CHAPITRE XI
« Le pauvre Tleux 5ttmfer »— ^On abandonne le navire— Ce qu*il advint du Sumt^r -^ Rapport officiel •-<* On réchappe belle -** Voyages do Capitgiao Semmeg — On entre en marçbé pour VÀlabama,
Pendant ce temps le SumUr avait continué à chercher du charbon; enfin il obtint la promesse d*une provision. Il arriva cependant que celte provision si longtemps et si ardemment désirée ne fut jamais demandée.
Les jours du Sumi^r^ comme croiseur, étaient comptés. Il était loin d'être un bâtiment neuf lorsqu'il fut con-» verti en vaisseau de guerre par le Capitaine Sommes ; la tâche laborieuse qu*il avait remplie pendant les sept mois qu'il tint la mer avait été trop forte pour ses faibles moyens, et il n'était pour ainsi dire plus qu'une ruine; enfin il succomba bravement; il fut examiné par ses officiers et déclaré impropre à la mer. Le 24 Février le Capitaine Semmes inscrivit le passage suivant dans son journal : —
« Le pauvre SUMTER doit être abandonné. Nous
a AVONS RENDU AU PAYS QUELQUES SERVICES, PUISQUE NOUS « AVONS COUTE AUX EtATS-UNIS UN MILLION DE DOLLARS d'uNE « MANIÈRE OU DE l' AUTRE ! »
Il leur coûta certainement cette somme. Dix -huit vaisseaux capturés, dont sept furent brûlés avec leur chargement et deux laissés en consignation, représentaient
ET DB l'aLABAMA. 139
déjà un grand dommage. Ajoutez à cela les sommes dépensées à notre poursuite, les droits énormes d^assu-^ rance, les dépenses occasionnées par la nécessité de faire entrer les marchandises par les derrières des Etats-Unis, et les frais qu'il fallait faire pour mettre à la mer un vaisseau portant les couleurs de ces Etats; alors vous au^ rez un dommage que comblera difficilement un million de dollars.
Sa carrière était finie ; mais on ne fut pas longtemps à lui trouver un successeur qui, sous le même commandement, devait accomplir des exploits qui effacèrent les siens. Les événements qui eurent lieu entre l'abandon du Sumter et l'apparition de YAlabama, qui devait avoir une carrière si aventureuse, sont indiqués dans le rapport officiel que le Capitaine Semmes adressa au Secrétaire de la Marine à Richmond.
Nassau, Nouvelle-Providence, Du 15 au 20 Juin 1862.
Monsieur, — J'ai Thonneur de vous informer de mon arrivée dansTotre ville pour le 8 du mois prochain, dans vingt jours au plus; j*arrive de Londres. J'ai trouvé ici les Lieutenants Maffit et Sinclair, et j*ai reçu du premier votre lettre du 29 Mai, renfermant une copie de la dépêche que vous m'aviez adressée le 2 Mai. Comme vous pouvez facilement le supposer d'après ma présence en ces lieux, l'original de cette dépèche ne m'est pas parvenu, n! même aucun renseignement à ce sujet n'est arrivé jusqu'il moi. Comme vous l'aviez prédit, j'ai été forcé d*abandonner le Svmter, parce que j'étais bloqué par l'ennemi dans un endroit où il m'était impossible de faire exécuter les réparations nécessaires pour le mettre en état de reprendre la mer. Pendant les quelques jours qui suivirent mon arrivée à Gibraltar, je conservai l'espoir que je pourrais gagner un port Anglais ou un port Français où j'aurais pu trouver les moyens de faire exécuter ces réparations, Jo fis racommoder
1/iO CROISIÈRES DU 8UMTER
mes bouilleurs et hâter tous les préparatifs pour mon dépari; par suite de la coalition que les marchands de charbon formèrent contre moi,*^ ne pus faire ma provision, et les steamers ennemis le Tuscarora et le Kearsage, avec le sloop Yino, arrivèrent aussitôt pour me bloquer. Malgré leur présence, j*aurais fait tous mes efforts pour prendre la mer ; mais je découvris bientôt dans mes chaudières de plus grandes avaries qui se produisirent dans les circonstances suivantes : — Un steamer Anglais étant arrivé à Liverpool avec un excédant de charbon à bord, offrit de m' approvisionner. Alors je lâchai la vapeur pour m'approcher de lui; mes chaudières avaient des fuites tellement grandes que, même avec la plus faible pression, elles éteignirent un des fourneaux. Je fus obligé pour cette raison de laisser échapper la vapeur ; et, après un examen des chaudières fait par un conseil de surveillance, je fus convaincu qu'elles étaient tellement détériorées qu'elles étaient tout à fait hors de service. On reconnut que Ton devait, soit remplacer les chaudières, soit enlever les anciennes pour en renouveler entièrement les arches et d*autres parties importantes ; mais ce travail ne pouvait être fait que dans les ateliers d'un constructeur; or, je ne pouvais avoir ces facilités à Gibraltar. Dans cet état de choses, il était nécessaire, d'après mon avis, ou d'abandonner le navire ou de le vendre. Je ne pouvais pas penser à y rester plus longtemps dans des conditions semblables avec mon équipage et mes officiers. Cependant je sentais que la responsabilité de cet acte était très-grande; jugeant alors qu'il serait plus respectueux pour l'administration qu'elle retombât sur une autorité plus élevée que la mienne, j'écrivis les faits à l'Honorable James M. Mason, notre commissaire à Londres, en lui demandant d'assumer la responsabilité du désarmement du vaisseau (1). M. Mason répondit promptement; aussi,
