‹ Croisières de l'Alabama et du SumterChapitre 9 sur 89 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Émotion — On prend le taureau par les cornes — Le natire de S. M. Britannique le Cadmus — Commission du Capitaine Sommes — Encore en mer— Mauvais temps — Vent et courant contraires — Cayenne — Politesse Française — Vain espoir a Paramaribo — Chaude poursuite — Un Yankee loyal — Sécurité douteuse — Pour ne pas être battu — Encore en mer — La flèche du Partbe.

L'arrivée du Sumter à Port d'Espagne parut causer une certaine émotion chez les habitants officiels ou non officiels de cette petite colonie. Le Gouverneur commença par prendre des conseils légaux pour savoir s'il pouvait permettre à un étranger suspect de s'approvisionner de charbon, et un long premier article du Journal de l'endroit, par la plume de ses éditeurs, éleva des doutes sérieux sur la qualité du Sumter; on demandait s'il était réellement ce qu'il voulait paraître, c'est-à-dire un vaisseau de guerre dûment commissionné, et non, après tout, un simple pirate. 11 paraît que les conseillers légaux du Gouvemeur firent un rapport favorable à la demande du Capitaine Semmes ; car on accorda la permission d'embarquer les provisions qui manquaient à bord, et on commença, sans grande hâte toutefois, à approvisionner le Sumter de charbon. •

La matinée du 2 Août amena à bord un visiteur d'une nouvelle espèce. Quoique, depuis l'arrivée du Sumter^ la lourde pluie tropicale n'eût pas cessé de tomber en bat-

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tant sur l'eau et sur le pont le moins musical des roulements, on vit s'approclier un petit « dingy » qui apporta bientôt, auprès du vaisseau de guerre Confédéré, le patron d'un brick de Baltimore qui était à l'ancre dans le voisinage. Le digne patron avait entendu parler des terribles exploits de son nouveau voisin ; et, en proie à la plus vive inquiétude sur le sort qui lui était réservé, il s'était déterminé à prendre le taureau par les cornes. Il était venu demander au Sumter lui-même s'il voulait bien le laisser partir sans lui faire de mal. Grande fut la joie du pauvre homme quand il s'entendit hêler comme appartenant à un Etat frère, quand il eut appris que l'Etat de Maryland, quoique obligé, par des forces supérieures, de conserver les apparences d'une alliance avec l'ennemi, était considéré comme ami par ses alliés du Sud, et que le Sumter avait des ordres précis pour le laisser faire librement son commerce ; il retourna à son bord, le cœur content, et le brick de Baltimore reprit joyeusement sa route.

L'après-midi du même jour amena deux visiteurs de plus, deux officiers Anglais ; mais la courtoisie internationale n'alla pas jusqu'au point de rendre la visite officielle faite aux lieu et place du Capitaine Semmes par le Lieutenant Chapman, et l'hôtel du Gouvernement ne se fit pas représenter à bord du Sumter, Il est à craindre que « Son Excellence » n'ait été blessée du peu de cas que fit le Capitaine Semmes de sa position officielle, en s'avisant de ne pas recouvrer suffisamment les forces et la santé pour être en état de faire en personne la visite officielle !

La matinée du 4 Août aurait vu le départ du Sumter y s'il ne s'était trouvé dans les pièces du payeur quelques irrégularités qui eurent besoin d'être rectifiées. Pendant le retard occasionné par ce travail, le vaisseau de S. M. Britannique le Cadmus entra dans le port, et le départ du Sumter fut ajourné, afin de pouvoir com-

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muniquer avec le nouveau venu. Un Lieutenant fut donc envoyé à son bord. Le Cadmus fit rendre promptement la visite par un officier du même grade, qui, après l'échange des civilités habituelles, s'acquitta d'un message poli du Capitaine Hillyer en disant que, le Sumter étant le premier navire qu'il eût rencontré naviguant sous le pavillon des Etats Confédérés, il serait très-obligé au Capitaine Semmes de lui montrer sa commission. Ce dernier ne fit aucune objection à cette demande; alors Tofficier Anglais, pour satisfaire aux règles de la courtoisie, montra d'abord sa commission et examina ensuite celle du Capitaine Semmes. Après quoi ce visiteur cérémonieux s'en retourna.

