‹ Croisières de l'Alabama et du SumterChapitre 48 sur 89 · CHAPITRE XXXL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXL

Naufragés — On l'échappe belle — Respect aux eaux neutres — Au Cap — Brouillard épais — Temps lourd — Etes- vous un vaisseau de guerre? — Fermeté et obstination — La ville de Simon — Faux rapports — Un peu de repos — Filouterie du pays — Un spectacle nocturne — Vers TOcéan Indien — La barque VAmanda,

Samedi 8 Août. — La bourrasque s'est apaisée pendant la nuit dernière, mais il y a encore une forte brise ; la mer est houleuse. Pendant la nuit, un brick de Brème a fait naufrage en vue de Point Monille. Nous avons entendu ses coups de canon, et j'ai craint tout d'abord que ce ne fût notre prise ; cependant je ne pouvais pas comprendre comment mon maître de prise aurait commis une^aute semblable, lui qui connaissait ce que pourrait nous amener un coup de canon. Le mauvais temps a diminué la foule des visiteurs. Toutefois, quelques habitants viennent encore à notre bord, ils nous demandent des autographes, et regardent notre. navire avec curiosité. Nous terminons nos préparatifs et nous faisons des vivres. Notre prise n'a pas paru aujourd'hui ; elle se rendra le 1 5 à la Baie de Saldanha.

Dimanche 9 Août, — Le temps est beau. A 6 h. du

matin, nous sortions de la baie et nous courions sous vapeur

vers le Cap en suivant la côte. Nous donnâmes l^T chasse

à deux navires qui étaient en vue de l'entrée de False-Bay.

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Lorsque nous les atteignîmes, nous reconnûmes que l'un était un navire Anglais et l'autre une barque Américaine. Cette dernière fut abordée, mais, lorsque j'eus pris ma hauteur et calculé ma position, je dus malheureusement reconnaître que j'étais d'un mille ou d'un mille et quart en dedans de la ligne tirée depuis le Phare du Cap jusqu'à la pointe opposée de la baie, et par conséquent dans les limites des eaux neutres. Sur ces entrefaites, lepatroRde la barque était venu à bord ; alors je l'informai du fait. Je lui dis de retourner à son bâtiment et d'en reprendre possession, car je n'avais aucun droit sur lui ; c'est ce qu'il fit au plus vite, at quelques minutes après nous avions remonté la baie sous vapeur. Le navire que nous abordimes était le Martha Wenzcll^ de Boston, allant d'Akyabà Falmouth. A 2 h. du soir je jetai l'ancre dans la Baie de Simon, et un Lieutenant du vaisseau-pavillon de l'Amiral Walker vint à notre bord.

Lundi 10 Août. — Beau temps. J'ai fait une visite à l'Amiral Walker à sa résidence même. Il m'a présenté à sa famille, avec laquelle j'ai passé une demi-heure fort agréable. J'ai donné à cette aimable société quelques aperçus généraux sur notre lutte et sur notre guerre. J'ai dîné à bord de la chaloupe canonnière Chinoise Kwang- Tung, Commandant Young. C'est un des bâtiments à vapeur à roues construits par Laird pour la flotte du Capitaine Sherrard Osborn. Le Capitaine Bickford du Nareissusy et le Lieutenant Wood étaient du dîner.

Mardis 11 Août. — Beau temps. J'ai visité le vaisseaupavillon du Contre- Amiral Sir Baldwin W. Walker, ensuite le Kwang-Tung. On calfate et on radoube le navire. Beaucoup de visiteurs à bord.

Mercredi 12 Août, — Ventfrais du S.-E. Photographes et visiteurs à bord. Le Kwang^Tung, avec la famille de l*Amiral à son bord, a fait une promenade en mer pour

ET DE l'alabama. 327

essayer ses machines qui venaient d'être réparées. Le vent devient plus frais et se change en bourrasque vers la nuit.

