ACTE m, SCÈNE XVll
MANAS8É, qui n'a cessé d'attacher les yeux au ciel, se retourne et s'incline.
Seigneur?
S'il est vrai que ces divins rayons Illuminent ton âme à leur clarlé mystique , Et prêtent à tes yeux un éclair prophétique 1... Il s'arrête et parait hésiter un moment.
MMiASsà, se prosternant.
Que demandez-vous , maître , à votre serviteur ?
CROMWELL , baissant la voix.
L'avenir.
MANASsé^ se relevant et se redressant, . Quoi?... comment? jusqu'à cette hauteur Tu lèves tes regards, incirconcis? Ton âme Verrait à nu , malgré les barrières de flamme , Ces astres, sables d'or, poudre de diamants, Qu'en leur gouffre sans fond roulent les firmaments ! Tu voudrais pénétrer ce ciel , palais de gloire^ Ténébreux sanctuaire , ardent laboratoire Où veille Jéhovah , qui ne dessaisit pas L'immuable pivot et l'éternel compas !
Percer les trois milieux , la flamme , Téther, Tonde , Triple voix des cieux , triple paroi du monde ! Et savoir quels soleils sont les lettres de feu Dont brille au fond des nuits la tiare de Dieu ! Toi , lire l'avenir 1 et pourrais- tu , profane , Supporter sans mourir l'aspect du grand Ârcano ! Toi , qu'un terrestre soin préoccupe toujours , Qu'as-tu fait pour cela de tes nuits, de les jours? Quel mystère entrevu ? quelle épreuve subie ? Vois mon front blême et nu , — j'ai Tàge de Tobie. J'ai passé dans ce monde étroit , fallacieux , Sans quitter un instant l'autre monde des yeux. Songe I en un siècle entier, pas un jour, pas une heure ! — Que de fois j'ai , la »uit, déserté ma demeure Pour aller écouter aux portes des tombeaux , Pour déranger un ver rongeant d'impurs lambeaux ! Combien j'étais heureux , roi du sombre royaume , Quand j'avais pu changer un cadavre en fantôme ,
266 CROHWELL.
Et forcer quelque mort détaché du gibet
À bégayer un mot du céleste alphabet I
Les morts m'ont révélé le problème des mondes ;
Et j ai presque entrevu l'être aux splendeurs profondes
Qui sur l'orbe du ciel , comme aux plis d'un linceul ,
Inscrit son nom fatal et connu de lui seul. •—
Mais toi I — pour ton regard, mort dans sa nuit première,
Les constellations sont un feu sans lumière !
As-tu , dans le grand œuvre ardent à t'absorber,
Vii ta barbe blanchir, vu tes cheveux tomber?
Âs-tu, bien qu'égalant les mages vénérables,
Traîné des jours proscrits, méprisés, misérables?...
GROMWBLL , V interrompant avec impatience.
II suffit) je te paye ici pour me servir.
MANASSé.
Tu confonds! l'homme peut à l'homme s'asservir. Oui , tandis que je vis d'une vie incomplète , Puisqu^enfin cette chair couvre encor mon squelette , Mon œil sert ici-bas tes plans ambitieux ; Mais quand t'ai-je promis d'espionner les cieux?
CROHWELL , à part, Non! ce n'est point ainsi que parle un hypocrite. Il croit à sa science : il la vante proscrite I
Haut à Manassé avec violence.
Dis-moi si ma planète est propice à mes vœux ; Obéis.
MANASSÉ
Je ne puis.
Je le. veux.
MANASSÉ
Tu le veujc.
CRdMWELL, mettant la main sur son poiynardi 6'il ne te fait parler^ ce fer te fera taire.
MANASSÉ , après une héÊitation.
Ke pâliras^tu point, si , durant le mystère, Je mêle au ciel l'enfer, le Talmud au Gorao?
Non;