LXXX
Nulle part ces caractères de la parole de Cromwell n’ éclatèrent plus que dans ses réponses au parlement, qui vint trois fois en 1658 lui offrir la couronne. La première fofe, ce n’était qu’une simple députation du parlement, qui venait le pressentir dans sa chambre sur l’offre que le parlement allait lui faire : la réponse est familière comme l’entrevue. Il ne voulait pas du titre de roi, parc» que son inspiration politique lui disait
qu’il n’en serait pas plus fort et qu’il en serait écrasé. D’un autre côté, il n’osait pas refuser trop nettement ce titre, parce que ses
généraux, plus amitieux que lui, lui imposaient de prendre le trône afin de compromettre sans retour sa grandeur et celle de sa famille avec leur fortune. Il craignait que ses généraux n’allassent , par mécontentement de son refus, offrir le trône à quelque autre chef de l’armée, plus téméraire et moins scrupuleux que lui-même. On comprend son embarras dans ses paroles ; il emploie huit jours et mille circonlocutions pour s’expliquer.
'(Messieurs, répondit-il le premier jour à la
députation confidentielle du parlement , j’ai
vécu la plus grande partie de ma vie (si je
puis parler ainsi) dans le feu, au milieu des
troubles ; mais toutes les choses qui me sont
survenues depuis que j’ai été mêlé aux affai
res du bien public , si elles pouvaient être accumulées en bloc dans une seule perspective, ne me frapperaient pas autant de ter-
reur et de respect devant Dieu , que cette chose dont vous venez de prononcer le nom devant moi, et que ce titre que vous venez m’offrir 1 Ce qui me rassure et me tranquillise dans toutes les crises de ma vie passée , c’est que les fardeaux les plus lourds qui ont pesé sur moi m’ont été imposés directement et sans ma participation par la main de Dieu ; et j’ai bien souvent reconnu que j’allais succomber sous ces fardeaux, s’il n’avait pas été dans les vues, dans les plans et dans la bonté de Dieu de m’aider à les soulever. Si donc je me permettais de vous donner une réponse dans une matière si soudainement et si inopinément présentée à ma décision, avant d’avoir senti cette réponse mise dans mon coeur et sur mes lèvres par celui qui a été mon oracle et mon guide dans toutes les occasions, cette réponse vous donnerait peu de garanties de ma sagesse. A.c-
cepter ou refuser d’un mot ce que vous m’olfrez par des raisons tirées de mon propre intérêt personnel, cela sentirait la chair et le
sang. M’élever ainsi par des considérations d’ambition o.u de vaine gloire, ce serait à la fois une malédiction pour moi, pour ma famille et pour cet empire lui-même. Il vaudrait mieux alors , sachez-le bien* que je ne fusse jamais né. Laissez-moi donc prendre conseil à loisir de Dieu et de mon propre sens, et j’espère que ni la rumeur d’un peuple léger et irréfléchi, ni l’ambition de ceux qui pourraient espérer grandir de ma grandeur, n’auront d’influence sur ma délibération dont j,e vous ferai connaître le plus tôt possible le résultat. »
Trois heures après, le parlement revint hâter la réponse. Elle est confuse, inintelligible. On croit voir le geste embarrassé de César repoussant avec un sourire la couronne d’Antonin et des soldats au cirque. Il
n’en était rien, cependant. Après quatre jours d’instances répétées de la part du parlement, d’ajournements polis, mais significatifs de la sienne, Cromwell finit par s’expliquer intelligiblement dans un déluge de paroles :
« La royauté se compose de deux choses dit-ü, du titre de roi et des fonctions de la monarchie. Ces fonctions de la monarchie sont tellement liées par les racines avec notre vieille législation, que toutes nos lofe tombent s’il n’y a point dans leur application «ne part d’autorité monarchique. Quant au titre de roi, il implique non-seulement une autorité suprême, mais j’oserai dire une autorité divine. J’ai pris la place que j’occupe pour prévenir les périls imminents de ma patrie et pour la préserver encore. Je ne chicanerai pas sur le titre de roi ou de pwtecteur, car je suis prêt à vous servir non*seulement comme protecteur ou comme roî, mais comme constable, si vous le voulez, le dernier des magistrats du pays. ®n vérité,
en examinant bien ma situation, je me suis dit souvent que je n’étais rien au fond qu’un constable, l’ordre et la paix de la paroisse. Je juge en conséquence qu’il n’y a aucune nécessité à vous de me donner, à moi d’accepter le titre de roi... puisque tout autre nom est aussi utile... »
Puis, avec un abandon trop humble pour n’être pas sincère :
« Permettez-moi, ajouta-t-il, de faire ici tout haut devant vous un retour sur moi-même. Au moment où j’ai été appelé par Dieu et préféré pour mon œuvre à tant d’autres qui valaient mieux que moi, qu’étais-je? Je n’étais rien que simple capitaine de cavalerie dans un corps de milice ; j’avais pour chef, là, un ami, un digne ami, un noble cœur, et dont je sais que vous chérissez comme moi la mémoire, M. Lampden. La première fois que j'allai au feu avec lui, je vis que nos troupes novices, indisciplinées, composées d’hommes qui ne craignaient pas Dieu, étaient battues dans toutes les rencontres; j’introduisis un
esprit nouveau avec la permission de M. Lampden, un esprit de zèle et de piété, dans nos troupes ; je formai mes hommes dans la crainte de Dieu. Depuis ce jour, ils n’ont pas cessé de battre l’ennemi. A lui la gloire 1 11 en a été de même, il en sera de même, messieurs, dans le gouvernement. Le zèle et la piété nous sauveront sans roi !... Comprenezmoi bien : je consentirai volontiers à être victime ici pour le salut de tous; je ne pense pas, non, en vérité, je ne pense pas qu’il soit nécessaire que cette victime pour tous soit un roi 1 »
Hélas 1 il l’avait malheureusement pensé pour Charles 1 er ; le sang de ce roi protestait trop tard contre ses paroles. Il avait voulu un roi innocent pour holocauste, non au peuple, mais à l’armée l
CHOMWELL
Il commençait à s’agiter dans ses remords.