Jeudi 13 Août. — Temps nuageux, bourrasque modérée qui souffle au S.-Ë. Le Tuscaloosa est prêt à prendre la mer, mais il est retenu par le mauvais temps. J'ai dîné chez le Contre-Amiral Walker avec le Gouverneur Sir Philip Wodehouse et sa femme. Mes matelots font le diable à quatre comme d'habitude. Ils parviennent à faire entrer des liqueurs à bord du navire et la boisson lès rend insubordonnés et intraitables. Nous sommes obligés d'en mettre quelques-uns aux fers. Le matelot Weir, que j'avais fait quartier-mattre, s'est sauvé, avec deux des servants et deux mousses de couleur. Ces derniers furent repris et ramenés à bord.

Vendredi 14 Août. — Nous avons aujourd'hui un épais brouillard et un temps calme. Le Tuscaloosa^ qui est parti au point du jour, a jeté l'ancre à quatre ou cinq milles du port.La malle Anglaise est arrivée au Cap aujourd'hui. Elle nous apporte la nouvelle que Lee a envahi leMaryland et la pMsylvanie. Nous avons terminé ce soir nos réparations.

Samedi 15 Août. — Nous étions prêts à nous remettre en route ce matin, mais nous avons été retenus par un brouillard épais, jusqu'à 11 h. Comme nous nous approchions du Cap, une autre masse de brouillard s'éleva rapidement pour nous envelopper pendant une couple d'heures. A 21i. 30 nous abordâmes une barque Anglaise. A troisheures nous laissâmes descendre la vapeur et nous lerândes le propulseur. Temps menaçant, baromètre 29<> 80'. Nous avons pris un ris aux voiles de hune. A 11 h. du Boir, un steamer est passé tout près de nous sous notre vent. Les vents légers et le temps lourd durent depuis plus d'une semaine; nous avons eu une brise carabinée du N.-O* vers le 22 Août pendant près de deux jours entiers.

Mardi 25 Août. — Matinée lourde et nuageuse. Un rayon de soleil m'a permis de prendre la latitude à midi. Notre alambic fonctionne mal ; la dernière provision d*eau est si salée qu'elle est à peine potable. Quel malheur pour nous si nous ne pouvons le faire réparer au Gap, car nos réservoirs ne peuvent contenir de l'eau que pour huit jours, et nous n'avons pas de place pour arrimer des barils, si ce n'est sur le pont, pôle-mêle avec les canons : Alors j'ai résolu d'aller à Angra Pequena, où j'espère trouver mon équipage de prise; de là je pourrai retourner à la Baie de Simon, pour voir de suite ce qu'il est possible de faire. J'ai froid, j'ai la fièvre, mais, tout malade que je suis, ' je ne puis ni me reposer ni rester tranquille; les exigences du devoir sont inexorables et incessantes.

Jeudi 27 Août, — Belle matinée. J'ai mis à la voile de bonne heure et je me suis dirigé vers la terre; j'espérais pouvoir prendre la latitude à midi et courir ensuite sur un ancrage, mais un sinistre brouillard que nous avions remarqué planant au-dessus de la terre quelques instants auparavant nous enveloppa tout à coup vers 8 h., et il devint si épais que nous avions de la peine à voira cent yards, n'importe dans quelle direction ; un vent frais souffle du Sud ; temps humide et désagréable; la pluie dégoutte sur les agrès. Nous avions mis en panne et nous attendions avec impatience que le brouillard tombât, mais les heures s'écoulèrent l'une après l'autre sans amener de changement. Nous piquâmes six et sept heures, et le brouillard paraissait au contraire devenir plus épais et le vent plus fort; j'ai fait virer de bord pour éloigner l'avant du navire du rivage. Je suis rentré dans ma cabine suprêmement dégoûté. A 1 h. 30*on m'éveille -pour me dire qu'il y a un schooner tout près de notre bord. Il courait sur nous. Alors on serra la grande hune et on envoya un bateau pour amener le patron à bord. 11 allait comme nous

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à Angra, et il consentit à nous y piloter. Nous étions aujourd'hui à midi, d'après notre calcul, àro.-S.-O. de la Pointe Pedestal (Angra); à une distance d'environ dix milles. Le brouillard a duré jusqu'à k h. du soir. Aussitôt qu'il se fut dissipé, nous tournâmes le navire vers la terre que nous allions probablement apercevoir bientôt, lorsque le brouillard reparut et plongea tout dans une obscurité complète. Le navire reprit le large et se tint un bord vers la mer et l'autre bord vers la terre pendant toute la nuit : le temps était orageux.

