CHAPITRE V
Un fait social constaat est déterminé par des faits sociaux. Les antécédents physiques ne sont jamais que des éléments composants.
C'est donc une grave faute de méthode que de s'en tenir à ceux-ci. Il vaut mieux les omettre, comme font les empiriques, que de leur supposer un rôle prépondérant. Parfois, les rebouteurs sont préférables aux vétérinaires qui se prétendent médecins. Le plus chimérique socialiste est souvent moins loin de la réalité sociale que l'outrecuidant économiste.
Ainsi, par exemple, un anthropologiste
sera porté à donner à la dépopulation française une origine biologique, et un économiste une cause mercantile. C'est trancher du supérieur par l'inférieur, du complexe par le simple, du tout par la partie.
On a vu d'où provient la fatigue physiologique dont quelques indices apparaissent dans les villes. II en est de même pour toutes les soi-disant causes biologiques qui se peuvent relever.
Sans doute, il y a une stérilité involontaire. Sur 11 millions de familles françaises, 1.800.000 sont sans enfants. Les professeurs Pinard et Richet estiment que la majeure partie, soit plus d'un million, doivent leur impuissance aux maladies vénériennes contractées dans la jeunesse par un des conjoints, surtout par l'homme. Mais la stérilité complète est aussi fréquente à l'étranger. Le professeur Neisser, de Breslau, déclare que 4o à 5op. 100 des mariages stériles doivent leur stérilité à des affections gonorrhéïques. Noeggerath nous assure que, sur i.ooo hommes mariés à Nev^-York, 800 sont ou ont été
atteints de gonorrhée. La Russie, notamment, qui a le plus fort taux des naissances en Europe (48 p. i.ooo), a bien plus d'avariés que la France.
Au surplus, s'il cessait d'être exact que les Français ont un premier enfant aussi souvent que les autres et qu'on dût l'imputer à la propagation des maladies vénériennes, il resterait à creuser encore pour trouver les racines sociales de cette impure floraison. Qu'elle s'épanouisse surtout dans les grandes villes, cela ne laisse point d'être significatif.
En 1896, le docteur Ganu affirmait que « l'ovariotomiea fait plus de mal à la France en dix ans que les balles en 1870 ». D'après lui, il y avait alors Soo.ooo Françaises sans ovaires. L'ovariotomie strictement thérapeutique serait pourtant rarement indiquée.
Mais les femmes qui sollicitent, paraît-il, cette opération et les chirurgiens qui les opèrent savent ce qu'ils veulent. Et ce qu'ils veulent, s'ils ne l'obtiennent point de cette manière, ce sera d'une autre, non moins nocive.
M. Vacher de Lapouge s'écarte autant de la méthode positive quand il écrit : « Le rôle de la volonté proprement dite est encore moindre qu'il ne paraît. C'est qu'en réalité cette apparente volonté est la conséquence d'un rétrécissement ou d'une perte complète de l'instinct de la paternité, et surtout de la maternité, et je regarde cette perte comme une conséquence du conflit des hérédités mentales. L'indifférence de l'avenir, le peu de souci de laisser des enfants, la dysgénésie réelle paraissent des syndromes communs de cet état neutre qui chez les races métissées précède immédiatement la dislocation. L'instinct le plus nécessaire à l'espèce, le plus primordial, le plus loin hérité se trouve tellement affaibli qu'il est mis en échec par des considérations de l'ordre le plus misérable, et cet affaiblissement a une importance qui dépasse de beaucoup celle des causes occasionnelles, *
Il est douteux que le métissage en France ait déjà l'énorme importance que lui accorde ce savant. Le prouverait-on dûment qu'il
faudrait remonter aux sources sociales de tout ce qui nous entraîne contre notre courant naturel, contre Tinstinct de vivre et de se développer. J'ai déjà fait remarquer que ce phénomène collectif est de même nature que le suicide. Or le suicide est propre à rhomme, animal social.
On a soutenu que la population croît chaque fois que le rapport entre les ressources et les besoins augmente, et décroît s'il diminue. Cela n'est vrai que si Ton entend bien que les ressources dépendent de l'organisation sociale et les besoins de l'éducation sociale. Si l'on ne donne à cette formule vague qu'un sens économique, on se trompe encore.
M.YvesGuyota écrit : « Toutes les causes qui peuvent raréfier le travail, par conséquent abaisser le salaire, provoquer le chômage, rendre la vie matérielle plus onéreuse, grever d'une cherté factice les objets d'alimentation indispensables, constituent des obstacles économiques au développement de la population. » La logique économique ne vaut que pour les choses économiques. Dans les
questions sociales, qui les dominent, cette logique nous fourvoie. Le prix des subsistances, le taux des salaires, la misère peuvent influer sur la mortalité, non sur la natalité. Or la mortalité n'est pas en jeu. Au reste, ce sont les plus pauvres qui ont le plus d'enfants.
Des socialistes s'en prennent au machinisme, qui remplace les hommes. Mais les départements qui ont encore un excédent de naissances sont précisément ceux où le machinisme est le plus développé, le Nord et le Pas-de-Calais, par exemple. La machine, au contraire, surexcite l'activité industrielle, et donc nécessite une main-d'œuvre de plus en plus nombreuse. D'ailleurs, les pays de grande industrie comme la Belgique, l'Allemagne, l'Angleterre ne se dépeuplent point.
La mortalité, ai-je dit, n'est pas en cause.
