CHOU W EL L
mais , je me laisserai plutôt déchirer en morceaux ! »
Charles crut entrevoir, dans cet héroïsme d’une volonté d’enfant, une intervention divine qui lui assurait, par la voix de ces jeunes êtres, l’innocence et la probité de sa race dans la compétition de son trône après lui.
11 pleura de joie en remettant le duc de Glocester entre les bras des geôliers.
On entendait de sa chambre, dans le palais de Wite-Hall , les coups de marteau des ouvriers qui enfonçaient les clous et les chevilles de la charpente de l’échafaud, dressé nuit et jour avec grande hâte contre les murs du palais. Ces préparatifs, qui multipliaient en lui la sensation de sa mort par chacun de ses sens, n’abrégaient point son sommeil et n’interrompaient point ses entretiens. Le
jour du supplice, en se levant, le trouva debout. 11 appela Herbert, le seul serviteur qu’on lu* eût laissé, et il lui recommanda de donner plus de temps et plus de soin que les autres jours à sa toilette , afin que son
extérieur participât, par une apparence de
fête , <| 'une si grande et si heureuse solennité, dit-il, celle delà fin de mes peines ici-bas et de mon entrée dans l’éternité. Il passa la matinée renfermé et en prières avec l’évêque de Londres , le vénérable et éloquent Juxton, homme digne par sa vertu et sa piété de comprendre , de servir -et d’égaler une telle mort. ^Leurs entretiens furent déjà dans le ciel. Les officiers de Cromwell les interrompirent pour annoncer que l’heure du supplice avait sonné et que l’échafaud attendait sa victime. Il était adossé au palais, en face de la grande place de Wite-Hall ; on y passait de plain-pied par une fenêtre de la galerie du palais. Charles y marcha d’un pas assuré et lent, qui ne hâtait ni ne précipitait le moment suprême , comme s’il eût craint
de devancer ou de retarder par un mouvement volontaire l’heure de Dieu. Une haie profonde* d’ officiers et de soldats de Cromwell entourait l’échafaud. Le peuple de Londres et des provinces voisines couvrait la place, les toits, les arbres, les balcons de toutes les parties de la ville d’où l’on pouvait dominer le lieu de l’exécution : les uns pour voir, les autres pour jouir, le plus grand nombre pour frémir et pleurer. Cromwell, sachant l’horreur générale qu’inspirait à la plus grande partie du peuple un supplice considéré comme une sorte de déicide, et voulant prévenir l’effet que les paroles suprêmes de Charles pourraient produire en sa faveur sur la multitude, avait placé à dessein la foule des citoyens au delà de la portée de la voix. Mais l’échafaud a des échos qui font retentir jusqu’aux extrémités de la terre ewles temps les dernières paroles et les derniers soupirs. Le colonel Tomlinsôn, choisi par Cromwell pour garder le roi et pour le conduire au billot, avait été.trans-
formé par le spectacle continu de l’intrépidité, de la résignation et de la majesté du roi. Le geôlier était devenu l’ami et le consolateur du captif. Les officiers qui entou-
raient Tomlinson avaient éprouvé, pour la
plupart, ce ramollissement de haine et ce
culte involontaire pour l’innocent condamné que la Providence réserve ordinairement aux mourants, comme le dernier adieu de la terre et le pressentiment de la justice tardive des hommes. Ce fut au milieu de ce cortège d’ennemis adoucis ou d’amis en pleurs que Charles , debout et plus roi que
jamais sur les marches de ce trône éternel,
prit la parole réservée en Angleterre au mourant qui a le funèbre privilège de parler le dernier dans sa cause.
Après avoir justifié pleinement son innocence et môme démontré qu’il n’avait ja-
mais fait qu’accomplir son devoir de roi en prenant les armes lorsque le parlement les avait prises lui-même, et cela pour défendra dans la prérogative royale une partie fonda-
mentale de la constitution dont il était responsable envers ses successeurs, envers son royaume et envers Dieu lui- même, il reconnut avec une humilité toute chrétienne que, s’il était innocent devant la loi des crimes pour lesquels on le faisait mourir, il ne l’était pas devant sa propre conscience de faiblesses et de fautes justement expiées par la mort qu’il acceptait sans murmure.
« J’ai ratifié lâchement, dit-il en faisant allusion à Strafford, une injuste sentence, et la sentence injuste que je vais subir est un juste châtiment de mon Créateur qui me frappe de la même peine dont j’ai frappé un innocent ! Je ne rends donc personne d’entre vous responsable de la mort à laquelle je suis condamné par la justice divine, qui se sert pour son instrument de l’injustice humaine. Je remets entièrement mon sang à vous et à mon peuple, ne demandant d’autre compensation à mon supplice que le retour de ce royaume à la paix et à la fidélité qu’il doit à mes enfants. »
Les pleurs coulèrent de tous les yeux, à ces paroles. Il les termina par un adieu à • ceux qui furent ses sujets, par une invocation à celui qui allait être son vrai juge, incorruptible et miséricordieux à la fois. On n’entendait que des sanglots dans les intervalles de ses épanchements suprêmes. Il se tut. Celui qui l’assistait à la mort, l’évêque Juxton, son ami, au moment où Charles s’avançait déjà vers le billot, lui dit :
« Sire, il ne vous reste plus qu’un dernier pas pénible et répugnant à la nature, mais court à faire ! Songez qu’en une seconde il va vous conduire bien loin, c’est-à-dire de la terre au ciel, et que là vous allez trouver dans une joie infinie et inépuisable le prix de votre sacrifice et la couronne qui ne tombe plus !
» — Ami, reprit Charles en l’interrompant pour achever lui-même avec un calme parfait l’exhortation de son dernier ami, je passe d’une couronne corruptible à celle dont aucune corruption ne peut approcher, et que
je suis assuré» de posséder à jamais sans trouble ! »
Il allait continuer, lorsque, apercevant un . des assistants qui maniait maladroitement la hache de l’exécuteur couchée à côté du billot, et qui risquait en l’ébréchant de multiplier les sensations du coup.
« Ne touchez pas à la hache ! lui cria-t-il d’une voix forte et vibrante. »<
Il pria encore un moment à voix basse, puis, s’approchant de l’évêque Juxton pour l’embrasser, il lui dit, en lui secouant la main avec force comme pour mieux graver une recommandation dans sa mémoire, un seul mot :
KRemember! c’est-à-dire Souvenez-vous /»
Ce mot énigmatique, qu’on interpréta plus tard danf aes sens mystérieux et forcés, n’était que la recommandation déjà adressée à Juxton par le roi d’ordonner à ses enfants, quand ils seraient grands et s’ils redevenaient rois, de pardonner à ses ennemis.
Juxton lui fit une muette inclination de tête,
qui était le serment de tenir sa promesse.
Le roi s’agenouilla et courba tranquillement sa tête sur le billot. Deux hommes masqués, qu’on a supposé avoir été Cromwell et un de ses généraux affidés, s’emparèrent alors de Charles et le disposèrent respectueusement pour le supplice. L’un d’eux, levant la hache lui trancha la tête d’un seul coup; l’autre, relevant la tête qui roula dans le sang sur les planchas de l’échafaud, la montra au peuple en s’écriant :
« Voici la tête d’un traître ! »
Un immense murmure, premier soulèvement de la conscience du peuple, s’éleva de la foule innombrable des spectateurs à ce cri, outrage qui dépassait la mort même. Les larmes du royame protestèrent contre la férocité des bourreaux de l’armée. L’Angleterre crut sentir sur elle le crime et les peines futures d’un parricide. Cromwell fut tout puissant mais odieux. Le meurtrier en lui s’associa dans l’imagination publique au politique et au héros. La liberté ne pouvait plus
se plier volontairement sous un tel homme qui avait consterné ainsi sa puissance et sa mémoire. Il ne pouvait gouverner que par l’armée vendue et complice à sa solde, parce que l’armée sert et ne discute pas, et que sa troupe de séides rassasiés n’avait plus que sa solde pour conscience. Il était conduit à la dictature par son crime.
Le parlement était déjà trop lié à la volonté de l’armée et trop antipathique au sentiment publie de l’Angleterre pour rien contester à Cromwell. Afin de s’assurer un protecteur, il était forcé d’accepter un maître : il vota la suppression de la monarchie, mais non de la servitude. On fut embarrassé des enfants du roi. On délibéra si on ne mettrait pas la princesse Élisabeth en apprentissage chez un fabricant de boutons de la cité ; mais l’enfant chérie du roi, plus avancée dans la douleur que ses frères, mourut de saisissement du supplice de son père. On remit le duc' de Glocester à sa mère.
