L1II
Cependant la valeur du roi et la fidélité de ses partisans prolongeaient la lutte avec des succès divers. La reine, son épouse, impatiente de revoir son mari et ses enfants, était débarquée en Angleterre avec des renforts amenés de Hollande et de France. L’amiral qui commandait la flotte du parlement ,
n’aynnt pu empêcher le débarquement de cette princesse, s’approcha de la.côte où elle avait touché terre et foudroya toute la nuit de ses boulets la chaumière .qui servait d’asile ù cette héroïque princesse. Elle fut obligée de s’échapper à deaii vêtue des ruines de la maison détruite,. et de chercher derrière une colline inhabitée un abri contre . l’artillerie de ses sujets. Elle rejoignit enfin le roi , à qui l’amour rendit un heureux courage.
Dans une bataille à forces égales à Marston, il combattit corps à corps l’armée confiée ce jour-là à Cromwell. Cinquante mille hommes, enfants du même sol, tachèrent en vain de leur sang la terre natale. Le roi, vainqueur pendant la journée, abandonné le soir par ses principaux généraux et par une partie de ses troupes, se replia dans le nord. Dans sa retraite il osa attaquer encore l’armée ju comte d-Essex, généralissime du parlement. Essex surpris et vaincu, s’embarqua et revint sans armée à Londres. Le par-
lement, comme les Romains, remercia son général de n’avoir pas désespéré de la patrie et lui rendit une nouvelle armée.
Cette armée, renforcée de celles de Cromwell et du comte de Manchester, dispersa celle du roi à Newbury. Essex , vainqueur, mais las des dissensions qui travaillaient son armée, fut remplacé par Fairfax, modèle de patriotisme, héros de bataille, mais incapable de diriger une grande guerre. Fairfax eut la modestie de demander Cromwell pour lieutenant et pour conseil. Ces deux chefs réunis ne laissèrent aucun espoir de reconquérir l’Angleterre au roi ; à peine y conserva-t-il un champ de bataille. Fairfax, Cromwell et Ireton, gendre de Cromwell, l’attaquèrent et le vainquirent à Naseby. Les corps d’armée des derniers partisans de Charles furent successivement détruits par Fairfax et par Cromwell.
Pendant que l’Angleterre échappait au roi, un jeune héros, le comte de Montr k ose, relevait par une conspiration chevaleresque et
par une bataille heureuse la cause royaliste en Écosse contre les factieux puritains de ce royaume. Les braves montagnards de Montrose, plus propres, comme nos Vendéens, à des exploits qu’à des campagnes, s’étant dispersés après la victoire pour revoir leur famille, Montrose, attaqué par l’armée puritaine pendant leur absence, perdit en un jour le fruit de ses exploits. Bientôt traqué lui-même dans les montagnes, où il se dérobait sous des déguisements à ses ennemis, il fut trahi par la beauté de son visage, reconnu, enchaîné et décapité. Sa mort fut aussi sublime que son entreprise avait été héroïque : martyr de la fidélité à son roi, après avoir été son dernier ami I
Le roi qui n’avait plus qu’une poignée ae cavaliers autour de lui, écrivait à sa femme
CnOSIWELL
que, puisqu’il ne pouvait plus combattre un roi, il préférait mourir en soldat. Il fit de nouveau partir cette épouse, son seul regret sur la terre, pour le continent. Il parvint à conduire les restes de son armée dans Oxford. Il en sortit la nuit par une porte secrète, accompagné seulement de troisgentilshommes, 6’avança, sans être Teconnu, jusqu’au sommet de la colline d’Harrow, d’où il contempla longtemps sa capitale, délibérant en luimême s’il n’y entrerait pas pour se remettrez la merci du parlement ou pour l’embarrasser par sa présence. Puis, changeant de pensée, il alla se jeter avec une feinte ;con fiance dans l’armée écossaise, auxiliaire de ses ennemis, mais qui n'avait pas encore totalement abjure comme les Anglais la fidélité à la couronne.
