand il écrivait cette sentence, d'ailleurs pleine de vérité : cLa c machine crie ; il faut se hâter de mettre de € l'huile dans les roues, c'est-à-dire de la relic gion dans les cœurs.» La religion n'a pas toujours rencontré autant d'ennemis et d'indifférens qu'aujourd'hui , et cependant il est impossible d'affirmer qu'en aucun siècle et en aucun pays, la société ait présenté un ensemble véritablement harmonieux. Et nous aussi, assurément, nous appelons de tous nos vœux l'huile indispensable de la charité cjirétienne ; mais nous voudrions de plus avoir à l'introduire dans les rouages d'une bonne organisation du travail ; à défaut de quoi elle se trouvera de nouveau insuffisante à la tâche. Si le désordre de la société est aujourd'hui plus grave et accompagné de symptômes plus alarmans qu'à aucune autre époque , à peu d'ex-
3â6 ceptious près , c'est parce que le mal a atteint les deux principes essentiels de la vie sociale : il y a anarchie dans les élémens matériels du système et relâchement dans les liens moraux ; les lois sont dépourvues de sanction religieuse, et la religion est dépouillée d'autorité législative. En faut-il davantage pour rendre raison de la stérilité des premières et de Tinertie de la dernière, en présence de la crise qui tourmente l'Europe depuis plus d'un demi-siècle ?
If
Comment se peut-il faire qu'il y ait des personnes qui mettent en doute l'imminence d'un grand et prochain cataclysme social, qu'il serait toutefois encore possible de prévenir, ou qui se bercent de l'espoir que si une nouvelle révolution venait à éclater, elle serait beaucoup plus bénigne que ses antécédentes? Mais le contraire aurait certainement lieu ; car les prin-
cipes au nom desquels s'est faite la première avaient, dans leur spéciosité, un certain caractère de noblesse : le peuple se passionnait alors aux noms sonores de liberté ^ d'égalité et de fraternité; et il aurait eu raison de se pas* sionner, si ces noms avaient dû être autre chose qu'une vaine et impuissante affiche. Au sur* plus , voici une matière à sérieuse méditation : deux révolutions ont éclaté à Rome, à l'occasion d'offenses failes à la vertu des femmes et à l'honneur des familles, par des personnages puissans dans TËtat ; l'insurrection des États- Unis eut pour motif déterminant le mécontentement public causé par un nouvel impôt; notre révolution de 1789 fut excitée par la haine des privilèges nobiliaires. Or, chacune de ces grandes commotions politiques a porté les fruits propres à son fait initial : le peuple romain eut une longue période de majestueuse ûerté; les États-Unis ont vidé à leur satisfaction une pure dissidence d'intérêts matériels; enfin, après une lutte sanglante, le niveau démocratique a passé sur la France , c'est-à-dire que les
privilèges de la naissance ont disparu , pour faire place à ceux de la fortune.
Mais qu'aurions-nous à attendre d'une révolution qui commencerait par une émeute d'ouvriers pour augmentation de salaire? Au lieu de la terrible Marseillaise, quel nouveau chant dithyrambique viendrait nous faire entendre que les garçons tailleurs réclament dix sous de plus par journée , ou que les compagnons maçons ne veulent plus être payés à la toise? Or, nous le demandons avec anxiété , où nous conduirait un mouvement révolutionnaire prenant un pareil point de départ? Il est temps qu'on examine la situation présente de sang froid , si Ton tient à conjurer Forage qui se forme ; car il est au moins étrange qu'une nation se croie à la tête de la dvilisation , quand elle a chez elle rémeute en permanence, un seizième de sa population dans l'indigence , trente-deux mille naissances d'enfans illégitimes et abandonnés chaque année , Tincohérence dans l'industrie , l'anarchie dans la presse , une agriculture arriérée , une politique sans vue d'avenir, enfin
3â9 de» relations de voisinage telles que l'affaire uricente du moment est de consacrer tes plus
Au surplus, la nouvelle voie de salut ouverte à la civilisation n'est plus cachée dans les profondeurs de la science : c'est le principe d'association. Ainsi qu'il arrive presque toujours quand quelque grande pensée est sur le point d'éclairer le monde , celle-ci s'est révélée simultanément à plusieurs intelligences contemporaines , mais à l'état nébuleux , et escortée jusqu'à présent de tant d'erreurs, que le public a dû lui faire mauvais accueil. Or, voici le moment venu , où plusieurs sectes philosophiques qui s'étaient emparées de ce principe fécond , ayant irahi par leurs extravagances la fausseté de leur mission , ont à peu près cessé d'elister; le catholicisme, demeuré debout au milieu de tous ces morts , va sans doute être sommé par eux de réaliser ce qu'ils avaient vainement promis, c'est-à-dire de fonder le régime d'association, et de donner par lui au pauvre , non des droits politiques dont il n'a que faire , mais les garanties d'existence dont il a besoin. Puissent les hommes de foi comprendre combien il est essentiel qu'ils s'emparent de ce labartim
nouveau , et sachent s'en servir pour arrêter la débâcle sociale ! Exposons sommairement les lois fondamentales du régime d'association.
L'homme est naturellement né pour la société; mais c'est non moins naturellement qu'il y apporte un grand amour de soi «même : il fuit l'isolement qui le condamnerait à la misère , et néanmoins il répugne au sacriGce de son individualité que le but social requiert quelquefois de lui. En présence de cette antinomie radicale qui a donné naissance à une foule de systèmes tant politiques que philosophiques , on se dira sans doute que si Dieu a créé l'homme un être sociable , il a dû créer en même temps la loi de la société humaine, loi vraie qui contient en elle la solution de toutes les antinomies. Or, la civilisation actuelle est-elle la réalisation de cette loi ? Avant de répondre , examinons le ressort qu'elle era ploie pour amener l'homme au travail , et la condition qu'elle assure au travailleur ; car c'est dans le vice de ces procédés que git la cause de son mal, et par conséquent là que nous devons appliquer le remède*
La science dile économie politique , née du philosophisme moderne , et par cette raison placée à un point de vue exclusivement matériel , enseigne comment les richesses se produisent 9 se distribuent et se consomment dans le système qui nous régit. Or , il est facile de se convaincre que ces trois grands actes du mécanisme social reposent actuellement sur autant de principes faux. 1^ 11 faudrait n'avoir jamais jeté les yeux sur le champ de bataille de l'industrie , pour ignorer que le principe de liberté anarcbique n'est pas le moyen le plus rationnel d'employer la puissance productive , vu qu'il laisse une partie des forces humaines à rétat d'inertie , et que celles qu'il met en action se croisent et se font , dans la plupart des cas, obstacle les unes aux autres. 2^ 11 est également évident que dans ce même ordre de choses , la richesse produite par le travail n'est pas distribuée avec équité , puisque la loi fondamentale de la société ne comprend pas , à côté du DROIT SACRÉ , de propriété qui n'a d'intérêt immédiat que pour celui qui possède de
quoi vivre , la reconnaissance d'un aulre droit NON MOINS SACRÉ , qui importe essenliellement à celui qui ne possède que peu de chose ou rien , c'est-à-dire, le droit de vivre à la condition de travailler. 3** Enfin , si le principal objet d'un système qui s'intitule société est de garantir la subsistance , sinon le bien-être à tous ses membres , proposition qu'on ne peut dénier sans déraison , ce but est manqué en fait , sinon par défaut de charité dans la classe qui possède la richesse , du moins par insuffisance générale de cette même richesse. En conséquence , le mécanisme industriel en vigueur présente ces trois grands vices constitutifs: production sans économie de moyens , distribution sans règle équitable , et consommation sans charité effective.
Est-ce à l'économie politique qu'il est réservé de remédier à une pareille aberration de principes? Non sans doute; car on n'en a fait jusqu'à ce jour qu'une science d'observation et d'analyse; elle scrute les faits tels qu'ils découlent fatalement de l'entente actuelle des
droits. Or , l'analyse la mieux faile ne peut tirer d'une proposition que ce qu'elle y a fait entrer , et l'écononiie politique n'a point compris dans la sienne le deoit de titre. Quant à la synthèse , à qui appartient incontestable* ment TinitiatiTC dans toutes les sciences , la lumière dont elle les éclaire par elle-même ne s'étend jamais qu'à une assez faible distance. Toutefois , l'expérience transforme ses conceptions , jusque-là contestables » en certitude de fait. Enfln l'analyse s'emparant de l'acte , en découTre la loi logique ; à moins pourtant que l'expérience et l'analyse , au lieu de confirmer les données intuitiTCS delà synthèse, neserTcnt à les infirmer ou à les rectifier» ce qui est toujours faTorable au progrès , quoique 4ans le sens négatif.
Dans tous les cas , le flambeau de la synthèse est transporté aux dernières limites de certitude acquise ; c'est delà qu'il projette sa Tacillante lumière sur la route encore inexplorée de la science , et y introduit l'acte expérimental ; enfin » celui-ci reçoit , quand il y a
lieu , la sanction de l'analyse , et le travail se continue ultérieurement de la même manière. C'est par cette méthode composée, à laquelle concourent les trois grandes facultés de l'homme : l'imagination , l'action et le raisonnement , que toute science prend naissance et arrive progressivement à se constituer. Or , rien n'indique que celle qui traite de la société doive faire exception à la loi générale. Concluons de là que tout système d'organisation sociale basé sur la synthèse , en l'absence d'une œuvre expérimentale et d'un travail analytique , peut être à juste titre qualifié à'utopie, et que ce n'est pas sans raison que le monde est porté à s'en défier.