(I) Voici la lettre h M. Mason : —
A bor»! du steamer des E. C. Sumter, Baie de Gibraltar,
3 Mars 1862.
MoNsiEOR, — J'ai eu l'honneur de vous adresser un mot hier pour
ET DE l'aLâBÀMA. 141
quelques joars après, je renvoyais et je payais entièrement tout réquipage, excepté dix hommes ; je détachai aussi tous les offi*
TODsprier de prendre la responsabilité de me donner Tordre de désemparer le SunUer, afin que mes officiers et moi nous puissions retourner dans les Etats Confédérés pour prendre une part plus active à la guerre. Je joins aujourd'hui la copie d*une lettre qui m*a été adressée ^ ce sujet par les officiers de ce navire ; elle vous montrera qu*ii n*y a nulle différence d*opinion entre nous quant à la politique et h la convenance de la démarche que je fais en ce moment. Chaque malle nous apporte la nouvelle que Tenuemi nous serre de toutes parts, et il me semble que nous aurions besoin de chaque bras, de toute notre énergie, et de toutes nos ressources pour nous défendre. Le plus que nous pourrions espérer faire en restant où nous sommes, serait peutêtre d'occuper Tattentiou d*un autre steamer ennemi. Un steamer restera toujours pour surveiller notre navire, quel que soit Tétat dans lequel il se trouve, et probablement on en laisserait deux pour prolonger le blocus si les officiers restaient k son bord. L*ennemi, ayant il flot plus de trois cents vaisseaux armés, ne serait guère affaibli s*il avait un steamer de moins sur mer. Je nMnsisterais pas tant sur ce point si j*étais certain d*avoir des nouvelles du Secrétaire de la Marine à une époque raisonnable ; mais mes dépêches sont sujettes à être prises, comme ce malheur arrive souvent aux siennes, et bien des mois peuvent donc s*écouler avant que je puisse recevoir ses ordres. Je comprends sans peine que, dans des circonstances ordinaires, vous poissiez hésiter à me donner cet ordre; mais il y a des cas où Ton doit assumer quelque responsabilité, et j*avance respectueusement que celui-ci en est un. Si Ton désempare le Sumter sans un ordre du Département de la Marine, nous devons prendre Tun ou Tautre la responsabilité de cet acte. Or, comme je vous Tai déclaré dans ma der- Bîère lettre, il me semble que vous plutôt que moi pouvez assumer cette responsabilité, puisque vous êtes un haut fonctionnaire du Gouvernement, tandis que je ne suis qu'un simple employé de TAdministration. La question des dépenses doit être aussi prise en grande considération, car les dépenses du navire, en agissant avec la plus grande économie, sont, en nombre rond, de i ,000 dollars par mois. Si vous vous décidez à me donner cet ordre, faites-moi la faveur de me le télégraphier en ces termes : « Votre demande est accordée; agissez en conséquence. » Écrivez-moi aussi par la malle, car la liquidation des affaires durera plusieurs jours, et j*aurai amplement le temps de recevoir votre lettre avant de partir pour Londres.
J*ai l'honneur d*être avec respect, etc.
(Signé) R. Semmes.
A THonorable Jas. Mason. Com., etc., Londres.
