‹ Croisières de l'Alabama et du SumterChapitre 29 sur 89 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Lsjtfartjoique — NouYelies du pays — Salutations amicales— Mutinerie — L'ordre est rétabli — Le San Jacinto — Infraction U la neutralité du port — Promptes mesures — Attente — Prêt au combat- Succès — On ferme une écurie vide — Tentation — La Clara L Sparks — Radoub — Une cour martiale — Acquittement.

Le 18 Novembre amena de nouveau le Capitaine Semmes en vue de la Martinique, qu'il avait visitée avec le Sumter juste douze mois auparavant. On dirigea le navire vers la pointe Nord de l'île à environ 4 h. du matin. L'hélice fut abaissée et la vapeur s'éleva; le jour commençait à poindre lorsque l'équipage de YAlabama commença à virer de bord. A 10 h. du matin, on doubla Saint Pierre et on jeta l'ancre dans le port de Fort ie France.

VAlabama retrouva là son fidèle compagnon VAgripfwe, dont il s'était séparé à Terceire le 24 Août. En quittant ce port, ce navire était retourné à toute vitesse à Cardiff, d'où il avait de nouveau fait voile pour le rendezvous donné à la Martinique. Il était alors tout prêt à reprendre la mer, et avait fait préparer une nouvelle proviûon de charbon pour VAlabama y car il attendait son rrivée depuis huit jours. Outre cette provision de charbon ien nécessaire, VAgrippine apportait un petit courrier our les officiers de VAlabama, qui reçurent ainsi des

nouvelles de leurs amis du pays ; c'était la première fois depuis plus de trois mois.

L'ancre ne fut pas plutôt jetée, qu'un lieutenant fut envoyée à terre pour faire, selon l'usage, la visite de cérémonie au Gouverneur. Cet officier était porteur d'une lettre qui informait Son Excellence de l'arrivée du steamer Confédéré VAlabama dans les eaux Françaises. Quelques heures après; on rapporta une réponse courtoise qui accordait à VAlabama l'hospitalité du port. Des officiers de santé visitèrent le bâtiment, et on prit des arrangements pour faire établir un fonds de provisions fraîches et d'autres articles qui étaient nécessaires après cette longue croisière. Les politesses que reçut VAlabama ne furent pas limitées aux seules autorités de la ville; presque tout le monde nous prodiguait des saluts enthousiastes : les divers cercles furent mis à notre disposition, et des invitations .sans nombre nous arrivèrent de tous côtés.

Il aurait peut-être mieux valu pour la discipline de VAlabam^i que l'accueil fait à son équipage eût été, en quelque sorte, moins cordial. Fatigués de leur longue détention et poussés, comme le marin semble toujours l'être en arrivant dans le port, à faire une a bonne bamboche, » beaucoup de ces hommes succombèrent aux douceurs de l'hospitalité des estimables habitants de l'îie. Toutefois ce résultat fut surtout facilité par les efforts du déserteur Forrest. Cet homme avait sans doute le dessein bien arrêté de fomenter une révolte à bord, et, avec ce projet en tête, il fit en sorte de se glisser pardessus le bord sans être aperçu; il nagea vers un canot et revint à bord avec une grande quantité de spiritueux, qu'il distribua sur le gaillard d'avant. Il en résulta un désordre qui prit un aspect sérieux et qui, sans l'énergie et la promptitude des moyens employés pour le faire

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cesser, aurait pu avoir des résultats très-embarrassants.

Le capitaine de VAlabamay cependant, n'était pas homme à se laisser intimider ou à se laisser surprendre. Aussitôt que le désordre lui fut rapporté, les tambours battirent aux champs et la partie sobre de l'équipage fut de suite commandée pour s'emparer des émeutiers. Mis aux fers doubles et inondés, d'une façon suffisante, avec des baquets d'eau froide que leurs camarades leur jetaient sur la tète en riant, les malheureux révoltés reprirent bientôt leur bon sens et Tordre fut rétabli. Le meneur Forrest fût alors hissé dans le gréement d'artimon pendant plus de deux heures et demie pour y attendre la punition de son crime.