CJn livre terrible, ouvrage et justinc&iioti posthume de Charles I er , intitulé Licon-Basüiki , sortit comme une voix souterraine de la tombe à peine refermée du roi et troubla jnsqu’au délire la conscience de l’Angleterre. C’était l’appel de la mémoire et de la vertu à la postérité. Ce livre, répandu à profusion dans le peuple et dans toute l’Europe, élevait un second procès, procès éternel entre les rois et leurs juges. Cromwell, intimidé par l’immense murmure que ce livre souleva contre lui, chercha parmi les républicains, ses amis, la voix d’un vivant assez forte pour contre-balancer celle du mort. Il trouva Milton , le plus épique des poètes el le seul immortel des républicains de l’Angleterre.
Milton revenait d’Italie; il y avait respiré, avec la poussière des Brutus et des Cassius,
les miasmes de l’assassinat politique, justifié, selon lui, par la tyrannie. Il y avait contracté, dans ses commerces littéraire» avec les grandes mémoires populaires de l’antiquité, la noble passion de la liberté républicaine. Il vit dans Charles I er un tyran, dans Cromwell un libérateur; il crut servir la cause opprimée des peuples en combattant le privilège de l’inviolabilité de la vie des rois. Mais il eut ici la lâcheté de plaider la cause du meurtrier contre celle de la victime. Son livre sur le régicide consterna le monde. Ce sont de ces questions qu’on ne sonde qu’avec le glaive jamais avec la plume. Toutes les fois que la mort d’un seul par tous est au fond d’une polémique , la mort est lâche quand elle n’est pas criminelle, et l’homme juste et généreux s’abstient également, ou par équité ou par clémence, de la justifier. Le livre de Milton , payé par la reconnaissance de Cromwell et par la place de secrétaire du nouveau conseil d’État sous le gouvernement républicain, ost une tache de
GROMWELL
sang sur sa gloire. Elle disparut dans sa vieillesse quand, devenu aveugle, indigent, proscrit comme Homère, il célébra comme lui, dans un poème divin, la première innocence de la terre, les révoltes des enfers, les factions du ciel et le triomphe de l’éternelle justice sur la rébellion de l’èsprit du mal.
Cromwell, obligé d'imposer silence pour garder la tyrannie , fit supprimer la liberté de la presse par son parlement. Il trembla un instant devant la faction populaire des niveleurs, qui voulaient tirer de l’égalité évangélique les conséquences antisociales de l’égalité et de la communauté des biens.
Il sentit une seconde fois que tout dictateur qui laisserait mettre la société au pillage et la famille au hasard de ses rêveries destructives de la propriété et de l’hérédité, seules
conditions de l’existence du genre humain, serait un chef de bandits et non un chef de gouvernement. Son bon sens lui montra l’impossibilité de raisonner avec de pareils niveleurs et la nécessité de poser la borne devant la société , la propriété , l’hérédité et la famille, ce foyer sacré des nations.
« Point de milieu ici, s’écria-t-il devant le parlement et devant les principaux chefs de l’armée; il faut mettre ce parti en poussière ou se résoudre à être mis en poussière par lui ! »
Les niveleurs s’évanouirent devant ce mot comme ils s’évanouirent, quelques années plus tard, devant l’insurrection de Londres, sous Charles II, comme s’évanouira toujours rimpossible,devant la réalité.
Mais toutes ces factions, qui travaillaient le peuple et l’armée, le décidèrent à aller subjuguer l’Irlande indomptée et^anarchique. Il partit en roi dans un carrosse à six chevaux , escorté d’un escadron de ses gardes, du parlement et du Conseil d’État, qui raccompagnèrent jusqu’à Brentfort. Lemar-
quis d’Ormond, qui commandait l’armée royaliste des Irlandais, fut vaincu devant Dublin. Cromwell changea les victoires en massacres et ne pacifia l’Irlande que dans son sang. Rappelé à Londres, après neuf mois de combats et de supplices, par les troubles de l’Écosse, il laissa l’Irlande à son lieutenant Ireton.
LXIY
La cause royaliste renaissait de ses tronçons sous ses pas. Le prince de Galles, devenu roi par le supplice de son père , mais abandonné et môme lâchement expulsé de France par la complaisance du cardinal Mazarin pour Cromwell, s’était réfugié en Hollande, puis dans la petite île de Jersey, afin d’épier l’heure de rentrer en Angleterre par l’Écosse. Le parlement écossais, composé de presbytériens fanatiques, mais aussi enne-
mis de la religion indépendante de Cromwell qu’ils l’étaient du papisme, traitait du trône avec le prince de Galles. On ne lui demandait, pour condition de sa restauration en Écosse, que de reconnaître l'Église écossaise. Cette Église presbytérienne était une espèce de mysticisme biblique, féroce, soidisant inspiré, fondé sur les ruines du catholicisme par un prophète nommé Knox, le glaive à la main , l’excommunication sur les lèvres , la superstition dans le cœur : véritable religion de guerre civile, remplaçant une intolérance par une autre, et donnant à la férocité du peuple le prétexte de la plus dérisoire sainteté! L’Écosse rappelait, en ce moment, une tribu hébraïque gouvernée par un esprit prétendu divin, interprété par ses inspirés et par ses prêtres. C'était la théocratie de la démence. Les pratiques étaient dignes du dogme. Une superstition sincère chez les uns, une sombre hypocrisie chez les autres, imprimait aux mœurs, au gouvernement, à l’armée elle-même, une austé-
rîté et une piété implacables qui rappelaient dans cette insurrection contrele catholicisme, les silences , les terreurs et les bûchers de l’inquisition espagnole. Le prince de Galles, jeune, beau, léger, voluptueux, incrédule, vé ritable Alcibiade anglais, condamné à gouverner une nation de sectaires superstitieux et cruels, hésitait à accepter un trône sur lequel il ne pourrait, se maintenir qu’en feignant le même fanatisme et la même hypocrisie que son parlement, ou en se révoltant témérairement contre le joug de ses prêtres.
D’ailleurs, au même moment où le parlement écossais lui offrait la couronne à un si vil prix , un autre homme la lui promettait plus libre et plus glorieuse au prix de ses exploits. C’était le jeune Montrose, un de ces héros tranchés dans leur fleur, qui tiennent également de l’antiquité et de la chevalerie par leur nature, et que les historiens du temps comparent tour à tour aux héros de roman et aux héros de Plutarque,
Montrose était un seigneur écossais d’un haut rang et d’une opulente fortune. Après avoir combattu à la tête de l’armée royaliste pour Charles jusqu’à l’extinction de la cause royale, il s’était réfugié sur le continent; son nom, sa cause, ses exploits, sa jeunesse, sa beauté, les grâces de sa conversation , son caractère lui avaient préparé dans les cours d’Allemagne un accueil encourageant pour ses pensées de restauration du trône légitime dans son pays.
Il méprisait et il détestait les puritains fanatiques, lèpre de sa patrie. Il était adoré des clans montagnards, peuple rural et belliqueux, sorte de Vendéens d’Écosse, qui ne reconnaissaient que leur épée et leur roi.
Montrose, après avoir enrôlé à ses frais cinq cents soldats allemands , pour servir de noyau à l’armée que ses pas faisaient lever pour Charles II dans ses montagnes , débarqua en Écosse, combattit en aventurier et en héros, à la tête des premiers groupes de ses partisans; mais, environné par l’armée du
parlement d’Écosse avant d’avoir insurgé toutes ses tribus, il fut vaincu, blessé, enchaîné et traîné en pompe à Édimbourg pour y servir de jouet et de victime au fanatisme des prêtres et du parlement. Le front découvert et cicatrisé de blessures, ses habits rougis de son sang, un collier de fer au cou, deux chaînes pendantes d’un côté de chacun de ses bras, et attachées de l’autre côté aux moyeux des roues de sa charette , le bourreau marchant à cheval devant la voiture, il entra aux chants des psaumes et aux insultes des parlementaires et des ministres dans Édimbourg. Le peuple pleurait, mais cachait ses larmes, de peur que sa pitié ne parût impie aux presbytériens de Knox. Les prêtres, le dimanche suivant, prêchèrent contre ces larmes compatissantes : ils disaient que l’endurcissement des cœurs était le signe des élus.
Cité devant les membres du parlement changés en juges, Montrose se défendit avec éloquence pour l’honneur et non pour la vie.