Les généraux de l’armée écossaise, étonnés de son apparition et n’osant du premier coup tromper sa confiance, lui rendirent les honneurs dûs à leur roi et lui donnèrent une garde destinée à le surveiller plutôt qu'à le
CROMWECL
défendre. Ces honneurs lui déguisaient mal sa captivité. Des négociations s’ouvrirent entre le parlement et lui. Les conditions du parlement étaient une véritable abdication de la royauté. Elle rappellent la constitution de 1791, imposée à Louis XVI par l’assemblée législative et par les jacobins. Le *oi les rejeta.
Pendant ces négociations, l’armée écossaise marchanda lâchement la liberté du prince qui s’était livré à son honneur, et consentit à le vendre au parlement au prix de quatre-vingts millions, trafic judaïque qui déshonora ce jour-là le nom de l’Écosse. Le parlement d’Écosse refusa d’abord de ratifier le marché, mais le parti populaire et fanatique du clergé écossais le üt ratifier. Charles 1 I er jouait aux échecs dans sa chambre, au moment où on lui apporta la dépêche qui lui enlevait la dernière illusion sur son sort. 11 était devenu, par l’habitude de l’adversité si résigné et si maître de lui-même qu’il continua la partie avec une attention soutenue
sans changer de couleur, et que les spectateurs ne se doutèrent pas qu’il venait de lire son arrêt dans la lettre. Livré le soir même par les Écossais aux commissaires du parlement, il traversa captif, .mais sans insulte et même au milieu des témoignages de respect et des larmes de son peuple, les provinces qui le séparaient de Holmby, ville choisie par le parlement pour sa prison ; il y subit une captivité souvent brutale. Le parlement et l’armée, déjà divisés , semblaient se disputer sa possession. Cromwell, qui trouvait dans l’armée un fanatisme égal au sien et qui craignait que le parlement , maître du roi, ne fit avec la royauté un accommodement fatal à la république, seule garantie, selon lui, de la foi puritaine , fit enlever le roi à l’insu de Fairfax, son général, par un de ses officiers à la tête de cinq cents hommes d’élite. Charles, qui attendait un sort pire pour lui des soldats que du peuple, résista en vain à l’émissaire et aux ordres de Cromwell, Il suivit enfin à regret ses nou-
veaux geôliers. On le conduisit à l'armée anglaise, près de Cambridge.
Le parlement, affecté de l’acte d’omnipotence de l’armée, réclama le roi. L’armée, déjà accoutumée à tout prétendre et à tout oser contre le pouvoir civil, se déclara tumultueusement contre le parlement et contre Fairfax, son propre chef, pour Cromwell, plus cher au fanatisme puritain et aux soldats. Elle marcha d’elle-méme sur Londres, entraînant ses généraux dans sa révolte.
Le parlement , tremblant , l’arrêta aux portes de Londres par une concession à tous ses caprices. De ce jour, le parlement, subjugué par l’armée comme le roi avait été subjugué par le parlement, ne fut plus que l’instrument do Cromwell. Il l’épuralui-même de ceux de ses membres qui avaient montré
le plus de résolution contre ses troupes.
Cromwell et Fairfax traitèrent leToi avec plus d’égards que les commissaires du parlement; ils lui permirent de voir sa famille et ses enfants les plus jeunes retenus jusque-là à Londres. Cromwell, qui avait lui-même des enfants et qui assista à l’entrevue de Charles et de sa famille, versa des larmes d’émotion.
L’homme en lui prévalait encore dans oe moment sur le sectaire; il ne croyait pas que sa cause eût besoin de supplice, mais seulement du détrônement du roi. Il témoignait à son captif tous les respects et toute la compassion compatibles avec la sûreté de sa foi; il ne parlait qu’avec une tendre admiration des vertus personnelles de Charles et des sentiments que la nature faisait éclater dans le père et dans l’époux. Charles, ému de ces respects et tenant, pour ainsi dire , sa cour dans sa prison, disait à Cromwell et à ses officiers :
«Vous reviendrez par nécessité à moi; vous ne pourrez exister sans moi, vous ne
parviendrez jamais à recomposer la nation sans ma royauté. »
Le roi espérait mieux alors de l’armée que du parlement. On lui rendit une habitation royale au chftteau dfilampton-Court. Il y fut, quoique prisonnier, le centre et l’arbitre des négociations avec les principaux partis qui voulaientse fortifier de son nom en l’enchaînant à leur cause.