Elle diminue en France comme dans les autres pays. Elle était de 26,2 pour 1.000
habitants en 1806-1810, de 28,2 en 1841i85o et de 22 en 1881-1890. En 1906, elle citait de 1 4,8 en Hollande, 18, 2 en Allemagne, 22,5 en Autriche, i5,6 en Grande-Bretagne, 20,8 en Italie, 34,7 en Russie et 19,9 en France.
Elle serait bien moindre pour nous, s'il n'y avait encore une trop forte mortinatalité de 1 p. 1.000 habitants ou de 9,4 p. 100 enfants nés vivants (au lieu de 6,1 en Angleterre, 0,7 en Allemagne, 7,9 en Italie), et si le cinquième de nos bébés, soit 170.000, ne mouraient point avant deux ans. La loi Théophile Houssel,qui interdit aux mères d'être nourrices au sein tant que leur propre enfant n'a pas sept mois, a fait beaucoup. Elle ferait plus encore si elle était mieux appliquée. On sait ce que fut l'industrie abominable des remplaçantes. Sous l'Empire, le docteur Le Bon disait que cette industrie faisait « plus de victimes que n'en font la guerre, le choléra et tous les fléaux réunis ». Certaines remplaçantes se chargeaient de sept nourrissons. Brochard put citer deux communes du département
d'Eure-et-Loir d'où aucune de ces petites victimes ne revenait. Et ces nourrices-là étaient très recherchées. Là-dessus, un haut fonctionnaire répliquait : « II y aura toujours trop d'enfants ! » Un maire avouait : « Je sais que ces enfants sont voués à la mort; mais c'est le bien-être de ma commune! »
Cela n'empêche point M. le professeur Debove, qui s'en tient à un détail, de dire de la loi Roussel : « Indiscutablement, cette loi est excellente, mais certainement aussi elle a eu pour effet de restreindre le nombre des naissances. Dans les pays à nourrices, celles-ci se font rares. C'est que la jeune mère n'est plus pour sa famille et son mari un « placement de rapport ». Ce n'est peut-être pas sentimental, mais c'est la vérité. »
L'excessive mortinatalité et la mortalité des premiers mois, c'est encore du malthusisme.
Ainsi, d'après M. de Foville, « la France est devenue plus riche en vieillards et plus pauvre en adolescents que tous les autres États européens. »
us CBOtTRE OU DISPARAITRE
Sur i.ooo habitants, il y a en France 5'U> adultes de ao à 60 ans et 127 vieillards de Go ans et plus ; en Italie, 485 et 96 ; en Autriolu\ 478 et 74; en Angleterre, 473 et 78; en Allemagne» 4?^ et 78. Avant peu, pour un garçon de moins de vingt ans en France, il y en aura deux dans chacune des grandes puissances rivales. Nous ne renouvelons pas notre capital humain.
Ce sont bien les naissances qui diminuent:
950.000 en 1875 ; 8ao.ooo en 1904; 790.000 en 1908 ; — r>o.ooo garçons en moins chaque anniV.
Pour i.ooo femmes mariées, on compte, par an, •u>r> naissances en Russie, 202 en Allemagne, 190 en Angleterre, i85 en Italie et n5 en France. Sous le premier Empire, la moyenne des enfants par ménage était do quatre, bientôt elle ne sera plus que de deux.
Les mariages sont aussi nombreux en France. Il yen avait 284.000 en i85o-i854, 3o2.ooo en 1908-1907 et 3i6.ooo en 1908.
L'augmentation n'est due qu'à l'accroisse-
ment de population d'abord et aux divorces maintenant. Dans tout le cours du siècle, la nuptialité s'est maintenue entre 7 à 8 p. 1000. C'est à peu près le taux de l'Allemagne, de la Hollande et de la Grande-Bretagne. Nous avons même plus de femmes mariées de i5 à 45 ans. Nous n'avons pas plus de célibataires.
En France, les mariages sont donc aussi nombreux qu'ils peuvent l'être. Peut-être même le sont-ils trop. La récente loi Lemire, en simplifiant les formalités, a facilité encore les unions légales ; mais, contrairement à ce que se proposait le naïf législateur, les naissances ne se sont pas accrues. Les vertus françaises n'ont pas été fortifiées par un texte.
On ne se marie aussi aisément, aussi inconsidérément, que parce que le divorce s'élargit de plus en plus. En s'unissant, on est bien résolu à en profiter. Aussi les motifs les plus grossiers l'emportent. Les considérations morales qu'on ne pouvait négliger lorsqu'il s'agissait de s'engager pour la vie
entière ne comptent plus. En douze ans, le nombre des divorces a doublé. Seuls, les enfants restent un embarras pour les divorcés.
Le mieux est de n'en pas avoir.
Arsène Dumont a groupé presque tous les antécédents sociaux de la dépopulation française sous la dénomination pittoresque, mais imprécise, de « capillarité sociale » . En somme, ce sont les diverses manifestations de la désorganisation économique, politique, religieuse et morale.
Voici, d'après ce démographe, la règle de la capillarité sociale : « Le progrès de la natalité est en raison inverse de la capillarité sociale. Le progrès de l'individu, soit en valeur soiten jouissances, est en raison directe delà capillarité sociale. D'où cetteconséquence que le développement de la race en nombre est en raison inverse du développement individuel en valeur ou en jouissances. Plus un foyer de culture est lumineux, plus il exerce
d'attraction, et plus il exerce d'attraction plus il est lumineux. C'est « uneffetqui s'augmente par son effet même ». Plus l'attraction exercée est considérable, plus ceux qui la subissent sont rapidement consumés au foyer. Le plébéien met le but plus haut que le fils de l'aristocrate. Il est aussi plus âpre à la jouissance, quand il se tourne de ce côté. La démocratie se trouve ainsi représenter la viriculture intensive, comme à l'extrême opposé le régime des castes représente la viriculture extensive. »
Mais la viriculture intensive a pour condition la viriculture extensive. Le sangs^épuise comme le sol quand on ne le nourrit pas et qu'on le surmène. Si donc la capillarité sociale est inhérente à la démocratie, il faut se résoudre à condamner la démocratie.
