‹ Croisières de l'Alabama et du SumterChapitre 8 sur 89 · A SON EXCELLENCE LE GOUVERNEUR CROL · texte numérisé non relu

A SON EXCELLENCE LE GOUVERNEUR CROL

Monsieur, — Ce matin j*ai reçu de Votre Excellence, parle pilote, un message dont la teneur est qu'il ne peut être permis à mon navire, quoiqu'il soit en détresse, d'entrer dans le port,

parce que Votre Excellence a reçu de son Gouvernement l'ordre de ne pas accorder aux vaisseaux de guerre des Etats Confédérés l'hospilalité du port confié à son commandement. Je me permettrai de vous faire observer respectueusement qu'il doit. y avoir là quelque erreur, et je vous ai envoyé le porteur de la présente, le Lieutenant Chapman, de la Marine des Etats Confédérés, afin qn'il ait avec vous une explication à ce sujet. Votre Excellence doit s'être trompée sur le caractère de mon navire; le Sumier est un bâtiment de guerre bien et dûment commissionné par le Gouvernement des Etals Confédérés, Etats qui ont été reconnus comme belligérants par toutes les grandes puissances de l'Europe, TAngleterre, la France, l^Espagne, etc., comme Votre Excellence doit le savoir. 11 est vrai que ces puissances ont défendu aux deux parties en guerre d'amener leurs prises dans leurs juridictions. Mais aucune d'entre elles n'a fait de distinction, ni entre les prises, ni entre les croiseurs des bellig*érants. Comme les croiseurs des deux gouvernements sont admis par toutes les grandes puissances à Thospitalilé des porls sur le pied d'une parfaite égalité, dois-je comprendre, d'après la conduite de Votre Excellence, que la Hollande a adopté une règle différente, qu'elle refuse ses ports, non-seulement aux prises des Etats Confédérés, mais encore à leurs vaisseaux de guerre, et cela lorsqu'elle reçoit les croiseurs des Etats-Unis? S'écarlerait-elle ainsi, pendant cette guerre, de la neutralité, en ne reconnaissant pas les Etats Confédérés comme belligérants, en aidant, en protégeant leurs ennemis? Si telle est la situation que la Hollande a voulu prendre dans ce conflit, je prie Votre Excellence de vouloir bien me le faire connaître par écrit.

J'ai l'honneur d'être, etc., etc.

(Signé) R. SEMMES.

Au Gouverneur Crol,

Sainte-Anne, Curaçao.

Celte explication leva toutes les difficultés; à H h., la permission demandée était accordée, et le Sumter était heureusement à l'ancre dans le port.

Il resta là quelques jours, entouré de pirogues remplies de femmes du pays ; ces naturelles de Curaçao bavardaient comme des perruches et étalaient des chiffons presque aussi fastueux que le plumage de ces oiseaux. Pendant ce temps d'arrêt, l'équipage travaillait durement; il remplissait les soutes de charbon, embarquait du bois, de l'eau, des provisions fraîches et faisait les réparations nécessitées par la dernière croisière. Au milieu de toutes ces occupations, le Sumter reçut la visite d'un Vénézuélien, qui se présenta, en bon Anglais, comme envoyé ou agent du Président de Castro, actuellement exilé à. Curaçao, avec quatre ministres de son cabinet.

Le but de cet envoyé était de négocier le passage de Don Castro pour l'ancien continent ; il demandait également place pour une vingtaine d'officiers du Président qui devaient partir avec armes, munitions, etc. Toutefois le Capitaine Semmes déclina poliment, mais promptement. cette proposition ; il allégua d'abord qu'il n'allait pas dans la direction demandée, et ensuite qu'en agissant ainsi, ce serait commettre une intervention illégale, de la part d'un neutre, entre les partis révolutionnaires qui se disputaient le gouvernement de Venezuela.

On me fit remarquer, — écrit le Capitaine, — que Don Castro était Président de jure; je répondis que nous n'avions rien à voir dans cette affaire, puisque le parti opposé était, de facto^ en possession du gouvernement.

Le Sumter resta à Curaçao jusqu'au 24 Juillet, emmagasinant du charbon, s'approvisionnant, se remplissant, et accordant, à tour de rôle, à chaque membre de l'équipage, une petite excursion à terre, pour que tous pussent un peu se remettre et s'alléger du superflu de leur argent. Le 24, h midi, il se remettait de nouveau en roditè, laissant derrière lui un de ses matelots, un mauvais garnement nommé John Orr, qui déserta le navire à l'insti-

gation d'un capitaine et d'un cabaretier Yankees. Toutefois la perte n'était pas grande, et, après avoir fait deux ou trois tentatives pour retrouver les traces du fugitif, le Sumter sortit du port et fit voile pour Venezuela.