H est facile désormais de concevoir de quelle manière on devra procéder à l'organisation du travail. Cependant s'il était nécessaire , pour
atteindre ce but essentiel , de remuer la société de fond en comble , comme Fentendent les promoteurs de réformes politiques , ce ne serait pas nous qu'on verrait assumer la responsabilité de Tentreprise. Mais ce n'est pas , Dieu merci , avec le bouleversement et le tumulte révolutionnaire , ni même en recourant à des moyens pacifiques , fort considérables , que le Christianisme saura procéder à son œuvre d'harmonisation ; TÉ vangile nous apprend, au contraire , qu'il en est de la parole de vérité comme du grain de sénevé , l'une des plus petites semences du règne végétal, et qui, confiée au sol , n'en donne pas moins , avec le temps , naissance à une plante colossale , où la multitude des oiseaux du ciel trouve un abri .tutélaire. II en sera de même du principe d'association appliqué à l'exploitation agricole par des personnes catholiques : ceci soit dit pour répondre à ceux qui s'étonnent de nous voir attendre des résultats vastes et généraux d'une institution que nous serons peut-être dans le cas de fonder sur un théâtre é'roit et à l'aide de moyens ma-
lëriels exigus. Quoi qu'il eu soit , si le travail organisé et dirigé unitairement a la précieuse * propriété de produire une plus grande somme de richesse que ne peut le faire la même dépense de force dans un mécanisme incohérent, on ne peut se refuser à admettre qu'un pareil procédé industriel soit destiné à se propager rapidement , sinon par des considérations morales , du moins par des motifs d'intérêt pécuniaire.
Au surplus > bien que nous ayons le soin d'entourer notre association agricole et chrétienne de tous les élémens qui nous paraissent devoir en assurer le succès matériel , ne craignons pas de déclarer aux cœurs généreux qui prendront avec nous l'initiative de cette glorieuse amélioration sociale» qu'il est dans l'ordre des choses possibles qu'ils ne retirent aucun fruit immédiat de leurs sacrifices d'argent ou de leur concours personnel. Arrière donc les spéculateurs , qui ne sauraient voir dans une fondation de cette nature qu'une entreprise
industrielle ordinaire ! car , qui sait combien
de temps les bénéfices pécuniaires s'en feronl attendre? Arrière aussi les hommes de savoir ou d'action qui seraient tentés d'y prendre part y dans Tespoir d'y reposer aussitôt sur un lit de roses! car, pour fonder un édifice, il faut avant tout extirper du terrain les ronces et les épines dont il est obstrué. Or , c'est vraisemblablement de ces épines et de ces ronces que seront faites les [Mremières couronnes destinées au front des fondateurs. C'est pourquoi nous avons dû faire uniquement appel à la perspicacité de l'homme politique et au dévouem^it du chrétien , et non chercher à attirer à nous ceux qui n'ont en vue que d'acquérir de la fortune ou de la gloire.
Après cette déclaration explicite , qu'il nous soit néanmoins permis d'envisager l'institution
projetée, deson pointde vue purementrationnel, et de dire qu'il serait absolument contraire aux fins que now nous proposons , qu'elle subsistât long-temps sur la générosité de ses fondateurs. Les sacrifices de ceux-ci doivent avoir, au contraire, un terme rapproché ; car si l'association
ne trouve pas en elle-même , outre ses élémens d'existence et de bien-être, des produitssuffisans pour rémunérer largement les capitaux qu'elle emploie , le but essentiel qu'on se propose n'est pas atteint. Nous avons voulu simplement donner à entendre, par ce qui précède , qu'une t^itative fondée sur un principe nouveau pouvait avoir besoin , pendant quelque temps , de protecteurs désintéressés, de même que l'enfant qui vient de naître doit tirer sa subsistance du sein maternel , jusqu'à ce qu'il ait pris assez de force pour pouvoir s'en passer.
Grâce à la réaction qui s'opère en France en matière de religion , chaque jour voit s'élever quelque nouvel établissement de charité : de toutes parts , le riche est sollicité de contribuer au soulagement des souffrances du pauvre ; et certes , nous ne sommes pas des derniers à nous en réjouir /Mais nous nous serions bien mal fait comprendre , si l'on ne voyait qu'une instituticm de cette nature dans celle que nous travaillons à fonder. Il ne suffit pas y en effet , à nos vues d'organisation sociale que
le pauvre soit soulagé aujourd'hui par le l>on vouloir du riche , sans que rien garantisse qu'il le sera également demain. D'ailleurs, nous avons déjà donné à entendre que la somme des besoins à soulager dépasse celle des moyens matériels actuellement existans, et qu'il est impossible de parvenir à éteindre le paupérisme par les actes purs et simples de la bienfaisance publique , ou privée. L'objet particulier que nous avons en vue est de produire le spécimen d'une institution agricole portant en elle la solution de la question sociale que nous avons précédemment posée , c'est-à-dire , une institution garantissant le droit de vivre dé son travail à tout homme dans le cas de le réclamer , sans qu'il en résulte aucune lésion ni aucune charge pour la propriété , dont le droit doit rester intact. Le problème ne sera même complètement résolu que si le nouveau procédé social et industriel procure aux propriétaires fonciers et aux capitalistes plus de sécurité et de profit (|u'ils n'en trouvaient dans les anciens contrats.
La solution desbée ne fera {âs faute , nous en avons Tintlme conviction. Cependant > l'on va peut-être se demander où nous puiseras notre assurance à cet égard , n(^ qui venons de déclarer que Torganisation actuelle de industrie est radicalement fausse , et qui refuscms en même temps d^accorder notre confiance à tout système nouveau, t^nt qu'il n'aura pas reçu la sanction <îe rexpériétace. Notk*e aiSisurance vient, dirons-nous, de ce que nôïiô devons pi^éder à rorganisatttfn du travail, en noas appuyant sur une institution de charité chrétienne. Notos nous trouvons dès lors allument daifô le cas d'un màçônqui dispc^ les toifôsoirs d'une voûte sur le cintre destiné à les Soutenir , sauf cette différence qu'en architecture te cîUbtre dfepârait , quand la voûte est construite ; tandis qu'une société , quelque bonne que soit son organisation matérielle, sera en péril , dès cpièsés^ naeinlares <5esderôdt d'être reliés par la charité. L'œuvre du mécitoîste social est facile , quaM lé sacrifidè individuel vient en aide à la justice disltibutive ; et si ^
comme le veut le proverbe , les bons compies fbni tes bons amis , méine entre égoïstes , il eist également vrai qu'une erreur de compte involontaire n'est pas une occasion de brouille entre gens qui s'aiment véritablement.
Dans le fait, chacun sait que toutes les belles et solides institutions sociales sont émanées du sentiment religieux , et aucune d^ spéculations philosophiques. La raison en est facile k saisir : la religion porte » avant toutes choses , l'homme à aimer ses devoirs , tjandis que la science rais<Hinière le préoccupe d'abord delà jouissance de ses droits; or , s'il est rationnel et juste qu'un droit corresponde toujours à un devoir, et réciproquement , il n'est rien moins qu'indifférent, surtout dans l'enfance des institutions , que les individus se passionnent plutôt pour l'un que pour l'autre de ces deux principes. Il est bon , selon nous, que le droit soit confié à la loi et placé sous la protection du prêtre et du magistrat, tandis que le devoir doit être ^ommandéà l'individu par son honneur etsa religion et demeurer le mobile essentiel de tous ses actes.
Mais quand le contraire a lieu , c'est-à-dire , quand la loi n'est que la pancarte des peines réservées à l'infraction du devoir et que l'individu est une sentinelle hargneuse, incessamment commise à la garde de son propre droit , il n'existe aucun moyen doux et régulier d'appliquer à la science sociale la triple méthode progressive que nous avons décrite.
Il peut paraître étrange à certaines personnes que nous appelions à notre secours les mystères les plus profonds de la science , à seule fin d'élever quelques pauvres petits orphelins , et fonder par eux.,, quoi donc de grand , d'essentiel au bonheur de l'humanité? l'exploitation agricole par association ! Il est vrai que noire ambition se borne là ; mais nous sommes fermement convaincus que si nous réussissons à remplir cet humble programme , nous aurons
trouvé le véritable instrument propre à intraduire Tordre et l'harmonie dans l'organisation sociale, au lieu du malaise et de reffervesceuce qui y règne ; nous aurons prouvé , d'une manière pratique, que la richesse la plus sure et la plus splendide a sa source dans les lois de la justice et de la charité , et non dans l'exploitation de l'homme par l'homme ; nous aurons fourni au législateur le moyen pratique d'inscrire dans son code les deux droits constitutifs de l'ordre social, l'un vis-à-vis de l'autre, savoir : le droit DE VIVRE , à la seule condition de travailler, dûment garanti à tout homme venu au monde , et LE DROir DE POSSÉDER cu touto sécurité ce qui est acquis à chacun par son travail » ou celui de ses auteurs , mobile indispensable de ractivité humaine , et qui doit demeurer sous la sauve-garde des lois civiles et religieuses.
Quand cette grande solution sera produite à la face du soleil , c'est alors qu'il se fera touta-coup un grand calme , et que la paix et l'amitié universelle succéderont, comme par enchantement , au fracas des armes, au tumuUe
5i5 des révolutions et aux luttes stériles de la logocratie. 0 mon Dieu , qui vous plaisez quelquefois à confier l'exécution de vos sublimes décrets à vos plus humbles et plus indignes serviteurs, ne nous abandonnez pas dans l'œuvre immense que vous nous avez chargés d'accomplir ! Il est sans doute entré dans les vues de votre Providence de confondre les sages et d'humilier les puissans de la terre , ces arbres luxurians qui ne veulent produire aucun fruit , puisque vous allez faire servir à la régénération de la société un homme illettré et quelques enfans pauvres et abandonnés , que le malheur de leur naissance condamnait à la plus abjecte condition.
Ceux qui nous comprennent ne sauraient nous accuser de tendance démagogique ; nous savons trop bien que les plus dangereux ennemis de la liberté sont ces prédicans de haine qui poussent les classes pauvres, et gialheureusement y en outre, ignorantes et vicieuses , h revendiquer , par la force , la jouis-
sauce de leurs droits politiques ; mais nous ne sommes pas non plus de ceux qui , en traitant les questions d'ordre social, ne mettent jamais en regard que les droits du riche et les devoirs du pauvre, comme si le premier n'avait au* cun devoir à remplir et le dernier aucun droit à prétendre. Tant que la noblesse de nom et d'armes subsista , elle porta son titre écrit sur sa bannière : noblesse oblige. C'est probablement parce que cette charte des devoirs nobiliaires a été effacée, que la charte des droits corrélatifs a été lacérée. Favoris de la fortune qui formez en réalité l'aristocratie actuelle, voulez-vous éviter le sort de l'ancienne ? Ecri» vez sur votre bannière , qui pour lors méritera véritablement le titre de libérale : richesse OBLIGE. En déûnitive , voici toute notre pensée : Quand une réforme est de nécessité urgente , plusnousredoutonsde voir les classes inférieures de la soidété en prendre l'initiative , plus nous devons insister pour que les classes supérieures s'en emparent ; car , tout mouvement parti
d'en bas ira certainement frapper en haut , tandis qv^ celm qui prendra naissanceen haut aura le pouvoir de. pacifier en bas.