La capillarité sociale, c'est le désarroi, — chez les individus et dans la société : chez les individus, qui aspirent à être ou paraître plus qu'ils ne sont, non à se perfectionner dans ce qu'ils sont, on l'entend bien, mais à être ce qu'ils ne sont pas, à se montrer autres,
comme Mme Bovary ; dans la société, qui n'a plus de quais, plus de cadres, qui n'ordonne plus, qui ne se défend plus contre la décomposition. Sans doute, comme Ta dit Arsène Dumont, « tout homme tend à s'élever des fonctions inférieures de la société à celles qui sont au-dessus ». Tant qu'elle est sagement canalisée, cette ambition est légitime, elle stimule les énergies ; mais si elle inonde au lieu d'irriguer, si elle n'est que l'explosion d'un individualisme exaspéré, elle est funeste, elle est mortelle.
11 n'est pas donné au commun des hommes de s'élever par leurs propres moyens. Quand on se désorbite de la solidarité et de la continuité, on n'est plus qu'un passant égaré, une épave flottante dans le chaos. Le génie seul peut être égotiste, et donc excentrique, parce qu'il est l'expression synthétique d'un moment social. Il porte en soi-même son centre d'attraction. Proprement, il est divin. C'est un Moïse, un Confucius, un Aristote, un saint Paul, un Mahomet, un Comte. Il y en a un par millénaire, et l'Humanité n'en
supporterait pas plus. Le génie incomplet, raté est un monstre, parfois criminel.
Après la France, ce sont deux grands États démocratiques qui accusent la baisse la plus rapide de la natalité: les États-Unis et l'Australasie.
Cela donne à réfléchir. Mais notre démocratie reste à organiser. « Si la capillarité sociale nie famille et forte natalité, écrit Dumont, réciproquement une forte organisation de la famille niera la capillarité sociale ou du moins s'opposera à ses mauvais effets sur Tindividu et sur la race. » On en peut dire autant de tous les groupes organiques : corporations, classes, régions, églises, etc.. Ce n'est pas la démocratie, c'est le délire métaphysique et révolutionnaire quia dissous les libertés vitales, confondu les catégories organiques, et qui n'a plus laissé subsister qu'un seul titre de valeur sociale, que chacun pouvait espérer acquérir, et par les pires moyens : l'argent.
Tout s'y rapporte et s'y mesure ; mais ce n'est pas pour ordonner ni pour élever.
Il n'y a pas de progrès sans ordre. L'anarchie ne va qu'avec la sauvagerie. Quand elle n'en émane pas, elle la ramène. Dans une civilisation, elle est donc mortelle, et d'autant plus que la civilisation est plus avancée. C'est pourquoi la France dissociée ne se perpétuera plus bientôt que par ses sauvages, ses misérables, ses incultes, ses brutes, ses tarés et ses retardés. Et ainsi se découvre le sens émouvant d'un fait maintes fois constaté, mais toujours mal défini : à savoir que la pauvreté, l'ignorance et la grossièreté coïncident toujours, « au moins en France », dit A. Dumont, avec une forte natalité ; tandis que Paisance, l'instruction, la délicatesse, « tout ce qui constitue la civilisation », accompagnent la stérilité.
Sans assise et sans norme, c'est en vain qu'on chercherait à s'organiser et à s'améliorer.
Aussi ne se propose-t-on plus que de jouir.
L'héroïsme avec lequel on s'y applique est touchant. Tenons le riche, qui n'est que le riche, c'est-à-dire le producteur de fumier, pour plus pitoyable que le dernier des gueux, des « las d'aller ».
Rien ne pouvant plus nous faire converger vers quelque but qui nous dépasse et nous survive, on rapporte tout à soi. A quoi bon alors des descendants? Quelle œuvre auraient-ils à continuer? quels souvenirs auraient-ils à conserver et à transmettre ? Le plus sûr moyen d'échapper au dur jugement de la postérité, c'est de tuer les générations futures, à tout le moins de les pourrir.
L'individualisme dénature comme il désocialise : il désexue, il déclasse, il déracine» il dévoie, il déforme.
D'après M. L. March, « la France est le pays où les industries féminines ont pris le plus grand développement ». Dans l'industrie, chez nous, il y a deux fois plus de femmes employées (5i pour loo hommes) qu'en Allemagne, en Angleterreet aux États-Unis (25).
On sait que le travail au dehors, en commun,
provoque une démoralisation profonde de la femme, démoralisation propice au néo-malthusisme, à la prostitution et à la propagation des maladies vénériennes. Le nombre des prostituées s'accroît progressivement avec celui des ouvrières. En outre, Tenfant est un terrible embarras pour la femme qui travaille. Si Tenfant survient pourtant, en dépit des parents, malgré Tanémie, les fatigues de la mère, exerçant durant la gestation un métier souvent malsain, dans un atelier ou un magasin sans air et sans jour, il mourra, deux fois sur trois, dans les premiers mois. S'il survit, le plus souvent, il restera chétif ou infirme.
