II. LA PIERRE DE SI-NaAN-POU
leurs, sous Tunique prétexte que tel historien a gardé le silence à son sujet? Puis, qui prouve trop ne prouve point. Legge luimême a remarqué, après Yule, que l'Inscriplion ne mentionne «ni le crucifiement, ni la mort, ni l'ensevelissement, ni la résurrection du Christ». (1). Ce sont pourtant événements notables. Concluera-t-on que les auteurs de l'Inscription n'y croyaient point ou les ignoraient?
Et je ne veux point m'arréter longtemps au facile et paradoxal plaisir de rétorquer ainsi l'argument: «Si les rédacteurs de l'Inscription avaient été Nestoriens, il n'auraient pas manqué cette occasion propice d'y introduire expressément les nouveautés doctrinales qu'ils avaient tant à cœur de faire triompher ailleurs à cette époque. Ils l'ont négligée; donc ils n'étaient pas Nestoriens». (2).
Comme aujourd'hui, les prêtres catholiques enseignaient, dès ce temps-là, qu'ils sont les Apôtres autorisés, les dépositaires responsables, les interprètes subordonnés, et non pas les auteurs indépendants de la croyance catholique; ils la transmettent, la sauvegardent, la discutent avec respect et sans parti pris déraisonnable, mais ils n'osent pas, sous couleur de libre examen, la façonner à leur gré. Peut-être le clergé n'a-t-il pas jugé Utile d'affirmer alors ce qu'alors personne ne contestait; d'où plusieurs lacunes dans l'exposition doctrinale de la pierre de Si-n^an-/bu. Laissons objecter à la soi-disant Réforme que l'Eglise était alors chrétienne, que plus tard elle devint catholique romaine !
John Kesson (3) en relatant l'accusation portée jadis contre les Jésuites d'avoir forgé cette inscription, raisonne différemment: «La pierre existait quand les Jésuites entrèrent en Chine et elle avait été réparée cent ans auparavant par les Chrétiens... Si les missionnaires jésuites avaient prétendu commettre cette fraude pieuse, aux dépens soit des Chinois, soit des Européens, il n'est pas vraisemblable qu'ils eussent produit un credo plus conforme à celui de l'Eglise grecque qu'à celui de l'Eglise latine; ni surtout qu'ils aient négligé' une aussi belle occasion d'affirmer la suprématie du Pape, l'existence de la messe, de la transsubstantiation, du purgatoire et de quelques autres dogmes principaux de leur propre communion. La croyance y est si évidement nestorienne qu'il serait superflu de le prouver».
L'intention est louable et je ne puis savoir mauvais gré à John Kesson d'avoir déchargé les Jésuites incriminés. Mais lui
(1) Legge. — Op. cit. p. 40.
(2) Wylie, (Op, cit. p. 325), se prononce également, pour l'origine nestorienne de de l'Inscription. JCl s'appuie aussi sur l'expression fen-chen yT ^i niais il reconnait qu'elle peut à la riguew s'intet'prétei' dans un sens catholique.
(3) The dragon and the Cross pp. 40 et 41.
11^ . CROtJt BT-SWASTIKA. — II.
non pluSi sur le point principal, ne décide rien. Adhuc suh judice lis est. (1).
Nous voudrions écarter ces considérations ; fondées sur une pure discussion de texte, à défaut de documents historiques qui puissent trancher la question, elles relèveraient plus du domaine de la philologie que de la théologie. Tout se réduit dès lors à un problème de diplomatique, compliqué d'une question d'histoire, l'un et l'autre également obscurs, et sollicitant les labeurs de spécialistes compétents. D'autres chercheurs mèneront à bien cette besogne épineuse. Toutefois, comment laisser passer la burlesque interprétation du Docteur Williamson? D'après le révérend ministre^ l'inscription de Si-ngan-fou est une inscription
protestante! Il faut citer ce texte invraisemblable : «Cette tablette non seulement énonce les principales doctrines de notre religion : mais c'est encore un témoignage fort important de notre croyance, à opposer aux idolâtres et aux catholiques romains; car elle montre que la forme Protestante du Christianisme ne date pas d'hier». (2)
Certes, il est bien avéré que la forme protestante du Christianisme ne date pas d'hier; elle date en effet du XVP siècle. Olopen précurseur de la Réforme...! C'est une découverte inattendue que celle de Texistence de cette réforme près de mille
ans avant la naissance de ses auteurs, Luther, Calvin, Henri VIII!
(1) Le Colonel Henry Yule admet complètement V impossibilité de forger un pareil document; comme Wylie il stigmatise la témérité de Tallemand Neumann, qui ose accuser Sémédo de l'avoir inventé. — Cf. Caihay,,. p. XCIII.
(2) C'est la traduction de M. Léon Kousset [A travers la Chine, 2* édit. Paris Hachette, 1886, p. 314.) L'auteur de cet ouvrage, si riche d'observations, a formulé des opinions plus que contestables sur la religion, les missionnaires, voire même Torigine, les conditions et la légitimité de l'intervention française en Chine en faveur du catholicisme. n oublie qu'à tout gouvernement civil incombe le strict et glorieux devoir de protéger la vraie religion. Par contre, il a fait preuve d'un ferme bon sens, en appréciant ainsi la revendication du K* Williamson : «On ne peut s'empêcher de sourire en voyant à quel point la passion de la controverse religieuse peut égarer certains esprits et leur faire assez perdre la notion du temps et de la vérité historique pour les amener à exploiter au profit de leur opinion les documents qui s'y rapportent le moins».
