IMAGES ET CRUCIFIX
Aux yeux du monde entier, la Chine s'est fait une réputation presque indiscutable d'hostilité systématique à toute innovation. Ce conservatisme réfractaire n'est pourtant pas aussi ancré dans les mœurs que le répètent les manuels de Géographie; on se tromperait étrangement si l'on regardait les Chinois comme des enne* mis-nés de toute modification; et, mieux étudiée, Thistoire de cette race donne un fréquent démenti à certaines affirmations courantes trop absolues. Les «Fils de Han» forment avant tout un peuple positif, pratique, utilitaire, qui ouvre la porte bien large à toute invention, de quelque provenance qu'elle soit, si, d'aventure^ il y soupçonne un profit immédiat, tangible, réel ou chimérique. L'intérêt prime alors l'antipathie de race pour VOccidental!
En effet, quoi qu'en dise la légende, la nation chinoise n'a pas tout inventé ; elle a reçu aussi, imité, copié, et subi ; et dans ces emprunts ou échanges avec ses ancêtres, ses vainqueurs ou ses tributaires, tout n'a pas été profit pour elle ! Moins isolée qu'on ne le suppose, souvent envahie, dominée et asservie par des dynasties d'origine mongole ou mandchoue, elle est redevable à autrui du bouddhisme, de l'émail, de l'opium, et de vingt autres choses. Le costume des hommes est celui des Tartares, les derniers et actuels conquérants, qui ont fait tomber bien des têtes pour imposer la tresse de cheveux. Or cet usage a été si victorieusement nationalisé que Ton ne saurait plus guère concevoir un Chinois «sans queue». L'Empereur est un étranger, qui ignore peut-être la langue de son peuple ; sa cour est une cour étrangère pliée, malgré elle ou par calcul, à l'étiquette chinoise. De nos jours et sous nos yeux, les Célestes encombrent les steamers de leurs côtes et du Yang-tse, les rares lignes de chemin de fer tolérées et les voitures qui circulent sur les Concessions. Les allumettes chimiques, le pétrole, les draps de laine, l'horlogerie, les cigares et les cigarettes, les parapluies européens — avec la culture et l'abus de l'opium, hélas ! — pénètrent jusqu'au fond des plus lointaines Provinces. Dans l'histoire de la Chine, dans sa littérature, ses monuments, ses mœurs, sa politique, sa vie sociale, ses révolutions civiles et dynastiques, ses arts, son industrie et ses pratiques superstitieuses, se révèlent les traces les plus
évidentes des importations étrangères, qu'elle s'assimile avec une indolente souplesse et une insouciance toute asiatique.
Quoi d'étonnant alors si le culte de la Croix a pénétré et persisté chez elle en quelque endroit, malgré l'hostilité du pouvoir, les persécutions locales, les efforts trop réels du démon, et l'austérité de la religion dont ce signe est Tétendard?
Nous allons relever, au sujet de ces bénignes influences, divers témoignages, qui, fragmentés, perdus et épars çà et là, passent inaperçus, et qu'il y a peut-être intérêt à voir classés et distribués méthodiquement, tout au moins rassemblés en quelques pages, pour les sauver de l'oubli.