M. le professeur Debove indiquait dernièrement, comme une des causes importantes de la dépopulation, les lois sur le travail des femmes et des enfants et sur la scolarité :
l'enfant ne pouvant plus être exploité devient une charge au lieu de rapporter, et Ton n'en veut plus. Mais la chute de la natalité française a commencé bien avant l'application de ces lois. On pourrait dire plus justement
qu'elle a son origine dans Tindividualisme économique qui a pris son essor après la Révolution, qui a permis Texploitation de la femme et de l'enfant, en désorganisant le prolétariat, en détruisant la famille, les corporations, tous les groupes sociaux.
Ce sont les départements où des conditions économiques rigoureuses maintiennent un certain classement, c'est-à-dire reforment un prolétariat agricole ou industriel, qui ne se dépeuplent point.
Mais résultant de forces brutales, inhumaines, la fécondité de ces travailleurs aggrave leur misère et permet qu'on les exploite plus encore. La mortinatalité est excessive. La race dégénère. Le déchet est considérable. Et d'autant plus que cette population n'échappe point à l'individualisme moral qui l'entraîne à la débauche et à l'ivrognerie.
On n'a pas les vices et les insanités qu'on veut.
En Suède, Gerhard Westfeld a observé que le chiffre des naissances masculines diminue parallèlement à l'augmentation de la
consommation alcoolique dans ce pays. « On peut en dire autant, ou à peu près, hélas !
de notre Normandie », ajoute le docteur E. Monin.
Mais il ne faut pas trop se hâter de conclure. La Bretagne prolifique s'intoxique autant pour le moins que la Normandie qui se dépeuple. En quarante ans, de i856 à 1906, Taccroissement de la population, qui a été de 8,83 p. 100 pour la France entière, s'élève à 14, 77 pour la seule Bretagne. Aux États-Unis, la natalité n'est guère supérieure à la nôtre. Dans certains États, elle y est même inférieure, et c'est précisément dans ceux-ci que la vente de l'alcool est prohibée.
En France, l'ivrognerie favorise certainement la fécondité, ce qui est, d'ailleurs, déplorable.
Utilisant les travaux démographiques de Dumont, M. le docteur Félix Regnault écrit dans les Documents du progrès : « Le prolétariat industriel est fécond. L'ouvrier vit insouciant, il vit au jour le jour. Il accepte les enfants qui ne lui occasionnent pas un
grand surcroît de dépenses. Il suffit d'élever une usine dans une commune pour voir la natalité de celle-ci s'élever. Dans les premières décades du dix-neuvième siècle, le canton de Lillebonne (Seine-Inférieure) avait une natalité très faible. Les tisserands à domicile formaient la majorité de la population ; ce sont là des ouvriers, mais un genre d'ouvriers qui possèdent les qualités paysannes, qui sont économes, rangés, casaniers, prévoyants, peu féconds. Quand se furent fondées les grandes usines de tissage et les grandes filatures dont chaque jour 5oo ou 600 ouvriers franchissent le seuil, la natalité doubla, atteignit le chiffre énorme de 40 p. 1.000... Le prolétariat agricole est, lui aussi, fécond. Dans le canton d'Isigny (Calvados), la constitution d'un prolétariat agricole amena le relèvement d'une natalité auparavant très faible et produisit une natalité naturelle la plus élevée que l'on connaisse, au point que ce canton forme, au milieu de la Normandie, une exception démographique. »
L'influence économique de l'industrialisme, ici, n'est pas beaucoup plus importante que rinfluence physiologique de l'alcoolisme. M. L. March a constaté que « les départements où la natalité a le moins diminué sont moyennement des départements de grande culture ou de grande industrie. La natalité paraît avoir surtout baissé dans les régions de petite culture ou de petite industrie. » Je le répète, cela ne tient nullement au genre de travail, à sa rémunération, mais uniment à ce que de grandes forces économiques concentrées, comme toutes les forces, rétablissent un certain ordre.
L'ouvrier d'une grande entreprise ne prétend point à diriger, il reste dans son corps, parfois même il tente de s'y fortifier par le syndicat, il se relie, il ne perd pas la saine et heureuse insouciance qui convient à sa fonction productrice. A cet égard, l'individualisme révolutionnaire ne Ta pas contaminé. Ni les inquiétudes d'une responsabilité d'administration, ni la fièvre de l'ambition
ne le détournent de se reproduire. Si tout notre parlementarisme ne s'employait à diviser le prolétariat et à l'abrutir, c'est par ce prolétariat que se reconstituerait la société française.
Aujourd'hui, être fort, être grand, c'est être riche. Valoir, c'est posséder tant. C'est d'un temps où l'argent est l'universel mètre des choses et des gens que de ne donner plus qu'une acception pécuniaire aux mots « valeurs » et « biens ».
L'épargne est le plus honnête moyen de valoir ainsi, et c'est parfois de l'assassina t. Cependant qu'ils préconisaient le malthusisme, les économistes n'ont jamais manqué de recommander l'épargne au populaire. Ces deux « prévoyances > antisociales sont de même sorte. Aussi notre régime parlementaire, qui nepeutsupporter aucune association d'intérêt social ou d'idéal moral, n'a pas assez de sollicitude pour les sociétés d'épargne, et Técole laïque enseigne surtout aux pauvres marmots qu'un sou est un sou, et qu'en se privant chaque semaine d'un sucre d'orge, d'une image.
si beaucoup de leurs petits camarades périssent, à vingt ans ils posséderont deux à trois cents francs pour aller faire la noce à la ville.