Dn dernier mot sur ces économistes qui refusent le droit au travail et à la subsistance
en faveur du pauvre , par la raison naïve qu'ils ne savent pas comment le traduire en fait* La société , selon Malthus , n'a pa», par devers elle , les inoyens d'accorder le travail et la subsistance à tous ceux qui les lui demandent ; d'où cet écrivain infère que , ne pouvant pas satisfain*e à ce droit, elle est autorisée à le nier. 11 serait tout aussi logique de prétendre qu'un bomme qui a contracté un engagement pécuniaire envers un autre, se. libère de sa dette en déclarant qu'il n'a pas les inoyens de la payer ; il est de fait pourtant qu'on commencerait par s'a^ssurer si le débiteur est aussi dénué de ressources qu'il! e prétend , et dans l'hypothèse mémç où son insolvabilité sçrait constatée, il né s'ensuivrait pas de là que son créancier serait déchu de son droit. Conçoit-on d'ailleurs à quel, titre la société exigerait de
34g gens privés légalement des moyens de sidxsisteri. qne dans leur détresse ils regardassent hëroï^ qnement la propriété cmnme sacro-sainte î Mais rassnrons-neus ; Dieu n'a pas placé la société dans cette ateurde alternative de ^ier un droit légitime , ou de le reconnaître sur mil morceau de papier , en décrétant qu'eMe ne peut pas , dans la pratique , en faire jouir lies titulaires. Ainsi le di*oit au travail et à la sub^ sistance étant reconnu au pro6t de tous ceui qui se trouvent dans le cas de Tinvoquer , tl s'agit, à cette heure, de faire en sorte que cette déclaration de {Principe produise son effet utile; te salut de la société dépend de deïïe ^MtSoà, et il est bien temps qu^^elle nous arrive.
Ce qui rend les ihatières d'économie sociale si ardues pour ceux qui s'en occupent àans më^ thode, c'est qu*ils embrassent d^ns leur pën^ d'organisation tout un état , et se placent orcfi^naitement à un point de vue général d^où il leur ^st impossible de saisir les moyens iàh médiats de soiaticm. Cependant on çOnç(Ât qu'avant de songer à constituer Mi vaiste
système, il convient d'en organiser les parties composantes; la méthode contraire ne peut produire que la confusion et l'incohërence. C'est pourquoi nous prions instamment les personnes qui liront cet écrit , et qui s'intéresseront au but qu'on s'y propose , de descendre un instant des hauteurs de la philosophie ou de la politique, pour se renfermer dans la question pure et simple de l'organisation du travail agricole. Laissant à d'autres la tâche , assurément fort utile et fort honorable , d'enseigner les améliorations dont les instrumens et les procédés particuliers a chaque industrie sont susceptibles ^ nous nous proposons uniquement d'introduire une modification profonde et indispensable dans le procédé commun à toutes les industries. Bref , celui que nous comptons mettre en œuvre ne remplira notre objet qu'en tant qu'il satisfera à tous les droits , conciliera tous les intérêts et coordonnera tous les élémens de la puissance productive , de manière à ce qu'il ne puisse y avoir dans le système général , ni inertie , ni divergence de forces ,
ni superfétation d'agens. On pourra se faire une idée approximative de la nouvelle institution , en se représentant la plus vaste exploitation rurale qui soit économiquement possible , régie avec la même unité qu'un régiment, ayant comme hii ses combinaisons stratégiques et sa hiérarchie ; ou mieux encore , comme une famille patriarcale nombreuse, et jouissant de tous les bénéfices matériels delà civilisation. La nouvelle institution agricole à laquelle nous avons attaché le nom de tribu chrétienne , en raison de son analogie avec la constitution patriarcale , n'est pourtant ni Tune ni Tautre des deux formes sociales auxquelles nous venons de la comparer ; ce qui va suivre la fera suffisamment connaître.
Pour procéder par ordre et nous rendre aussi clairs que possible dans une matière qui
55i exigerait un ^raud développemenl el que nous sommes obliges de présenter sous forme sommaire, nous allons ressusciter la vieille question qui divise les agronomes en deux camps. Les uns se sont prononcés en faveur des grandes exploitations rurales, les autres se déclarent partisans du système de petite culture ; espérons que la solution que nous apportons mettra les deux parties adverses hors de cause. Chacun sait que ce qui désole Tentrepreneur de grande culture f c'est rinertie et le manque de conscience des valets , et en général Tindifférence des salariés concernant les résultats bons ou mauvais de Tentreprise. Il faut que ce trait de caractère soit bien dans la nature, pour que le bon Lafontaine en ait fait le sujet d'une de ses meilleures fables , l*€Eil du mcâtre. La petite culture est exempte de cet inconvénient , vu que dans ce système , le chef d'entrqprise et le travailleur ne font qu'un , ou que du moins si le cultivateur emploie d'autres bras que \e& siens, ce sont ses proches ou des agens intimes , relativement parlant. Mais d'un autre côté, ce mode
de civilisation agricole a des désavantages qui lui sont particulièrement propres ; car il n'est aucun observateur qui ne soit frappe tout d'abord du mauvais emploi des moyens de production auquel le petit cultivateur est condamné en fait par son isolement , outre qu'une foule d'opérations fructueuses et de méthodes économiques lui sont interdites , en raison de l'exiguité de son théâtre d'opérations.
Ainsi , après avoir entendu les deux plaidoyers , on est forcé de conclure que l'un et l'autre système sont entachés de vices organiques qui se balancent à peu près , de sorte qu'aucun des deux n'utilise convenablement la puissance humaine. Il s'agit donc pour nous de découvrir une forme de contrat qui réunisse au stimulant énergique de la petite culture , les opérations transcendantes et les méthodes perfectionnées qui appartiennent exclusivement à la grande.
L'entreprise agricole , grande ou petite , porte encore généralement en elle un autre vice radical ; c'est la divergence d'intérêts
entre le propriétaire et le fermier , inconvénieixt grave auquel on a trouvé las deux remèdes que voici : Il faut que le cultivateur soit propriétaire du sol , ou que le propriétaire accorde au fermier des baux à très longs termes. Il est inutile que nous perdions le temps à démontrer que le premier de ces deux expédiens est dérisoire , et que le dernier est pratiquement incompatible avec nos lois sur l'hérédité. J.-B. Say a mis dans tout son jour ce défaut organique de l'institution agricole , puisqu'il a été jusqu'à prouver que l'agriculteur de profession n'a aucun intérêt aux perfectionnemens de sa propre industrie , ni même à l'amélioration des voies de transport et autres progrès matériels de la civilisation , vu qu'en définitive il n'y a que le propriétaire qui en profite.
Pour donner au lecteur une première idée du mode d'exploitation rurale que nous entendons substituer aux baux à moitié fruit, à ferme ou à domaine congéable, cherchons dans les pactes industriels actuellement en vigueur celui qui, par son principe constitutif, a le
plus (l'analogie avec le nôlre. Or , il se trouve que c'est l'organisation de la course maritime; abstraction faite de la répugnance que le métier de corsaire est fait pour inspirer à des hommes de progrès social. Voici en quoi consiste le contrat qui lie les personnes de tous grades et de toutes catégories qui concourent aux entreprises de ce genre :
Les frais d'armement sont faits par des armateurs qui prélèvent le tiers de la valeur des captures faites sur l'ennemi; le secopd tiers appartient à Tétal-major du bâliment ; enfin le tiers restant revient à l'équipage.
Les armateurs , s'ils sont plusieurs , se distribuent entre eux la fraction de dividende qui leur appartient , au marc le franc , le bénéfice de chacun d'eux devant être proportionnel à sa mise de fonds ; la distribution exige une opération arithmétique connue sous le nom de règle de compagnie.
Chacun des officiers de l'étsrt-major, depuis le capitaine jusqu'à l'écrivain ou agent comptable, est engagé moyennant un certain
nombre de parts ; en conséquence , la somme à partager figurant comme dividende, le nombre total des parts de tout l'état-major est le diviseur ; le quotient obtenu exprime le montant de chaque part« Dès lors ^chaque officier sait, sans effort de calcul, ce qui lui revient. La même règle distributive s'applique à Téqui* page , sauf que le nombre des parts étant plus grand, le chiffre de chacune est nécessairement moindre.