Le matin suivant amena à bord le Capitaine Hillyer luimême ; on parla longtemps et de la guerre et de divers sujets agréables; le capitaine Anglais laissa derrière lui ime bonne impression. Cette visite partie, on chauffa de nouveau à bord du Sumter, et, à une heure, le petit vaisseau naviguait dans la partie Est du passage de l'île d'Anglesey, longeant ces côtes et ces montagnes incultes, couvertes cependant de huttes nombreuses. A dix heures du soir, il passa entre La Trinité et Taba go pour entrer de nouveau dans l'immense Nord Atlantique.

Pendant quelques jours, le temps se passa assez tristement pour la petite communauté. On signala seulement un brigantin solitaire : mais il était si loin sous le vent, qu'en réfléchissant à la petite provision de charbon accordée par les trop scrupuleux marchands de Port d'Espagne, on pensa qu'il neméritaitni la dépense ni le temps qu'il aurait fallu employer pour lui donner la chasse. Le Sumter avait alors terriblement besoin d'émotion : on n'apercevait aucun être vivant, excepté, toutefois, des bandes de poissons volants qui, à chaque instant, s'élançaient en Tair, effleuraient rapidement la surface des flots, et se re-

plongeaient sous les vagues pour être bientôt obligés de revenir chercher dans Tair un court refuge contre leurs invisibles mais incessants ennemis d'en bas. La discipline et Texercice occupaient alors les heures du jour; et, au coucher du soleil, lorsque la nuit tropicale tombait tout à coup sous un ciel encore brillamment éclairé, on apportait les échiquiers et les trictracs, qui, avec les discussions sociales, politiques, littéraires, avec des chants et d'autres distractions de la vie de mer, faisaient passer ces longues heures d'inaction.

Toutefois, ce ne fut pas sans une profonde satisfaction que l'on regagna les « ondes vertes, » et le Sumter se trouva à neuf milles environ des côtes de la Guyane Hollandaise. On espérait gagner bientôt Maranham, mais, le lendemain, on reconnut que Ton devait renoncer à cet espoir. Le Sumter rencontra un fort courant du Nord, et, pour comble de malheur, on découvrit que les fraudes des marchands de charbon de Port d'Espagne étaient plus sérieuses qu'on ne l'avait supposé ; il ne restait plus assez de combustible pour accomplir le trajet. Le lendemain aggrava encore la position au lieu de l'améliorer. Le courant du Nord atteignit la vitesse de soixante milles par vingt-quatre heures, vitesse égale à celle du Gulf Stream dans ses parties les plus rapides. Il restait pour trois jours de charbon , et, en faisant la part du tîourant du Nord, le Sumter avait encore cinq cent cinquante milles à parcourir avant d'arriver à Maranham.

Toutefois, il continua patiemment sa route espérant un changement, mais le changement ne vint pas. Le vent et le courant étaient aussi hostiles que jamais; et, comme les observations du 11 Août donnèrent 2" 38' lat, N, et i7« 48' long. 0., la question du voyage à Maranham parut difinitivement tranchée*. Le Capitaine Semmes ordonna d'éteindre les feux, d'obliquer la direc-

lion, de mettre toutes voiles dehors et de faire route vers le N.-O; car il espérait] trouver une nouvelle provision de charbon dans un des ports des côtes de la Guyane.

L'aprè^-dînée de ce jour offrit un ciel brillant et une mer très-calme. Le Sumter, paresseusement ballotté par le roulis, toutes ses bonnettes à tribord, se dirigea vers le Cap Orange, d'où il avait Tintention de faire route pour Cayenne.

