II. JEAN LE TAVERNIER
Les miniatures qui ornent les trois volumes des Cronicques et Conquestes de Charlemame sont l’œuvre de l’enlumineur Jean Le Tavernier, d’Audenarde.
C’est M. de Laborde ^ qui, le premier, a fait connaître le nom de cet artiste, mais, toutefois, sans avoir désigné quels manuscrits il avait enluminés. L’honneur de cette
I. Sur le texte de ces volumes^ on peut consulter : J. Marchal, Bulletin de r Académie royale de Belgique, t. III, p. 23-32 ; Reiffenberg, Chro7iique rimée de Philippe Mousltes, Collection des Chroniques belges inédites, t. I, 1836, Introduction, p. cclxiv-cclxvi. Les tables des deux tomes ont été publiées par Reiffenberg, ibid., p. 474-488; la lettre à Charlemagne du t. I, 126'', par le comte Riant, Archives de l'Orient latin, t. I, p. 10; le texte du tome I, fo8 356-357'', par A. Bayot, dans la Revue des bibliothèques et archives de Belgique, t. IV, 1906, p. 291-292 ; le texte du t. II, f» i3''-28, par A. Jarnik, Studie über der Ko^nposition der Fierabrasdichtungen, Halle a. d. S., 1903, p. 19-113. Voir encore Fabricius-Mansi, Bibliotheca latina mediae et injimae latinitatis, éd. de 1858, p. 322 ; C. Dehaisnes, Bulletin des Commissions royales d' art et d'archéologie, t. XXI, p. 20-38; C. Ruelens, L'Art ancien à l'Exposition nationale belge, 1882, p. 286; Grôber, Grundriss der romayiischen Philologie, t. II, p. 1144.
identification revient à Mgr Dehaisnes \ Archiviste du département du Nord, il trouva un jour, dans le dépôt confié à sa garde, un mandement de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, en date du 29 mars 1460. Le prince ordonne de faire remettre une somme de quarante écus d’or à Jean Le Tavernier, enlumineur, demeurant à Audenarde, à cause de certaines histoires de blanc et de noir, que, de 7iotre commandeme7it et or do7î7ia7ice , il a faictesau pre7nier voliune du livre de Charle77iaig7ie, qui est présentement porté par devers 7ious, co77i77ie de celles quil doit faire au second volume dudit livre
La famille Le Tavernier, dont le nom n’est pas perdu de nos jours, était d’Audenarde ; elle a produit, au xv^ siècle, plusieurs artistes. Rappelons à cet égard le résultat des recherches faites, il y a soixante ans, aux i\rchives d’ Audenarde par M. Van der Meersch et consigné dans l’ouvrage cité de M. de Laborde, ainsi que celles plus récentes de Mgr Dehaisnes aux Archives de Lille.
On relève d’abord dans les comptes de la ville d’Audenarde Gilles Le Tavernier, peintre et doreur en 1428-1429. 11 fut chargé de peindre, en 1436-1437, la grande bannière de la ville, aux armes de Bourgogne et d’ Audenarde, et, en 1447-1448, on lui fit peindre l’écu de Bourgogne et celui de la ville sur la façade de la porte de Gand.
1. Archives départementales du Nord, Chambre des Comptes de Lille, B. 1686, Registre des Chartes de l'Audience, 92^.
2. Archives départementales du Nord, Fonds de la Chambre des Comptes de Lille, B. 2018.
Puis, il y a Gérard Le Tavernier, qui peignit à Bruges, en avril 1468, au prix de ix sols par jour, pour la fête du mariage de Charles le Téméraire avec Marguerite d’York.
Enfin, les comptes signalent Jean Le Tavernier. Nous avons rapporté celui du 29 mars 1460 ; mais, déjà le 4 avril 1455, Philippe le Bon ordonnait de payer 75 écus et 44 gros à Johanes Le Tavernier, historieiir et enhimineuT, demeurant en nostre ville T Audenarde, à luy
icellui somme estoie dette pour en certaines noz heures
avoir fait et peint de plusieurs couleurs le mont du Calvaire, et sur icellui Nostre Seigneur crucifie, et à l’ environ plusieurs personnages à cheval avec deux vmgnettes à V entour, pour ce II escuz et demi. Item, fait semblablement eit icelles noz heures une ymage et représentation de la Vierge Marie et de son benoit Fils, ung escu et demi. Item, en trois parqués de pappier trois histoires de Troyes^ pour ce ung escu. Item, en ung autre parquet avoir fait et peint une dame pleurant et faisant dueil, ung escu. Item, en nostre livre de Godefroy de Buillon avoir fait cinquante lettres Tor et autres choses de son mestier y nécessaires, XVI gros. Item^ avoir fait, de blanc et de noir, deux cent trente histoires, tant grandes que petittes, servant à plusieurs suffrages et oraisons, que de nouvel avons fait escripre pour mectre et adjoindre en nos dictes heures, au prix de demi escu la pièce et Fun parmi Vautre, valeur CXV escuz. Item, avoir fait ausdiz suffrages six cens lettres de la grandeur de deux poins.
pour ce XL gros. Et pour seize cens autres petites lettres, XV gros \
Ces deux comptes, celui de 1455 et celui de 1460, fournissent un catalogue assez complet de l’œuvre du miniaturiste Jean Le Tavernier, et, en particulier, comme nous l’avons dit, celui de 1460 affirme, de la façon la plus nette, la collaboration de l’enlumineur d’Audenarde aux deux volumes des Cronicques et Conquestes de Charlemaine.
Les miniatures de ces deux volumes sont exécutées en grisailles ou, selon l’expression du mandement de 1460, ce sont des « histoires de blanc et de noir ». Le premier volume en renferme quarante-quatre. Il y en a soixante et une dans le second.
Pourtant, il y a une différence assez marquée entre les miniatures du premier volume et celles du second. Celles du premier sont des grisailles à teinte mi-claire, d’un gris pâle sans aucune adjonction d’or. Au second volume, au contraire, elles sont d’une teinte bistrée et relevées de nombreux traits dorés. A première vue, on dirait le travail de deux artistes différents, mais en y regardant de plus près, on se convainc sans peine qu’elles sont sorties d’une seule et même main.
On ne saurait contester le caractère intéressant de ces images et il y a, à feuilleter ce volume, un réel plaisir pour les yeux. « Les miniatures de Jean Le Tavernier, écrivait Mgr Dehaisnes, méritent d’attirer l’attention. Sans doute, elles ne peuvent être rangées au nombre des