V, LES CROIX OU X DE PER
souhait, vers 1887, grâce aux engins de l'Arsenal. La curiosité et la superstition y amènent d'incessants pèlerins. Pour le peuple, elle aussi est tombée du ciel, fei-lai tchong m ^ ^i bien qu'on puisse lire sur le mdtal en caractères chinois fort distincts: la 21® année du règne de Hong-ou gt ;^, le 21* jour du 9® mois. (1).
«N'importe! dit le R* Williams (2); une histoire plus romantique nous apprend que, quand Hong^au fit fondre cette cloche, il ordonna de jeter dans le bronze en fusion une assez grande quantité de divers métaux. On ne put parvenir à les allier, et plusieurs habiles fondeurs échouèrent en cette tâche, malgré leur expérience technique. Un praticien des plus renommés fut appelé et reçut l'ordre, sous peine de mort, de terminer la cloche à une date fixée. Il travailla en vain; les métaux réfractaires refusaient de fondre, et le maître fondeur trahissait naturellement quelque anxiété. Sa fille aînée, devinant ses soucis, lui arracha son secret. Elle s'endormit la nuit suivante, en pleurant sur le malheur qui menaçait sa famille ; et en songe elle rêva que seul le sang d'une vierge rendrait possible l'alliage des métaux. Elle se leva ; en s'habillant elle réveilla ses deux sœurs. Après maint refus, elle fut obligée de leur communiquer son projet et alors elles insistèrent pour l'accompagner. Les trois sœurs se dirigèrent donc vers la fournaise et se précipitèrent dans le métal liquéfié. Aussitôt trois grandes cloches s'élancèrent dans les airs. La première retomba dans le Yang-tse Kiang, la seconde dans la ville impériale à Nankin, et la troisième est celle qui nous reste. Les statues des trois sœurs se voient dans un réduit de la pagode où l'on a suspendu cette cloche, et l'on assure que les cendres des bâtonnets odorants, brûlés à leur autel, sont des spécifiques pour tous les maux. Les femmes fréquentent surtout cette pagode.» Si les versions abon^ dent dans ces récits légendaires, les divergences n'ont ici qu'une médiocre importance ; pour nous l'intérêt se concentre uniquement sur ces traditions persistantes de vols de cloches ou autres objets. (3).
(1) Cela correspond à l'automne de 1288. Le K. P. Colombel a publié, dans lesEtudei religieuses (cf. supra p. 24), cinq ou six pages relatives à cette grosse cloche et à ses sœurs. L'une de ces cloches, tombée par accident au fond de l'eau, quand on voulut lui faire traverser le Yany-tse EianÇj a été baptisée, par la légende, du nom de fei- tchong ?H| JH) «cloche envolée». Cette notice forme une intéressante monographie du sujet.
(2) The Shanghai Mercwy, du 27 juin 1891 : Hung-wu and his Capital,
(3) Le sang humain, jeté dans le métal en f ubion, améliore la fonte, d'après les croyances chinoises. Une légende semblable se répète pour la cloche de 53 tonnes que Yong-lo^ 3® emp. des Ming, voulut i>lacer dans le Tchong-leou SB fli de Pékin, Après un double insuccès, le fondeur, un m.andarin Koan-yu, dhargé de l'entreprise, fut menacé de mort si le 3" essai échouait encore. Sa fille apprit d'un sorcier qu'il fallait du sang de vierge dans le n.étal. Pendant qu'elle se précipitait la tête la première dans la fonte, un domestique, voulant la retenir, ne ])ut saisir que sa chaussure. La cloche est superbement réussie ; mais à chaque coup qui tinte, le peuple distingue le son du caractère hiai J|S chaussure. C'est la pauvre fille qui réclame son soulier ! Cf. Dennys. The Folklore qf China, p. 183.
CROIX BT SWA8TIK&.
S m. L'X DE FER DE KI-NGAN FOU AU KIANG-SI.