U2 CROISIÈRES DU $UMTER
ciers, excepté le Midshipman Aroistrong et un second. Je mit» le vaisseau sous la garde d'Armstrong ; je lui donnai, pour lui et son petit équipage, de l'argent et des provisions pour dii mois, et je partis pour Londres, tandis que la plupart des offîciers se mettaient aussi en roule pour les Etats Confédérés. A mon arrivée à Londres, je reconnus que Voireto (Flùrtdà) avait été envoyée quelques semaines auparavant dans ce port; or, le Commandant BuUock m'appreuant qu'il avait vos4)r4res pour commander le second vaisseau qu'il faisait construire, je n'avali pas d'autre alternative que de retourner dans les Etats Confédérés pour prendre vos instructions. Je dois dire que le Commandant BuIIoek m*a proposé de se mettre entièrement soui mes ordres et même de m'abandonner le commandement du vaisseau qu'il construisait ; mais Je ne me sentais pas le droit de m'immiscer dans vos ordres. Tandis que j'étais à Londres, j'appris qu'un certain nombre de steamers se préparaient 4 forcer le blocus avec des armes, etc., et au lieu de renvoyer de suite mes officiers dans les Etats Confédérés, je leur ai laissé des hommes pour se charger de ces vaisseaux ; car Je compris que, dans les circonstances actuelles, c'était le meilleur service qu'ils pouvaient rendre au Gouvernement. Je suis venu ici moi-môme (aveomon Premier Lieutenant et mon Chirurgien) comme passager sur le steamer Anglais Meliia chargé d'armes, etc.. pour atteindre le même but. Il est heureu}( que j'aie fait ainsi ces ar« rangements, car un grand nombre de mes officiers restent en* core à Londres, et je pourrais les garder ici pour les prendre avec moi, en exécution de votre ordre du 2 Mai qui m'assigne le commandement de i'Alabama. Pour obéir à cet ordre , Je revieudrsri en Angleterre par le premier paquebot, lorsque les efforts réunis du Commandant Bullock et les miens seront nécessaires pour terminer les préparatifs de ce navire. Je prendrai avec moi le Lieutenant Kell, lé Chirurgien Galt et le Lieutenant d'infanterie de marine Howell -^ M. Howeli et le Lieutenant Stribling sont arrivés dans ce port quelques Jours avant moi sur le steamer Anglais le Bahama^ venant de Hambourg, et chargé d'armes, etc., pour la Confédération. Sur les sollicitations pressantes du Lieutenant Commandant Maffit, j'ai
ET DE l'aLABAMA. 1A3
enfin permis au Lieutenant Stribling de rester en qualité de Premier Lieutenant à bord de la Flofida ; el comme les officiers de la F/onda ne sont pad encore arrivés, la place de M. Stribling à bord de VAlabaina sera remplie par le Midshipman Arrostrong, élevé en grade.
Ce sera sans doute une affaire délicate etquidemanderabeaucoup d'adresse que de faire sortir en toute sûreté YAlabama des eaux Anglaises sans éveiller de soupçons; car M. Adams, l'envoyé du Nord, et ses nombreux satellites, sont excessive ment vigilants dans leur espionnage. Nous ne pouvons naturellement penser à l'armer dans un port Anglais. Cette opération doit être faite dans un rendez-vous concerté, où sa batterie et la plus grande partie de son équipage seront envoyés sur un bâtiment marchand.
VAlabama sera un beau navire, tout à fait capabFe de tenir tète à UD sloop ennemi du genre du Dacotah, de ïlroqiiois, du Tuscarora, etc.; et je me sentirai beacoup plus indépendant avec lui dans la haute mer que je ne Tétais réellement à bord du SunUer. J'ai bonne opinion de votre idée qui me fait songer aux Indes Orientales pour station de croisière, et j'espère être dans ces mers, sur le passage des bâtiments de commerce ennemis , en Octobre ou en Novembre prochains ; alors je pourrai offrir encore de riches « holocaustes » sur l'autel des libertés .de notre pays.
Le Lieutenant Sinclair m'a informé que* vous aviez dit, dans une conversation qu'il a eue avec vous, que je pouvais disposer du Sumter, soit en le désemparant, soit en le vendant, selon que je le jugerais convenable ; à moins de recevoir de vous des ordres contraires, j'en disposerai en le vendant à mon arrivée en Europe. Comme la guerre doit probablement continuer encore deux ou trois ans, ce serait une dépense inutile de garder plus longtemps sur ses ancres un vaisseau d'une si petite valeur. Je ferai remettre à YAlabama ses chronomètres, ses cartes marines, etc., et j'enverrai à ce vaisseau ce qui reste d'officiers et d'hommes d'équipage.
Pour terminer, laissez-moi vous remercier i)ien sincèrement el de cette nouvelle preuve de votre confiance et de votre bonne
Mik CROISIÈRES DU SUMTER
iutentioD, puisque vous me citez comme un des « Capilaioes» dans le nouveau Bill de Marine. J'espère que je me montrerai digne de ces marques de votre approbation.
(Signé) R. SEMMES.
ATHoD. S.R.Mallory, Secrétaire de la Marine.
ET DE l'aLABAMA. U5