11 a pu arriver parfois que tes armateurs aient trouvé moyen de frustrer les marins d'une partie ou même de la totalité de ce qui leur était légitimement dû ; mais, soit fripon^ nerie, soit banqueroute , cet accident n'infirme en rien l'équité de la règle distributive en vigueur parmi les corsaires ; personne du moins ne mettra en doute l'activité énergique qu'elle imprime à tous les participans. Elle serait toutefois susceptible d'une exactitude encore plus rigoureuse si , au lieu ^de les classer en trois catégories , elle n'en établissait qu'une , et qu'au lieu que le droit de chaque marin fût exprimé
par le nombre de parts qui lui est alloué, il le fut par un émolument stipulé de gré à gré , comme s'il devait demeurer fixe ; dès lors les divers chiffres d'émolumens, destinés à exprimer la valeur comparative de chaque homme , fourniraient le moyen d'opérer la distribution proportionnelle entre Tétat-major et réquîpage par une règle de compagnie. Pour pouvoir comprendre les armateurs avec ces derniers dans une seule et même catégorie , il suffirait d'assimiler l'intérêt annuel de la mise de fonds de chacun d'eux à un émolument ; ou^ ce qui revient au même , Témolument de chaque marin à l'intérêt d'un capital. Ainsi le bailleur de fonds dont l'apport est de 6,000 fr., en accordant que l'intérêt de l'argent fût de ^ pour cent par mois , serait censé toucher 30 fr. par mois ; conséquemmént , après le prélèvement de son capital , il se trouve placé , dans l'opération de partage , au même niveau qu'un matelot engagé à raison de 50 fr. par mois. Il est superflu de dire que ce n'est pas par intérêt pour la course maritime que nous indiquons ici
celle amélioratioD , mais uniquement pour pouvoir y recourir plus tard et l'appliquer a
les garanties sociales, en un mot de procéder a la solution des problèmes les plus essentiels au bonheur des nations : unité de direction dans l'emploi des forces , zèle intéressé de tous les agens de la production , moyens de Subsistance garantis à tous , solidarité morale des membres de l'association, équilibre delà population avec les ressources alimentaires , existantes ou possibles ; tel est le programme que nous sommes tenus de remplir, et sur le simple énoncé du^ quel il nous est déjà survenu de deux points de vue opposés des objections qui ne nous déconcertent nullement. Les agronomes proprement dits , dont les conceptions ne s'étendent guère au-delà du cercle de l'exploitation rurale , et qui n'attendent ordinairement de la science qu'ils professent que l'amélioration des ancieifê procédés matériels de culture, le perfectionnement des instrumens aratoires , l'introduction de quelques espèces animales ou végétales propres à enrichir leur canton , l'adoption d'une bonne discipline d'atelier, ou d'une méthode exacte et claire de comptabilité ; ceux-là , di-
soDS-nous, sont tout abasourdis que nous osions fonder l'entreprise agricole sur un plan telle* ment grandiose qu'il soit impossiUe de Torganiser sans recourir aux théorèmes les plus transcendans de la science sociale , non plus que de la régir sans qu'elle ait caractère religieux : la maison rustique conçue dans des vues de réforme sociale leur paratt une fable. D'autres critiques , au contraire » accoutumés à traiter toutes les questions d'économie publique du point de vue législatif et gouvernemental , sans refuser au système dont nous poursuivons l'application une supériorité marquée sur les contrats vulgairement usités entre agens médiats et immédiats de la culture , et quoique admettant même que le nôtre soit , par la vertu de son principe, plus favorable que ceux-ci au succès matériel de la spéculation agricole , ne peuvent pas comprendre que les plus hautes questions d'ordre public et d'harmonie sociale attendent leur solution d'une cause aussi inûme. Pour parvenir à une pareille Hn, il vaudrait mieux, selon quelques uns
d'entre eux , déblatérer dans les journaux , attiser le mécontentement populaire, préparer peut-être quelque nouvelle révolution, sinon apporter dans le fatras de nos lois , à grand renfort de faconde, quelque insignifiante réforme. En présence de ces deux différentes catégories de contradicteurs , nous persistons à avoir foi dans TeABcacité politique de notre solution. Qu'elle laisse bien loin derrière elle tout ce qui a été imaginé jusqu'à ce jour en fait d'institutions agricoles, c'est ce qu'il faut savoir reconnaître et ce qui n'est nullement un motif d'exclusion. Quant à l'autre objection, le temps, ce juge suprême, prononcera entre nous et les faiseurs de tapage politique.
Jusqu'à présent, pour plus de simplicité dans le raisonnement, nous avons considéré la tribu chrétienne comme une institution purement
agricole ; cependant il est évident qu'il ne serait pas d'une économie bien entendue qu'elle se bornât à cette seule branche d'industi;*ie. Sans contredit, elle fera sagement de s'interdire celles d'un ordre transcendant, ou qui exigeraient soit des locaux et un mobilier trop considérables, soit une application exclusive. Déjà les établissemens agricoles d'une certaine importance ont leur forge, leurs ateliers de charronnage, de sellerie, leurs maçons , charpentiers, menuisiers, couvreurs, etc.; mais en outre on s'y attache avec raison à amener sur place^ et sans désemparer les divers produits de la ferme à leur plus haute valeur po^ible : les uns ont pour industrie annexe un moulin à farine, une distillerie, une féculerie, une huilerie, une sucrerie; les autres comprennent , comme en Beauce, une fabrique de tricot de laine ; ou , comme en Bretagne , tissent à la maison leurs chanvres et leurs lins. Or, n'en déplaise aux partisans trop absolus de la division du travail , les établissemens agricoles qui comprennent ainsi quelque industrie accessoire
à leur portée sont ceux qui prospèrent le plus. Au surplus , 1 ,500 personnes , dont 500 travailleurs mâles , établis sué* 2,500 hectares de terre , composent un personnel plus nombreux que n'en réclame la culture la plus exigeante en fait de main-d'œuvre ; eu conséquence , si , pour l'honneur du fameux principe de la division du travail, il était reconnu nécessaire qu'il y eût quelques individus voués à une profes^on exclusive , il n'y a aucun obstacle matériel qui s'y oppose dans notre association. Toutefois , nous devons faire remarquer que l'agriculture emploie les bras d'une manière si peu régulière, qu'à moins de combiner quelques travaux d'intérieur avec ceux des champs, on n'arrivera jamais à éviter les chômages. Enfin aucun esprit droit et dégagé de préjugés scientifiques ne comprendra qu'il soit d'une bonne économie publique ou privée que 1 ,500 producteurs de laine , par exemple , lesquels sont en même temps consommateurs de drap , envoient à 50 ou 100 lieues de chez eux , à travers une filière d'à gens commerciaux, leur produit pour y être
converti en étoffe , et de là rapporté sous cette nouvelle forme à son point de départ. Or, ce qui est vrai des laines Test également des chanvres, des lins, des cuirs, et en général de toutes les matières premières produites par Tagriculture , et dont le consommateur définitif est Tagriculteur lui-même, du moins en grande partie.
On a généralement embrassé d'une manière trop absolue le système de la division du travail : non seulement ce principe économico- industriel admet des exceptions , mais dans le cas le plus général il est évideounent contraire à l'emploi rationnel du temps d'affecter à chaque individu un genre de travail unique et exclusif de tout autre. Combien de fois les opérations de la culture sont-elles exécutées mal , et au prix de plus de fatigues et de souffrances qu'il n'est nécessaire, attendu que , pour peu que l'état de l'atmosphère le permette , on tient à utiliser le temps des domestiques de la ferme , qui , s'ils n'allaient pas aux champs, resteraient désœuvrés à la maison ! 11 en est de même de Touvrier
journalier : il préférera endurer le froid el la pluie , et gâcher sa besogne , plutôt que de rentrer chez lui , où il ne gagnerait rien. D'un autre côté , quand le ciel est serein , Tatmosphèi*e chaude, la campagne verdoyante et parfumée, quelle est triste la condition de rhomme condamné à être enfermé dans un atelier clos , et occupé sans diversion à pousser la navette ou la lime ! Il n'est donc pas possible de mettre en doute que , sous le double rapport du bon emploi du temps et du bien-être des individus, l'économie générale se trouvât bien que l'entreprise agricole eût toujours pour annexes obligées divers travaux de fabrication.
Enfin une dernière objection a été faite à notre institution agricole , et celle-là provient des personnes habituées à envisager les actes entre particuliers uniquement du point de vue de
la légalité et des intérêts du fisc : celles-ci prétendent que Tesprit de nos codes s'oppose à ce qu'une propriété soit possédée et exploitée par une association , qui , n'étant point sujette à la mort naturelle et n'aliénant jamais son bien, priverait ainsi le trésor public d'une branche essentielle de son revenu; elles affectent d'y voir la résurrection de la main-morte et autres fantômes des temps féodaux , dont les enfans seuls devraient aujourd'hui avoir peur. Quant à nous , il nous semble que ce serait faire injure à notre constitution sociale que de supposer que , la solution d'une grande question d'ordre public étant trouvée , son application rencontrerait un obstacle absolu dans les lois relatives aux droits d'enregistrement, ou autres de la même catégorie. Ces lois de détail ayant été faites pour des procédés industriels autres que celui qu'il s'agit à cette heure d'introduire, il est peu surprenant iqu'elles ne s'y ajustent pas exactement ; mais il est clair qu'en pareille occurrence c'est la loi qu'il faut modifier, de manière à ce que le fisc n'y perde rien et que le
progrès social n'éprouve point d'entrave ni de retard. Nous avons vu , eu effet, que lorsque l'établissement des lignes de chemins de fer était entravé par les lois qui régissaient anciennement la propriété, en matière d'éviction pour cause d'utilité publique, ce fut la législation qui fut modifiée dans l'intérêt du nouveau procédé industriel , c'est-à-dire dans l'intérêt général ; en conséquence , il est permis de penser qu'une faveur semblable serait accordée^ si besoin était , à une forme de contrat qui aurait la vertu de concilier les intérêts des .trois classes d*agens de la production agricole : propriétaires , entrepreneurs de culture et opvriers , et qui de plus introduirait dans l'économie générale de la société un stimulant plus énergique que le contrat de location et le salaire. Non , il n'est pas permis de supposer que des raisons de procureur fissent jamais obstacle à une pareille amélioration dans l'organisation sociale.
Au surplus, M. Dupin, avocat-général à la Cour de cassation , vient de révéler à la France l'existence d'un fait aussi intéressant que eu-
rieux dans les mœurs agricoles d'un canton , et qui prouve que Tesprit de nos lois a été , à une époque reculée, très favorable à l'association , et ne lui est même pas aussi opposé qu'on pourrait le croire à l'heure qu'il est. L'illustre légiste , dans une brochure publiée récemment sous le titre A* Excursion dans la Nièvre , nous apprend qu'il existait anciennement dans le Nivernais un mode d'exploitation rurale qui , sauf le nombre des individus » a tant de rapport avec celui que nous proposons , que nous ne saurions mieux faire que d'en rapporter ta description qu'en donne, dans le style naïf du temps, un ancien juriste du pays, cité par M.Dupin:
€ Selon l'ancien établissement du ménage « des champs, en ce pays de Nivernois , lequel « ménage des champs est le vrai siège et ori- € gine des bordelages, plusieurs personnes « doivent être assemblées en une famille pour € démener ce ménage, qui est fort labourieux, « et consiste en plusieurs fonctions en ce pays , < qui de soi est culture malaisée : les uns ser«
< vanls pour labourer et pour toucher les
< bœufs , auimaux tardifs , et communément « faut que les charrues soient tirées de six « bœufs; les autres, pour mener les vaches
< et les juments en champ ; les autres , pour
< mener les brebis et moutons ; les autres, pour « conduire les porcs.