M. de Foville le dit en excellents termes :
« A tous les degrés de Téchelle sociale sévit Vauri sacra fames^ et grands et petits aiment mieux faire des économies que de faire des enfants. Et l'État n'encourage que trop cette préférence. L'État est prodigue, lui; mais pour pouvoir Têtre, il veut que nous ne le soyons pas. Aux moutards qui viennent user leurs culottes sur les bancs de Técole primaire, l'instituteur ne parle plus du Dieu devant lequel leurs parents s'agenouillaient; mais il leur par le, en termes émus^ de la Caisse d'Épargne, notamment de la Caisse scolaire. » Ainsi, le capital déposé aux caisses d'épargne a passé de 1.280 millions en 1880 à 4-981 millions en 1908. Il y avait 4 déposants par 1.000 habitants en x835, 34 en 1860, io4 en 1880, i85 en 1900, 198 en 1907.
Dans la Réforme sociale^ je trouve un
document décisif. En Allemagne, Mombert a examiné 78 territoires de l'Empire en les classant d'après leur degré de fécondité et en recherchant dans chacun d'eux le nombre de livrets de Caisse d'épargne par 1.000 habitants. Voici les résultats de son enquête :
Moyenne de fécondité pari. 000 femmes mariées
Livrets de Caisse d'épargne par 1.000 habitants
L'épargne inspire de bas calculs, désolidarise, stérilise, et elle ne peut plus être le fonds d'une famille, la fondation d'un capital utile. A chaque génération, notre régime successoral en fait de la poussière*
On a remarqué que les pêcheurs ont beaucoup d'enfants parce que la mer ne se partage point.
En condamnant l'indivision au nom d'un principe abstrait, les légiste sont cru redresser la nature et la société. Tous les enfants
égaux devant ce qu'il y a de plus sacré désormais après soi-même : Targent. Chacun a (( droit » à son morceau, — et tant pis pour le groupe familial s'il se désagrège, pour la production nationale si elle en souffre. Au nom do Tégalité, il faut que chacun ait son « dû ». 11 faut surtout qu'aucune force sociale ne s'oppose plus à la piraterie politicienne et financière.
Mais la nature et la société ne se laissent point manier ainsi. La loi se tourne. Pour préserver sa terre d^un destructeur émiette-
ent, la famille rurale eut tout de même son <( aîné », — en évitant les « cadets ».
Mais la loi tyrannique et rétrograde n'a pas seulement pour conséquence désastreuse de priver la population française de tous les « cadets i> qui ne viennent point fragmenter, ruiner le domaine patrimonial. Quand par accident, ignorance ou imprévoyance, il y a néanmoins pluralité d'enfants, ceux-ci n'ont plus le cœur de peiner sur un maigre lopin viager. Pour le « citoyen » qui a ses « droits f , la ville présente plus d'attraits.
Issu de l'anarchie, le parlementarisme doit l'entretenir. Pour s'épanouir, il lui faut Taggraver. Toute force sociale lui es-t contraire. Il ne peut supporter rien de ce qui s'agrège et de ce qui dure. Aussi sa législation pulvérise et interrompt. Elle ne connaît que le passant, l'individu. Si, néanmoins, l'instinct social et la santé morale résistent à sa contre-éducation et à sa malfaisante contrainte, elle les moleste et les rançonne de toutes manières.
Ainsi, ceux qui se marient sont surchargés. Pour chaque enfant qui survient ensuite, le ménage encourt une pénalité savamment graduée. Le père de famille est le contribuable à merci. Il offre de la prise et il se défend mal. Il a un fonds, il est stable, il est timide. Par contre, notre système d'imposition, notre individualisme économique instituent de véritables primes au vagabondage, au célibat, à la stérilité, au viager, à tous les genres de vie parasitaire. Et chaque
année le rezzou de la tribu radicale-socialiste devient plus audacieux et plus exigeant. Pour qu'il y ait encore des Français qui consentent à travailler et à enfanter, il faut que l'instinct social soit singulièrement vivace chez eux.
Cela commence à l'école. Arsène Dumont a établi que, « dans un département, une forte proportion d'époux et d'épouses totalement illettrés coïncide généralement avec une natalité élevée ». Est-ce à dire que l'instruction soit antisociale? Non, — pas plus que le bien-être, l'aménité, la délicatesse des mœurs, etc. C'est constater, uniment, que l'enseignement d'État est pernicieux.
Le pouvoir temporel est inapte à l'éducation, et l'instruction sèche ne peut que fournir des sophismes pour justifier toutes les aberrations. Les trois quarts des Français lisent pour se gâter et s'abrutir. Pour le mieux, on ne vise qu'à faire des diplômés, et les diplômes, a-t-on dit, c'est une lettre de change tirée sur l'État qu'il faut payer tôt ou tard par une place ou par une
révolution. Les titres des trois volumes de Jacques Vinglras, par Jules Vallès, nous en présentent un saisissant raccourci : UEnfanl^ Le Bachelier y L'Insurgé.
L'enseignement officiel déclasse, désanime et déracine. Il ne fait que des fonctionnaires, des journalistes et des bohèmes.
Suivant Timpulsion qui prévaut de la paresse, de la vanité ou des appétits, le jeune Français n'aspire qu'à être fonctionnaire, littérateur ou politicien.
Or, pour préparer un enfant à quelqu'une des professions libérales encombrées ou aux fonctions publiques, il faut dépenser de i5 à 40.000 francs. D'autre part, pour marier une fille à l'un de ces messieurs, il faut lui constituer une dot équivalente. A ce prix, Tenfant est considéré comme un produit de grand luxe.
Ces chiffres cités par la Réforme sociale sont instructifs : A Munich, en 1895, la population totale se composait : bourgeois, 20,57 p. 100; ouvriers, 52,98; fonctionnaires, 26,45. Les naissances se répartissent
ainsi: bourgeois, 18,7: ouvriers, 65,4; fonctionnaires, 15,9. Ce qui signifie que les ouvriers avaient i3 p. 100 plus d'enfants, les bourgeois 2 p. 100 moins, et les fonctionnaires, 11p. 100 moins qu'ils n'en devaient avoir proportionnellement à la part de la population totale qu'ils formaient.