11 y arriva le 15 Août; mais, là encore, ses espérances furent déçues. Quand le Sumter eut jeté l'ancre, des officiers furent envoyés vers le Gouverneur pour lui porter les compliments d'usage et pour lui demander si le navire pouvait s'approvisionner de charbon. On ne leur permit pas de débarquer, en donnant pour raison qu'ils n'avaient pas de passe de santé du dernier port oii ils avaient relâché. Ce fut en vain que l'on représenta le parfait état sanitaire de l'équipage, et le temps depuis lequel il était en mer. L'esprit officiel n'écouta d'autre argument que celui de la consigne. On ordonna cinq jours de quarantaine et les cinq jours devaient être écoulés avant que les rivages salubres de Cayenne pussent être exposés au danger d'être infectés par les nouveaux venus. Comme les autorités appuyaient cet ordre d'un renseignement par lequel elles informaient le Capitaine Semmes qu'il n'y avait même pas assez de charbon dans le port de Cayenne pour les vaisseaux de leur propre Gouvernement, on ne voulut pas prolonger plus longtemps la discussion, et on se décida à aller chercher ses provisions ailleurs.

L'après-midi du lendemain amena le Sumter sur les côtes de la Guyane Hollandaise ; mais, comme le Capitaine Semmes ne put découvrir un pilolft il fut obligé de faire jeter l'ancre dans quatre brasses d'eau environ. Là, au coucher du soleil, on apercevait la fumée noire d'un

Steamer qui se détachait sur Tazur brillant des deux, et on soupçonna que le nouveau venu devait être un croiseur Yankee à la recherche des « pirates » Confédérés. Les tambours battirent le branle-bas à bord du Sumter; les ponts furent débarrassés pour le combat ; on ouvrit les sabords ; les canons sortirent, et Ton hâta tous les préparatifs nécessaires pour faire à Tennemi supposé une chaude réception. Les ténèbres étaient complètes. Quand 'le vaisseau suspect arriva à une certaine distance, on entendit résonner distinctement, dans la calme tranquillité de la nuit, les psump^ psump, psump de sa machine. Il s'approcha silencieusement du croiseur attentif, faisant entièrement le tour de son mouillage, et suspectant sans doute aussi le caractère de son nouveau voisin. Toutefois, il ne s'ensuivit pas de démonstration hostile. La nuit était trop obscure pour permettre de distinguer un ami d'un ennemi. Le navire inconnu jeta l'ancre à peu de distance du Sumter; comme il ne se montrait nullement disposé h prendre l'offensive, l'équipage Confédéré rentra ses canons et fut renvoyé dans ses hamacs.

Le lendemain, de bonne heure, la vapeur fut lâchée à bord du croiseur Confédéré, qui navigua sous pavillon Français, afin de pouvoir mieux examiner l'étranger qui était tranquillement à l'ancre à deux milles de distance, vers le rivage. A l'approche du Sumter^ l'inconnu arbora aussitôt le pavillon tricolore ; à cette vue, le croiseur abandonna sa prétendue nationalité, tandis que Ton hissait gaiement au mât de misaine les Etoiles et les Rayures. Le navire Français parut très-content de rencontrer le célèbre 5wm^cr. Allant, comme le navire Confédéré, à Paramaribo, et étant de beaucoup plus léger que lui, il l'invita à le suivfe dans la rivière, oii il espérait trouver un pilote.

En arrivant à Paramaribo, le Sumter reçut des nou-

velles du steamer Keystone State, des Etats-Unis, qui était à la poursuite du croiseur Confédéré depuis quelque temps. Ce vaisseau n'était pas beaucoup plus grand que le Sumter: leurs équipages et leurs armements à tous deux étaient à peu près d'égale force. Aussi, à bord du Confédéré, on manifestait un grand désir d'avoir un engagement avec un ennemi qui était à peu près de même force. Ce désir, cependant, comme tant d'autres, devait être déçu : par l'œuvre de quelque fatalité, le KeystoriB "State ne put jamais s'arranger de façon à rencontrer son ennemi. Quand celui-ci faisait du charbon à la Trinité, celui-là accomplissait la même opération à la Barbade et arrivait à la Trinité après le départ du Sumter, En quittant ce dernier port, il se mit encore à sa poursuite; mais la chance qu'il avait de rencontrer son ennemi subit sans doute l'influence de ce fait, qu'il alla chercher le Sumter vers l'Ouest lorsqu'on lui dit qu'il s'était dirigé vers l'Est; alors, au grand chagrin sans doute de son équipage et de son capitaine, il fut emmené bien loin du petit croiseur qu'il poursuivait (1).