«La Croix honorée dans une pagode.» — Mentions diverses. — Documents européens et chinois. — Instruments similaires. — Ce ne sont pas des croix.
Réfléchissant sur ces origines célestes et sur ces feilai tsien énigmatiqoes, qui me hantaient comme une obsession, je revis soudain en imagination le gjilbe bizarre d'une X en fer reproduit naguère dans un numéro des Missions Catholiques. J'y recourus sans retard et constatai avec intérêt qu'il figurait en tête de l'article intitulé :
a La croix honorée dans une pagode chinoise.» (1).
Voici tout d'abord le dessin, tiré ici et dans les Miss, Cutholiques d'une planche de l'ouvrage Cheng-che-tch'oujao tft^îg "^, composé par lo P. de Mailla. Ce livre contient les dessins des trois croix ()u Fou-kien, dont j'ai donné un fac-similé plus haut. (2).
Dans l'instrument représenté, h la vue de la forme en X et des deux trous, je
soupçonnai un troisième fei-lai tsien; puis les deux proéminences des côtés me firent tout d'abord conjecturer que, dues à l'inexpérience du dessinateur chinois, qui use sans vergogne de ra-
(1) Cf. Mittioiu OaUuitiqittt, ISSG, p. S43.
|2i )ip.lS!I»tl5S. — Honidgneur Ronger, vîo.BpostoUquednKiaDg-Biinéri(lioniil,Bfut liti» rMlition lie M CAm^eÀc-ict'ativ'aa, d'aprèa TMition deT'OH-s^-»é,l863,inugeD;>jou' t>»IO«U-')>liiiiohe>leln(inHX<1s£'i-iiifa>i/uH $ ^ fff- L'ouTrage (tuP.deMûllAtnite; )' lU IMïUBt délit CMHtion; — a'iln |>é«hi d'Aduii <t de la Kidenii'tion du niondei — 3^ de l^lLme; — i° du mlrito «t de u t««omp«o»« ; — S* du eireon des fausses religions.
y. LES CROIX ou X DE FBR. 213!
battements ultra-conventionnels (1), ils figuraient les deux rails transversaux, si caractéristiques dans les deux instruments déjà découverts. Je résume ici l'article des Missions Catholiques :
«Voici le fac-similé réduit d'une grande croix de fer, dans la forme des croix dite de S. André, appelée par les païens Che-tse poussah, c'est à dire croix-divinité ou croix-idole. Elle est Tobjet d'une grande vénération de la part de tous nos Kiang-sinois païens, qui viennent lui rendre leurs hommages dans une pagode fameuse, connue sous le nom de Ta^Wang miao ^ J jÎ^, «temple du «grand Roi.»
«Quel est ce Ta-Wang? Les Chinois n'ont, que je sache, aucun poussah de ce nom ; ils ne savent pas ce que c'est que ce grand Roi. Ne serait-ce pas notre grand Roi, Rex regum,Rex super omnes reges, notre Seigneur des Seigneurs, Dominus domi' nantium? Rien n'empêche de le croire, et la présence d'une grande croix de fer semble autoriser cette pieuse croyance ; car les inscriptions chrétiennes qui l'encadrent glorifient manifestement le mystère de notre rédemption par la croix. Au reste, des légendes nombreuses décorent tout l'intérieur de la pagode ; or, toutes, bien qu'altérées quelque peu par l'ignorance, la mauvaise foi ou je ne sais quelle autre cause, se rapportent incontestablement à la croix. J'ai interrogé, à cet égard, à plusieurs reprises nos prêtres chinois et nos lettrés chrétiens. Ils sont tous convaincus que notre pagode de la Croix était jadis un temple chrétien.» (2).
Le vénéré Prélat expose ensuite comment le Ta-Wang miao (3)
(1) Ce procédé était aussi familier aux Egyptiens et aux ChaldéeDS qu*à nos artistes du moyen -âge.