< Ces familles ainsi composées de plusieurs
< pei*sonnes, qui toutes sont employées cha-
< cune selon son âge, sexe et moyens, sont <{ régies par un seul qui se nomme maître de
< communauté , élu à cette charge par les au- <c très, va aux affaires qui se présentent ès- « villes ou ès-foires , et ailleurs ; a pouvoir d'o- « bliger ses parsonniers en choses mobilières c qui concernent le fait de la communauté , et € lui seul est nommé ès-rôle des tailles et sub- € sides. Par ces arguments se peut cognoître € que ces communautez sont vraies familles et € collèges , qui , par considération de Fîntel- ^ lect, sont comme un corps composé de plu-
< sieurs membres , combien que les membres € soient séparez l'un de l'autre ; mais par fra-
ternité, amitié et liaison œconomique , font un seul corps.
< En ces communautez , on fait compte des enfants qui ne savent encore rien faire, pour espérance qu'on a qu'à l'avenir ils feront ; on fait compte de ceux qui sont en vigueur d'âge pour ce qu'ils font ; on fait compte des vieux et pour le conseil et pour la souvenance qu'on a qu'ils ont bien fait ; et ainsi de trois âges et de toutes façons ils s'entretiennent comme un corps politique qui , par subrogation , doit durer toujours. Or, parce que la vraie et certaine ruine de ces maisons de village est quand elles se partagent et se séparent , par les anciennes lois de ce pays , tant es ménages et familles de gens serfs qu'es ménages dont les héritages sont tenus à bordelage, a été constitué pour les retenir en communauté, que ceux qui ne seroient en la communauté ne succèderoient aux autres et on ne leur succèderoit aussi. Les articles de
la servitude personnelle déclarent plus politi-
c quement celte communauté, à sçavoir, quand <( tous vivent d*un pain et (fun sel.^
Voilà une exposition suffisamment claire des principes essentiels de l'association agricole : c La vraie et certaine ruine de ces maisons de
< village est quand elles se partagent et se se-
< parent. » Il est inutile de faire observer que ces communs parsonniers du Nivernais ne présentent l'association agricole qu'à son état rudimentaire. Quelle cause a empêché ce précieux germe de se développer? C'est ce que M. Dupin ne nous apprend pas; mais il n'est pas rare de rencontrer dans l'histoire des siècles passés de pareils avortemens , c'est-à-dire des institutions fondées sur, un bon principe , et qui n'ont pas franchi leur période d'enfance. Cela vient sans doute de ce que, jusqu'à ce jour, l'économie sociale n'a point été traitée comme une science, et que ce qui s'est produit de bon a été le pur efTet du hasard.
Il ne reste aujourd'hui de la vieille institution agricole du Nivernais que la communauté des
Jault, dans la commune de Sainl-BeDin-dcs- Bois, arrondissement de CUmecy. L'honorable M. Dupin décrit avec le coloris supérieur qu^on lui connaît l'existence intéressante de cette famille , ou pour mieux dire de cette réunion de familles vivant au même pain , pot et sel. Il était arrivé à la maison des Jault, accompagné de quelques amis^ .au moment où toute la communauté en était absente! : ellâ était allée h la messe paroissiale , son respectable chef en tète» et il n'était resté qu'une femme âgée pour garder le logis. Lorsqu'ils furent de retour, le maître , Claude Lejault , après avoir fait avec une franche politesse à M. Dupin les honneurs de la maison , lui donna tous les renseignemens qu'il désirait avoir sur les dispositions contractuelles de l'association dont il est le chef, et dont l'origine remonte au-delà de l'an 1500. Ces articles réglementaires du pacte qui régit la communauté peuvent avoir un certain intérêt pour le légiste , mais sont de nulle valeur aux yeux de la science sociale, puisque, dans l'impossibilité d'appliquer les lois vraies
de rassociation à une agrégation d'individus dont le nombre ne dépasse pas trente-six , on a dû y suppléer par des conventions arbitraires. Quoi qu'il en soit , après avoir lu la petite brochure de M. Dupin , on se sent comme transporté dans un autre mcuMle ou un autre siècle que le nôtre ; elle nous fait assister à une véritable scène de la vie patriarcale, et l'on se sent l'âme remplie d'une douce émotion, quand on songe à tout ce qu'il a fallu de vertu à cette petite société, pour travenser intacte un espace de quatre siècles. Que le Seigneur comble de ses bénédictions mattre Claude Lejault et toute sa communauté !
Au surplus, ceux qui nous lisent apprendront avec plaisir que notre vœu est exaucé d'avance : la communauté des Jault prospère et agrandit chaque année ses domaines par de nouvelle acquisitions. «Du reste, ajoute M. Dupin, le <i régime de cette maîtrise domestique est fort « doux et le commandement y est presque « nul. — Chacun , nous dit le maître , connaît <c son ouvrage et le fait. » Cette réunion de
familles exerce en commun très largement la charité ; en outre , ses habitudes morales sont telles qu'il est sans ei^emple qu'un seul de ses membres ait jamais été condamné pour un délit quelconque. «On s'étonne, poursuit le narra-
< teur, qu'un régime si extraordinaire, si
< exorbitant du droit commun actuel , ait pu «« résister aux lois de 1789 et 1790 , à celles de <c l'an n sur les successions , et à l'esprit de « partage égalitaire poussé jusqu'au dernier « degré de morcellement. 1 (Observons en passant que la communauté des Jault est la meilleure satire qu'on pût faire des lois de 1789 , 1790 , de l'an ii , etc., en un mot de tout ce qui conduit au morcellement.) « Et cependant, « telle est la force des mœurs, quand elles € sont bonnes, que cette association s'est main- € tenue par l'esprit de famille et la seule force <c des traditioitô , malgré toutes les suggestions « des praticiens amoureux de partages et de « licitations. > Ci'est , il faut en convenir , une véritable peste sociale que les praticiens. Mais n'interrompons plus la narration :
< Dans la suite de mon voyage , j'ai vu la contre-partie. Après avoir pénétré , par Decize et Fours , jusqu'à Luzy , je suis revenu par la montagne Saint-Honoré , les Bains- Romains et par la commune de Préporché. Dans cette commune existait jadis un grand nombre de communautés : la plus célèbre, celle qui a subsisté la dernière , était celle des Gariots.
«Cette communauté prospérait; depuis la révolution, on a voulu partager. Dans le nombre des parsonniers , quelques uns ont prospéré et sont assez à l'aise; mais d'autres sont tombés dans un état fort misérable. Le dernier maître, qui réside actuellement à Préporché, a emporté chez lui comme un trophée te grand pot de la communauté ; les autres restent groupés sur le mamelon des Gariots. Les grandes chambres ont été divisées; la grande cheminée est partagée en deux par un mur de refend ; les habitations sont chétives , malpropres ; les habitans, un peu sauvages, se montrèrent inquiets et
€ presque effrayés à notre aspect : à peine s'ils c voulaient ou pouvaient répondre à nos ques- < tions» A notre départ, ils nous suivaient des c yeux, comme on suit Tennemi qui opère sa € retraite , en se glissant derrière les niai- « sons.
c A Jault, c'était l'aisance, la gaîté, la santé; « aux Gariots, c'était la misère, la tristesse et € la pauvreté. )►
La description que nous avons faite du système distributif en usage parmi les corsaires, lequel a pour effet infaillible d'imprimer à cette fausse industrie une activité prodigieuse, jointe au tableau que nous avons tracé , d'après l'honorable M. Dupin, du mode d'exploitation agricole de la communauté des Jault , qui ne peut évidemment se soutenir que par la moralité de ses membres , vont singulièrement faci-
liter rexposîtioa des principes organiques de la tribu chrétienne. Il s'agit, en ef£et, pour nous, ainsi que nous Tavons déjà dit , d'associer environ 1 ,500 personnes , de tout sexe et de tout âge , pour exploiter 2,000 à 2,500 hectares de lerre. Or, nous entendons appliquer à cette association, en ce qui concerne la distribution des produits, la règle proportionnelle ^di te règle de compagnie : désormais donc , au lieu d'avoir à faire le partage entre des armateurs , un étal-major et un équipage , comme c'était le cas dans le premier exemple , l'opération aura lieu entre propriétaires, gens chargés d'un emploi de direction et travailleurs proprement dits.
La première condition pour qu'un établissement de ce genre se constitue, est que la société soit propriétaire du terrain qu'elle doit exploiter; car, bien qu'à la rigueur on pût appliquer les lois de l'association entre les personnes qui fournissent le capital d'exploitation, les hommes de talent dirigeans et les travailleurs, la société n'en serait pas moins placée vis-à-vis
(lu propriétaire du fonds dans la fausse position d'un locataire , ce qu'il est essentiel d'éviter. 11 convient donc que le propriétaire du terrain entre dans l'association, mais au même titré que les autres bailleurs de fonds ; car il n'y a aucune raison pour que celui qui contribue aux fruits communs pour un fonds de terre dont ta valeur est de iOO.OOO fr. soit plus favorisé ou plus privilégié que celui qui apporte au fonds social 100,000 fr. en argent. En conséquence, toutes les personnes dont le titre social consiste dans l'apport d'une valeur matérielle , sous quelque forme qu'elle se présente, terre, objet mobilier ou argent, ont le même droit hypothécaire sur tes biens meubles et immeubles dont se compose le fonds social. On avisera aux formalités à remplir pour évaluer aussi exactement que possible les apports en terres ou en objets mobiliers.
Quant aux agens intellectuels et aux travailleurs, veut-On se faire une idée exacte de 1; manière dont ils se classent entre eux, qu'oi se ligure le maître de la communauté , pou
parler le langage de la coutume du Nivernais , ou plus exactement le patriarche de la tribu chrétienne, abstraction faite pour le moment de la manière dont celui-ci sera élu et assisté , engageant , moyennant un émolument stipulé librement de part et d'antre , tous les employés de l'exploitation, quels que soient leur rang et leur catégorie , comme cela se pratique d'ail" leurs dans les circonstances vulgaires. Toutefois , déclarons itérativement , de peur qn'on ne l'oublie, que cette disposition n'a point pour objet de retomber dans la loi vicieuse du salaire fixe , mais uniquement d'exprimer par des chiffres proix)rtionnels la valeur respeclive attribuée au concours intellecluel, ou manuel de chaque participant. C'est donc pour plus de simplicité de méthode que les gages sont faits comme s'ils devaient demeurer fixes.