Le jour suivant amena une nouvelle apparition d'Etoiles et de Rayures; mais, cette fois, ce drapeau flottait au mât d'artimon d'un steamer fortement armé, qui parut de bonne heure dans la matinée et se tint à bâbord. VAla^ bama fui de suite préparé pour l'action; et, comme mesure de précaution, ses fonds furent envoyés â terre ; car on ne savait pas ce qui résulterait de l'engagement qui allait avoir lieu, *selon toute probabilité. Cependant la lutte ne put être engagée. Les négociants, croyant évidemment que le Capitaine Semmes était â leur merci et devait payer trois fois les intérêts pour se dessaisir de son trésor, refusèrent de faire quoi que ce soit à un taux plus bas que cinq pour cent. L'officier qui avait été envoyé à terre ne voulut pas signer ce contrat et l'argent fut rapporté à bord. Cette aventure fut heureuse; car, lorsque la véritable nature du vaisseau étranger put être établie, on reconnut que c'était le vapeur des Etats- Unis San Jacinto^ de quatorze canons, savoir : douze pièces de 38 et deux canons de 11 pouces d'épaisseur; il était, par conséquent, trop fort pour que VAlabama ptit se hasarder à tenter une attaque contre lui. Cette

remarque venait seulement d'être faite lorsque les négociants apparurent apportant une réduction dans leurs prix pour prendre soin du trésor Confédéré; mais le moment de chance avait disparu, et ils furent forcés de s'en retourner les mains vides comme ils étaient venus. Sur ces entrefaites, les autorités de Tlle s'étaient mises à l'œuvre pour empêcher toute violation de la neutralité dans leur port. Un canot fut envoyé au SanJacinto avec l'ordre ou de venir à l'ancrage; et, dans ce cas, il devait rester dans le port vingt-quatre heures après le départ de YAlabama; ou de reprendre la mer et de croiser au delà de la limite de la ligne maritime du port. Le Capitaine des Etats-Unis préféra la seconde condition. Alors le San Jacinto nài sa barre à bâbord, tourna lentement et se porta à la distance désignée du rivage. Arrivé là, il manœuvra lentement en arrière et en avant dans l'espérance d'arrêter son petit ennemi, si celui-ci se hasardait à quitter son mouillage.

Pendant que le croiseur des Etats-Unis se soumettait ainsi aux ordres du Gouverneur, la canonnière Française Fata avait reçu des instructions pour* faire vapeur; elle quitta bientôt son poste, prit position à côté de YAlabama, et se déclara prête à accorder ses services pour les pourparlers qui pourraient s*engager entre les deux vaisseaux ennemis. Son capitaine et ses officiers offraient amicalement leur aide et indiquaient, sur la carte marine, les meilleurs moyens d'échapper au steamer Fédéral, dont la supériorité en grandeur et en poids mit fin à toute idée d'attaque, quoiqu'il se trouvât encore des hommes sur YAlabama qui ne pouvaient abandonner l'espérance qu'en sortant du port il serait très-facile de l'attaquer.

Cependant la vigilance des autorités qui avaient défendu toute espèce de communication entre le San Ja^ cinto et le rivage ne pût empêcher le Yankee d'établir un

système de signaux par lesquels il pouvait être informé de tous les mouvements du steamer Confédéré qu'il considérait, sans aucun doute, comme sa prpie. Deux de ses canots, on le découvrit plus tard, étaient placés en observation pendant la nuit, et le croiseur s'était mis en rapport avec le patron du navire Yankee qui se trouvait dans le port et qui devait donner le signal du départ de YAlabama.

A la brune, les préparatifs du Capitaine Semmes furent terminés. Les fonds que les négociants de la Martinique avaient laissé glisser entre leurs doigts trop entr'ouverts furent envoyés en sûreté à Liverpool. Les provisions nécessaires étaient à bord. Le pont était préparé pour Taction; toutes les lumières étaient soigneusement éteintes; chaque homme se tenait à son poste ; alors YAlabama quitta tranquillement son mouillage et fit vapeur avec grande prudence à travers le port en se dirigeant vers la pleine mer.