Ges trois partis principaux étaient l’armée, le parlement et les Écossais. Cromwell et Iceton, son gendre, se croyaient les plus sûrs de leur influence sur le roi; un accident les détrompa. Le roi, ayant écrit une lettre secrète à sa femme, chargea un de ses domestiques de confiance de cacher cette lettre dans la selle de son cheval et de la porter à Douvres, où les bateaux de pêcheurs servaient sa correspondance avec le continent. Cromwell et Ireton soupçonnaient cette correspondance, Ils voulurent s’assurer par leurs propres yeux des sentiments intimes du roi.
Instruits du départ du messager et de la ca-
chette où il avait enfoui la lettre du roi, ils montèrent à cheval et se rendirent la nuit à Windsor ; ils y précédèrent de quelques heures le passage de l’émissaire du roi.
« Nous descendîmes dans une hôtellerie, et nous y bûmes de la bière une partie de la nuit, dit plus tard Cromwell, jusqu’à ce que notre espion vînt nous avertir que le messager du roi allait passer. Nous nous levâmes, nous nous avançâmes nos sabres nus vers cet homme, nous lui dîmes que nous avions l’ordre de visiter tout ce qui entrait dans l’hôtellerie ou en sortait. Nous laissâmes l’homme dans la rue, nous portâmes la selle de son cheval dans la salle où nous avions bu, et, l’ayant ouverte, nous y prîmes la lettre, puis nous rendîmes la selle au messager, sansqu’il se doutât qu’elle avait été fouillée. Il repartit, croyant emporter son secret. Après son départ, nous lûmes la lettre du roi à sa femme. Il lui disait qLf toutes les factions cherchaient à l’attirer à elles, mais qu’il croyait devoir conclure avec les
Écossais plutôt qu’avec les autres. Nous retournâmes au camp, et, voyant que nous n’avions rien à attendre du roi pour notre cause, nous résolûmes de le perdre, m
La garde fut doublée. Le roi la trompa :
suivi seulement de Berkley et d’ Ashburnham, ses deux confidents, il traversa de nuit la forêt de Windsor et marcha vers le bord de la mer, où le bâtiment qui devait l’attendre ne se trouva pas. Il chercha un asile sûr et indépendant dans la petite île de Wight, dont le château fort, commandé par un officier qu’il crut dévoué, lui promettait sûreté ; il espérait traiter librement de là avec son peuple. Il s’aperçut trop tard qu’il y était prisonnier dans le château dont il s’était cru le maître. Le gouverneur obéissait en apparence au roi, en secret au parlement.
Charles y passa l’hiver en négociations
ifiÔ
CftOMWEiL
avec les commissaires envoyésipar le parlement. (Pendant ces /négociations vaines, Cromwell, Ireton et leurs officiers les plus fanatiques* inquiets-de ces transactions, se réunissaient à Windsor, dans un conseil secret, et après avoir, dans leur fanatisme, imploré avec prières et larmes les lumières célestes, prenait la résolution de proclamer ; la république, de juger. le i roi. dans un tribunal d’État, et de ^immoler., dirent-ils, au salut, du peuple*
a Point de paix,, s’écria Cromwell, pour la nation, ipoint de sécurité i pour .les. saints y tant que ce prince, même dans. les murs d’une prison, .sera l’instmment des négociations des partis, l’espérance secrète des ambitieux, .l’espoir ou la pitié des peuples. » .
.Une religion implacable inspira les fanatiques, la peur inspira les lâches, l’ambition inspira les audacieux, et la passion de chacun passa aux yeux de tous pour la réponse du ciel. Le crime fut résolu d’une voix una-
nime. A dater de ce jour, le «rime, déjà accompli dans la pensée de Cromwell, sembla visiblement égarer son âme, enlever l’innocence à sa religion, la sincérité à ses paroles, la piété à ses actes, et mêler fatalement, dans toute sa conduite, l’astuce de l’ambitieux et la cruauté du meurtrier à la superstition dn sectaire. On ne lit plus dans son âme avec clarté; il devient obscur et énigmatique pour les autres et pour lui-même. On flotte entre le fanatique et l’assassin. Juste punition d’une résolution criminelle qui prend l’intérêt de sa cause pour un droit de vie et de mort sur sa victime, et qui emploie leimeurtre pour faire triompher la vertu l