Son discours égale les plaidoyers de Rome ou d’Athènes. Une mort prompte et ignominieuse y répondit. Les prêtres presbytériens, sous prétexte de prier pour son salut, après avoir demandé son sang, vinrent l’outrager dans sa prison de leur charité dérisoire:
« Ayez pitié, Seigneur, disaient-ils h haute voix, de cet incrédulo , de ce scélérat , de ce traître, qui ne va passer de l’échafaud de son supplice que dans le supplice éternel réservé à ses impiétés I »
Ils lui annoncèrent que son arrêt le condamnait à être pendu à un gibet de trente pieds de haut, où il resterait exposé trois heures ; qu’en suite sa tête serait coupée et clouée aux portes de sa prison ; qu’cnnn ses bras et ses jambes , arrachés du tronc, seraient distribués entre les quatre principales villes du royaume 1
« Je voudrais seulement, répondit Montrose, avoir assez de membres pour qu’ils fussent dispersés dans toutes les villes de /Europe et qu’ils portassent témoignage de
la cause pour laquelle je combats et je meurs! »
Délivré de la présence de ses persécuteurs sacrés , Mont rose , qui cultivait la poésie comme le luxe de l’âme, écrivit des vers que lui inspiraient l’amour et la mort, et par les- • quels il éternisait , autant qu’il était en lui, dans la langue immortelle , ses adieux à ce qu’il avait aimé ici bas. Le poëte en ces vers suprêmes est digne du héros.
Le lendemain, il subit en martyr son supplice. Sa tête fut clouée et ses membres envoyés aux quatre capitales de l’Écosse.
Charles 1 1, en apprenant à Jersey la défaite, la mort de son ami et le triomphe du parlement, n’hésita plus à accepter la couronne des mains sanglantes des presbytériens écossais, désormais sans rivaux à Edimbourg. Il
débarqua en Écosse , au milieu de l’armée qui était venue au-devant de lui. Le premier spectacle qui frappa ses yeux fut un lambeau de corps de son partisan Montrose, cloué sur la porte de la ville.
On peut présumer ce que fut le règne de ce jeune prétendant , asservi par un parlement , surveillé par les prêtres , dominé par les généraux de l’armée qui embrassait ainsi sa cause, prisonnier plus que roi de ses superstitieux sujets , obligé de simuler , pour leur complaire, un fanatisme et une austérité dont il se moquait, persécuté jus<$ue dans son palais par les rémontrances des prophètes presbytériens , qui épiaient jusqu’aux battements de son cœur et qui lui faisaient des crimes publics des légèretés de son âge. Il leur échappa un jour par la fuite, préférant la liberté au trône à ce prix. Ressaisi par eux et ramené à Édimbourg, le besoin qu’ils avaient de son nom lui fit restituer un peu d’autorité. On lui permit de combattre à la tête de l’armée qui marchait sur l’Angle-
terre à l’appel des royalistes anglais du nord. Cromwell marcha à lui avec son armée et entra en Écosse. Le prince de Galles, échappant avec quatorze mille Écossais aux ma nœuvres mal combinées de Cromwell, pénétra hardiment sur les derrières de l’armée anglaise et fit lui-même une invasion sur le sol anglais ; il s’empara de Worcester, et ap pela de là tous ses partisans à s’unir à lui. Cromwell , surpris , mais infatigable , ne lui en donna pas le temps : il fondit sur Worcester avec quarante mille hommes, combat tit dans la ville, l’inonda de sang, et dispersa l’armée évanouie du prince de Galles. Ce prince lui-même, après des exploits précoces et dignes de son rang dans les rues de Worcester s’échappa à la faveur des ténèbres , suivi seulement d’une poignée de ses cavaliers. Après avoir parcouru vingt lieues dans l’espace d’une nuit, ils abandonnèrent leurs chevaux et se dispersèrent dans les forêts.
Suivi du seul comte de Dorby, gentilhomme anglais qui lui avait amené les combattants de l’île de Mann. Charles , réfugié chez u ri fermier nommé Penderell , y prit le costume et la hache du bûcheron avec les quatre fils du fermier, pour tromper les yeux des soldats ‘de Cromwell répandus jusque dans les forêts pour l’atteindre. Couché sur la paille, nourri de pain d’orge dans la chaumière de Penderell , il fut contraint , par les visites domiciliaires des puritains, de quitter même cet abri et de coucher plusieurs nuhs sur un chêne, qu’on appela depuis le chêne royal , et dont les feuilles le dérobèrent aux regards des soldats postés à ses pieds. Un colonel royaliste, nommé Lane, l’abrita ensuite à Bentley, et tenta de lui faire atteindre le port de Bristol où il pourrait s’embarquer
pour le continent. Lamarche avait tellement blessé les pieds du jeune roi , qu’il fallut lui faire traverser à cheval les contrées parcourues par les cavaliers ennemis. La seconde fille du colonel Lane le conduisit , sous les habits d’un paysan , dans la demeure de sa sœur, madame Morton, aux environs de Bristol. Mademoiselle Lane, en arrivant chez sa sœur, ne confia à personne le nom du jeune paysan qui la suivait ; elle demanda seulement une chambre et un lit pour lui, disant qu’il avait la fièvre et le recommandant aux soins des serviteurs. Un de ces serviteurs entra dans la chambre du jeune paysan pour lui porter sa nourriture. Le visage noble , majestueux et beau du prince éclata, sous ce costume, aux yeux du domestique de madame Morton ; il tomba à genoux devant le lit de Charles et le salua comme son maître, en faisant à haute voix la prière usitée par les royalistes pour le roi. Charles insista en vain : il fallut se laisser reconnaître et recommander seulement le silence.
De là, n’ayant point trouvé de navire sur la côte, il fut recueilli par la famille royaliste d’une veuve nommée Windham, qui, ayant perdu son mari et trois fils pour la cause de Charles I er , offrait encore avec dévouement les deux qui lui restaient au fils du roi décapité. Elle reçut Charles, non en fugitif, mais en roi.
« Quand mon mari fut sur son lit de mort, lui dit-elle, il fit approcher nos cinq enfants, et il leur dit :
» — Mes enfants, nous avons vu jusqu’ici des jours sereins et paisibles sous nos trois derniers souverains; mais je dois vous avertir que je vois des nuages et des tempêtes qui s’accumulent sur le royaume. Je vois des factions s’élever de toute part, et le repos de notre patrie menacé ! Écoutez-mol
bien : quels que soient les événements , respectez votre prince légitime, obéissez-lui et restez fidèles à la couronne ! Oui , ajouta-t-il avec force, je vous recommande de rester fidèles à la couronne, quand même elle pendrait à un buisson du chemin !
» Ces derniers mots ont gravé le devoir dans le cœur de mes cinq fils , poursuivit la mère, et ceux qui me restent ici sont à vous comme ceux qui sont morts lurent à votre père ! »
Tous les royalistes de la contrée connurent et gardèrent le secret de la résidence de Charles chez les Windham. Le sceau de la fidélité était sur les lèvres comme sur les cœurs du pays. Ce secret, longtemps et miraculeusement gardé, ne courut risque d’être découvert qu’au moment où le jeune roi, déguisé, fuyait vers la côte pour mettre enfin les vagues de la mer entre sa tête et le • Jaive de Cromwell. Le fer de son cheval s’étant détaché, le maréchal, auquel le roi s'adressa
pour le reciouer, examina, avec l’intelligence
de son métier, le métal, et dit tout bas, avec l’apparence du soupçon, que ces fers n’avaient pas été forgés dans le pays, mais dans le nord de l’Angleterre. Ajoutons que le forgeron fut aussi discret que le gentilhomme.
Charles, remontant en sûreté à cheval, galopa vers la falaise où l’attendait l’esquif. Le continent l’abrita de nouveau contre Cromwell.
LXYI1I
Les royalistes vaincus, le roi décapité, les niveleurs réprimés, l’Irlande égorgée, l’Écosse soumise, la noblesse caressée, le parlement assoupli , les factions religieuses éteintes et amorties par la liberté de conscience, la guerre maritime avec la Hollande, heureuse et féconde en triomphes sur la mer; la démission de Fairfax de ses commandements, par dégoût et par repentir;
la souplesse de Monk, laissé par Cromwell à Edimbourg pour contenir les Écossais ; la subordination volontaire, servile et adulatrice des autres chefs militaires, empressés de se rallier aux succès : toutes ces circonstances, tous ces crimes, toutes ces lâchetés, tous ces bonheurs qui s’accumulent dans tous les temps sous les pas des favoris de la fortune, n’auraient rien laissé à désirer à Cromwell, si la possession incontestée de sa patrie eût été son but; mais, pour tout homme qui étudie impartialement ce caractère, il en avait un autre, c’était la possession du ciel. Son salut le préoccupait plus que l’empire.
Jamais il ne fut plus théologien que quand il fut tout-puissant : au lieu de faire proclamer sa souveraineté sous un titre quelconque, il laisse ses amis proclamer la république, il se borne à en tenir l’épée et en répandre la parole. Ses décrets sont des oracles; il ne veut être que le grand inspiré de sa patrie. Sa correspondance, à cette époque, atteste les humbles pensées d’un
Dère de famille chrétien, qui ne désire ni ne présage aucun trône pour ses enfants.
« Monte le petit cheval de ferme de notre père, et ne monte pas dans les carrosses du luxe, » écrit-il à sa fille Dorothée.