Ce fiat, dit-on, pour les apaiser ou pour les nourrir que , pendant les joues où le parlement tenait ainsi la couronne suspendue sur sa tête, il se fit conduire dans le caveau souterrain de Whüo-Hall , où reposait, en attendant un autre sépulcre, le corps décapité de Charles I". Allaitil chercher dans ce spectacle l’orade de son incertitude et la leçon de son ambition ? Allait-il implorer de sa victime le pardon du meurtrequ’il avait permis, la rémission de la vie et du trône qu’il lui avait ravisj? On l’ignore. Ce qu’on dit, c’est qu’il fit lever la planche du cercueil qui recouvrait le cadavre et la tête embaumés du roi supplicié, qu’il éloigna tous les témoins, qu’il resta longtemps en silence face à face avec le
mort : entrevue bien stoïque si elle n’était pas de repentir! méditation dont Cromwell ne pouvait sortir que plus criminel s’il n’en sortit pas plus consterné ! Ses serviteurs remarquèrent une pâleur inaccoutumée sur ses traits et un morne silence sur ses lèvres. La peinture a souvent reproduit cette scène étrange ; on y a vu le triomphe de l’ambitieux sur le corps de sa victime, nous aimons mieux y voir le triomphe du remords sur le meurtrier.
Ses lettres intimes respirent, à cette époque de sa vie, la mélancolie di’une ambition qui a touché le sommet et le fond des grandeurs humaines, et qui sent son propre vide dans une destinée en apparence si pleine.
Elles respirent aussi un ramollissement, du
cœur, qui amollit dans sa main les rênes du gouvernement.
« Véritablement, écrit-il à Fleetwood, son gendre et son lieutenant en Écosse, véritablement, mon cher Charles, jamais autant qu’à présent je n’ai eu besoin des secours, des prières de mes amis chrétiens! Ceux de chaque opinion veulent me faire adopter la leur préférablement à tout. Cet esprit de douceur qui est maintenant en moi ne plaît à aucun. Je crois pouvoir le dire avec vérité, ma vie a été un sacrifice volontaire, et, je le crois, un sacrifice pour tous. Persuadez aux amis qui sont auprès de vous d’être trèsmodérés. Si le jour du Seigneur approche, comme le disent quelques-uns, combien notre modération doit éclater! Dans ma tristesse, je suis prêt à dire : Ah ! que n’ai-je les ailes de la colombe! alors, oh! alors, je m’envolerais!... Mais, je le crains, c’est une impatience répréhensible. Je bénis le Seigneur de ce que j’ai dans ma femme et mes enfants quelque chose qui m’attache à la
vie...Excusez-moi donc de vous découvrir le fond de mes entrailles. Mon amour à votre chère femme, et ma bénédiction, si elle vaut quelque chose, à ton petit enfant. »
11 s’occupait dans le môme temps d’assurer après lui quelque fortune indépendante à chacun de ses fils et de ses filles. Les sommes considérables que le parlement lui allouait pour la splendeur de son titre, ses propres biens et l’économie austère quoique décente de sa vie lui permettaient d’acquérir quelques domaines privés. On en trouve la liste et le revenu dans ses lettres à son fils Richard. Ce sont douze domaines de trente mille francs, à six mille francs de revenu.
« Qu’importe, au reste ? disait-il quelquefois, je leur laisse pour fortune la grâce de Dieu, qui m’a tiré de si bas pour me placer si haut ! »
On eût dit qu’il avait le pressentiment de sa fin prochaine.