CHAPITRE IV
Dimanche 24 Août — Bien k flot — Prise du commaudemeut — Le pavillon blanc — Mission de VAlahama — Le Loup de mer moderne — Aux pompes — Vent fort — Une chasse infructueuse— A court de bras — VOcmulgee.
Ce Dimanche semblait tout d*abord destiné à devenir un jour remarquable dans les annales du nouveau croir seur Confédéré.
La matinée du Dimanche 24 Août trouva le bâtiment à flot tout prêt à prendre la mer ; la délicate opération du transbordement des munitions dans une rade ouverte avait été parfaitement conduite; nous avions abord une provision de charbon suffisante pour quelques semaines de vapeur modérée, et six de nos canons étaient montés, tout prêts à tonner au premier moment. Le commencement de la matinée fut employé à laver les ponts qui étaient couverts d'une épaisse couche de charbon, et on s'en acquitta aussi bien que les circonstances le permettaient. Vers midi,cette besogne était terminée et nous étions tout prêts à prendre la mer. Alors on consacra quelques instants à l'opération non moins nécessaire du dîner ; puis, à midi, nous chauffâmes ; l'ancre fut levée et le « N<> 290 » prit la mer avec le Bahama qui lui tenait encore compagnie.
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Pendant quatre ou cinq milles, les deux vaisseaux continuèrent silencieusement leur course jusqu'à ce qu'ils fussent tout à fait au delà de la lieue mariné de neutralité dont on ne se souvenait que trop. Alors les quatre cloches résonnèrent au gaillard d'avant; l'équipage fut appelé à Tarrière; toutes les têtes se découvrirent; les hommes se rendirent en grand uniforme sur le pont de quart, et le Capitaine Semmes commença d'une voix claire et ferme, mais pas tout à fait exempte d'émotion, la lecture de la commission que lui avait donnée le Président pour commander le sloop à vapeur des Etats Confédérés r^l/aôama. Sur ces entrefaites, le drapeau Anglais qui avait été porté par ce vaisseau pendant les jours d'incognito, fut lentement descendu sur le pont, et l'on vit trois petits pelotons noirs monter rapidement au sommets des mâts et au bout de l'artimon de VAlabama, Le canon tonna au gaillard d'avant de tribord au moment où la lecture finissait. Les trois petits pelotons se déchirent; une longue flamme se déroule au mât principal ; la croix rouge de Saint Georges flotte à l'avant, et le drapeau blanc de la Confédération avec sa croix bleue étoilée qui se détache sur le fond rouge de l'angle, flotte gracieusement au sommet du mât. Au même moment, la petite musique commence à jouer les airs entraînants de Dixie et trois hourrahs retentissants éclatent sur la mer étincelante.
Jusque-là tout allait bien et donnait de l'espoir ; Ventbousiasme du moment avait amené de la rougeur aux joues et une larme dans les yeux de plus d'un des loups de aneat usés par le temps qui se trouvaient dans le petit équipage. Mais l'enthousiasme passe rapidement en ce siëde de calcul, et le bruit du dernier hourrah s'était à peine perdu dans la brise d'été que le tableau changea, et que le véritable esprit du dix-neuvième siècle reprit son influence. La cérémonie du pavillon et de la prise de
commandement terminée, le Capitaine Semmes appela tous ses hommes sur le gaillard d'arrière et leur parla comme il avait parlé auparavant à Téquipage du Bahama^ en les invitant à s'embarquer avec lui sur YAlabamu pour faire croisière.