11 est facile à cette heure de voir comment le produit net des opérations sociales sera partagé entre tous les sociétaires , sans qu'il soit nécessaire de les diviser en autant de catégories qu'il y a de modes de concours différens. S'il est
admis que les fonds doivent produire 5 pour cent, il s'ensuit qu'un industriel engagé à raison de 1 ,000 fr. par an , et un bailleur de fonds dont l'apport se monte à 20,000 fr., ont dans l'opération de partage des droits absolument égaux, et que la proportion entre inégaux peut être établie aussi exactement que s'ils appartenaient tous à une classe de participans égaux en droit. Cette règle de compagnie unique offre de grands avantages sur la méthode proposée par d'autres socialistes, et qui consiste à attribuer un tiers des produits aux capitaux , une moitié au travail , et un sixième au talent , en laissant ensuite à chacune de ces catégories à distribuer la portion de dividende qui lui revient entre les ayant-droit par une règle de proportion : 1* cette division est arbitraire ; 2"* l'importance relative du capital, du travail et du talent n'est pas la même dans tous les temps, ni pour toutes les opérations. Du reste, la règle de compagnie unique , que nous adoptons pour plus d'exactitude et de simplicité, permet à la société d'accorder à ses bailleurs de fonds des intérêts plus
ou inoins élevés , suivant la convenance ; c'està-dire que nous insinuons ici par anticipation que , dans une institution comme la nôtre , qui a particulièrement pour but la réhabilitati(Mi sociale de la classe indigente , on jugera sans doute utile et moral d'accorder au pauvre ouvrier qui apportera ses économies au fonds commun, un taux d'intérêt supérieur à celui du titulaire d'une grande somme. Toutefois, cette prévision sort de la règle arithmétique que nous nous sommes efforcés de tracer ici.
11 nous reste encore un point essentiel à résoudre : c'est le mode d'existence des sociétaires. Vivront-ils tous au mêmepain, pot et sel, comme les bonnes gens que M. Dupiu nous a fait connaître, ou y aura-t-il dans un établissement aussi vaste que le nôtre , et comprenant des familles de fortunes inégales , des ordinaires différens appropriés à la qualité des personnes? On conçoit ici, sans que nous le disions , que la première de ces deux dispositions ne saurait être admise par la classe riche, et que la dernière serait une source de méconten-
tement et de murmures de ta part de la classe pauvre : or, comment résoudre cette difficulté? Par le moyen le plus simple , comme nous le faisons en toute occasion. Ainsi, supposons
avoir, pour l'usage Je ceux à qui la chose conviendrait , un grand atelier culinaire , à l'instar des restaurans, livrant aux consommateurs, d'après un tarif fixé d'avance, les alimens tout apprêtés, et disposé de manière à pouvoir servir tous les goûts et tout^ les bourses? La méthode que nous indiquons pour les alimens est applicable à tous les objets de consommation : vêtement , chaussure , logement , ameublement , blanchissage , enfin tout ce qui est de nécessité première. Il suffirait, pour faciliter ces transactions journalières, que la société émit un papier, ou une monnaie de convention ; dès lors les opérations de vente et d'achat, qui, dans les relations ordinaires de la vie , consistent dans un débat maussade entre des intérêts hostiles l'un à l'autre , et qui poussent souvent les antagonistes dans des voies subversives , se réduisent à une simple opération de comptabilité entre co-intéressés.
ciélé , savoir : richesse , justice , liberté , moralité. En effet , les quatre puissans ressorts qui font le mérite de notre institution catholique sont:
1* L'emploi économique des forces , par Tunité de direction ;
2^ //e zèle et la satisfaction générale , par la justice distributive ;
3"^ La liberté individttelle dans l'usage des choses , par l'exacte comptabilité ; .
V Enfin L'HARMomE sociale , par la religion.
Ces fondemens essentiels du régime d'association, sauf peut-être le dernier, ne peuvent trouver place que dans une agrégation nombreuse , sans toutefois l'être trop : nous avons précédemment supposé celle-ci par approximation de 1,500 personnes. Pour lors, si la société placée dans ces conditions entreprend toutes les branches d'industrie indispensables aux besoins de l'homme, en ûe s'interdisant que celles d'une médiocre utilité, ou d'une exécution trop dispendieuse, elle présentera dans son organisation une véritable individualité, c'est-
à^dîre une collection d'indivklus nécessaires les uns aux autres , et possédant les uns par les autres tous les élémeus essentiels de l'existence sociale. On voit que , sous ce rapport , aussi bien que sous celui de solidarité morale, la tribu chrétienne présente une analogie remar* qnable av^c la famille patriarcale , sauf que l'organisation de la première est plus complète et plus transcendante que celle de la dernière , et que les besoins des âges patriarcaux étant plus bornés que ceux d'une époque de civilisation^ l'industrie doit y être nécessairement plus grossière.
Cependant qu'à ce nom d'individualité sociale/on n'aille pas se figurer que la tribu chrétienne vivra en quelque sorte murée contre le monde extérieur : en effet, bien qu'il ne soit point rationnel ni prudent qu'elle attende d'établissemens étrangers les objets de nécessité première qu'elle est en état de produire sur son propre fonds , ni qu'elle envoie à grands frais ses produits bruts au loin , pour y
être manufacturés , quand elle a les mêmes
moyen8 de le faire chez elle» néanoiQkiis la. diversité des sols ^ des climatures , et en gânéral des ressources naturelles , est telle , qu'il n'est pas à craindre que les ipatières à rdations commerciales fossent jamais faute; mais du moins celles-ci » bornées désormais aux choses de lime , d'agrément , ou tout au plus d'utilité secondaire^ ne seront plus de nature à compromettre TeiListence des hommes quand il surviendra quelque ^perturbation accidentelle dans le système; car il serait contraire au principe d'association que la vie et le bien-être d'aucun individu reposassent jamais $ur les chances incertaines du commerce.
Au moment où nous écrivons ceci , nous lisons les observations suivantes dans le Momteur (1) : « On a beaucoup parlé de Torganisa- « tion du travail manufacturier. Sans doute il < y a à cet égard de grandes améliorations à « opérer ; mais qui préviendra l'exten^on inc considérée de telle ou telle fabrication »
(!) Uonileur du it et 15 «vril 1841.
4 l'excès de productkm au-delà des besoinsi&t € des débouchés , le ralentissement subit des ^ travaux^ Tinvasion des machines, toutes € causes qui tendent sans cesse à laisser Tona vrter inoccupé , ou à réduire les salaires à un
< si bas prix qu'ils deviennent tout-à-fait insuf- « fisans? On s'arrête effrayé devant les îm-
< menses difficultés que pï*é$ente ta solutiob de « ce problème. )>
Si Ton s'arrête effrayé en présence du problème , il est probable qu'on en attendra long^ t^mps la solution. Cependant , quelque rationnel que sôit cet effroi de la part 4^ personnes placées au point de vue administratif, comme il est de nature à demeurer stérile, ce ne doit pas être une raison pour que l'on n'accorde aucune créance aux hommes placés au^int de vue social et qui pensent être sur la voie de la solution désirée , surtout si les occupations gravés de leur vie entière et leur éloi^ gnemënt Inen cc^taté de toute poursuite ambitieuse, en ce qui les concerne personoellemétit^
garantisâent la pureté des motifs dont ih sont animés : s'ils n'ont jamais rien demandé pom* eux-mêmes, ils n'auront pas mauvaise grâce à solliciter du gouvernement qu'il veuille bien accorder à leur tentative d'organisation du travail une assistance morale et matérielle. Il est vrai qu'ils n'ont pas la prétention d'organiser le travail exclusivement manufacturier, mais bien celui de l'agriculture combinée avec certains arts mécaniques qu'ils ont su faire rentrer dans l'économie rurale et domestique. Toutefois , si leur tentative réussissait ^ il n'y aurait plus lieu de craindre désormais que la production des choses les plus îndispepsables à la vie civilisée dépassât les besoins de la consommation, puisque la société des producteurs et colle des consommateurs ne feraient qu'une ; le ralentissement des travaux , s'il venait à avoir lieu, ne serait plus un mal, vu qu'il ne pourrait l'ésulter que de la diminution des besoins; l'introduction des machines aurait pour effet de soulager le travailleur de sa peine,, sans lé
priver de ses moyens de subsistance , puisque ceux-ci lui sont garantis, en tout état de cause, en vertu du nouveau pacte social .
On dit que Thôtel du quai d'Orsay, qui n'est pas encore achevé, et auquel on a eu tant de peine à trouver une destination utile, a déjà coûté au Trésor la somnie de H ,692,441 fr. La mention que nous en faisons ici n'est nullement pour critiquer cette dépense, non plus que beaucoup d'autres du même genre qu'une grande et riche nation peut se permettre en certaine mesure , mais uniquement pour faire sentir combien il serait absurde, nous avons presque dit odieux, qu'on ne trouvât pas, après cela , un sou pour aider à la fondation de la tribu chrétienne , quand ses auteurs prouvent leur conviction , en y consacrant leur forlune privée et leur concours personnel, et proclament avec foi que rêxtinctiori du paupérisme découlera naturellement de Tapplicalion de leur principe.
Une dernière objection se présente : tout en reconnaissant combien Korganisation actuelle
de rindiistrie est busse , il est des personnes qui s'effraient k Tidée de faire table rase Aes^ procédés industriels actuellement en vigueur ; il leur semble que les préjugés soqt trop enracinés , les habitudes trop invétérées , les intérêts privés trop enchevêtrés les uns dans les autr^ , pour qu'il soit possible de remplacer intégralement le régime de Tincohérence p^r celqi de Tunité ; une pareille réforme in^ dustrielle leur semble avoir quasi le caractère d'une révolution politique. De là, leurs défiances et leurs répugnances. Mais qui parle de poursuivre la réforme intégrale de la société? Pour qu'elle pût avmr lieu régulièrement , il faudrait d'abord que la masse de la nation en comprît la nécessité et fdt bien édifiée sur Tefficacitédes moyens proposés : or, on n'amènera ces convictions qu'en opposant aux effets subversifs de l'antagonisme commercial les effets harmonieux de ^association, qu'en fondant au milieu de Fanarchie industrielle un oasis de travailleurs organisés ; et pour procéder avec ordre k cette grande œuvre, il convient d'abord
de founiir an sfiacimen dWganisation chrétienne.
iravail , là seulement oà il est en droit de le faiire ; quant aux particuliers , il leur sera k»sible de consenrw leurs procédés défectueux en (Hcésence d'un système meilleur et plus productif. Nous sommes trop amis de la liberté pour vouloir <pi'ôn oblige qui que ce soit à changer son pain d'orge pour du pain de froment , ses guenilles pour des vétemens propres et confortables, ses privations pour Fabondance; nou$ ne demandons même pas qu'on contraigne les masses corrompues à renoncer à leurs habitudes grossières et vicieuses, pour adopter la vie noble et pure des enfansde la tribu chrétienne ; mais nous croyons que les peuples ne tarderont pas à juger l'arbre par ses fruits et à adppter la direction qui convient le mieux à leurs intérêts.