Il marie son fils aîné, Richard Cromwell, à la fille d’un de ses amis, de condition modeste et de fortune bornée ; il lui donne, en le mariant, plus de dettes que de biens ; il écrit à cet ami, beau-père de son fils :
« Je vous confie Richard. Je vous en prie, donnez-lui de sages conseils; j’ai peur qu’il ne se laisse entraîner aux plaisirs du monde. Engagez-le à étudier : l’étude est bonne, subordonnée aux choses divines cependant.
Cela vaut mieux que l’oisiveté et les voluptés apparentes du monde. Ces choses rendent propre à servir le peuple et, c’est pour cela que l’homme est né. »
« Ne vous découragez pas, écrit-il à un autre de ses sectaires, lord Warthon; vous vous scandalisez de ce que, dans les élections, le peuple choisit souvent à contre-sens
ses représentants, renvoyant les bons, conservant les mauvais dans le parlement. Il en est ainsi depuis neuf ans; et voyez cependant ce que Dieu n fait avec ces mauvais instruments en net - f années ! Ne jugez pas la manière dont Dieu agit !...
« Chez vous, à cause de ses scandales et de ces murmures de votre esprit, ajoute Cromwell, il y a trouble, peine, embarras, doute ; chez moi, il y a confiance, certitude, lumière, satisfaction! oui, satisfaction intérieure ! Oh ! nos cœurs faibles ! s’écrie-t-il en finissant au courant rapide de la plume, oh!
ce monde mensonger! oh ! les pensées courtes et flatteuses de notre orgueil!... Combien il est plus grand d’être le serviteur du Seigneur dans l’ouvrage le plus dur! Combien nous avons de peine à nous élever dans ce service jusqu’au-dessus du monde, jusqu'à la hauteur du service que Dieu exige de nous! Combien il est aisé de nous décourager là où la chair a tant d’empire sur l’esprit!... »
Les lettres intimes de Cromwell à son fils Richard sont pénétrées de cette onction de piété et de domesticité qu’on n’attendrait jamais d’un homme qui avait le pied dans le sang de son roi, de l’Irlande, de l’Écosse, de l’Angleterre, mais qui avait le cœur en repos dans sa fausse conscience, et la tête dans l’auréole de la plus sincère mysticité.
« Vos lettres me plaisent et m’attendrissent, écrit-il à Richard, qu’il caresse de son nom enfantin de Dick; j’aime les mots qui coulent du cœur tout simplement , sans étude et sans recherche. Je suis persuadé que c’est la bonté du ciel qui vous a placé dans la famille où vous êtes ! Soyezen heureux et reconnaissant; rempli ssez-y tous vos devoirs pour la gloire de Dieu. Recherchez constamment le Seigneur et sa di-
viue pTësence : que ce soit là la grande affaire de votre vie, et toute votre force ! La connaissance de Dieu n’est pas dans les livres ou dans les définitions théologiques ;
non , elle est intérieure, elle transforme l’esprit par une action indépendante de nous et toute divine ! Connaître Dieu, c’est être divinisé soi-même en lui, par lui!...; Combien peu les saintes Écritures sont connues parmi nous!... Mes faibles prières sont à votre intention... Efforcez-vous de comprendre la république que j’ai fondée, ainsi que les bases sur les lesquelles elle repose. J’ai beaucoup souffert en me donnant aux autres... Le père de votre femme , mon compère Mayor, vous servira beaucoup dans cette intelligence... Vous penserez peut-être que je n'ai pas besoin de vous recommander d’aimer votre chère femme! Que le Seigneur vous enseigne à l’aimer cependant : autrement* vous ne l’aimerez pas saintement.
Quand le lit et l’amour sont purs, cette union est justement comparée à celle du
Seigneur avec les pauvres âmes que son Église renferme. Faites mes amitiés à votre femme; dites-lui que je l’aime de toute mon affection et que je me réjouis des faveurs du ciel sur elle. Je désire qu’elle soit féconde de toutes les manières ! et vous, Dick, que le Seigneur vous bénisse de toutes les bénédictions !
» Votre affectionné père,
» Olivier Gromweil. »
L,a même préoccupation des choses du ciel, mêlée à la même inquiétude des choses de la terre, se révèle à chaque ligne dans ses lettres privées à ses amis d’autrefois. Qu’avait-il à feindre avec ses enfants et avec ses familiers? Et quelle hypocrisie que celle ^ui n’aurait pas laissé tomber le masque une seule minute de sa vie, même pour respirer
avec sa femme et ses enfants, dans le loyer le plus secret de la famille, dans les effusions de la vie et sur le lit de mort!
» « Je serais bien content d’apprendre comment va le petit (l’enfant de Richard et de Dorothée), écrit-il au beau-père de Richard, son compère et son ami; je gronderais volontiers le père et la mère de leur négligence envers moi. Je sais que Richard est un paresseux, mais j’avais meilleure opinion de Dorothée. J’ai peur que son mari ne la gâte; dites-leur cela de ma part. Si Dorothée est enceinte, je lui pardonne, mais non autrement... Que le Seigneur la bénisse!.... J’espère que vous donnez de bons conseils à mon fils Richard , il est à l’époque dangereuse de 1& vie, et ce monde est plein de vanité. Oh ! combien il est bon de se rapprocher de bonne heure du Seigneur ! cela mérite ncs pensées. J’espère que vous me garderez toute votre ancienne amitié. Vous voyez comme je suis occupé ; j’ai besoin de
pitié! Je sais ce que je ressens depeine dans
OROÎNFWRLT,
mon cœur. Une haute situations, uni haut, emploi dans le monde ne méritent pas qu’on les recherche. Je n’aurais paa de oousolation intérieure dans mes travaux, si mon. espoir et mon repos n’étaiènt pas dans la présence du Seigneur; je n’ai pas ambitionné: ces choses !... Véritablement, je n’y ai. été appelé qne par le Seigneur. G’ est pour cela que je ue suis pas sans quelque espérance qu’il donnera à son pauvre ver de terre* à son faible serviteur, la force <he faire sa volonté et d’atteindre le seul 1 but pour lequel je suisné:; et en cela je vous demande vos prières ! Rappelez-moi à. l’amitié: de ma chère sœur,, à mon fils, à notre' fille Dorothée, à ma cousine Anna l et je suis toujours votre affectionné frèm
k Oliviee. »,
Les mêmes expressions, attendries encore par la sainte union d’une vie déjà longue entre les deux époux, émeuventde cœur dans ses lettres & sa femme.
CROMWELL 4$a
« Pour ma femme chérie, Elisabeth Cromwell. »
Cette lettre porte la suscription de ses billets.
« Tu me grondes dans tes lettres de ce que j’oublie en apparence par mon: silence toiiet nos petits entants : véritablement ce serait à moi.de gronder, car je ne vous aime que trop. Tu es pour moi la plus chère de tontes les créatures: que cela suffise!... Le Seigneur nous a montré une miséricorde extrême. J’ai été miraculeusement soutenu dans mon être intérieur; quoi qjue je tâche, jp. deviens vieux et je sens que les infirmités, de l’âge s’emparent rapidement de moi- Plût à Dieu que mes penchants au péché diminuassent dans la même proportion que mes forces physiques! Prie pour moi „ et demande pour moi cette grâce ! »
Il confirme les forts, il fortifie les douteux, il prêche les faibles dans sa foi avec une fièvre toujours ardente de persuasion, qui montre combien il était lui-même persuadé ; il sent que son zèle va quelquefois en paroles jusqu’à l’extravagance.
« Pardonnez-le moi, écrit-t-il à l’apogée de sa puissance, à un ami qui s’éloignait de lui par répugnance contre l’implacable sévérité de ses armes en Irlande et en Écosse:
quelquefois cette extravagance que vous me reprochez a fait du bien; quoiqu’elle dépasse le bon sens, elle est inspirée par la charité et par le zèle I Je vous en prie reconnaissez-moi « pour un homme sincère du Seigneur î — Seigneur, s’écrie-t-il en finissant, ne détourne pas ta face et ta miséricorde de mes yeux l'- Adieu ! »
« Je ne puis me décider, écrit-il ailleurs à sa femme, à laisser partir ce courrier" sans un mot pour toi, quoique, en vérité, j’aie peu de chose à écrire, mais j’aime à écrire poui écrire à mabien-aimée, qui repose*ans cesse au fond de mon cœur. Que le Seigneur mul tiplie toujours ses dons sur toi ! Le grand bien, le seul que ton âme puisse désirer, c’est que le Seigneur répande sur toi la lumière de sa force, ce qui vaut plus que la vie! qu’il bénisse tes bons conseils et tes bons exemples à nos chers enfants! Prie pour ton Olivier I «
Son gendre Fleetwod, auquel il a laissé un commandement en Ecosse avec Monk, n’a
pas moins de part à ces épanchements à la mis familiers et théologiques de Cromwell.