Vendredi 28 Août. — Matinée nuageuse , demi-bourrasque. A 8 h. 50 nbus avons pris un ris à la hune, le schdoner est en vue sous le vent. A 9 h. 30 on cria : « Terre! » et bientôt on distingua la côte. Mon soi-disant pilote ne put s'y reconnaître tant que le schooner qui avait pris l'avance ne nous eut pas indiqué notre position. Je partis sous le vent, et je le suivis, en me dirigeant vers la Baie de Sheerwater, où je jetai l'ancre; mon pilote ne m'est d'aucun secours, il semble connaître très-imparfaitement la localité. Presque aussitôt que j'eus jeté rancre,un bateau sortit de la lagune et se dirigea vers nous; nous y reconnûmes de suite quelques hommes de notre équipage de prise de la Sea Bride.

En effet, le Tuscaloosa et la prise étaient restés tous les deux pendant trois jours dans le port d' Angra Pequena. Vers midi, nous levâmes de nouveau l'ancre pour entrer dans la lagune, et nous jetâmes l'ancre près dé la Sea Bride par sept brasses. Beaucoup d'officiers sont allés ce soir rendre visite au Tuscaloosa^ sans doute avec l'intention de boire un bon coup d'eau fraîche. J'ai envoyé ma cruche pour en avoir ma part, car j'ai le gosier desséché ; c'est l'effet de l'eau salée que nous avons bue pendant ces trois derniers jours. Nous sommes dans une eau calme, dans un gentil petit port, et j'espère prendre ce que je n'ai

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pas pris depuis plusieurs jours — une bonne nuit de repos. Il serait difficile de trouver un site plus désert et plus triste, on ne voit que la terre et le roc» mais pas un brin d'herbe. D'ailleurs, il ne pleut jamais ici, et c'est par conséquent un pays de guano. Nous avons passé devant un banc de guano dans Tlle d'Halifax. Il y avait là quelques ouvriers et aussi une véritable armée de pingouins qui marchaient la tête haute, selon leur coutume.

Samedi 29 Août. — Nous prenons à bord de la farine de la Sea Bride et de l'eau du schooner — 1,500 gallons qui nous permettent de croiser une vingtaine de jours; l'après-midi, nous avons jeté un filet que nous avions emprunté et nous avons pris une grande quantité de poissons.

Dimanche 30 Août.— k 10 h. 30 j'ai réuni l'équipage et j'ai fait débarquer James Adams, 0. S., renvoyé par sentence de la cour martiale et condamné à perdre sa paye et son argent de prise.

Lundi 31 Août. — A 7 h. du matin nous nous mimes en route et sortîmes du port.

VAlabama fut alors mis à l'épreuve par les fortes bourrasques qui régnent pendant l'hiver dans le voisinage du Cap. Le 7 Septembre — écrit le Capitaine Semmes — la nuit agitée et mauvaise; la bourrasque continuait et même augmentait de plus en plus. La mer était brusque et saccadée. Parfois le roulis et le tangage étaient extrêmement violents. Us faisaient frapper très-souvent mon lit contre les poutres qui étaient au-dessus de ma tête, et alors je me réveillais. On a embarqué une grande quantité d'eau par le grand piston du propulseur. Le pont de la cabine laisse fuir l'eau.