La plupart des écrivains font consister le succès d'un livre principalement dans la gloire
ou le protit qu'il rapporte à son auteur. L'objet de celui que nous livrons au public est tout
dira^MI à une société faunroyée, quitqepar^i fois ses prophètes. Ainsi donc périsse le livre , périsse mâme Tautrar, s'il le faut ! mais qu'on se mette promptement à l'œuvre dont il trace les fondemens , qu'on prépare le milieu socifil où naîtra Télu de EHeu annoncé par le comte deSlaistre, celui-là dont il a dit : cÂtleiKlei « que la religion et la science , en vertu de leur « affinité naturelle, se réunissent dans ta léte < d'un même homme. > Quant à nous autres , contaminés au ctmtact de l'impiété et sortis à grand'peine du cloaque philosophique , ce n'est à aucun de nous à prétendre à cette haute mission ; tout ce que la génération qui va s'éteindre peut faire est de <x>nfier au sol les premiers germes de l'harmonie universelle.
n est » nous le savons , des personnes impatientes de connaître dan$ ses moindres rouages notre synthèse sociale : il nous est pénible de ne pouvoir pas les satisfaire complètement; Nous savons très positivement où noua allons ; mais nous ne saurions décrire les sites que nous rencontrerons sur notre roule , ni les édi-
fiçes dont se compose la cité sainte, ternie bienheureux de notre voyage. « Quels sont les objets que la tribu produira au-delà de sa con*sommation et livrera au monde extéi^ieur? Qi^ls sont ceux qu'elle ne produira pas et se furoïcurera par la voie du commerce ? L'évalua*tàOB des produits entre associés serait-elle antérieure ou postérieure à la production ?» A toutes ces questions et à une foule d'autres qui se pressent , nous n'avons que ceci à répondre : « Nous vous le dirons quand nous l'aurons <( fait. » Ceux qui ne seraient pas satisfaits de cette réponse prouveraient qu'ils n'ont pas compris notre métbode trine de \yroceder à l'organisation du travail , et nous les renverrions à ces utopistes doués de la seconde vue^ qui savent décrire dans le plus grand détail les moindres faits et gestesqui se produiront dans la société de l'avemr ; quant à nous , ce que noua osons entreprendre , c'est de poser des principes chrétiens , et d'en chercher l'application par la voie expérimentale et analytique. Il est c^endant une question à laquelle noù$^
sommes à même dès à préseni de donner nne solution satisfaisante : nons avons dit que la
pureté des mœurs est une des colonnes essadtielles de rassocialion chrétienne. C'est, en effet, sur la chasteté des deux sexes eu dehors duma-^ rîage, et sur la fidélité mutuelle des époux que repose la sainteté du lien de famille ; la tribu se doit à elle-même de fonder à cet égard un régime de garanties. Dans la société barbare, la question est résolue par ta séquestration des femn^s; en civilisation, les eunuques et les grilles du harem sont remplacés par la loi des convenances. Mais ces convenances ne sau-» raient être une garantie vraie» si tout homme désireux de les voir observées, en ce qui le concerne, est disposé à les violer, en ce qui concerne autrui. Le nom de probité ne seràit4l pas déri^ soire, dans une société où chaque individu regarderait comme un crime qu'on lui volât la moindre portion de son bien, et n'aurait aucun remords de voler celui de ses voisins , ni aucune improbation contre ces mêmes voisins se volant entre eux? C'^st [)Ourtant ainsi que,
dans le inonde civilisé ; tout homme tient à ce que les convenances soient respectées à Tégard de sa femme , de sa fille , ou de sa sœur^ et les viole sans scrupule, ou du moins trouve tout naturel qu'on les viole a l'égard de la femme, de la fille ou de la sœur du voisin. Dans un pareil gâchis nK>ral , les convenances ne peuvent être qu'un voile, ordinairement fort transparent , destiné à couvrir les désordres des relations sociales.
II s'agît pour nous au contraire de garantir la vérité du lien de famille par une loi vraie et effi^ cace, aussi éloignée des injurieuses précautions du harem que des convenances mensongères de la civilisation. Un semblable but étant posé, il nesaurait être bien difficile de ^atteindre ; mais ce n*^t pas à nous, du point de vue général où nous sommes placés , à tracer le mode d'application. Quand un homme s'apprête à bâtir, il appelle son architecte ^ et lui dit le nombre , la nature et la disposition des appartemens qu'il désire avoir, et il demeure assuré que la maison sera construite d'après ces indications. Au sur-
plus, la loi de^ convenauces ne saurait être Touvrage de rhomioe seul ; il faut que la femme cbrétiemie y conisoure arec ce tact exquis et cette (Hidetir natire qui la caracté*^ riseut. C'est pourquoi le principe que nous présentons ici » en matière de contenances , ne doit être que le programme donné à Tarchi^ tecte , et non le plan de Tédifice*
Cependant les pars(mnes qui commencent à comprendre nos vues d'ordre social, ma» qui n'en ont pourtant pas encore la complète intelligence f commettent fréquemment une erreur que nous sommes à même de rectifier dès à présent : elles supposent que, lorsque les enfans de la tribu chrétienne serout arrivés à Page adulte, On les mariera entre eux ; or, il n'en dcût pas être ainsi. U est vrai que la tribu n^est point une institution monastique; mais si ses enfans des deux sexes pouvaient cimoevoir Fes^ poir de contracter mariage entre eux , quelque ilinocentes que fussent les relations d'amour antérieures aU' mariage, elles ne seraient pas $mns danger ; quelque unis que les garçou» fus-
seut enire eux , voire m^»e quelque peu coquettes que iu8sent les filles; il serait à craindre qu'il ne survint entre les uns ou les autres des rivs^tés d'amour susceptibles dlutroduire le désordre dans la société. Pour couper court à cet inconvénient , les jeunes garçons iront prendre femme, soit dans une autre tribu, qiiand il y en aura plusieurs fondées ; soit dans le monde anarchique , s'il n'y en a pas encore. Les jeunes filles seront de même dans robliga*tion de se marier au dehois. En un mot , il est essentiel au bon ordre que les enfant d'une même tribu se considèrent comme frères et ^œurs , et à cet effiet il convient que lé patriarche soit le père adoptif de tous les membres de l'association dont il est le chef tétaiporeL
Nous venons de dire que Fobjet de ce livre n'est pas purement spéculatif : c'est un appel adressé à la société pour qu'elle travaille à s'or-^ gsmîser chrétiennement; mais toute œuvi*e chrétienne doit débuter modestement, et ne recourir dans le principe qu'à des moyens de
réalisation forl minimes , relativemenl à l'objet qu'on $e propose. 11 s'agit de fonder une association agricole , domestique et jusqu'à un certain point industrielle , mais avant tout ca<tholique : or» il suffira d'y appeler un petit nombre d'adultes , tant ecclésiastiques que laïques , pour former le noyau de personnes né^ cessaires pour élever et soigner les enfans. Si l'on voulait dès le principe composer la tribu d'bommes faits, quelque pieux et bien intentionnés qu'ils pussent être , il serait à peu près impossible de faire comprendre à une masse d'individus, plus ou moins entachés d'idées hausses en matière d'organisation sociale , ^i quoi consiste le régime de l'unité; une partie d'eux entraverait nécessairement l'œuvre d'harmonisation par lés préjugés du monde où ils auraient vécu. Placés au point de vue de leur intérêt individuel , souvent même à leur insu ^t par habitude, incapables de comprendre ce qu'il peut y avoir de liberté dans Tobéissance , le jnécaniste social ne trouverait^ la plupart du temps, en eux que des agen^ réfractaires. En
effet /si nous ne croyons pas qu'il soit absolument nécessaire , pour constituer harmonieusement la société , de refaire le cœur humain , comme on nous le jette quelquefois à la tête , il nous paraît du moins fort difficile de procéder à cette grande œuvre, au moyen de ces êtres que la civilisation a estropiés moralement , et pour peu que l'on veuille s*entourer de tous les élémens possibles de succès , il est sage et prudent d'élever les hommes, en vue de les rendre propres à ce régime nouveau.
Elever les hommes! tout le secret est là. L'association chrétienne n'est autre chose qu'une agglomération de personnes occupées à s'élever les unes par les autres. Dans la société civilisée, l'individu élevé tend à déprimer celui placé au-dessous de lui ; mais dans la tribu , toute l'ambition du supérieur est d'élever à lui son inférieur, soit que la supériorité ou l'infé* riorité consistent dans la vertu , dans le savoir; dans la richesse , dans la dignité personnelle , soit même dans l'illustration de famille. C'est
ainsi que les hommes, au lieu de se pousser
violemment ou astucieusemeut les uns les autres au bas de Téchelle sociale , seront attirés charitablement eu haut les uns par les autres , et que , depuis le meilleur et le plus élevé de tous jusqu'au plus infime, la société humaine présentera une vaste chaîne de cœurs em* brasés d'amour et prenant leur mouvement d'ascension , de la fange du monde actuel vers la région divine.
Sans contredit , cette manière de concevoir la question sociale n'est pas faite pour être présentée aux spéculateurs industriels : ceuxlà, non seulement repoussent avec colère tout projet où le bénéfice pécuniaire ne figure pas en première ligne , mais ils s'éloignent mêaie avec défiance de ceux dont le lucre n'est pas l'objet essentiel et unique, et auxquels se rattacheraient subsidiai rement quelques considérations d'humanité. Or, notre répugnance est telle pour le concours de pareilles gens /à supposer que par extraordinaire ils fussent tentés d'apporter le leur à la tribu chrétienne , que , dussions-nous nous répéter, nous tenons à ce
qu'ils ^chent bien que notre tentative d'asso* dation n'aura peut-être pas, comme procédé d'organisation du travail , tout le succès que nous en attendons. Dans cette hypothèse , elle demeurerait purement et simplement une fondation pieuse , et les avances de fonds qui lui auraient été faites seraient perdues pour les bienfaiteurs, et acquises en pur don à l'établissement.
