ACTE III, SCÈNE XVIII
Triple voile des cieux, triple paroi du monde ! Et savoir quels soleils sont les lettres de feu Dont brille au front des nuits la tiare de Dieu ! Toi, lire l'avenir ! et pourrais-tu, profane, Supporter sans mourir l'aspect du grand Àrcane ! Toi, qu'un terrestre soin préoccupe toujours, Ou'as-tu fait pour cela de tes nuits, de tes jours ? Quel mystère entrevu ? quelle épreuve subie ? Vois mon front blême et nu; —j'ai l'âge de Tobie. J'ai passé dans ce monde étroit, fallacieux, Sans quitter un instant l'autre monde des yeux. Songe ! en un siècle entier, pas un jour, pas une heure! — Que de fois j'ai, la nuit, déserté ma demeure Pour aller écouter aux portes des tombeaux, Pour déranger un ver rongeant d'impurs lambeaux ! Combien j'étais heureux, roi du sombre royaume, Quand j'avais pu changer un cadavre en fantôme, Et forcé quelque mort détaché du gibet A bégayer un mot du céleste alphabet î Les morts m'ont révélé le problème des mondes ; Et j'ai presque entrevu l'être aux splendeurs profondes Qui sur l'orbe du ciel, comme aux plis du linceul, Inscrit son nom fatal et connu de lui seul. — Mais toi!— pour ton regard, mort dans sa nuit première, Les constellations sont un feu sans lumière! As-tu, dans le grand œuvre ardent à t'absorber, Vu ta barbe blanchir, vu tes cheveux tomber? As-tu, bien qu'égalant les mages vénérables , Traîné des jours proscrits, méprisés, misérables ?... cromwell, V interrompant avec impatience.
Il suffit. Je te paye ici pour me servir.
M AXASSE.
Tu confonds ! l'homme peut à l'homme s'asservir. Oui, tandis que je vis d'une vie incomplète, Puisqu'enfin cette chaire couvre encor mon squelette, Mon œil sert ici-bas tes plans ambitieux,-
Mais quand t'ai-je promis d'espionner les cieux ?
cromwell, à part.
Non ! ce n'est point ainsi que parle un hypocrite. Il croit à sa science : il la vante proscrite !
Haut, à Mariasse avec violence.
Dis-moi si ma planète est propice à mes vœux; Obéis.
MANASSÉ
Je ne puis.
Je le veux.
MANASSÉ
Tu le veux ?
çromwell, mettant la main stir son poignard. S'il ne te fait parler, ce fer te fera taire.
manassé, après une hésitation.
Ne pàliras-tu point si, durant le mystère, Je mêle au ciel l'enfer; le Talmud au Coran ?
Non.
MANASSÉ
L'esprit cède au glaive, et le mage au tyran. — Parle, mon fils !
Révèle à mon âme étonnée Le secret de ma vie et de ma destinée. Écoute : — Étant enfant, j'eus une vision. — J'avais été chassé, pour basse extraction, De ces nobles gazons que tout Oxford renomme, Et qu'on ne peut fouler sans être gentilhomme. Rentré dans ma cellule, en mon cœur indigné, Je pleurais, maudissant le rang où j'étais né. La nuit vint; je veillais assis près de ma couche. Soudain ma chair se glace au souffle d'une bouche , Et j'entends près de moi, dans un trouble mortel, Une voix qui disait : « Honneur au roi Cromwellh