L'aurore du 25 Juillet offrit, aux yeuX ardents de l'équipage, l'apparition désirée, une voile au large. On lui donna immédiatement la chasse; et, à 6 h. 1|2 leAbby Bradford^ venant de New-York et allant à Puerto Gabello, était bien et dûment capturé, et remorqué , avec son capitaine, vers sa direction première, Puerto Gabello. Le soir était venu avant que l'on arrivât devant cette ville, et on passa la nuit en dehors du port. Au point du jour, le Sumter côtoya le rivage, et, sans attendre l'arrivée d'un pilote, s'engagea vaillamment à travers un archipel d'îlots, pour aller jeter, l'ancre dans le port.

Le Sumter avait à peine pris son mouillage, que la lettre suivante fut envoyée au Gouverneur pour lui demander la permission de laisser la prise dans le port jusqu'à l'adjudication : —

A bord du steamer des E. G. Swmter, Puerto Gabello, 26 Juillet 1861.

Monsieur, — J'ai l'honneur de vous annoncer mou arrivée dans ce port sur le navire que je commande et avec une prise, le schooner Abhy Bradford , capturé à environ soixante-dix milles au nord-est. Le Abby Bradford est la propriété de citoyens des Etats du Nord, Etats qui sont en guerre, comme le sait Votre Excellence, avec les Etats Confédérés que j*ai Thonneur de représenter; le chargement semble aussi appartenir à des citoyens des Etats du Nord, qui l'ont consigné à une maison de Puerto Gabello. Toutefois, s'il s'élevait quelques réclamations au sujet de la cargaison tout entière ou d'une partie déterminée, la question de propriété pourrait être jugée seulement par la Cour des Prises des Etats Confédérés. En même

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temps, j*ai l'honneur de prier Votre Excellence de vouloir bien me permettre de laisser le vaisseau capturé et sa cargaison dans le port de Puerto Gabello jusqu'à ce que la question de prise ait pu être décidée par les tribunaux de mon pays. Cet arrangement conviendra aux deux parties, aussi bien aux habitants de Venezuela qui peuvent avoir un intérêt dans la cargaison, qu'aux capteurs eux-mêmes, qui ont aussi des intérêts précieux à sauvegarder.

En faisant cette proposition, je ne demande pas que le Gouvernement de Venezuela se départisse d'une stricte neutralité à l'égard des belligérants. Nos ennemis pourront également jouir du bénéfice de la règle qui nous sera appliquée. En d'autres termes, tout en observant scrupuleusement la neutralité, vous pourrez admettre dans vos ports les deux partis actuellement en guerre ; ni l'un ni l'autre ne pourra s'en plaindre, puisque celui-ci pourra jouir de la même faveur accordée à celui-là.

J'ai une autre raison, une raison bien puissante pour faire cette demande, et cette raison est qu'un système d'exclusion, quoique appliqué aux deux parties, ne serait ni juste ni impartial pour tous les deux. Les Etals du Nord, qui font maintenant aux Etats Confédérés une guerre agressive et injuste, qui nous refusent le droit de nous gouverner nous-mêmes, et ce droit est un droit fondamental dans toute république, qui envahissent notre territoire pour nous subjuguer), les Etals- Unis du Nord, dis-je, sont, comme le sait parfaitement Votre Excellence, des Etats commerciaux et manufacturiers, tandis que les Etats Confédérés ont été, jusqu'à présent, des Etats agriculteurs et planteurs. Alors, en conséquence de cette différence de carrière, les uns, c'est-à-dire les Etats du Nord, avaient en leur possession, au commencement de la guerre, presque toutes les forces navales de l'ancien Gouvernement, et ils n'ont pas hésité à s'approprier, pour leur usage, une flotte dont une grande partie appartenait de droit aux Etats Confédérés, qui avaient payé leur part en impôts.

Avec cette force navale, obtenue d'une manière déloyale, comme je l'ai déjà dit, l'ennemi a pu bloquer tous les ports importants des Etats Confédérés.

Ce blocus repousse nécessairement les croiseurs Conféd-érés de leyrs propres ports, et, si les puissances étrangères les repoussent également, ils seront naturellement forcés de détruire leurs prises. Ain^, Votre Excellence voit qu'avec le syslème • d'exclusion l'ennemi jouirait de ses droits de capture jusque dans leur plus large extension, puisque tous les ports lui sont ouverts, tandis que les Confédérés en jouiraient sub modo seulement, c'est-à-dire qu'ils seraient obligés de détruire toutes les prises. Une règle qui produirait de tels effets ne serait ni juste ni impartiale, quoique appliquée aux deux parties; et, comme Timpartialité et la justice sont les premières conditions de la neutralité, je regarde comme certain que l'Etal de Venezuela n'adoptera pas le système d'exclusion.