Cette mauvaise chance n'est pas ce qui arrête les personnes vraiment chrétiennes; plusieurs de celles-ci , au contraire , désolées de tout ce que l'industrialisme renferme d'inhumain, n'ont foi qu'aux généreux efforts dé la charité, pour soulager les maux de la classe pauvre. C'est pourquoi elles répugneraient à prendre part à une œuvre qui aurait la moindre ressemblance avec les entreprises Industrielles. Tout en respectant ce qu'il y a de bons et nobles motifs dans une pareille aversion , nous n'hésitons pas à la déclarer une erreur des âmes tendres. Sans contredit, il est impossible de rien produire d'eflScace sans la charité ; mais la charité seule et
dépourvue du levier de la science sociale , ne parviendra à enfanter que de légers pallialifs , de même qu'à la guerre la valeur du soldat , en Tabsence de la discipline militaire et de la stratégie, demeure à peu près impuissante. Dieu n'a pas voulu que Tordre social reposât sur la charité seule , mais bien sur la charité combinée av^c la justice ; or , comme il n'appartient qu'à la charité de chercher et de trouver les lois de la justice , les personnes qui prendront part à cette grande initiative, et qui désirent avant toutes choses acquérir un mérite devant Dieu , auront celui d'amener à une œuvre de charité la foule de ceux qui n'ont que l'intelligence de la justice.
Il importe que le lecteur sache bien distinguer dans cet écrit les lois vraies et définitives de l'ordre social , des efforts temporaires auxquels un certain nombre de cœurs chrétiens seront dans le cas de s'astreindre, en
vue de mettre ces mêmes lois en vigueur; ainsf nous venons de faire entendre que la société ne peut pas être constituée harmonieusement , en l'absence des lois de la justice ; cependant, ceux qui travaillent à introduire ces loi&^ doivent renoncer, en ce qui les concerne, à toute règle distributive fondée sur Téquité , et se résigner , au moins temporairement , au régime faux de Tégalité. Nous ne sonmies pas républicains , on le sait sans doute , car nous avons déjà donné à entendre que les deux mots liberté et égalité hurlent de se trouver ensemble ; en effet nous n-avons jamais ouï dire qu'on dût estimer au même prix toutes les denrées bonnes ou mauvaises , rares ou communes , étalées dans un marché, ni que tousles tableaux d'un musée eussent nécessairement un mérite égal. Qu'il nous soit donc permis d'appliquer la même règle aux hommes , et de croire que le bienfaiteur de l'humanité et le scélérat , le sage et l'ignorant , l'homme actif et le fainéant , ne doivent pas nécessairement occuper le même rang dans la société : ce que nous disons des
individus, s'applique également aux Tanailles considérées comme individus. Cependant, nous affirmons qu'au début de l'association chrétienne, il ne doit, il ne peut même y avoir que des égaux , ou pour parler plus exactement , les grands doivent s'y Taire petits à c6té des petits ; ceux qui s<Hit dignes des premières places doivent accepter les dernières. En un mot , il s'agit, pour atteindre le but que nous nous proposons , de revenir aux agapes de l'Église primitive. En effet , tant que le succès du nouveau procédé industriel est encore problématique , aucun de ses metteurs en œuvre n'est fondé à se croire un mérite supérieur ; tant que les fruits de l'association sont encore dans le vague de l'avenir , aucun des co-associés n'a le droit de s'attribuer, par anticipation, une part meilleure que celle des autres dans les produits communs. Ainsi , il est impossible de fonder le règne splendide de l'harmonie universelle, à moins de passer par les rigueurs de la vie ascétique ; Ton ne peut songer à investir le pauvre de ses droits sociaux, qu'eu l'isolant préalablement de toute
i07 espèce de droils, et ne lui enseignani que des devoirs; I'od ne fondera un réf^imede liberté qu'en acceptant premièrement le joug de l'autorité. Si , comme on le prétend , les inégalités sociales actuelles sont odieuses aux masses, c'est
ment labouré et ensemencé , sur lequel ont passé la herse et le rouleau ; quand vient la saison chaude , les semences diverses que le cultivateur a confiées à la terre prennent leur croissance ; les unes , pour végéter au ras du sol ; les autres» pour s'élever à plusieurs pieds ; enfin il en est qui s'élancent à une hauteur que la flèche peut à peine atteindre : toutes ces inégalités-là sont bonnes, en tant qu'elles sont vraies et utiles.
Cette courte explication doit sufiire aux lecteurs inlelligens , pour leur donner une idée de la marche que nous nous sommes tracée , ou pour mieux dire , qui nous est tracée par l'Ëvaugile; car il est dit : c Que celui qui est le « plus grand parmi vous se fasse le serviteur c des autres. » En conséquence, le premier noyau de fondation de notre tribu chrétienne , se composera : l*^de quelques ecclésiastiques et de religieuses . d'un ordre voué au service des malades et a l'éducation de l'enfance; i" de personnes laïques des deux sexes en nombre suffisant pourj cultiver le terrain social , y prali-
quer diverses indu seigner les procétl 3° d'une trentaine qu'on prendra naiu donnés, ou privés è
quelque petite qu'elle soit à sa naissance , doit néanmoins être pourvue d'une institution religieuse presque complète : à cet égard nous pouvons hardiment invoquer le témoignage de l'histoire; quels sont les peuples qui ont prospéré, sinon ceux qui se sont groupés autour d'un autel ? Et pourquoi la civilisation moderne, avec les immenses moyens matériels dont elle dispose , deux nouveaux mondes à peupler et une organisation qui enfante des myriades de pauvres, ne parvient-elle pas à coloniser? Parce que la génération actuelle n'a foi que dans l'industrie , et lui donne un développement monstrueux et prématuré , et qu'elle considère les besoips de l'âme comme d'importance secondaire. En conséquence , nos tentatives de colonisation sont toutes entachées d'un vice organique, semblable à celui d'un fœtus qui n'aurait qu'une tête imperceptible et serait pourvu de membres volumineux; celui-là ne serait pas viable. Les établissemens coloniaux, tentés depuis un demi-siècle par des industriels, ne le sont guère plus.
Ne craignons donc pas d'exposer ici notre
inébraulable convictioa, d'autant qu'elle sera
partagée par les hommes de foi naïve et par
Hommes de progrès , écoutez ce qui nous reste à vous dire sur cette matière, car nous le faisons avec une autorité qui nous trouble et nous étonne nous-mêmes : Le fœtus social, conformé ainsi que nous venons de le décrire , arrivera progressivement aux belles et harmonieuses proportions de Tâge mûr. L'institution religieuse prendra sans doute alors un grand développement, mais les autres parties de Forganisme social en prendront un relatif plus grand encore. L'art , sous ses diverses formes , aura une puissance thyrtéenne; l'industrie rendra à Thomme le sceptre de ia nature qui lui avait été retiré ; la science lui révélera tous les mystères de la création que Dieu avait dû tenir caché à sa corruption. En un mot , l'apogée de ce mouvement social sera l'époque d'une véritable transfiguration db l'humanité.
iU nous ail ressens à Dieu du fond de notre cœur esl que cet écrit n'ait de retentissement que juste autant qu'il est indispensable , pour rallier autour de nous , à titre de centre provisoire , un groupe d'hommes et de femmes prêts à boire le calice d'amertume jusqu'à la lie , s'il le faut , pour relever le pauvre de son abjection et le tirer de sa misère.
11 en est de même des 'moyens matériels. Une œuvre chrétienne doit être sobre d'appel aux capitaux. Nt>us avons dit qu'un ami des pauvres s'est engagé formellement à mettre à kl disposition de la tribu chrétienne un teri'ain vaste , de bonne qualité , susceptible d'une grande et prompte âmélroration, enHn situé sur un plage poissonneuse , dans un isite riailt et au milieu d'une population pieuse. Munis de ce premier et essentiel instrument de travail , que ferions-nous de grandes sommes d'argent? Plus tard , si Dieu bénit notre œuvre, les capitaux et les' hommes y afflueront par la seule force des choses ; maiis c'est un avenir dotit nous n'avons \. point à nous occuper.
En (téfiniiive, qui doDC dans celle f^ociëtéfoiii'voyée n'est pas intéressé au succès de uoire tentative d'»»UM^i»tirtn ? I^s naiivrps dAÎvAnl v trnii.
teiDporains ne décooragenl pas de les servir avec amour et déyouement , charitables amis do pauvre qui avez accepté votre part de ses humiliations et de ses peines , il s*agit à cette heure , non plus de le conscder , mais de le réhabiliter ; une pareille oeuvre ne peut se faire sans vous : à la croisade.
Saintes femmes , dont le cœur embrasé de charité est au service de tout être souffrant et que ne rebute aucune des nombreuses infirmités de la nature humaine , vous aussi tendres institutrices du premier âge, qui, heureuses comme le Sauveur du monde d'être entourées des petits enfans , vous êtes souvent dit avec le poêle :
i Nés p(*ur aimer un jour, qu^ils soient d^abord aimés, i
Delille.
Il s'agit aussi pour nous d'arracher, à force d'amour, quelques malheureux orphelins aux maux qui les atlendenl dans leur triste condition sociale ; votre poste est là : a la croisade.
Jeunes hommes de la génération nouvelle;
qui n'avez enlemlu le ricanement insensé Je l'impie que lorsqu'il expirait dans quelques boudies édentées , reste infect et incurable <1*iin !îiJ><>lA flÂtrî à inmais ii»ns Ip.4 annAlpç;
cause tant d'insomnies , tentez ^lin de les résoudre chrétiennement ; il en est temps Picore : marchez à notre tête a la croisade.
Et vous surtout , victimes d'un ordre social faussé par le matérialisme et qui n'avez pas place au banquet de la civilisation» vous qui ne pouvez nous apporter que l'assistance de vos prières; c'est par elles que vous aussi, pauvres indigens, vous pouvez prendre parti dans la