Ceux qui entendirent Tallocution disent qu'elle était des plus entraînantes et pleine d'effet. Le Capitaine avoua franchement que le but principal de VÀlabama était de faire des avaries au commerce ennemi. Mais ce ne devait pas être là son unique but, La prudence était nécessaire et VAlabama ne pouvait pas se battre contre un vaisseau de cinquante canons; mais lorsqu'il trouverait l'occasion d'engager un combat à armes égales, il serait prêt à Tao cepter. « Faites-moi voir une fois, » dit-il en terminant, « que vous êtes habiles à vous servir de vos armes» el « soyez certains qu'alors je vous donnerai bientôt rocca- « sion de montrer au monde de quel bois vous êtes « faits. »
Cette allocution fut saluée par un hourrah général, el alors arriva le quart d'heure inquiétant. « On peut supposer, » écrit le Capitaine Semmes, en rapportant les événements de ce jour mémorable, a que j'étais très-inquiet sur le résultat de cette démarche, car la direction de mon vaisseau en dépendait complètement; » et les hommes savaient cela aussi bien que le Capitaine. Us ne se faisaient d'ailleurs aucun scrupule d'user de tous les avantages de leur position. « Le marin moderne, » continue le Capitaine Semmes, « a beaucoup changé de nature. Il cherche chicane pour être payé comme un grigou; il semble avoir perdu son insouciance et son amour des aventures.» Quelque vraie que puisse être cette dernière phrase, la justesse de la première fut amplement démontrée ce jour-là. Jack tripota, marchanda et insista avec persistance sur les prix que la position nécessiteuse et pressante de son
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Capitaine lui permettait de dicter ; et le Capitaine Semmes fut obligé de consentir aux chiffres exorbitants de 120 francs par mois pour les matelots, 150 francs pour les officiers subalternes, et 175 francs pour les chauffeurs ! • J'étais enchanté, » écrit^il, « de les tenir même à ces conditions, car j'avais peur qu'ils ne me demandassent en outre une forte prime. »
Il était très-curieux de voir le contraste que présentait cette scène avec l'enthousiasme qui avait précédé et avec le spectacle courageux, entraînant et insouciant qui suivit. Ces hommes, qui résistaient ainsi pour les derniers sous qu'ils espéraient arracher au besoin pressant de cdui qui les employait, étaient les mêmes qui se précipitèrent aveuglément dans l'action engagée avec le Hatteras; qui plus tard encore sortaient tranquillement d'un port sûr avec un vaisseau avarié pour combattre un ennemi parfaitement gréé et d'une force supérieure, et qui, enlîn, lorsque leur navire déchiré par les boulets coulait sous leurs pieds^ s'assemblèrent autour du capi- ' taine qui avait été poussé à ce rude combat pour l'implorer de ne pas se rendre.
Enfin l'affaire s'arrangea et on embarqua un équipage de quatre-vingts hommes ; c'était peut-être davan-tage que (e Capitaine Semmes ne l'avait lui-même espéré, mais c'était encore vingt-cinq en moins de ce qu'il aurait fallu pour remplir convenablement et défendre le navire» Toutefois le capitaine fut obligé de se contenter de ce nombre, en pensatit qu'il trouverait peut-être, sur les prises qu'il ferait^ quelques volontaires qui compléteraient son équipage. Pendant la soirée, on fut très-occupé à préparer la répartition de la paye qu'ils voulaient envoyer à leurs femmes, à leur payer leur solde à l'avance, et à kur faire de petites traites sur des agents de Liverpool. Ce ne fut qu'à 11 h^ du soir que cette besogne fut termi-
née ; alors les Capitaines Bullock et Butcher prirent définitivement congé du bâtiment et retournèrent à bord du Bahama, qui ramena le reste des deux équipages à Liverpool. Le croiseur Confédéré restait seul sur le vaste Océan, et il était enfin en route pour sa course aventureuse.
Aussitôt que les deux steamers se furent quittés, on fît voile à bord de YAlabama, Les feux furent éteints; on tendit les voiles de la hune d'avant et de misaine ; la proue du navire fut tournée vers le N.-E.; et, à minuit, le Capitaine Semmes put quitter le pont ; Vémotion et les fatigues de la journée l'avaient épuisé. Il se rendit dans sa petite cabine pour prendre quelques heures de repos.