Après avoir exprimé à Fleetwod le chagrin
d’être séparé, par la nécessité des affaires, de cette .branche de sa famille :
>« Embrassez pour .moi votre* chère femme, lui écrit-il, recommandez-lui bien de prendre garde (dans sa piété) de n’avoir pas le cœur servile. La .servilité produit la crainte, l’amour est le.contraire de la crainte! Pauvre Biddy ! .nom de caresse de sa fille, je sais que c’est là son .erreur.
* » L’amour raisonne bien .autrement I quel Christ-Loi ! quel père en lui et par lui! quel nom que celui de ce .Père céleste! iis’appelle lui-même le miséricordieux,, le patient, le faiseur de toutes grâces, le pardonneur de toutes fautes et de toutes transgressions! Ainsi est vraiment sublime l’amour de Dieu ! Faites mes amitiés à mon fils Henry! je prie pour lui afin qu’il grandisse et se fortifie dans l’amour du, Seigneur. Rappelez-moi à tous les officiers, »
'Toutprospérait à' Cromwell, et il renvoyait •toute gloire et toute prospérité de la république au ciel. Aucune trace historique ou privée ne trahit en lui la volonté de fixer sa fortune et sa puissance par un changement dans son titre de général et dans l’espèce de condescendance volontaire qui lui assujettissait te parlement, l’armée, le peuple. L'histoire qui finit par tout savoir et par tout révéler, ne découvre dans Cromwell à cette époque qu’une répugnance extrême à s’élever' plus haut. R est évident que, selon ses propres expressions, il cherchait Dieu dans sa volonté et l’oracle dans les événements. Ni Dieu ni l’oracle ne s’étaient expliques clairement pour lui. Prêt à descendre comme à monter, il attendait l’ordre ou l’inspiration. L’inspiration et l’ordre lui vinrent delà mo-
bilité naturelle du peuple et de l’impatience ambitieuse de l’armée.
Le long parlement de cinq ans, que le peuple avait baptisé d’un de ces noms de mépris qui sont les arrêts cyniques du dé goût de la multitude, le parlement croupion , à cause de son éternelle session sur les bancs de Westminster, avait lassé l’Angleterre. Les déclamations de ses puritains, les bigoteries de ses saints, les impopularités de ses démagogues, les folies anti-sociales de ses niveleurs, le meurtre d’un roi innocent et héroïque, le remords qui agitait la conscience de la nation, les impôts et les égorgements de la guerre civile, la lassitude enfin de cette tyrannie anonyme que le ^peuple supporte plus impatiemment que la tyrannie sous un nom glorieux, tout cela retombait en odieux et en ridicule sur le parlement. Cromwell avait eu l’art, ou plutôt le bonheur, d’agir pendant que ce parlement discourait, de grandir pendant qu’il s’abaissait, de lui laisser la responsabilité des crimes et de pren-
dre les responsabilités des victoires. Ce parlement, qui n’avait pas conscience de son impopularité, commençait à s’agiter sous son maître. Cinq ou six grands républicains, ombrageux comme la liberté, tramaient la perte de Cromwell. Les discours d’Henry "Vane, leur principal orateur, contestaient tout à l’autorité militaire et recueillaient des . applaudissements significatifs, qui paraissaient autant de menaces à l’armée. Les chefs de l’armée, présents à Londres, pressentant le danger, se réunirent et signèrent à l’envi une pétition à Cromwell pour demander la dissolution de ce parlement avili. Cromwell, que l’on accusa d’avoir inspiré la pétition à l’armée, en était innocent. On n’a jamais besoin d’inspirer l’ambition aux généraux et le despotisme aux soldats. La pétition était menaçante. La lutte allait éclater 'd’elle-môme entre l’armée et le parlement. La victoire des uns comme des autres pouvait également effacer Cromwell s’il persistait à rester neutre. « Prenez-y garde ! arrêtez cela, la chose est
190 CUO-MWELL
sérieuse, » lui dit tout bas Bulstrade, un de ses familiers, pendant la harangue des officiers. 11 suspendit sa résolution e„ se borna à remercier l’orateur de l’armce de son zele pour le salut public. Mais la nuit et la méditation Importèrent conseil. Il tenta un accommodement entre le parlement et l’armée dans des conférences conciliatrices, en sa présence. Le parlement combla la mesure de ses exigences, il demanda à se perpétuer en instituant un comité permanent choisi parmi ses membres actuels qui validerait ou invaliderait à son gré toutes les élections futures.
«Ah ! c’est trop fort ! s’écria enfin Cromwell indécis, en apprenant cet acte d’omnipotence snr le pays présent et à venir. .»
C’était le 20 avril, dans la matinée ; il se prom: aait dans sa chambre en habit noir et en bas grte. Il sort dans ce simple costume, en disant à tous ceux qu’il rencontre sur son passage :
« Ce n’est pas juste, ce n’est pas honrô: '
Non, ce ri’est pas même de l’honnêteté la plus vulgaire ! »
il donne l’ordre, en passant, à un officier de ses gardes de se porter avec trois cents soldats à Westminster et de se poster à toutesles issues du palais. Il y entre lui-même et s’assied en silence à sa vieille place dans la salle, écoutant en apparence les discours. Les orateurs républicains et parlementaires parlaient alors en faveur du bill qui devait assurer la perpétuité de leur pouvoir par leur arbitraire sur les élections futures du peuple. Le bill allait être mis aux voix, lorsque Cromwel, comme s’il eut épié le moment de frapper ce corps en flagrant délit d’iniquité et de tyrannie, relève sa tête appuyée sur ses deux mains, et fait signe àHarrîson, son plus fanatique sectateur, de venir s’asseoir près de lui. Harrisori obéit. Ciomwell reste encore un quart d’beure en silence, puis, comme cédant malgré lui à une impulsion intérieure, supérieure à toute Hésitation dans son âme : «C’est le moment, Je le
sens, » dit-il à Harrison. Il se lève, s’avance vers le président, pose son chapeau sur la table, et se dispose à parler au milieu du silence et de la stupeur de ses collègues.
Selon son habitude, sa parole lente, obscure, embarrassée, incohérente, pleine de circonlocutions, de parenthèses, de divagations, de répétitions et de retours sur elle-même, dégage difficilement sa pensée. Il commence par faire un tel éloge des services rendus par le parlement à la liberté, à la conscience, au pays, que les parlementaires étonnés, et luimême peut-être, s’attendaient à une conclusion conforme au décret que la chambre allait voter. Des murmures d’encouragement et de satisfaction des républicains s’élèvent à la fin de sa période, quand tout à coup, comme si l’accès de colère, longtemps et vainement combattu dans son âme, eût bouleversé ses pensées et changé ses paroles sur ses lèvres, il s’arrête, il regarde avec menace et mépris les cinquante-sept membres des communes qui composaient seuls, ce jour-là,
le parlement , il passe sans transition de la flatterie à l’outrage; il énumère toutes les lâchetés, toutes les insolences, toutes les bassesses de ce corps usé par la révolte autant que par la servitude, et fulmine en masse, au nom de Dieu et du peuple, l’arrêt de sa réprobation.
A ces étranges invectives, auxquelles les caresses du début les avaient si peu préparés, les parlementaires s’indignent et s’insurgent. Le président, digne de ses fonctions par son courage, lui interdit la parole. Wentword, un des républicains les plus iilustres et les plus imposants par son caractère, demande qu’il soit rappelé à l’ordre et au respect :
« Ce langage est aussi inattendu que coupable, dit Wentworth, dans la bouche d’un homme qui avait hier toute notre confiance, que nous avons honoré des plus hautes fonctions de la république 1 d’un bomme qui!... »
Cromwell ne le laissa pas achever.
« Allons ! allons ! assez de paroles comme cela, dit-il d’une voix tonnante : je vais finir tout ce bruit et faire taire tous ces bavards! »
2t, s’avançant au milieu de la salle, enfonçant son chapeau sur sa tête avec un geste de défi, il frappe du pied les dalles et s’écrie :
« Vous n’êtes’plus rien ! Vous ne siégerez pas une heure de plus. Gédez la place à des hommes qui valent mieux que vous l »
A ces mots, Harrison, averti par un regard du général, s’échappe et rentre une minute après à la tête de trente soldats, vétérans des longues guerres civiles, qui entourent Cromwell de leurs armes nues. Ces vétérans, levés par le parlement, n’hésitent pas à la voix de leur chef, à tourner leurs armes contre
ceux qui les ont armés : exemple de plus, depuis le Rubicon de César, de l’incompatibilité des armées permanentes et de la liberté i a Misérables! reprend alors Cromwell, comme si la violence sans l’outrage n’eût pas suffi à sa colère, vous vous appelez un parlement, vous? Non vous n’êtes pas un parlement, vous êtes un ramas de buveurs, de débauchés !
