LE RELAIS DE NUIT
La diligence est endormie. Le postillon, descendu de cheyal, frappe, avec le manche de son fouet, à coups redoublés à la porte de Técurie.
LE POSTILLON. — Eh ! là-lMis, la maison ! c'esl-il que vous n'entendais point? EU! là-bâsl
L£ CONDUCTEUR, sô réveiUanL — Esl-ce qu'ils sont sourds aujourd'hui?
LE POSTILLON.— Faudrait pour le réveiller s't'iià faire comme à la Coloquinte ; c'étiont encore un nouveau marié. (Les chevaux se mordent,) Oh làt i'vas aller à toi, gueux ^'carliste., .gare à toi, eh t Polignac! (Il lui donne un coup de fouet.) Mets ça dans la poche. Eh! là-bas... Y sont Ilchus de ne point ouvrir... Y faut donc enfoncer la porte pour les éveiller, ces chouans -là?
UN GARÇON d'écurie. — J'croyous qu'vous n'viendrais point, j'm'avions endormi.
le conducteur.— /'m'amons endormi / Fichue bête ; j'demanderons à ton bourgeois si c'est qu'lu dois l'endormir, grand singe ! Ousce qu'est l'postillon?
LE GARÇON d'écurie. — C'étiout un nouveau marié.
LE posTiLLOif . — T'nez, l'voilà. Eh ! Thomas, faut donc aller t'eniever. Tu l'as donc oublié? CommeDt qu'aile va ta femme?... Pauvre femme ! veux-tu quTaUions la consoler ?
LE SECOND POSTILLON. — AUc n'a pas besoin dHa consolation.
LE PREMIER POSTILLON. — T'ss c'pendant pas un fort gars, toi.
LE SECOND POSTILLON. — Allc s'cH contcnle cHapendant. (Les chevaux hennissent.) Holà! iié ! là-bas! f allons vous régaler, vous autres.
LE PREMIER POSTILLON. — Tu n'mc f ras point croire qu'aile étiont amoureuse d'un vieux masque comme toi, ta femme.
LE SECOND POSTILLON. — Voycz-vous ça !
UNE SERVANTE, sovUint du buveau. — Conducteur, avez-vous un carton à chapeau, qu'il y a un chapeau d'dans pour madame Laroche, d'Montagny?
LE coNDrcTEtR.— C'est pas un chien de chasse?
LA SERVANTE. — C'cst un cartou à chapeau, qu'il y a un chapeau d'dans pour madame Laroche, d'Montagny.
LE CONDUCTEUR. — Ça s'ra été envoyé à Toulouse. — Adrien, n'vous éloignez pas, nous n'alrlons pas rester longtemps.
ADRIEN. — J'ai bien trop froid aux pieds, j'vas
faire un lemps d'gàlop. {Il s'éloigne en couranL)
LA SERVANTE.— C'est uiî carlon à chapeau, qu'il y a un chapeau d'dans pour madame Laroche, d'Moatagny.
LE PREMIER POSTILLON. — C'cst-il vrai qu'ta femme est caressante?
LE SECOND POSTILLON. — Vas-y voîr.
{Plusieurs voyageurs sortent de Vauberge.)
UN DES TOTAGEURs. — Conductcur, avez-vous deux places d'intérieur?
LE CONDUCTEUR. — NOH ; et VOUS?
UN SECOND VOYAGEUR. — Comment ! vous n'avez pas déplaces?
LE CONDUCTEUR. — OÙ VOUlCZ-VOUS qUC j'CD
trouve? Ma voilure est pleine.
LE PREMIER VOYAGEUR. — MaîS C'CSt înOUÏ l
nous avons payé et arrêté nos places au bureau ; nous sommes ici depuis hier.
UN TROISIÈME VOYAGEUR.— Ca u'sc passcrB pas comme ça !
UNE DAME. — Certainement.
LE CONDUCTEUR. — Attendez la voiture de d'main; qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse?
LE PREMIER VOYAGEUR.— Vous aurcz bcau faire : il n'y a pas de concurrence, le gouvernement les Soulienl; nous n'avons rien à réclamer.
LB SECOND VOYAGEUR. —le vas prendre la poste à lears frais.
LE PREMIER VOYAGEUR.— Mbîs, pour prendre la poste, il faut une voiture, des chevaux.