Le bas matérialisme qu'on prêche, l'irréligion qu'on impose ne sont pas la moindre partie de cette œuvre abominable de désocialisation.
C'est au catholicisme qu'on en a surtout, parce que cette grande doctrine a fondé la civilisation occidentale et parce qu'elle reste l'armature de la société française.
Mais il faut s'entendre. La religion, ici, n'a d'efficace que dans son sens social. Il ne s'agit donc point des croyances," mais de l'organisation positive qu'elles ont réalisées et qu'elles continuent à vivifier, c'est-à-dire de l'Église. Lorsqu'un Briand, tout mielleux,
tente de susciter unmouvementschismatique, c'est un fourbe, certes, mais non un imbécile. Il sait ce qu'il fait. Il laisserait volontiers les catholiques croire à la Sainte-Trinité, à condition qu'ils ne constituent point un État organique dans l'État parlementaire, un ordre dans l'anarchie générale. Un positiviste seul peut révéler à l'Église ses vertus essentielles. r
Si les pieux Bretons sont féconds, des départements conservateurs et dévots comme l'Orne donnent le détestable exemple, depuis plus d'un demi-siècle, des excédents de décès sur les naissances. D'autre part, l'ouvrier des manufactures, socialiste, anticlérical, est prolifique à souhait. A Paris, les riches affichent plus d'attachement au culte que les pauvres. Eh bien, ceux-ci ont trois fois plus d'enfants que ceux-là !
Sans doute, TÉglise condamne tout ce qui peut déterminer l'infécondité, volontaire ou non; mais les statistiques ne laissent point d'être troublantes. Serait-ce que, des pres- 'îriptions de leur foi, les croyants ne suivent
plus que ce qui s'accorde avec leurs humeurs^ leurs préjugés, leurs plaisirs ou leurs intérêts ?
En Prusse, de 1875 à 1900, on trouve ce nombre d'enfants par mariage : entre catholiques, 5; entre protestants, 4; entre juifs, 3,7; entre dissidents, 3,4; mariage mixte, 3,i.
En Suisse, dans les mariages catholiques, il y a 0,67 divorces p. 1000; dans les mariages protestants, 2,65; dans les mariages mixtes, 4»02.
M. Henri Joly avance « qu'il est probable que le mariage mixte dissout à la fois et la religion de l'un et la religion de l'autre ; que le mariage mixte est un signe d'indifférence, un acheminement au scepticisme ».
Si le mariage mixte, en effet, est un signe d'indifférence souvent, il n^en est pas toujours ainsi. Et quand un protestant très convaincu s'unit à une catholique très pieuse, le résultat est aussi fâcheux. Pourquoi, sinon parce que les époux réagissent l'un sur l'autre, se font une croyance spirituelle à eux, qui n'est plus ni du catholicisme, ni du protestantisme, individualisent leur
théologisme et peu à peu se soustraient à la discipline des dogmes, à la direction spirituelle de leurs pasteurs ?
Ce n'est pas seulement la croyance qui socialise, c'estsurtout l'organisation spirituelle, l'Église, la religion en un mot. Une croyance théologique peut être aussi insensée, aussi irréligieuse, aussi anarchique que la pire métaphysique matérialiste. Témoin le spiritisme et le déisme romantique. Quant aux sanctions ultra-terrestres, ce sont évidemment des croyances plus sociales que théologiques. Ceux qui se bornent à rêvasser sur un Dieu vague, épars dans l'Univers et assez discret pour ne gêner aucune divagation, aucun dévergondage, aucun égoïsme, et les belles madames qui vont à la messe pour exhiber leurs toilettes et tenir leur rang d'argent sont aussi irréligieux que le plus crapuleux des athées. « Il y a deux sortes d'athéisme, a dit Joubert : celui qui tend à se passer de l'idée de Dieu et celui qui tend à se passer de son intervention dans les affaires humaines. »
L'irréligion est donc bien un facteur d 'anarchie, — et donc de dépopulation. Au fond, ce n'est pas aux dogmes catholiques que s'en prennent la brute anticléricale et le monstre intellectuel. Ils sont d une même inaptitude de l'esprit et du cœur à les comprendre.
C'est à la règle qui contiendrait ses vaniteuses divagations que celui-ci en a ; c'est au frein moral qui limiterait son grossier égoïsme que celui-là en veut. Ce n'est pas le théologisme du catholicisme qui les enrage, c'est son positivisme.
A la campagne, on reste encore discipliné par quelques réalités vivantes. Parce que la collectivité se connaît, elle réagit sur les individus. Il y a encore une opinion publique.
A la ville, dans le tourbillonnant chaos d'une foule qui se côtoie et se heurte sans s'organiser, on ne subit plus la pression des devoirs sociaux. Chacun n'est limité que par ses désirs, sa « conscience », — soi-même :
On est ce qu'on paraît, et l'argent est le meilleur vernis. L'argent y est donc tout, et l'on en veut le plus possible, par tous les moyens, dont le plus honnête, ai-je dit, est la double prévoyance : épargne et malthusisme. Il n'y a encore une police que pour ceux qui en manquent.