Il y eut un moment de grande anxiété lorsque YAla-» hama glissa silencieusement, au milieu des eaux du port, en se rapprochant à chaque instant de son puissant ennemi. Celui-ci, lorsque l'obscurité lui avait dérobé la vue du navire Confédéré, s'était placé au milieu mépie de l'entrée du port et surveillait ardemment la proie désirée. Bientôt VAlabama reconnut que ses mouvements étaient suivis par les espions de l'ennemi, et une série de signaux partis du vaisseau Yankee qu'il avait laissé à l'ancre avait évidemment pour but d'avertir le San Jacinto de la tentative d'évasion. A chaque instant on s'attendait à voir l'éclair d'une décharge, à entendre le rauque mugissement d'un coup de canon ; les canoriniers se tenaient à leurs pièces toutes chargées et toutes prêtes à répondre vivement. Pas un mot ne fut prononcé sur le pont rempli cependant d'hommes et d'officiers; le silence était si profond

queles battements de Vhélice de YAlahatha qui tournait lentement dans Teau semblaient résonner aux oreilles comine le bruit du tonnerre. Mais les minutes s'écoulèrent et la bordée attendue ne vint jamais. Les yeux attentifs des vigies ne pouvaient distinguer aucun mouvement du San Jacinto. Ou il s'était trompé sur les signaux de ses alliés qui restaient à terre, ou, par une étrange fatalité, ces signaux lui avaient complètement échappé : VAlabama con* tinua sa course sans être inquiété, et, à 8 h. 20, moins d'une heure après son départ, il se considéra comme tout à fait hors de danger.

Les canons furent alors rentrés et amarrés; Tordre fut donné aux mécaniciens d'activer les feux et de donner ] pleine vapeur ; les hommes furent appelés au sifQet, et ^ VAlabamay rompant le silence dans lequel il s'était enve- '. loppé à l'arrière et à l'avant pendant une heure^ partît ' joyeusement sur les vagues bouillonnantes, dans la direo tion de l'Ile de Blanquilla, à raison de quatorze nœuds à l'heure. On apprit, parla suite, que, malgré toute sa vigilance et tous ses signaux préparés d'avance, le San /a* cinto avait complètement ignoré la fuite de son agile ennemi; il resta positivement quatre jours et quatre nuits à monter soigneusement la garde devant l'écurie d'où te coursier s'était enfui.

Le matin du 21 Novembre trouva VAlabama en vue de» Hermanas, et à 1 h. 10 du soir, nous arrivâmes en vued» l'Ile de Blanquilla, lieu du rendez-vous donné à VAgrip* fine. Déjà vers 9 h. du matin on avait aperçu à bâbord ce petit navire qui courait à toute vitesse vers l'ancrage désigné. Les deux vaisseaux arrivèrent dans le courant de l'après-midi; VAlabama, qm était beaucoup plus rapide que son transport, fut le premier à jeter l'ancre, eiVAgrip' fine aborda quelques instants après.

Comme les deux vaisseaux s'approchaient du rivage, ils

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découvrirent un schoor.er qui était à l'ancre dans la petite baie, et qui, à l'approche des étrangers, hissa les Etoiles et les Rayures. Surpris par un cahot envoyé de VAlabamaf il montra qu*il était le schooner baleinier des Etats-Unis Clara L. Sparks^ de Provincetown ; grands furent et le diagrin et Tétonnement du malheureux patron, lorsqu'il aperçut le drapeau blanc de la Confédération flottant au màt du nouveau venu.

Nous étions fortement tentés de nous en emparer et de le livrer aux flammes, mais le Capitaine Semmes voulait sérieusement éviter tout chef possible de plainte en ce qui i concernait une atteinte au droit des neutres. Il arriva heureusement pour le Clara Sparks que l'on aperçut <|Qelque8 pâtres de Venezuela qui menaient une misérable existence dans l'Ile aride devant laquelle il était à l'ancre; alors, s'emparer du vaisseau dans ces circonstances, auf rtit pu probablement être regardé comme une violation f des privilèges de la neutralité. Il fut donc décidé que l'on ^ n'inquiéterait pas le navire ; et son patron fut informé , à son i grand soulagement et à sa grande joie, qu'aussitôt que les t affaires de r-4 lahama seraient terminées, il serait libre de [ continuer sa route. Pendant ce temps, néanmoins, il était absolument nécessaire de ne pas le laisser partir, car il aurait pu récompenser la générosité de ses vainqueurs en infonnant leurs ennemis de l'endroit où ils se trouvaient. Des ordres furent donc donnés pour que le patron et le Koond du schooner montassent tous les soirs à bord de l'i/aframa, et y restassent jusqu'au matin ; pendant le jour il leur était permis de retourner à bord, et de reprendre leurs affaires.