Cependant il ne put guère goûter les douceurs du sommeil. VAlahama ne fut pas plutôt en marche, que le vent commença à souffier fortement et se changea bientôt en une belle tourmerîte. On eut ensuite quelques-uns de ces vilains quarts d'heure si fréquents sur mer et si communs dans le Nord Atlantique ; le bâtiment roulait sur les vagues, ballotté d'une façon effrayante; ajoutez à cela les nombreux désagréments qui accompagnent toujours un* premier départ. Ces ennuis, comme on peut bien le supposer, étaient encore augmentés par le désordre qui régnait sur le navire ; car on s'était pressé de transborder les approvisionnements de VAgrippine et duBahama sur VAlahama. Chaque objet était perdu au milieu des autres. Le navire lui-même était sale et fort peu en équilibre ; ses ponts de dessous étaient partout embarrassés d'articles de toute espèce. Pas un objet n'était serré ou en place ; rien n'était arrangé ou mis en sûreté. Les caisses à munitions de réserve, les coffres de mer, les bagages et les meubles des cabines roulaient çà et là au risque de détruire la vaisselle et les autres marchandises fragiles, au risque même de briser les membres des matelots. Et pour couronnement, on reconnut bientôt que les ouvrages supé-
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rieurs du navire, qui avaient été calfatés sous Tatmosphère humide d'un hiver Anglais, s'étaient ouverts à chaque jointure sous le soleil si chaud des Açores. Le bruit des pompes (que Ton espérait avoir entendu pour la dernière fois lorsque le pauvre petit Sumter, hors de service, avait été désemparé), ce bruit continuel vint se joindre pendant toute la nuit, comme un triste accompagnement, aux craquements du navire qui fatiguait et aux sauvages hurlements d'une tourmente de l'Atlantique.
Telle fut la première nuit de YAlahama en mer. Le lendemain, le vent soufflait encore, et sa violence contraria beaucoup les efforts énergiques du Premier Lieutenant, qui, tandis que le Capitaine Semmes s'efforçait de goûter un sommeil de quelques heures, cherchait à son tour à apporter un peu d'ordre dans le chaos du navire et essayait de donner à YAlahama la tournure et les dehors d'un vaisseau de guerre bien commandé. Le Mardi, le navire se calma, quoique la mer fût encore agitée. Les voiles de hunes et de perroquets furent tendues et le propulseur, qui avait été dérangé et laissé en mouvement, fut sorti de l'eau.
Alors on passa plusieurs jours à remettre les choses en ordre; on fit descendre? les boulets de réserve et placer les étaux pour les canons à pivot ; on examina et arrangea les magasins; on plaça les meubles, les bagages et les autres articles qui, jusqu'alors, avaient assez bien occupé le pont d'en bas. En d'autres termes, on nettoya tout et on mit le navire sur la défense en cas d'aventure.
Le Vendredi 29 Août, ces préparatifs étaient presque entièrement terminés,- lorsque, de bonne heure dans la matinée, le cri « Une voile ! » se fit entendre pour la première fois de la grande vergue du perroquet de hune de l'avant de YAlahama. Le navire vira de suite dans la direction indiquée ; et, après une longue chasse, il arriva à
la nuit à cinq ou six milles de la voile étrangère. Le vaisseau était un brick, et, en l'approchant, YAlabama arbora les couleurs Espagnoles. Le brick ne répondit pas, et le croiseur tira un coup à poudre pour lui ordonner d'indiquer sa nationalité. Mais l'étranger continua opiniâtrement sa route safis nous répondre, et on se demanda s*j1 fallait en venir aux mesures extrêmes. Cependant, après un sévère examen de toutes les diverses indications par lesquelles un marin peut juger delà nationalité d'un navire presque aussi bien que par la vue de ses couleurs, on conclut qu'en tout cas il n'était pas Américain; et le Capitaine Semmes, c^ui voulait prendre le vent et faire route à toute vitesse vers l'Ouest, ordonna d'abandonner la chasse; Y Alabama alors reprit de nouveau sa course.