« Toi, poursuit-il en montrant du doigt les vicieux les plus notoires de l’assemblée à mesure qu’ils passent devant lui pour vider la salle, toi, tu es un ivrogne Toi, tu es un adultère! Toi, tu es un vendu qui reçois le salaire de tes discours!.... Vous tous, vous êtes des pécheurs scandaleux qui faites honte à l’Évangile!.,. Et vous seriez on masse un parlement du peuple de Dieu?... Non, non, allez ! sortez,! partez ! qu’on n’entende plus jamais parle ? de vous ! Le Seigneur vous rejette!... »
A ces apostrophes , les membres violentés par les soldats sont chassés ou traînés hors
de la salle. Cromwell revient vers la table, soulève avec un geste de mépris la masse en argent, signe vénéré de la souveraineté parlementaire, et , la montrant en souriant à Harrison :
<i Que ferons-nous de ce jouet? dit-il qu’on l’emporte !
L’un des soldats emporte la masse .
Cromwell se retourne ; il aperçoit derrière lui le président du parlement Lenthall, qui, fidèle à la dignité. de ses fonctions et à l’autorité des communes, refusait , avec une intrépidité héroïque , d’avilir le droit devant la force.
« Descends ! lui crie le dictateur.
« Je ne descendrai du poste que m’a confié le parlement que si on m’en arrache, répond Lenthall.
Harrison , à ces mots , s’élance , arrache le président de son siège et le traîne hors de l’enceinte au milieu des soldats.
Cromwell emporta les clefs de Westminsr ter dans ses mains.
« Je n’entendis pas un chien aboyer dans la ville, écrivait-il quelques jours après. Le long parlement , si puissant pour détruire , était impuissant pour fonder. La guerre civile que ce parlement avait suscitée avait fait ce qu’elle fera toujours : elle avait substitué l’armée au peuple, elle avait fait surgir une dictature au lieu d’un gouvernement, elle avait tué le droit et inauguré la force. Un homme avait pris la place de la patrie.
LXXY
Cet homme était Cromwell. On fait toujours honneur aux hommes de la force des choses et du génie des circonstances. On leur suppose après coup les longues ambitions, les lentes préméditations , les astucieuses combinaisons de résultats souvent atteints par le hasard. Tout indique ici , au contraire, que Cromwell n’avait rien prémédité
de son attentat contre les communes, qu’il y fut poussé par le mouvement .général des choses, du peuple ded’armée, et décidé^ a la dernière minute, par cette puissance intérieure que Socrate appelait son démon , César son conseil , .Mahomet son ange Gabriel, Cromwell .son inspiration , divinité des grands instincts , qui sonne la conviction dans l’esprit et l’heure dans l’oreille. Les efforts laborieux que Cromwell avait fait pour réconcilier, la veille, le parlement et l’armée, le parlement nouveau, qu’il convoqua le lendemain et auquel il remit toute l’autorité législative sans même se réserver la sanction de ses lois, enfin une conversation politique qui avait eu lieu, à portes closes, quelques jours auparavant, chez lui, entre lui et les grands conseillers de sa politique, semblent attester que cet éclat de foudre sur îe parlement sortit de lui-même de tant de nuages.
On s’occupait dans cet entretien de rechercher dans les débris de la monarchie détruite les éléments d’une constitution à faire
CBOWWELL
*par le parlement. Les membres présents fêtaient Cromwell., Harrison, son séide., Desborow, beau-frère de Cromwell,, Olivier -Cromwell , son cousin., Witlocke^ son ami,, Widrington , orateur éminent et .'homme il’État des Communes, le président du parlement Lenthall, et plusieurs autres officiers ou parlementaires, républicains éclairés.
«•Il s’agit, dit Harrison , d’examiner ensemble, de concert avec le général,, comment nous devons organiser un gouvernement.
« Grande question en effet ! dit Witlocke; constituerons-nous une république absolue, ou une république mélée à ^quelques éléments monarchiques ?
« C’est cela, dit Cromwell : ferons-nous une république pure, ou une république corrigée par quelques principes d’autorité monarchique ? Et dans ce dernier cas, entre ies mains de qui placerons-nous ce pouvoir emprunté à lia monarchie ?
Widrington se prononça pour un gouver-
nement mixte qui emprunterait la liberté à la république, l’autorité à la monarchie, et qui remettrait l’exercice de cette part d’autorité monarchique à son possesseur naturel, un des fils du roi décapité. Widrington était flatteur et doux de caractère ; il n’aurait pas proposé un tel parti devant Cromwell s’il avait pressenti dans le dictateur cetta implacable ambition pour lui-même , qui n’aurait jamais pardonné cette insinuation.
« Question délicate ! dit Fleetwood, sans *e compromettre autrement. »
Le lord chancelier Saint-John déclara que dans son opinion, à moins de saper toutes les vieilles lois et toutes les habitudes de la nation, il fallait une large part de pouvoir monarchique dans tout gouvernement qu’on établirait.
« Ce serait, en effet , dit le président du
n’aurait pas quelque caractère de la moiJôrchie ! #
Desborow, allié de Cromwell et colonel de de l’armée, déclara qu’à son avis il ; ’y avait pas de raison pour que l’Angleterre ne pût pas se gouverner républicainement, comme tant d’autres nations antiques et modernes.
Le colonel Walley soutint, comme son collègue militaire, la république pure.
« Le fils aîné de notre roi est en armes contre nous, dit-il ; son second fils est également notre ennemi , et vous délibérez !
« Mais le troisième fils du roi , le duc de Glocester est entre nos mains , repartit Widrington ; il est trop jeune pour avoir levé la main contre nous, ou pour avoir été infecté par les principes de nos ennemis ! »
« On peut sommer les deux fils aînés de se rendre en un jour fixe au parlement , et débattre avec eux les conditions d’un gouverv «ment libre et monarchique , dit Witlocke sans craindre de blesser Cromwell.
Cromwell, jusque-là silencieux et impassible, prit la parole :
« Gela serait, dit-il, une négociation bien
CBOMWELI
difficile; cependant je pense que cela ne serait pas impossible avec silreté pour nous et pour nés droits, tant comme Anglais que comme Chrétiens, et je suis convaincu qu’une constitution libre, avec une forte dose du principe monarchique en elle, serait le salut de l’Angleterre et de la religion.»
On ne prit pas de résolution, encore.
Cromwell parut pencher vers* la république consolidée par une autorité monarchique attribuée à un des fils du roi, gouvernement qui lui aurait assuré à lui la? longue tutelle d’un enfant et qui aurait assuré au pays là transmission paisible d’un pouvoir, national et libre*
LXXYI
Un conseil entièrement composé par l*ui, Cromwell, de ses partisans et de ses amis les
plus fanatiques se rassembla et constitua le
gouvernement en république sous un protecteur : un seul possesseur à vie de tout le pouvoir exécutif, Cromwell, et un seul corps élu, possesseur de tout le pouvoir législatif, le parlement. Tel fut dans sa simplicité, tout le mécanisme de la constitution anglaise. Véritable dictature avec un nom plus spécieux et plus doux, qui déguisait la ser^vitude sous la confiance et l’omnipotence sous l’égalité! Toutes les attributions du roi étaient dévolues à Cromwell, même celle de dissoudre le parlement et d!en appeler an pays, en cas de conflit entre les deux pouvoirs. Il avait de plus le privilège presque dynastique de nommerr son successeur. Or il avait un fils. Que man<|uait-ii à cette royauté, si ce n’est la oouronne ? Cromwell montra assez, par les dix années de son gouvernement absolu, qu’il était loin de la désirer; mais, s’il se sentait l'élu de Dieu par l’inspiration pour gouverner le peuple de Dieu, il ne sentait nullement la même inspiration divine dans sa race. II. ne prit du
peuple que ce qu’il croyait avoir reçu d’en haut/la responsabilité viagère du peuple, remettant le reste à d’autres inspirations divines qui susciteraient d’autres inspirés.
On retrouve, en approfondissant bien sa conduite, toute sa secte dans sa politique. Il lui était alors plus difficile d’éluder le titre de roi que de le prendre. Le parlement lui aurait donné avec enthousiasme le trône pour se prémunir contre l’armée, l’armée le lui offrait presque avec violence pour se délivrer du parlement. On retrouve toute cette sincérité d’abnégation dans les discours de Cromwell devant les nouveaux parlements.
Bien éloigné de prétendre à. un plus haut titre, il s’excuse de celui de protecteur qu’il a été contraint d’accepter.
