HT. TRADITIONS ANCIENNES SUR LA CROIX
éteignit le bûcher qu'allumaient les bonzes pour le brûler. Et quand il eut été lapidé, au bord du Canal impérial, on éleva sur sa tombe une croix de pierre que Mendez Pinto dit y avoir vue en 1541, soit 242 ans après sa mort. Si elle a pu y subsister tant d'années, on aurait la preuve que ce n'était pas un emblème proscrit en ces parages, où l'on ose à peine l'arborer de nos jours en public. (1).
Malgré une tolérance relative, il ne cessa pourtant jamais d'être le signum cui contradicelur. Au moment des guerres qui ensanglantèrent le sud de la Chine lors du renversement de la Dynastie des Ming, le P. André Koffler S.J. ^ ^ ^ «fut surpris (12 déc. 1660) par une troupe de Tartares victorieux qui lui demandèrent, le sabre à la main, quelle religion il professait. Le Père se contenta pour toute réponse de faire le signe de la croix, en prononçant ces paroles : aPer signum crucis de inimicis nostris libéra nos Deus noster ! » et à l'instant les vainqueurs lui fendirent la tète en forme de croix.» (2).
Si complète qu'ait été la double éclipse subie par le Christianisme au VHP et au XV° siècle en Chine, il n'est guère croyable que le souvenir de la croix ait totalement disparu. Aussi est-il tout naturel que l'histoire ou l'archéologie ait conservé et vienne révéler de temps à autre des traces indubitables de ces anciennes transitions. (3). Nous comptons que l'avenir mettra encore au jour plusieurs de ces témoins irrécusables, enfouis peut-être ça et là, sous nos pieds, ou près de nous, dans le sol de quelques unes des dix-huit Provinces. Les découvertes du passé sont du reste assez riches pour nous permettre de replanter quelques jalons indica-
(1) «On a découvert récemment à deux lieues de la ville de Lin-tsing tchcou (Cliantong), deux tombeaux de missionnaires franciscains du XI V*" siècle. Sur l'un on peut liic le nom de Bernard ; c'était le nom d'un compagnon du B. Odoric de Pordenone, qu'il y laissa à son passage pour en diriger l'importante clnétienté. L'autre est celui d'un évoque franciscain, dont le nom n'a pu être- déchiffré sur la pierri3 sépulchrale (érigée en 1387). Un manuscrit contenu dans une bouteille cacliitée à, la cire, qui se trouvait dans le tombeau, s'est réduit en poussière dès qu'on l'a eu touché. Toutefois, dans le même tombeau on a trouvé une petite boîte en bronze renfermant un anneau épiscopal et une croix pectorale, sur laquelle était gi'avé le sceau de S. François. Vu leur forme, ces deux insignes éiâscopaux datent du XIV® siècle». Compte-rendu des séances de la Soc. de Géogr. de Paris, janv. et févr. 1893. Note de M. Romanet du Caillaud.
(2) T'oung-pao, août 1890, p. 108.
(3) La dernière page du second volume du iTm-c/iC-so 3ê ^Q ^' «l'enchaînement des métaux et dos pierres», ouvrage du XVIII*' s., à la suite de plusieurs planches reproduisant diverses monnaies chinoises de tout âge, insère sept médailles catholiques (face, tranche et rêver»), que l'auteur déconcerté qualifie de «monnaies européennes et étrangères». Elles sont grossièrement dessinées, mais on y reconnaît N.-S., la S, Vierge, S.Jean-Baptiste, S. François-Xavier, la Vierge de S. Luc, peut être S. Ignace, S. Thérèse et S. Jean de la Croix. (Cf. suprà pp. 23 et 57).
leurs et provisoires dans le champ d'investigations que nous essayons d'explorer. Nous en présentons quelques-uns au lecteur,
Marco Polo racontant l'expédition de JFC'ou-bi-iai contre Nayan, un de ses vassaux révolté qui tenait campagne en Mongolie, remarque qu'il était «crestiens baptîtiez et portoit sur son enseigne la croizw. (1). Le P. Gaubil fait observer que Thistoire chinoise est muette sur ce christianisme de Nayan et sur son Labarum; mais l'argument négatif ne porte pas et l'on aurait tort de l'opposer également à l'existence de la religion chrétienne et au culte de la croix, en Chine, dans les dix premiers siècles de notre ère. Outre que nombre de persécutions contre les bonzes et le taoïsme, relatées dans les chroniques indigènes, s'appliquent probablement aux Chrétiens, quoi qu'en pense Yule (2), nous nous expliquons très bien cette «conspiration du silence», si familière aux annalistes du Céleste Empire. Ils ne mentionnent guère clairement non plus l'expédition anglo-française de 1860, la cession de Hong-kong, l'ouverture des Ports au commerce européen, etc.. Qu'on lise seulement la relation officielle de la prise des Pescadores ou celle du bombardement de Fou^tcheou par l'Amiral Courbet, en Août 1884 ! (3).
Fig. 161.
Je possède en outre deux échantillons de vieilles médailles octogonales, mal venues, et semblant être des copies fondues en Chine d'après des originaux d'Europe. (C'est un procédé encore employé autour (le nous). Elles portent d'un côté le Christ en croix, accompagné de la S. Vierge et de S. Jean l'Evangéliste nimbés. Le revers représente probablement N. D. del Pila)'f entourée de chrétiens qui la vénèrent. Nous donnons ci-contre (fig. 161) la partie portant l'inscription. Cet exergue, fautif peut-être, n'offre guère qu'un sens conjectural, que je n'ai même pas la témérité d'indiquer.
(1) Pauthier. Marco Polo p. 247. — Marco Polo de Yule, I, p. 335, ch. V du Livre II. Le grand Khan fit exécuter Nayan, et consola les chrétiens de la mort de ce félon, ne voulant pas qu'on en conclût rien contre la vertu de la croix. En 1591, aux Indes, le roi de Porca, émule de Constantin, prit, comme étendard de guerre, trois croix cousues sur un drapeau. Il vainquit ses ennemis, se convertit et propagea la Foi en son royaume, où il fit dresser de grands calvaires. Ce glorieux symbole y opéra beaucoup de guérisons et de miracles. — Cf. du Jarric. HUtoire des choses,., p. 451.
(2) Le Colonel Henry Yule, Cathay and the way thither, p. XCI, blâme Deguignes d'admettre l'opinion que nous énonçons.
(3) Cf. China Beview, 1887-88. — Les Chinois avouent 831 morts dans l'affaire de Fou'tcheou ; ils leur ont élevé un temple comraémoratif , où s'offrent des sacrifices trois fois par an. Ils se vantent de nous y avoir coulé plusieurs navires, — dont ils ne fournissent pas les noms.