LA DAHB. — C'est une infamie.
LA SERVANTE. — Conducleur, avez-vous un carton à chapeau, qu'il y a un chapeau d'dans pour madame Laroche, d'Montagny?
A. PRUDHOHHE, s'éveillatit en bâillant, — Ah ! aht ah! ah!... Eh bien, nous n'allons plus; est-ce que nous sommes arrêtés? (// met la tête à la portière.) Mais je ne m'étonne plus si nous restons en place! il n'y a plus de chevaux à la voiture. Quelle heure est -il ? (// tire sa montre et la fait sonner,) Trois heures; ça ne peut être que trois heures du matin. Postillon, mon ami, où sommes-nous ici?
LE GARÇON d'écvrie, bégayant,— Au val d'Ababoudou.
M. PRUDHOHME. — Comment!
LE GARÇON d'écurie. — Au val d'Ababoudou.
M. PRUDHOHME. — Ah ! ah ! fort bien ; merci !
UN VOYAGEUR. — Où sommcs-nous, monsieur?
M. PRUDHOMME. — Je nc sais pas... j'ai fait semblant de comprendre pour ne point désobliger ce garçon... Je descendrais volontiers; ce n'est point impunément que Ton séjourne si longtemps en voiture; j'éprouve le besoin ^e' prendre l'air...
Diables de choax ! je les aime, f en mange, et pois. . . va le promener...
LA jnuifs PERSONNE, àVkomme aux moustaches. -> Finissez, vous êtes un mauvais sujet ! finissez!
M. PRVDHOMME. — Conducteurt ouvrez-moi la portière, s'il vous plaît ; j'éprouve le besoin de prendre l'air... (// met la tête à la portière.) Eh bien, où est-ii donc passé, ce maudit homme? Conducteur !... Il n'y a pas moyen de se faire entendre. Conducteur!... ouvrez-moi, que diable ! j'ai besoin de sortir. {Rassemblant toules les forces de ses poumons.) Conducteur! m'ouvrirez-vous à la fin? Je vais devenir Insupportable à la diligence, et je m'en prendrai à vous... Conducteur! {Le garçon d'écurie ouvre la portière.) Merci, mon ami... je vais être débarrassé d'un grand poids. Il ne fait pas chaud ce matin... hum hum ! brr brr! il tombe du givre.
LE CONDUCTEUR.— (i'est-ce quI a encore ouvert? Nous allons coucher ici.
M. PRUDHOMME.— Vous VOUS arrangerez comme vous voudrez; mais vous ne partirez pas sans moi.
LE CONDUCTEUR. — OÙ allez-vous donc, monsieur? N'allez donc pas si loin!
H. PRUDHOMME. — Je u'ai pas été élevé à me
mettre à mon aise devant les dames ((Pun ton tressée), entendez-vous ?
I.A SERVANTE.— C'est un carton à chapeau, qu'il y a un chapeau d'dans pour madame Laroche, d'Montagny.
LE coiiDucTEVR.— Allons, en voiture... Et mon gros monsieur de Tintérieur?
M. PRUBioMMB. — Mo volcl, me voici... dans la minute. (A un autre voyageur placé dans la même position.) Monsieur, je suis enchanté de l'occasion qui me procure l'avantage de faire votre connaissance.
LE VOYAGEUR. — Monsicur...
M. PRCDHOMME* — Monslcur est avocat? (Le voyageur regagne sa place sans lui répondre,)
M. PRUDHOMME. — Il y a tout à parier que ce monsieur a des raisons à lui connues pour cacher son état... C'est bien comme 11 voudra.
LE GoniHJGTBVR. — Allous douc, là-bas, monsieur !
H. PRUDHOMME, se rajustant, — Me voici... on n'a seulement pas le temps de se reconnaître, avec vous.
LE coNBUCTEUR. — Bou! et AdHeu... Si c'était aussi bien un autre, nous partirions, bien sur. (Appelant.) Adrien ! monsieur Adrien î
ADRIEN, accourant à toutes jambes, — Voiià I yo'ûki (Il grimpe sur ^impériale),
LE CONDUCTEUR. — El) Foute t Dous sommesen retard, les autres vont nous rattraper.
LE POSTILLON. — Pas cofc; hier, c'est point l'embarras, ils étiont en avance.