« Les membres du conseil des communes et l’armée, qui ont délibéré, » dit-il, « hors de ma présence sur cette constitution, ne m’ont communiqué leur plan qu’après qu’il eut été combiné librement et mûrement par eux. J’ai opposé lenteur sur lenteur, refus sur refus à leurs instances. Ils m’ont tellement démontré que, si je ne changeais pas de gouvernement, tout allait s’écrouler en confusion, en ruines, en guerres civiles, que j’ai dû céder, malgré mon immense répugnance, et revêtir un nouveau titre. Tout allait bien, je n’avais pas besoin de plus, ma situation était suffisante. J’avais un pouvoir arbitraire par le commandement^ général de l'armée et de la nation, et, j’ose le dire, avec la bienveillance de l’armée et la
faveur du peuple, Je crois sincèrement que
j’aurais été encore plus agréable à l’armée et au peuple en restant ce que j’étais qu’en acceptant ce pouvoir et ce titre de protecteur. Je prends à témoin les membres de cette assemblée, les officiers de l’armée, le peuple, de ma résistance jusqu’à la violence sur moi -même. Qu’ils parlent, qu’ils disent ! Cela ne s’est pas fait à l'ombre dans un coin, cela s’est fait en plein jour, an* applaudissements de l’immense majorité du peuple. Je ne veux pas être cru sur parole, être mon témoin à. moi-même : que le peuple anglais soit mon témoin U.. Maintenant je jure que je maintiendrai cette constitution ; je consens à être traîné sur la claie de mon sépulcre et enseveli dans l’infamie si j’y laisse toucher. Nous nous sommes pendus en nous déeMrant au nom de la liberté de l’Angleterre, La liberté de l’An- .gleterre, c’est Dieu seul qui pouvait nous la donner. La voilà ! Plus de privilège devant Dieu ni devant les hommes! La plénitude dtr pouvoir législatif nous appartient Je
CJVOMW£LL
6ais tenu de vous obéir; .si vous n’écoutez pas mes observations , je ferai mes observations sur vos .lois, puis je me soumettrai. »
il tint assez fidèlement parole. Seulement il se réserva toujours son inspiration pour dernière prérogative, et, toutes les fois qu’il aperçut l’esprit de résistance, de faction ou de langueur dans ses parlements, il n’hésita pas à les dissoudre comme il avait fait du Long parlement.
LXXY1I1
La brièveté de l’espace que la nature de cet ouvrage impose à l’histoire nous force à négliger les faits secondaires de son administration. Ce fut pour l’Angleterre un interrègne plus fort et plus fécond que ses plus grands règnes. Les factions avaient reconnu l’autorité du premier des factieux ;
rien n’est plus souple et plus servile que les factions domptées. Comme elles contiennent généralement plus d’insolence que de force et plus de passion que de patriotisme, quand la passion épuisée se retire d’elles, les factions ressemblent aux globes des aérostats, qui semblent occuper une place immense dans l’espace et se confondre avec les étoiles pendant qu’ils s’élèvent gonflés d’air inflammable, et qui, lorsque ce gaz est évaporé, retombent à plat sur le sol et tiennent dans la main d’un enfant. Le véritable patriotisme et le véritable esprit de liberté ne perdirent même pas à cette éclipse de dix ans des factions parlementaires. La nation anglaise, fière d’avoir pu se passer si longtemps de ses rois sans baisser en Europe et sans se déchirer au dedans, ne rappela ses rois qu’à des conditions de prérogative et de dignité pour le peuple qui firent de l'Angleterre nouvelle une véritable république représentative avec un 'prolecteur royal et héréditaire^ couronnement de cette république :
idée empruntée à Cromwell lui-même , commo nous l'avons vu dans sa conférence avec ses amis. Il gouverna en patriote qui n’avait à penser qu’à la force et à la grandeur de son pays, et non en roi qui aurait eu à ménager avec les partis ou avec les cours les intérêts de sa dynastie. Il eut de plus, grâce à la toute-puissance des républiques, la force d’accomplir ce qui aurait dépassé les forces d’une royauté. Les républiques sont des accès de vigueur dans une nation. Ces accès centuplent l’énergie du gouvernement par l’énergie de la nation tout entière. Rien ne leur est impossible de ce qui étonnerait la résolution de vingt monarchies. Anonymes et irresponsables, elles achèvent, avec la main de tous, des révolutions, des transformations , des entreprises qu'aucune royauté n’oserait rêver.
Ce fut ainsi que Cromwell vainquit ur roi, dompta une aristocratie, pacifia les guerres religieuses, écrasa les niveleurs, réprima les
parlements, établit la liberté de conscience,
disciplina i’armce, créa la marine, triompha sur mer de la Hollande, de l'Espagne, de Gènes, conquit la Jamaïque et des colonies devenues des empires -dans le nouveau monde, s’établit à Dunkerque, contre -balança la France, .força les ministres delà jeunesse de [Louis XIY à des complaisances et à des alliances avec lui, et enfin par ses lieutenants ou par lui-même, rattacha si invinciblement l’Irlande et l’Écosse à l’Angleterre, qu’il accomplit l’unité de l’empire britannique avec cette fédération des trois royaumes, dont les luttes, les, alliances, les discordes,, les tiraillements étaient un germe d’éternelles faiblesses et une menace de mort dans l’empire. La révolution lui prêta sa force pour abattre d’une main le despotisme, de l’autre les factions, et pour achever une nationalité. Tout cela fut fait en dix ans, sous le nom du dictateur, mais, en réalité, par la force xle la république, qui s’était, pour ces grandes œuvres, concentrée, incarnée et disciplinée en lui. Clest ce qui pouvait avoir
lieu en France, en 1790, si la révolution fran çaise s’était donné en viager une dictature dans un des grands 'révolutionnaires animés de son fanatisme, tels que Mirabeau, Lafayette ou Danton, au lieu de se donner en propre à un soldat, pour fonder, sur de vieux fondements, un nouvel empire.
Un malheur domestique atteignit Crom well au cœur à cette période ascendante de sa vie, où l’on s’étonne de trouver des larmes dans les yeux de l’homme qui avait vu d’un œil sec l’iniortuné Charles 1" arraché des bras de ses enfants pour mourir. Il perdit sa mère, âgée de quatre-vingt-quatorze ans. C’était cette Elisabeth Stuart, fille du sang des rois qu’avait détrônés son fils, femme biblique, mère d’une nombreuse famille, sourco de leur piété, nourrice de leurs vertus, inspi-
ration vivante de leur passion pour la liberté religieuse de leur secte; elle jouissait, dans la plénitude de ses facultés, de la gloire humaine, mais surtout de la gloire céleste du plus grand de ses fils, duMachabée de sa foi. Cromwell, dans sa toute-puissance, la cultivait et la vénérait comme la racine de son cœur, de sa croyance et de sa destinée.
« La mère de mylord protecteur, écrit, à cette date de 1654, le secrétaire intime de Cromwell, Thurloe, est morte la nuit dernière, âgée de près d’un siècle. Un moment avant d’expirer, elle fit appeler son fils auprès de son lit, et, lui donnant de la main sa bénédiction :
»— Que le Seigneur, lui dit-elle, fasse constamment briller la splendeur de sa face sur vous, mon fils 1 Qu’il vous soutitune dans toutes vos adversités 1 Qu’il égale vos forces aux grandes choses que le Très-Haut vous a chargé d’accomplir pour la gloire de son saint nom et pour le salut de son peuple !... Mon cher fils, ajouta-t-elle en insistant sur ce
CUOMWELL
nom qui faisait sa gloire au dernier moment ; mon cher fils, je laisse mon reprit et mon cœur avec toi ! Adieu ! adieu !
» Et elle retomba, dit Thurloe, dans son dernier assoupissement. »
Cromwell fondit en larmes comme un homme qui aurait perdu une partie de la lumière qui l’éclairait dans ses ténèbres. Sa mère, qui l’aimait comme fils et qui le vénérait comme élu de Dieu, habitait avec lui le palais des rois de White-Hall ; mais elle y vivait dans un appartement retiré et nu du palais.
« Ne voulant pas, disait-elle, approprier à elle et à ses autres enfants cette splendeur à laquelle le Seigneur condamnait son fils, * mais qui n’était que la décoration passagère d’une hôtellerie à laquelle elle ne voulait attacher ni son cœur, ni l’existence future de sa famille.
De cruels soucis troublaient ses jours et ses nuits dans ce palais des rois, où elle regrettait sa ferme champêtre du pays de
CRiOlIWÆ-LL
.Galles . La haine des royalistes, la jalousie des républicains, le ressentiment des niveleurs, le sombre .fanatisme <des presbytériens, la vengeance des Irlandais et des Écossais, les complots des parlementaires toujours présents à son esprit, lui montraient sans cesse le poignard ou le pistolet d’un , assassin levé sur son fils. Quoique très-courageuse autrefois, elle ne pouvait entendre l’explosion d’une arme à feu dans les cours sans frémir et sans courir aux appartements deGromwell pour s’assurer que son fils n’était pas mort. Cromwell fit à sa mère des funérailles de reine, témoignage de piété filiale plus que d’ostentation. Elle fut ensevelie au milieu des poussières royales ou illustres, sous le parvis de Westminster, ce SaintrDenis des dynasties et des grandeurs britanniques.