Mardi 8 Septembre. — Temps nuageux, le soleil brille faiblement à travers la masse grise des nuages. La bour-

rasque continue. Le vent (E.-S.-E.) n'a pas varié d'un cheveu depuis seize heures. Le baromètre descend peu à peu. Le navire roule et plonge dans la mer; il a un air triste et désolé. Je suis suprêmement dégoûté de la mer et de tout ce qui^'y rattache. D'ailleurs j'ai passé l'âge où les hommes peuvent endurer les rigueurs et les désagréments de la mer. Les courses en mer sont bonnes pour un homme fort, hardi, plein d'espérances, bref, pour un Jeune homme, et pour tout individu qui est dans la force de rage; pour moi, le mugissement même du vent qui siffle à travers les agrès, le roulis, le tangage, le ciel surchargé^ et le mauvais temps me donnent des idées noires. Ce jour est un double anniversaire dans ma vie. Ce fut le 8 Septembre que je reçus ma première nomination pour le service de mer (1826) ; et ce fut le 8 Septembre que la division de Norton livra la bataille de Moline del Ray (1847). Les Etats-Unis ont donné de belles pages à l'historien depuis ce dernier événement! Que de faiblesse humaine, que de méchanceté et que de folie n'a-t-on pas vues pendant cette guerre? Mais les gens du Nord recevront leur récompense.

La semaine suivante ne nous donna qu'une seule émotion. Un obstiné patron Hollandais refusa résolument de mettre en panne. Voici le récit de cette affaire d'après le journal de l'un des officiers de VAiabama : —

Vers le soir du 10 Septembre le vent baissa beaucoup , à 8 h. 30 une voile était en vue à l'avant. Immédiatement nous tournâmes au vent et nous appuyâmes la diasse. A 9 h. 45. on tira un coup de canon pour faire mettre en panne le vaisseau chassé. Il continua sa course. A 10 h. 35, nous allions bord à bord et l'officier du pont le hêla en ces termes : — « Oh! du navireî » Pas de réponse. « Mettez en panne, je veux envoyer un canot à votre bord, » « Qu'avez-vous besoin que je mette en

panne? » « C'est mon affaire. » « Êtes-vous un vaisseau de guerre? » Le Capitaine Semmes qui était irrité, répondit : « Je vous donne cinq minutes pour mettre en panne.» « Vous n*avez pas le droit de me faire mettre en panne^ si vous ne me dites pas qui vous êtes. » c Je vous ferai savoir qui je suis ! » et se tournant vers Tofficier de quart, il ajouta : ce Chargez ce canon à boulet et tirez sur cet individu — il est assez stupide pour être un ennemi. » « Dites-moi qui vous êtes? » cria le patron du navire. fSi vous n'êtes pas en panne dans cinq minutes, je tirerai sur vous, » S'adressant alors à TofQcier de quart, le Capitaine Semmes ajouta : « Lieutenant, le canon est-il prêt à faire feu ?» a Oui, Capitaine. » « Alors tenez-vous à la pièce pour tirer au premier signal. »

Le patron du navire commençant à croire que la chose était sérieuse, lâcha une bordée de jurons des mieux épicés. Cette petite fureur une fois calmée, il hissa sa grande voile et mit en panne. Alors le Capitaine Semmes me donna Tordre d'aller à bord voir quel était ce navire, car la répugnance avec laquelle il avait mis en panne nous donnait des soupçons.

Lorsque j'abordai, le second me rencontra près du capot d'échelle ; alors il m'introduisit auprès d'un grand et gros gaillard qui était le Patron. Je lui demandai avec la plus grande douceur : « Quel est ce navire? » « Qui êtesvous? » dit-il à tout hasard. « Capitaine quel est ce navire? » répétai-je. « Je ne vous le dirai pas! » Telle fut la réponse polie de ce monsieur. « Capitaine, quel est ce navire? » « Êtes-vous un vaisseau de guerre? » « Certaiment! » « Qui êtes-vous? » Alors je lui articulai de la façon la plus distincte et avec le plus grand sérieux possible : « Nous sommes.... nous sommes le steamer l'/roquois, des Etats-Unis, Capitaine Palmer, en croisière; maintenant j'ai quelque chose de plus à vous dire ; je suis venu

à bord pour faire des questions, et non pour en recevoir; en outre, je vous ai demandé trois fois qui vous êtes et je n'ai pas reçu de réponse ; ainsi donc descendez dans la cabine avec moi et produisez les papiers du navire. »