Voici le texte exact de Williamson : «The preserving care of a wise Providence was the fivst thottght in ont minds, for this tablet not only enunciates ail the leading doctrines of our holy religion, but is a most important witness in favour of our faith in opposition both to theheathen and Bomanists, as it shoirs that the Protestant fonn of Christianity is not of yesterday.»
Question accessoire : la mort, le crucifiement du Christ..., omis dans le texte, ne sont-ils pas des points principaux de notre sainte Religion, inall the leading doctrines...?»
Il est aases piquant de constater avec quelle prudence le Chinais Millions, (loc. cit,), a modifié ee passage en le copiant à-peu-près : <clt enunciates ail the leading doctrines of Ghristianity, and is a most important standing witness in favour of the TrtUh.» C'est pliât aooeptable.
il. LA PtERRE DE ÔI-NaAN-^OÙ. HÔ
Après tout, les Protestants ont bien trouvé Tèxistence de leur protestantisme dans des textes plus anciens encore de six siècles, dans ceux des Saints Evangiles ! Non catholique romaine, l'inscription de Si^ngan-fou prouverait tout au plus que, dans le nîonde, le protestantisme n'est pas la première hérésie en date.
Certes, nous savons gré au R^ Williamson et à son compagnon de voyage de nous avoir fourni de bonnes informations archéologiques sur l'Inscription syro-chinoise. Nous envions le bonheur qu'ils ont eu de contempler de leurs propres yeux, audessus du texte, cette croix et ces sculptures, auxquelles nous reviendrons dans les pages qui vont suivre : pourquoi faut-il que les préjugés de secte leur aient dicté, là et ailleurs, d'aussi naïves remarques?
Le Professeur Legge, creusant le triste et troublant problème de l'extinction totale, en Chine, du flambeau de la foi, ainsi rallumé par Oiopen et ses compagnons, énùmère plusieurs causes, dont nous ne relèverons qu'une seule ici. Il raconte qu'un jour ayant interrogé, sur cet insuccès du nestorianisme, un des plus zélés missionnaires protestants de la Chine, ce dernier lui répondit : «Comment pouvaient-ils réussir?... Ils n'avaient pas l'Evangile avec eux et vous vous étonnez qu'ils aient échoué!» (1).
«Ils n'avaient pas l'Evangile!» En étes-vous certain? Trop de prédicants tenteraient de nous habituer à cette suffisance, qui révolte le bon sens. Quel titre les autorise à accaparer le monopole du Nouveau Testament, qu'ils ne tiennent pourtant, comme le dimanche et cent autres traditions, que de TEglise romaine? Est-il bien admissible ou vraisemblable que les grands révoltés Luther et Calvin, de désintéressement suspect, de moralité douteuse, soient les descendants légitimes de ceux auxquels il a été dit : «Qui vous écoute m'écoute, qui vous méprise me méprise?» (2).
Puis où donc, sinon dans l'Evangile, les rédacteurs de l'Inscription ont-ils copié ces détails éminemment évangéliques? «Le Christ en s'anéantissant s'est fait homme et il a paru dans le monde. Un ange a annoncé à une femme vierge qu'elle enfanterait un saint dans le royaume de Ta-tsHn. Des rois de Perse,
(1) Christianity in China, p. 54. D'autre part, le savanfc professaur d'Oxford, si versé dans tout ce qui concerne Vhis'.oire et la littérature da Céleste Empire, sVst honoré aux yeiix de la critique pour avoir eu la loyauté d'écrire : «On ne peut pas dire que j'ai parlé avec les préjugés protestants des missions Catholiques Romaines. Je rends hommage à l'habileté, à la persévérance et »u (llévoucment des missionnaires et à la sagesse de leurs méthodes. Ils méritaient le succès et Tout obtenu. S'ils ont trop recherché la faveur impériale et ont fait des concessions, rejiebtables peut-être, pour l'obienir, comme je l'ai reproché aux Nestoriens, pouvaient-ils faire autrement^ vu les circonstances données?»
(2) Luc; X. 16.
guidés par la clarté d'une étoile étincelante, sont venus offrir leurs hommages au nouveau-né... Le Fils de Dieu... est remonté au ciel..;... il a établi le baptême qui, par Teau et la vertu de l'Esprit Saint, efface les taches originelles... etc.» (1).
Ces considérations,, accessoires ici, risqueraient de nous faire perdre de vue la Croix, qui doit dominei cette seconde partie comme elle brille de fait en tète de la pierre de Si-ngan-fou. Avant d'examiner plus spécialement ce glorieux symbole qui s'y trouve si providentiellement sculpté et conservé depuis tant de siècles, nous prierons le lecteur de remarquer la double mention explicite qui en est faite dans le courant même de l'inscription.