D'un autre côté, en admettant les deux parties avec leurs prises dans vos ports, jusqu'à ce que les Cours des Prises de leurs pays respectifs aient eu le temps de juger la cause comme bon leur semblera, vous suivriez une règle qui accorderait aux deux puissances une bonne et impartiale justice, et c'est là tout ce que demandent les Etats Confédérés.

Quant au cas présent, comme le chargement consiste principalement en provisions qui ne peuvent être conservées, je vous demanderai la permission de les vendre aux enchères publiques au bénéfice de qui de droit. Le produit de la vente sera remis entre les mains d'un agent de prises recommandable, et je demande aussi à ce que le vaisseau reste à la garde du même agent jusqu'à ce que le jugement ait été prononcé.

J'ai l'honneur d'être, etc., etc.,

(Signé) R. SEMMES.

A Son Excellenee le Gouverneur et Commandant militaire de Puerto Cabello.

Il fut toutefois impossible de persuader à ce fonctionnaire d'acquiescer à cette demande ; il répondit qu'il était tout à fait au-dessus de son pouvoir de traiter une pareille question, et que le Sumter devait lever Tancre dans les vingt-quatre heures. Le 27, à la pointe du jour, un équi-

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page de prise fut envoyé à bord de YAbby Bradford, avec ordre de faire voile pour la Nouvelle-Orléans; et, à 6 h., le Sumter était sorti du port inhospitalier de Puerto Cabello .

L'ancre était à peine sur le bossoir, lorsqu'une voile fut signalée en mer. Après avoir été capturée, elleprouva qu'elle était la barque Joseph Maanoell, de Philadelphie. Comme la capture avait eu lieu à environ sept milles du port où cette barque avait pris son chargement, dont la moitié appartenait à un propriétaire neutre, le Sww^cr détacha un canot avec le maître et le payeur de son bord pour aller entamer des négociations. Ils portaient pour proposition que le propriétaire de la partie neutre du chargement achetât le reste de la cargaison à bas prix et le vaisseau lui-même, qui, alors, lui serait remis intact et sans délai. Toutefois, ce petit arrangement fut quelque peu entravé par l'action du Gouverneur, qui, au grand étonnement du Capitaine Semmes, ordonna que la prise serait d'abord amenée dans le port, et qu'elle y resterait jusqu'à ce qu'une Cour de Venezuela eût décidé si la capture avait été faite, ou non, à une lieue marine des côtes, distance prescrite par la loi internationale.

Cette demande assez extraordinaire ne fut pas reçue avec l'obéissance et le respect auxquels s'attendait sans doute celui qui la faisait. Battant le branle-bas et tous ses hommes étant à leurs pièces, comme pour une action imminente, le Sumter se rapprocha de sa prise, envoya à terre, dans son propre canot, le patron et sa famille, plaça à bord du Maxwell un équipage de prise, et. le dirigea vers un port situé sur la côte sud de Cuba. Il est à présumer que ces intentions peu amicales du Gouverneur de Puerto Cabello lui furent suggérées par la crainte que le Sumter ne fût réellement engagé dans une entreprise du genre de celle que lui avait en vain proposée, à Curaçao,

l'agent Don Castro ; on redoutait sans doute qu'il ne fût venu dans le but d'opérer un débarquement de troupes révolutionnaires.

Le Sumter reprit alors sa course vers TEst ; et, à 5 h. du soir, il s'approcha par le travers d'un brick, à l'antenne duquel flottaient les Etoiles et les Rayures, pavillon haï, mais désiré. Cette fois, cependant, on pouvait se défier de soi-même, sous les yeux d'un ennemi redoutable ; et le patron avait agi sagement en ne s'écartant pas du rivage. La lieue sacrée de la neutralité le protégea contre le sort arrivé à tant de ses compatriotes.

L'après-midi du 29 Juillet trouva le Sumter au delà de rUe de la Tortue; et, à 11 h. du soir, la sonde donnnait trente-trois brasses à la pointe Est de Sainte Marguerite ; pendant deux jours encore on croisa le long des côtes de Venezuela, avec une brise parfois si forte qu'il devint nécessaire d'approcher jusqu'à un mille du rivage pour prendre l'abri des côtes ; on entra même dans le Golfe de Bahia. Suivant de près le sillage d'un vaisseau qui venait d'arriver de Madère et qui connaissait le port, le Sumter s'élança dans le Huero, ou Passage du Parapluie, et prit son mouillage, un peu après minuit, devant la ville de Port d'Espagne, en rendant le salut à un brick Anglais qui sortait du port.

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