Il descendit dans la cabine en grommelant; je le suivais, et je venais d'ôter ma casquette lorsqu'il hurla : € Qui êtesr-vous? Êtes-vous Anglais? Dites que vous êtes un vaisseau de guerre Anglais et je vous laisserai voir mes papiers. » Je lui dis alors : « Capitaine, ou vous êtes fou, ou vous croyez que je le suis. Nous avons tiré un coup de canon, et tout individu d'un peu de bon sens aurait compris que c'était pour dire de mettre en panne, surtout quand deux puissances maritimes sont en guerre. On vous dit donc de mettre en panne, on monte à votre bord et on vous fait une question. Au lieu de répondre, vous demandez, comme un furieux : « Qui êtes-vous? » Je vous réponds^ que nous sommes le steamer Vlroquois , des Etats-Unis; et alors vous venez me crier : « Êtes-vous Anglais? Dites-moi que vous êtes un vaisseau de guerre Anglais ! » C'est absurde tout cela l

« Monsieur l'officier, » hurla-t-il! « fou! bon sens! absurde ! ! ! Par Dieu, monsieur, si un vaisseau de guerre Anglais était ici, un Yankee n'oserait pas mettre le pied sur mon pont; qui êtes-vous enfin? » « Capitaine, » lui dis-je, « il est temps que cette comédie finisse. Ecoutez-moi bien et regardez attentivement cette pendule ; il est onze heures moins douze minutes; je veux voir vos papiers et je vous donne deux minutes pour les produire. Si à onze heures moins dix minutes les papiers n'ont pas été présentés, je prendrai des mesures qui les mettront bien vite en mon pouvoir. »

Et je m'assis. Le digne patron me fit alors question sur question, mais je ne daignai pas lui donner de réponse. Enfin il ne restait plus que quelques secondes lorsque le

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patron farienx tira sa def , ourrit soo coEGre-f oit, et me

présenta les papi^s. En les' examinant, je reconnus que le naYire était le Flmrm^ de LiTerpooU allant de Manille à lirerpocd avec une cargaison Tariée.

Tandis qpe je regardais les papiers, le patron m'accablait d\me intaminable kjridle de questions, mais je ne r^MXidis pas; je hn rendis tout simplonent son journal en hn faisant remarquer qu'il ayait caïKé aux deux navires un retard bien inutile ? c ^aTCz-TOos pas de nouvelles, CajHtaine? > lui demandai*je ensuite. « Oui, j'ai des nouvelles ; et des nouvelles que trois ou quatre d'entre y(m voudraient connaître, mais qu'un autre aimerait autant ne pas savoir. Seulement je voudrais vous voir, mes Yan* kees, tous plongés dans quarante brasses de prcrfondeur avant de vous les dire. « c Allons, Capitaine, ne soyez pas si rude ; vous savez ce qui est écrit dans la Bible, » Alors il conamença à me parler de la mauvaise traversée qu*il avait faite jusqu'ici; il avait toujours eu des vents contraires depuis qu'il avait quitté Manille ; chaque fois qu*il avait fait toute voile pour une brise favorable le vent durait seulement quelques heures, et revenait ensuite en proue; maiutenant, comme le temps était mauvais, il avait considérablement resserré ses voiles , et il ne marchait presque plus lorsque nous l'abordâmes, t Arrêté, et par un Yankee encore ! » s'écria-t-il. « Oh ! voilà quelque chose que je n'oublierai pas de sitôt ! >

Je ne pus m'empécher de rire en voyant l'air de majesté offensée qu'il prit pour dire cela. Je lui souhaitai meilleure traversée, et je retournai à bord. J'ai appris ensuite par un homme de l'équipage de mon canot que la Flora avait été vue ou abordée deux jours auparavant par un steamer qui avait deux mâts et une longue cheminée ; le patron supposa que c'était un navire Confédéré, quoiqu'il lui eût montré les couleurs Yankees.