Le Samedi 27 Novembre, à 8 h. du matin, commença le -^ transbordement du charbon ; les hommes travaillèrent en groupes, et se relevèrent toutes les deux heures ; à la nuit^ environ soixante-dix tonnes étaient déjà chargées à bord*

Le vent était assez fort pour soulever légèrement la mer et il faisait frotter assez fortement les deux bâtiments l'un contre l'autre, car ils s'étaient placés bord à bord pour le transbordement du charbon. Mais, malgré la brise, la journée était si chaude qu'elle empêcha le Capitaine Semmes de retourner à terre, quoiqu'il eut bien envie, après une détention à bord de plus de trois mois, de poser le pied sur la terre ferme. Plusieurs des autres officiers, cependant, visitèrent Plie qu'ils trouvèrent assez aride; les trois pâtres qui formaient toute la population du pays soutenaient leur existence en élevant quelques chèvres. Ils devaient réellement mener une vie de privations, car l'Ile produisait à peine les moindres choses; les sources y étaient extrêmement faibles et leur eau si saumâtre qu'elle était à peine propre à l'usage de l'homme.

Quoique ce soit aujourd'hui Dimanche — écrivit le lendemain le Capitaine Semmes dans son journal — je ne considère pas comme une violation des devoirs Chrétiens de continuer à faire le charbon, car nous sommes exposés à être surpris à chaque instant et à voir nos projets déjoués.

L'équipage de VAlabama pensait également ainsi. Il travailla gaiement tout le jour, et le chargement fut terminé à il h. 30 du matin le Lundi. VAlabama avait alors à bord environ 285 tonnes de charbon, car VAgrippiM lui en avait fourni à peu près 200 tonnes. En estimant sa consommation à seize tonnes par jour, et cette quantité devait lui donner une force modérée de vapeur, il avaitdonc dans ses soutes du combustible pour dix-huit jours environ.

Cet important ouvrage terminé, la première chose à faire fut de descendre la grande vergue et de la remplacer par celle que l'on avait prise au bâtiment T. B. Wales. C6 travail occupa la plus grande partie du 2b, et le Capitaine

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emmes ordonna alors de déblayer la calle pour faire un md de provisions ; car aucune occasion ne s^était encore Derte, depuis le chargement précipité accompli devant ereeire, pour s'assurer de l'exacte quantité de provisions aléeset d'autres choses nécessaires que portait le navire. les escouades d'hommes en permission furent aussi enoyées à terre pour courir un peu sur la terra firma - amusement auquel ceux des officiers dont on pouvait e passer n'étaient que trop contents de se joindre.

Le Mercredi 26 Novembre vit tous ces arrangements enninés,et le dernier détachement d'hommes en permision revint à bord après avoir fait la course de récréation. JAlabama était alors prêt à se remettre en croisière ; nais avant de quitter Blanquilla, il avait à faire un acte le justice. Pendant l'après-midi, on réunit un conseil de guerre pour juger Georges Forrest, le marin qui avait d'abord déserté le Sumterj et qui, depuis sa reprise, avait été condamné à faire un service extraordinaire, à abanlonnert oute paye, tout droit de prises, etc. On l'accusait, «1 ce moment, d'avoir cherché à exciter l'équipage à la révolte, et d'avoir procuré, dans ce but, les liqueurs avec lesquelles les émeutiers du 18 Novembre s'étaient enivrés, La culpabilité fut clairement prouvée, et, après délibération , le Conseil rendit un jugement qui condamnait le coupable à perdre tout droit de prises, et à être honteuse- D»ent renvoyé du navire. Pendant la soirée, à. 7 h. 1/4, toutle monde fut rassemblé à l'arrière pour entendre lalec- Wrede cette sentence; alors, après une courte allocution pleine d'effet du Capitaine Semmes, on apprit au prisonnier qu'il était renvoyé du service Confédéré avec la tache de l'infamie sur le front, et qu'il serait placé par-dessus le bord dans le canot qui devait le transporter au rivage.

Cette cérémonie terminée, et le vaisseau débarrassé de Tincoçrigible coquin qui l'avait si longtemps déshonoré,

les hommes furent renvoyés à leurs occupations, et 1 hâta les préparatifs du départ. VÀlabama avait déjà précédé par YAgrippine^ dont trois hommes s'étaient ( gagés comme volontaires à la place des trois matelots steamer, et, au retour du canot, on ne perdit pas un si instant à remettre le croiseur dans sa route. Le capital et le second du schooner Yankee furent relâchés, VAlabama se porta au large sous une petite voilure.

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