Lui-même , depuis quelques années, redoutait Je périr par un assassinat. Il portait une cuirasse sous ses habits, des armes défensives à la portée de sa main. Il ne couchait jamais longtemps dans la même eham-
bre du palais, changeant de place et de lit pour dérouter les trahisons domesMcpies et les complots militaires. Despote, il subissait les angoisses de la tyrannie. Le poids hrvfr sible des haines qu’il avait accumulées pe-
sait sur son imagination et surson sommetK Les moindres murmures dans Tannée lui
semblaient des présages d’insurrection contre son pouvoir, tantôt il frappait, tantôt H caressait ceux de ses lieutenants dont il redoutait la révolte. Il cultivait Warwick, H flattait Fàirfàx, il domptait Ireton, iï ramenait avec peine le républicain Fleetwood', à , qui il avait donné une de ses filles, républicaine, irréconciliable avec la dictaturecomme son mari ; iT éloignait Monk , il était alarmé de l’intrigue et de la popularité de Lambert; général qui cherchait un parti tantôt dam les royalistes, tantôt dans 1ers républicaine, tantôt d’ans les mécontentements de rarméé.
Il craignait de blesser ou d’aliéner le parti militaire en sévissant' enntre ce soldat ambitieux. Il compensa le commandement qu’il
lui enleva par une opulence prodigue, qui retenait Lambert dans la déférence oar les liens de la corruption. Mais les partis étaient trop divisés en Angleterre pour se porter à des assassinats contre le dictateur, comme celui du Sénat contre César. L'un surveillait l'autre. Cromwell vivait parce qu’aucun do ces partis n’était certain de profiter de sa mort. Cependant il avait le sentiment de son impopularité, la pudeur de son ambition, et ses dix discours aux divers parlements do l’interrègne attestent ses efforts quelquefois humiliants pour se faire pardonner le rang suprême. Onne connaîtrait pas bien l’homme si on ne connaissait pas ses paroles. L’âme est dans l’accent. Nous traduisons quelques mots au milieu de ce déluge de phrases. La pensée semble s’y noyer dans un verbiage tour à tour humble et impérieux. On y sent partout le fermier parvenu au trône et le sectaire changeant la tribune en chaire pour prêcher son peuple anrès l’avoir dompté#
(t Où en étaient, dit-il dans son premier discours au parlement des trois royaumes réuni après la dissolution du long parlement, où en* étaient, avant nous, les deux libertés fondamentales de l’Angleterre , la liberté de conscience et la liberté de citoyen, deux choses pour lesquelles il est aussi beau et aussi juste de combattre que pour aucun des biens que Dieu nous ait donnés sur cette terre? On ne pouvait imprimer la Bible sans l’autorisation du magistrat. N’était-ce pas la libre foi du peuple remise à la merci de l’autorité civile? N’était-ce pas refuser la liberté religieuse et la liberté civile à ce peuple qui a reçu ces deux droits avec le sang? Qui oserait aujourd’hui imposer des restrictions à la foi I »
Il fulmine alors plus en prophète qu’en homme d’État contre les hommes de la cinquième monarchie y secte religieuse et politique, qui annonçait le règne direct du Christ revenu sur la terre pour gouverner lui-même son peuple. On assurait mêmequ’il était déjà
incarné dans la personne d’un jeune aventurier, qui se faisait adorer sous ce nom de Christ. Puis il passe sans transition à sa joie de voir enfin devant lui un parlement librement élu.
«Oui, affirme-t-il avec satisfaction, fai devant moi un libre parlement. Parlons un peu de nos affaires,» continue-t-il. Et il raconte longuementlamarcheet le succès doses opérations en Hollande , en France , en Espagne, en Portugal. 11 les congédie ensuite paternellement, en les assurant qu’il priera pour eux et en les engageant à rentrer tranquillement chacun dans sa maison pour réfléchir au bon maniement des affaires du pays qu’il va leur soumettre.
Dans le discours suivant , il revient avec amertume sur le joug que lui impose contre son gré le salut de l’État.
« Je vous le dis dans la candeur de mon â>ni®, je n’ainao pas, non, je n’aime pas le poste où je suis; je l’ai déjà dit dans mes
précédents entretiens avec vous. Oui , je vous l’ai dit, je n’ai désiré qu’une chose, c’est d’avoir la liberté pour moi comme pour les autres, de me retirer dans la vie privée; c’est -d’avoir mon congé de ma charge. J’ai demandé cela encore et encore !
lît Dieu sera juge entre moi et les hommes, si je mens en vous le disant. Que je ne mens pas en vous le disant, bien des gens ici le savent !,.* Mais si je mens en vous disant ce que vous ne voulez pas croire , ce que beaucoup regardent comme un mensonge, une hypocrisie de ma part, que Dieu me juge !...
Que les hommes sans charité qui jugent les autres sur eux-mêmes disent et pensent ce qu’ils voudront ; je vous affirme que c’est la vérité. Mais, hélas ! je ne pus pas obtenir ce que je désirai si vivement, ce que mon âme soupirait d’obtenir ! Les autres furent d’avis qnue je ne le pouvais sans crime... Je suis indigne cependant de ce pouvoir que vous me forcez de retenir dans mes mains ; je suis un pêcheur! »
Il entre ensuite dans une digression diffuse sur les affaires du temps.
« Enfin , dit-il, nous avons été suscités pour le salut de cette nation ! Nous avons la paix chex nous et la paix dehors ! »
Son quatrième discours est une objurgation amère contre ce même parlement, qui s’est laissé, dit-il, corrompre par les vieilles factions, et qu’il finit par dissoudre après l’avoir balancé deux heures entre les caresses et les malédictions, au gré de l’esprit qui souffle et de la parole qui tombe.
Le cinquième discours, devant le parlement suivant, est une divagation de quatre heures, à laquelle il est difficile aujourd’hui de rien comprendre et qu’il termine par la récitation d’un psaume.
'< Je confesse , dit Cromwell, que j’ai été diffus, je sais que je vous fatigue , mais encore un mot. Hier, j’ai lu par hasard un psaume qu’il ne sera pas déplacé en moi de remarquer. C’est le soixante-sixième psaume!
Il est véritablement instructif et applicable à
nos circonstances. Je vous engage à le lire à loisir, il commence ainsi : Seigneur , tu fus miséricordieux pour ta terre; tu nous a rachetés de la captivité de Jacob ; tu a remis tous nos péchés. »
Et il récite le psaume tout entier à son auditoire ; puis , s’interrompant et fermant sa Bible :
« En vérité, en vérité, dit-il, je désire que ce psaume soit gravé dans nos cœurs encore plus lisiblement qu’il n’est imprimé dans ce livre, et que nous puissions nous écrier tous comme David : C’est toi , Seigneur , c’est toi seul qui fais cela 1 »
« Allons, mes amis, du cœur à l’ouvrage, reprend-il en s’adressant au parlement ; et si nous avons du cœur à l’ouvrage, nous entonnerons joyeusement cet autre psaume :
« Au nom du Seigneur, tous nos ennemis seront confondus. » ^
« Non , nous ne craindrons ni le pape , ni les Espagnols, ni le diable! Non, nous ne tremblerons pas, même lorsque les plaines
seraient «enlevées au-dessus des montagnes et que les montagnes seraient précipitées dans l’Océan ! Dieu est avec nous !
« J’ai fini , j’ai fini, dit-il enfin, tout ce que j’avais à vous dire. Priez Dieu qu’il vous favorise de sa présence, et allez-vous-en ensemble et en paix chacu n chez vous 1 »
Ces discours, dont nous donnons seulement quelques lignes textuelles, durent des heures : on en saisit mal le sens. 11 y a dans la même voix du Tibère, du Mahomet, du tyran, du patriote, du soldat , du prêtre, du fou. C’est l’inspiration laborieuse d’une âme triple, qui chercha à tâtons sa propre pensée, qui la trouve, qui la perd ,, qui la retrouve, et qui laisse flotter jusqu’à satiété ses auditeurs entre la terreur, l’ennui et la pitié. Quand le langage de la tyrannie n’est pas
bref comme le coup de la volonté, il est ridicule. La force absolue, qui veut se faire deviner ou qui s’explique devant des sénats vendus ou devant des citoyens asservis, s’embarrasse dans les sophismes, s’exalte dans les nues ou se traîne dans la trivialité. Le silence est la seule éloquence de la tyrannie, parue, qu’il n’admet pas la réplique.