ET DE l'alabama, ' 335

Mercredi 16 Septembre. — A 3 h. du soir, nous doublâmes le Cap de Bonne -Espérance, et nous nous dirigeâmes sous vapeur vers le mouillage du Cap que nous atteignîmes vers & h. 30. Le Vanderbilt était parti depuis Vendredi, et on nous dit qu'il avait mis en .panne près du Cap, pendant un jour ou deux. Je suis grandement troublé par les nouvelles du pays; Vicksburg et Port Hudson sont pris ; Tarmée de Rosecrans marche vers le Sud, Lee a repassé le Potomac. Notre pauvre peuple paraît terriblement accablé par les bordes du Nord.

Mais nous combattrons jusqu'à la fin, et la fin sera ce qu'ordonnera la Providence, qui est toute sagesse.

Jeudi 17 Septembre. — Je suis allé voir TAmiral et j'ai reçu la visite du Capitaine du Narcissus.

Depuis que je suis parti, le Consul des Etats-Unis a fait sur pes opérations plusieurs faux rapports à TAmiral; mais je pus en détruire l'effet par des explications loyales. J'ai passé une demi-heure bien agréable avec l'Amiral et avec sa femme. Comme il n'y a plus de charbon ici, car le Vanderbilt a tout emporté, j'ai pris des arrangements pour qu'on m'en envoyât du Cap.

Samedi 19 Septembre. — Le steamer Kadie est arrivé du Cap avec du charbon pour moi. Nous le hélâmes à bord et nous commençâmes à charger. Je suis allé à terre et j'ai déjeuné avec le Capitaine Bickford. J'ai envoyé par la malle des lettres en Angleterre. Les hommes en permissfon sont ivres ; quelques-uns seulement sont revenus. J'ai dîné chez l'Amiral ; la société était charmante ; il n'y avait que des officiers de marine, les Capitaines des vaisseaux présents, le Capitaine-Surintendant de l'arsenal du port, etc. Après dîner, les dames parurent dans le salon et firent un peu de musique.

Dimanche 20 Septembre. — On a penché le navire pour

arriver au cuivre qui est autour de la pompe, il était usé. Je suis allé sur le rivage à 9 h. 1/2, et j*ai fiiitime longue promenade, je suis entré chez le Capitaine de port et j'ai visité Téglise — le Père Kiernan disait la messe. C'est un prêtre Irlandais d'un esprit sérieux et simple : l'église est pittoresque et petite ; elle est bâtie sur la colline. L'assistance était peu nombreuse et composée principalement de soldats et de matelots — c'était un marin qui servait la messe. J'y ai vu le Capitaine Coxon et deux des Lieutenants de l'escadre. Les hommes en permission reviennent en foule aujourd'hui, leur bourse est vide sans doute.

Lundi 21 Septembre. — Au jour on amena de nouveau le navire contre notre bord et on recommença à charger le charbon ; dans l'après-midi, je suis allé rendre visite aux dames qui se trouvaient chez l'Amiral, et je me suis promené dans le grand jardin qui se termine par un ravin au fond duquel coule un petit torrent rapide.

Mardi 22 septembre. — Beaucoup de marins en permission sont encore à terre. Le Consul Yankee, sans aucun scrupule, comme toujours, cherche à les faire déserter. Nous avons fini ce soir de charger le charbon.

Mercredi 23 Septembre, — On remet en état les mâts de hune de misaine. Une vingtaine d'hommes sont encore absents. Quelques-uns sont ramassés par la police de la ville de Simon, qui espère quelque récompense. Lesaubergistes du port viennent à bord présenter des notes de nourriture. Naturellement je n'écoute pas leurs réclamations. Je sais fort bien que « Jack » et ces fripons s'entendent toujours pour chercher à soutirer l'argent des navires.