Tout concourt à la désertion des campagnes. Le dégoût des travaux agricoles chez un peuple qui les a tant aimés et qui doit tout à l'heureuse fertilité de son sol a été provoqué aussi par la centralisation, l'absentéisme, la gabegie, les impôts qui écrasent de plus en plus la propriété foncière. La moyenne annuelle de l'impôt est de 5o francs par an pour l'Anglais, 62 francs pour l'Italien, 58 francs pour l'Allemand et 99 francs pour le Français. Et si celui-ci est agriculteur, il doit verser au fisc,4i P- 100 de son revenu, soit i38 francs. Dans son excellent ouvrage, la Dépopulation en France^ M . Henry Clément fait remarquer qu' « une propriété de famille est dévorée par le fisc et les procédures dans un maximum d'environ quatre-
vingts ans ». D'autre part, les économies, les capitaux sont aspirés, raflés par la grande flibuste financière.
Mais si Ton ne tient plus à sa fonction propre, si l'on ne se considère plus comme un agent social, si Ton veut acquérir beaucoup d argent, vite et sans peine, c'est pour paraître, c'est pour jouir bassement. Dans un État où aucune direction n'est plus éveillée, contenue par une responsabilité précise, tous les vols, tous les attentats contre la société sont tolérés, voire consacrés. C'est la production, c'est-à-dire le travail et jla terre qui payent. S'il s'élève des protestations, les démagogues détournent l'attention populaire sur quelques mirages évoqués à propos. Ce n'est point pour autre chose que la presse démagogique est stipendiée par la ploutocratie. Chaque politicien dont l'ascension rapide surprend les naïfs a son patron à la Bourse. C'est un Jacques Reinach qui « fait » un Bouteiller. L'association de Robert Macaire et de Bertrand est ingénieuse. L'un ahurit le patient par sa jactance, cependant
que l'autre explore les poches. Le parlementarisme n'a pas d'autre signification. Mais nous aimons l'éloquence.
Nous savons pourquoi le citadin ne veut pas d'enfant. On lui a suggéré, on lui a imposé, il s'est fait enfin une conception de la vie antisociale, c'est-à-dire négatrice de la solidarité comme de la continuité. S'étant délié de sa terre et de ses morts, logiquement il se dégage des siens, de ses compatriotes, de la postérité. Désormais, il ne vivra que pour le présent et pour soi-même, c'est-à-dire pour l'illusion de rien. Ainsi, avec le sentiment social, s'obscurcit et s'atrophie le sens vital. Les grossières apparences avec quoi on s'efforce de le suppléer ne duperont point longtemps. L'homme ne vit que par et pour les autres, — socialement.
A Rome, la dépopulation s'accompagna des mêmes symptômes morbides de décomposition. Auguste s'en inquiéta. Rome avait alors
2 raillions d'habitants ; mais les campagnes étaient désertes. En vain Virgile célébra les travaux de la terre : rien ne valait le pain et les spectacles démocratiques.
M. le comte J. Imbart de la Tour écrit:
« Le mouvement de diminution commença avec la Fronde, s'accentua avec l'industrialisme sous Colbert, avec Louis XIV et Louis XV. La Touraine perd le quart de sa population, TAuvergne le cinquième, le Dauphiné le sixième... Le Régent, pour repeupler, exempte de six années de tailles les soldats libérés qui défricheront les terres abandonnées. » Mais c'est surtout depuis soixante ans que le mal s'est propagé.
En 1801, il y avait en France trois villes audessus de 100.000 habitants, il y en a quinze aujourd'hui, et leurs habitants comptent pour un septième de la population totale.
D'après M. RenéLavollée,au commencement du dix-neuvième siècle, « les trois quarts de la race française vivaient aux champs...
Aujourd'hui, l'écart entre les districts ruraux
LES FACTEURS DE LA DÉPOPULATION FRANÇAISE Ifl
et les districts urbains est retourné au profit de ces derniers ». En 1846, la population urbaine ne représentait pas le quart de la population totale; elle en constitue aujourd'hui près de la moitié (cinq douzièmes).
Depuis 1871, 8 millions de ruraux ont déserté les champs. Plus d'un million et demi sont venus. s'échouer à Paris et dans la banlieue. De 1901 à 1906, la population parisienne s'est accrue de 180.000 habitants, et les autres grandes villes dans les mêmes proportions. En 1789, Paris avait 65o.ooo habitants; en 1840, un million; en 18H9, 2.3oo.ooo; en 1906, 2.763.000. En un siècle, Toulouse et Bordeaux ont triplé le chifl're de leurs populations; Lyon, Marseille, Lille l'ont quintuplé; Le Havre Ta sextuplé ; Roubaix Ta décuplé.
Ce sont surtout les régions agricoles qui sont abandonnées. Où il y a une grande ville, l'immigration compense l'excédent des décès sur les naissances. En additionnant la population des petites communes de moins de 2.000 habitants, on atteint difficilement le
172 CROtTRE OU DISPARAÎTRE
total de 22 millions, et, tous les ans, il faut abaisser ce chiffre de loo.ooo.
Voici les chiffres cités par IM. Imbart de la Tour : « En 1866, il y avait en France 8 mil- Iionsd'habitantsurbains;eni886,i3.8oo.ooo, soit une augmentation de 5.3oo.ooo, tandis que les campagnes en perdaient 2 millions.
En 1846 la population rurale comprenait 75,53 p. 100 de la population totale; en i856, 72,30; en 1866,69,54; en 1876, 67,56; en 1886, 64, 5i ; en 1896, 60,9; eten 1906 la proportion est encore en décroissance (1)... En 1866, les professions agricoles représentaient 5i,5 p.
100; en 1876, 5 1,4; en 1886, 47>8 en 1896, 43,5. »
En 1873, sur 10.000 Français, 5.270 se livraient à Tagricultureet 845 au commerce; en 1881, 5.io3 et i.o63; en 1891, 4-758 et 1.076.