Le lendemain. Samedi 30 Août, les préparatifs ;de la batterie étaient terminés ; les canons à pivots étaient montés et tout prêts pour l'action. Les hommes furent alors partagés entre les différents postes et rassemblés par quarts. En prenant une demi-douzaine des sous-officiers pour compléter le service du canon rayé, il restait juste assez de bras pour faire manœuvrer le navire. Ce résultat était satisfaisant; et, après les rudes travaux qui nous- avaient pris cinq jours depuis notre départ de Terceire, nous avions obtenu quelques succès sous le point de vue de l'ordre et du bier^-être; c'était peut-être plus qu'on n'aurait pu Tespérer d'abord.
Le Dimanche 31 Août, fut un jour de repos que tout le monde à bord accueillit fort bien. Le seul événement de la journée fut une courte chasse donnée à un brick qui courait sous le vent. On le héla avec les couleurs Françaises; il était Portugais. Pendant cette journée, Tiitehama accomplit une bonne marche dans la direction de l'Ouest, avec ses voiles de perroquet gonflées par une forte brise qui venait en plein tribord ; à minuit, tout
allait bien. Le navire était soutenu par un vent de bâbord. Le lendemain^ il passa la plus grande partie du temps à se tenir tranquillement sur ses focs, avec son avant vers le Sud-Ouest, tandis que l'équipage était occupé k terminer les dispositions de la batterie et à enlever du pont et des bastingages les ordures qui $'y étaient accumulées; à S h. de Taprès-midi, le navire mit cte nouveau à la voile et partit dans la direction du Nord- Ouest.
Le Mardi 5 Décembre, VAlabama était entré dans le 38» degré de latitude, et la température était changée. Les quelques navires qu'il avait hélés étaient tous sous pavillon neutre. Ce jour-là, cependant, comme il donnait la chasse à un brick qui, grâce à sa rapidité extraordinaire, pouvait se permettre de nous montrer les talons, un vaisseau fut signalé au large. Le croiseur Confédéré vira de bord dans la direction indiquée. En approchant de ce navire, on vit qu'il avait mis en panne avec sa hune au mât; et, en regardant de plus près, on reconnut que c'était un baleinier.
Les couleurs Anglaises furent hissées à bord de VAla^ bama, et un <r hourrah » fut réprimé à grand'peine, quand les Etoiles et les Rayures s'élevèrent, pour nous répondre, sur le pont de l'étranger. Arrivés à distance d'abordage, nous envoyâmes un canot à bord de la prise, et la pavillon rouge hissé sur VAlabama fit place au drapeau Confédéré, lorsque l'officier qui abordait l'étranger montait sur son pont. Ce navire était VOcmulgee^ d'Edgartown; son capitaine, nommé Abraham Osborn, était un spécimen achevé du véritable Yankee. On prit naturellement possession de son vaisseau, et l'équipage fut amené abord de VAlabama pour être mis aux fers. Une bonne provision de gréements, dont nous avions grand besoin, du boeuf, du porc et d'autres petits articles furent trans*
bordés sur le navire vainqueur. Un feu fut alors hissé au mât, son timon fut amené droit sous le vent, et un équipage de prise placé à son bord ; ainsi équipé, ÏOcmul^ gee fut abandonné à son sort, et il navigua de conserve avec VAlabama pendant la puit.
Le lendemain matin, une autre voile était en vue; alors on mit le feu à la prise, et VAlabama recommença la chasse, après avoir pris sur VOcmulgee trente-six prisonniers, ainsi que les provisions et les gréements mentionnés ci-dessus. Le nouveau vaisseau pourchassé était Français, en destination de Marseille; cette déposition vérifiée, VAlabama fut dirigé vers le N. 1/2 0.; et deux heures après, il était en vue de Tlle de Florès.