Le procédé est assez simple : L'aubergiste donne à « Jack » un verre ou deux de mauvaise liqueur et peutêtre un repas ou deux, puis ils conviennent l'un et l'autre

ET DE l'alabama. 337

que le matelot signera une reconnaissance qui se monte à vingt fois la valeur de te qu'il a reçu. L'aubergiste fripon augmente ainsi, par cette surcharge exorbitante, les chances qu'il courait déjà ne n'être jamais payé, et il n'a pas le droit de se plaindre lorsqu'il donne de la tête contre un Capitaine qui est disposé à protéger ses marins contre de pareilles extorsions. Comme je connaissais bien les coquins, je ne les laissais pas me tromper.

Jeîidi 24 Septembre, — J'attends pour voir si j'aurai la chance de reprendre mes déserteurs du Caç^. On m'informe par le télégraphe qu'il est inutile d'attendre plus longtemps : la police ne veut pas agir. Les autorités ont donc refusé de permettre que je fasse reprendre mes hommes — quatorze en tout! c'est assez pour faire tort à mon équipage. Voilà encore une de ces remarquables interprétations de la neutralité comme John Bull sait en trouver, et il a un talent tout particulier pour cela. On m'informe du Cap par le télégraphe que les vaisseaux qui sont arrivés apportent la nouvelle que le Yanderhilt était depuis deux jours en vue du Cap Aguthas et de la Pointe Danger. Comme nous sommes dans la pleine lune je ne voudrais pas qu'il me bloquât dans la Baie de Simon ; il faudrait peut-être que j'y restasse jusqu'à ce que j'eusse une nuit obscure, et comme je suis prêt à prendre la mer, ce retard serait ennuyeux. Aussi, comme la bourrasque s'apaisa vers 9 h. du soir , je donnai l'ordre de chauffer et à 11 h. 1/2 nous levâmes nos ancres.

Le calme n'était qu'apparent; nous étions à peine en route que la bourrasque se déchaînait avec une plus grande violence que jamais; nous fûmes obligés de lutter de toute la force de nos grandes chaudières; le vent soufflait d'une façon terrible ; cependant nous forçâmes le navire à faire cinq à six nœuds à l'heure.

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Rien ne pourrait surpasser Taspect singulier du spectacle que nous avions, tandis que nous luttions en pleine lune contre une bourrasque de nuit. Les monta|Des voi* sines et les hautes terres qui se confondaient dans le lointain avec Tatmosphère brumeuse perdaient leurs cimes blanches dans des nuages floconneux qui restaient aussi immobiles que des bancs de neige auxquels ils ressemblaient beaucoup ; un vent froid prêtait encore à Tillusion. Les eaux furieuses de la baie s*élançaient dans toutes les directions et rejaillissaient parfois jusque sur notre bord; le ciel était parfaitement clair, on ne voyait nulle part aucun nuage, excepté ceux qui semblaient empilés sur les montagnes. Une brillante pleine lune répandait ses rayons douteux sur tout le panorama, et sa lueur faisait paraître les distances doubles. Voilà des choses dont on doit se souvenir! Ajoutez à cela le disque de lumière qui tourne sur le Cap d'une façon régulière pour éclairer ce vieux promontoire si fameux.

Nous doublâmes le Cap vers 3 h, du matin; alors je rentrai dans ma cabine pour prendre un peu de repos avant que les épreuves d'un nouveau jour ne recommençassent.

Vendredi 25 Septembre. — J'ai ouvert la prison comme d'habitude en allant en mer. 11 faudra plusieurs jours, je le crains, pour faire oublier les grogs à l'équipage et pour lui faire reprendre ses bonnes habitudes et son entrain.

Pendant les quinze jours suivants les fortes bourrasques qui régnent presque toujours dans les latitudes supérieures de l'Océan Indien firent faire à VAlahama 2,400 milles de sa route. Deux jours plus tard, il était en vue de nie Saint Paul, à une dislance de 2,840 milles. Encore deux jours et nous aurons assez couru vers l'Est. Nous recommencerons alors à virer vers le Nord — ce « Nord si favorable. »

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Quelques petits extraits donneront une idée suffisante de cette course : — .