Sans doute, comme Ta dit Adolphe Coste, « les villes sont, en définitive, les seuls organes d'entente, d'instruction et de coopération qui entretiennent et développent la (1) 57,9 p. 100.
vie des sociétés et qui fassent passer les populations brutes de l'état amorphe à Tétat organisé > ; mais encore faut-il que leur extension soit en rapport avec le développement de la population nationale et delà civilisation sociale.
Ainsi, alors que la population de Paris doublait en un demi-siècle, celle de Londres triplait, celle de Vienne quadruplait, celle de Berlin quintuplait. Il n'y a pas à s'en réjouir. Si l'on constate ailleurs le même exode des campagnes vers les villes; si, dans toute l'Europe, depuis quelques années, on semble délaisser peu à peu l'agriculture pour l'industrie, — ce n'est point pour nous rassurer. Chaque année, l'Allemagne, par exemple, n'en accroît pas moins sa population de près d'un million. Si, en multipliant ainsi les bouches à nourrir, elle restreint sa production agricole, il est évident que l'impérieuse nécessité l'incitera — malgré M. d'Estournelles de Constant — à s'emparer de notre plantureuse Bourgogne. Comme une simple loi de dévolution n'y suffira
peut-être pas, elle y emploiera son artillerie.
En France, sur 112 villes de plus de 20.000 habitantâ» 78 ont plus de décès que de naissances. Si^ dans les grandes villes, il semble qu'on se marie plus et si les naissances paraissent plus nombreuses, il ne faut l'attribuer qu'à une plus grande proportion d'adultes parmi les immigrés. Ainsi, la France entière ne compterait que 610 personnes de i5 à 59 ans pour 1.000, et Paris seul 728. « Si l'on compare le nombre des mariages à celui des mariables (18 à 60 ans), dit Arsène Dumont, pour 65 mariages en Fi ance, on n'en trouve plus que 54 à Paris.
Pareillement, si l'on compare le nombre des naissances en moyenne pour 100 femmes de 1 5 à 45 ans , on constate qu'il y a 1 o naissances en moyenne dans le département de la Seine, alors que l'on en compte de 12 à i5 dans l'ensemble des autres départements. »
Dans les villes, on meurt plus tôt. U y a 125 vieillards pour 1.000 à la campagne, et
seulement 81 à Paris. La mortinatalité y est plus considérable, et pour tous les immigrés. M. Vacher de Lapougea cité cette statistique de Wieth Knussen qui montre une curieuse connexion entre la proportion d'étrangers au département, d'une part, et la mortinatalité d'autre part :
RoBbn dt déptrtoaMta
Sur 1.000 rMMlés (1901) eoBbin Bét dau u MtndépartemBt
MoBbri dt ftB-
mi8 nariéM di
15 à 4S uf
lailMOCM légitiaM, Bort-Bte MBprii, ponr
ri«Ml 891-1901
■ort-Bit pmr 1.000 BBinaaM
Seine 1 1" groupe 13
France 86
Est-ce là, comme le croit M. Vacher de Lapouge, un facteur biologique de la dépopulation ? Non pas. J'ai dit pourquoi le Français coupe les racines qui l'animaient. Quand le foyer subsiste, quand la famille reste une force sociale, l'homme sait oii est le devoir, où le bonheur. Il aime ce qui le prolonge, le continue, l'élève. Quand cette cellule sociale
so dissout, en eflFel, rhomme ne nous apparaît plus soumis qu'aux lois de Tanimalité; mais nous savons d'expérience qu'il perd alors tous ses caractères d'humanitéetqu'il en meurt. Comme animal, l'homme est inférieur à n'importe quel fauve et il doit disparaître. La prostitution, qui détourne les jeunes gens du mariage, qui propage les maladies vénériennes, est d'origine urbaine, elle ne s'étale avec cynisme que dans les grandes villes. Elle en constitue aussi une attraction. D'après Parent-Duchâtelet, sur i.ooo prostituées, 876 seraient originaires du département de la Seine. Paris est le refuge de toutes « les jeunes bêtes sans tanière », comme dit Maurice Barrés. Sur les sept jeunes Lorrains déracinés que cet auteur nous présente, un péril sur l'échafaud et un autre n'y échappe que parce que la police des villes est mal faite. Et Barrés n'a pas noirci le tableau. Les trois quarts des quémandeurs de secours sont des immigrés. Sur trois délinquants arrêtés par la police parisienne, deux sont des provinciaux. « S'il suffit, par hypothèse, a dit
A. Tarde, de trois agents pour maintenir dans Tordre une ville de loo.ooo âmes, n'allez pas croire que, pour une ville d'un million d'âmes, il suffise de trois cents agents. Non, pour que la sécurité reste égale, il en faudra bien davantage. Pourquoi? parce que les éléments mauvais, précédemment dispersés, qui se rassemblent dans un grand centre, ne s'y additionnent pas seulement, ils s'y multiplient les uns les autres pour ainsi dire. »
La débauche, l'extrême misère, la criminalité, incontestablement, sont des facteurs de dégénérescence, — donc de dépopulation, — et des facteurs qui s'aggravent les uns les autres, et par leurs résultats mêmes.
Pour combattre la désertion des campagnes, on parle de créer une dot terrienne, d'organiser le homesieady l'instruction agricole, l'enseignement ménager, de protéger, d'assurer le travail agricole... De même que la plupart des remèdes qu'on propose pour combattre la dépopulation française, ce sont des palliatifs. Il y faut plus. C'est ce qu'il reste à examiner.