(2) £n 1892, sur les placards poussant la populace à incendier de nouveau Torphelinat etréglise de Tan-yang 77 |^) non loin de Tcken-kiang j^ fL^ les établissements catholiques étaient appelés Ta- Wang y^ i»
(3) Inscriptions suspendues dans la pagode :
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214 CROIX BT 8WASTIKA. — II.
par une transformation presque insensible des caractères chinois qui servent à écrire ce titre, était peut- être anciennement un T'ien-Tchou t'ang 5Ç i ^» qui est maintenant le vocable officiel et réservé des églises catholiques. Selon lui aussi Ta-Wang :^ îï 1® grand Roi, ou mieux encore T'ai-Wang -j^ J, aurait été une des expressions usitées pour signifier le Dieu des Chrétiens, avant que le S. Siège eût fixé la dénomination plus récente et seule autorisée de T'ien^Tchou 3Ç i, le Seigneur du Ciel. «Il paraît toujours bien certain, ajoute Ms^' Rouger, que ce Ta-Wang miao a dû être primitivement un temple chrétien, dédié à la croix de Jésus-Christ. Et cette croix, cette grande croix de fer, qu'en faut-il donc penser? Nous avons souvent cherché à la bien voir de près, pour avoir des données certaines sur son origine et sur l'époque à laquelle elle se rapporte. Nous n'y avons jamais pu découvrir aucun caractère lisible, et les gardiens du Ta-Wang miao nous ont toujours affirmé que la rouille avait considérablement dégradé leur Che^tse poussah. En conséquence il était devenu absolument impossible d'y lire quoi que ce soit.» (1). Et l'auteur termine en mentionnant divers textes chinois relatifs à ce « monument vénérable».
Naturellement, nos convictions sur l'origine chrétienne de celte X en fer étaient beaucoup moins fermes que les siennes, puisque nous avions connaissance de deux autres monuments, tout au moins analogues, s'il fallait s'en rapporter au croquis adjoint à la lettre.
(1) On cite en plusieurs endroits, notamment à Hoai-ngan îflU "^» province du Kiang-sou, et à Nankin, près le Choei-si-men 7j^ W P" » des pagodes appelées Ta-Wang miao. — En 1889, près de Ou-ho jE ÏPj (Ngan-hoei)^ le maître d'une barque de sel, raconte un missionnaire, trouve une couleuvre à tête carrée, longue de 20 centimètres : «C'était T^ai-Wany, le grand T' ai-Wang, naguère intronisé dieu par décret d'empereur!» La bcfce inoffeûsive est amenée au Tao-tai de la Douane au sel, qui va au devant d'elle en cortège ofiSciel, et lui fait une prostration. Bien que durant 10 jours on fête l'animal par des représentations théâtrales, il s'enfuit un jour. Des gamins le retrouvent dans une mare voisine, où un bonze le reconnaît entre leurs mains. Ce bonze habitait justement une pagode en ruines du célèbre T^ai- Wang. Le Tao-tai^ averti de nouveau, ramène pompeusement la bête couleuvrine et décrète que cette pagode sera réparée. Les barques de sel devront payer dix sapèques pour chaque quintal de cette denrée, jusqu'à l'achèvement des travaux, pour lesquels le Vice- roi de Nankin promet 130.000 francs environ. —D'après le Ckinese Becorder 1887, p. 249, U y a uYie vingtaine d'années, à la suite d'un débordement du Fei-hOf un petit serpent fut ainsi piis, et porté en procession au T'ai- Wang miao. « Le puissant Vice-roi Li ffong-tckangt accompagné d'un cortège de hauts mandarins, vint rendre hommage au misérable petit serpent et implorer son secours contre les inondations.» La scène se renouvelait à Nankin, en 1891, et plus récemment encore, dans des circonstances presque identiques. En effet, dans les premiers jours de janvier 1893, le Vice-roi Lieou K^ouen-i, entouré des plus grands dignitaires, y fit plusieurs prostrations publiques devant un lézard, enfermé dans une grande bouteille drapée en jaune et apportée dans un palanquin jaune aussi. Lire oe récit dans le Shanghai Mercury du 13 janvier 1893.