16 Octobre. — Lat. 35*23; long. 89»55; aucune observation sur la marée ; distance : 135 milles. La bourrasque qui nous força de mettre en panne pendant dix heures a commencé le jour de notre travail ; le baromètre est à 29*57, et il ne bouge pas. Nous courons sous le vent avec la voile de misaine dont on a pris un ris. La bourrasque a augmenté dans l'après-midi; entre midi et une heure, elle soufflait d'une façon terrible, toute la mer n'était qu'une nappe d'écume. Les vagues menaçaient de sauter pardessus le bord, cependant nous courions sous le vent à raison de quinze nœuds environ, et cette grosse mer était accompagnée de rafales de neige et de nuages sombres et menaçants; on ne voit pas souvent un spectacle plus triste. Les pigeons du Gap voltigent autour de nous, ils se posent sur le gouvernail avec autant de sérénité que si les éléments étaient calmes. Le baromètre est resté à 29'57 pendant le coup de vent, qui a duré sept heures, depuis 12 h. jusqu'à 7 h. du soir. Il n'a pas varié de Tépaisseur d'un cheveu pendant tout le temps que la bourrasque s'est déchaînée avec une violence toujours croissante du S.-O. à l'Ouest. Pendant tout ce temps nous filions environ onze nœuds, et naturellement le tourbillon devait avoir cette rapidité; il était éloigné de nous de 150 à 200 milles. A 7 h. du soir, le mercure commença à monter lentement, et à 8 h. il était à 29o60 ; le temps était bien moins menaçant et les rafales n'étaient plus ni si fréquentes ni si violentes. En vérité, lorsque notre fameux navire s'élance en avant sous une de ces énormes vagues de l'Océan Indien , on dirait que c'est un simple petit bateau.

Il est à remarquer que c'est à la même époque qu'un tourbillon nous a surpris en vue des bancs de Terre-Neuve.

3&0 CROISliSlES DU SUMTER

18 Octobre. — Les observations ont été tout particulièrement difficiles à faire la semaine dernière. Tantôt de fortes vagues s'élevaient entre l'observateur du point et l'horizon, et il était impossible de voir le soleil; tantôt c'était un nuage qui venait à son tour cacher le soleil; tantôt, lorsque l'horizon était bien clair, il fallait prendre les plus grandes précautions pour se tenir contre le fort roulis du navire et pour conserver l'équilibre ; quelquefois même on perdait le point de vue, parce qu'on était forcé tout à coup d'abandonner l'instrument pour saisir un agrès ou prendre un point d'appui afin de ne pas rouler sur le pont.

Quelles épreuves amères pour la patience d'un homme même aussi patient que moi 1 C'est peut-être à cause de ces orages qui les ont secoués sur mer que les marins sont si calmes et si tranquilles à terre. Ils en arrivent à haïr toute espèce de mouvement, soit physique, soit moral.

Enfin nous étions sortis de la région des bourrasques éternelles et nous avions passé les limites des acalmiesdu Sud. VÀlabama s'élança alors dans le vent du S.-E. Le 26 Octobre, comme il s'approchait de la Ligne, une barque Anglaise lui apprit quele sloop des Etals-Unis le Wyoming était en croisière dans les Détroits de la Sonde avec un schooner à trois mâts. Ce sloop était à peu près de la taille du croiseur Confédéré, et l'espoir d'un combat flatta de nouveau l'ardeur guerrière des officiers et des matelots. Leur impatience était grande, lorsqu'enfin le vent alizé nous quitta et que des vents légers et variables commencèrent à se jouer de nouveau de l'ardent croiseur.

Nous approchions lentement des Détroits ; des navires qui passaient nous assurèrent encore de la présence de l'ennemi au même endroit. Leurs rapports allaient même u'à prétendre que ce vaisseau avait été envoyé là par

ET DE l'ALABAMA. S&l

le Consul des Etats-Unis de Batavia, à la recherche de VAlabama lui-même.

Enfin, le 6 Novembre amena une autre prise, la première depuis que nous avions quitté le Cap de Bonne-Espérance, c'est-à-dire depuis près de six semaines. C'était la barque Amanda, allant de Manille à Queenstown pour prendre des ordres.

Voici les détails relatifs à cette prise : —

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