Mais si les vaisseaux de guerre des Etats-Unis étaient quelque peu excentriques dans leur manière de nous donner la chasse, il faut avouer que leurs consuls et autres agents maritimes n'étaient en aucune façon aussi scrupuleux. Tous les moyens possibles furent employés à Paramaribo par le Consul des Etats Fédéraux pour

(I) L'auteur des notes fait dans VIndex les remarques suivaiitcs sur cette singulière façon d'agir : — « Voici Tétrange idée que cette conduite nous a suggérée : elle nous a rappelé un sportman de Californie qui désirait beaucoup tuer un ours gris; il trouva enfin une piste qu'il suiirit pendant quelques heures; puis il Tabandonna. Lorsqu'il revint au camp, on lui demanda pourquoi il n'avait pas poursuivi ses recherches plus longtemps; il répondit trauquillement qu'il avait trouvé la piste trop fraîche. — Il dut en être de môme pour le Keystone State; il troata la piste trop fraîche. »

iO CROISIÈRES DU SUMTER

empêcher le Sumter d'obtenir le charbon qui lui était nécessaire. Cependant il n'eut pas tout le succès que méritaient ses laborieux efforts. Sa première idée fut d'acheter tout le charbon qui était dans le port, et, à cet effet, il en offrit un prix très-élevé — en papier du Gouvernement des Etats-Unis. Mais, singulier aveuglement sur leurs propres intérêts, les marchands de Paramaribo refusèrent d'échanger leur charbon contre ce ^"papier; alors, ne pouvant payer en espèces sonnantes, il fut obligé d'abandonner son projet. Cet échec ne découragea pas le galant Yankee,*qui eut l'idée de fréter toutes les gabarres qui devaient transporter le charbon à bord du Sumter. De cette façon il faillit réussir. Toutefois, un ou deux propriétaires déclinèrent l'honneur d'être achetés, et on commença le chargement du charbon avec les gabarres qu'ils fournirent. L'intrépide consul ne se tint pas pour battu. Ayant échoué auprès des propriétaires récalcitrants des barques, il fut dédommagé de ses peines par leurs équipages, qu'il trouva plus accessibles à ses tendres séductions. Quelques quarantaines de tonnes de charbon prirent le chemin des derrières du port au lieu d'aller dans les soutes du Sumter, auxquelles elles étaient destinées.

Cependant, en dépit de deux Yankees pleins d'activité et d'un épais Hollandais , l'opération fut enfin terminée, et le Sumter se trouva une fois de plus tout prêt à prendre la mer ; mais il ne put s'en aller sans recevoir la flèche du Parthe que lui décocha son infatigable ennemi. Le matin du jour fixé pour le départ, le domestique nègre du commandant se rendit à terre comme il avait coutume de le faire tous les jours de marché, et fut accosté par le digne Yankee, qui lui persuada de remettre indéfiniment son retour. Le pauvre garçon ! si son sort ressemble en quoi que ce soit à celui d'un millier d'autres qui ont été

ET DE L ALABAMÂ.

Al

« rendus libres » par leurs amis du Nord, comme ceux-ci s'intitulent, il doit s*êlre repenti amèrement de sa désertion.

Ce n'était pas le moment de perdre du temps à la recherche du déserteur ; aussi, après quelques mots échangés avec Tautorité, qui paraissait peu satisfaite de cette prolongation de séjour, le Sumter lâcha sa vapeur et se dirigea de nouveau vers Maranham.

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