LE CONDUCTEUR. — Qu'est-ce que vous avez donc fait?... Vous soufflez comme un vieux bidet.
ADRIEN. — J'crois ben, si vous saviez ce que j'vlens défaire pour me récliauffer. J'étais mort de froid.
LE CONDUCTEUR. •— Quoi donc que vous avez fait?
ADRIEN. — J'ai réveillé toute la ville, j'ai frappé à plus de quarante maisons.
LE CONDUCTEUR. — Farccur ! si une patrouille vous avait pincé ?
ADRIEN. — J't'en moque. J'iui en veux, à c'te ville ici.
LE CONDUCTEUR. — Pourquoi ça donc?
ADRIEN. — Ils m'ont fait payer une fois un p'tit verre trente sous, que j'étais pressé; j'ai donné une pièce d'irente sous pour un sou.
LE CONDUCTEUR. — Vous m'en direz tant.
ADRIEN. — J'ai dormi comme dans mon lit, moi ; C'est le froid aux pieds qui m'a réveillé ; et vous?
Lï CONDUCTEUR. —- Je n'ai pas perdu connaissance : est-ce que j'peux dormir ! C'est pas l'embarras, j'en aurais bon besoin; j'ai pas pu me r'poser à Paris ; chose est malade.
ADRIEN. — Qui ça, chose ? .
LE CONDUCTEUR. — Bourrct.
ADRIEN. — Bourret est malade! Qu'est-ce qu'il a donc?
LE CONDUCTEUR. — Jc nc sais pas.
ADRIEN.— Allons, une petite polissonne de pipe; ça vous va-t-il ?
LE CONDUCTEUR. — NoH, mercI, je ne fume pas comme vous.
ADRIEN, lui présentant une fbîe quHl tire de sa poche. — Voulez -vous une gorgée de fll en quatre ?
LE CONDUCTEUR.— Je veux bien... Elle est bonne, votre eau -de-vie.
ADRIEN. — Oui, elle est assez chouette.
LE CONDUCTEUR, redoublauL — A votre santé.
ADRIEN. — A la vôtre... Est-ce que vous ne déposez personne en route?
LE CONDUCTEUR. — SI fait, ic coupé desccnd à deux lieues d'ici,
ADRIEN. — Sa demoiselle est fièrement jolie, à c'monsieur du coupé.
LE CONDUCTEUR. — Jo uc trouvc pas ça, moi;
c'est aue petite maigre. Vous Paimez parce qa'eJie est bien mise; vous êtes encore un enfant en fait de femmes, vous.
ADRIEN. — Enfin, à ce voyage ici, vous n'avez pas mieux.
LE CONDUCTEUR. — C'est-à-dire que, pour ma consommation , j'aimerais mieux la femme de la rotonde, celle que son mari est si mauvais.
ADRIEN. -7 Laissez donc, une nourrice, une femme énorme.
LE CONDUCTEUR. — C'CSt égal, C'CSt tOUJOUfS
une bien belle femme... Tenez, dernièrement, le jour du mardi gras, nous étions partis volontiers à vide de Paris ; il n'y avait dans la rotonde qu'une grosse belle femme, comme celle que je vous parie, qu'est avec son mari, une femme superbe enfin. J'ai été le soir lui tenir compagnie; elle ne voulait d'abord pas causer, enfin nous avons causé. Elle était magnifique, plus encore que celle d'aujourd'hui, un port de reine.
ADRIEN. — Voyez-vous ! Après ça, on n'doit pas disputer des goiîts et des couleurs ; moi. J'adore les petites femmes ! T'ncz, il y a c'te petite du théâtre du Palais-Royal, c'est là une petite femme qu'est gentille et pleine de talent ! Ëh bien, elle est d'mes femmes, c'te pelile-là; je s'rals riche aujourd'hui pour demain, que je la couvrirais d'or, une
petite femme comme ça ; si elle voulait, bien entendu.
LK coNDucTBUR. — G'est possible, on fait des folies à tout âge.
ADRIEN. — La connaisisez-yous, Fournais, cHe petite femme- là?
LE CONDUCTEUR. — Je n'crols pas; je n'vals plus guère au spectacle, depuis Talma.
ADRIEN. — Allez (a voir, vous ra*en direz des nouvelles.
LE CONDUCTEUR. — Joué-t-clle la tragédie ?
ADRIEN.— Est-ce qu^il y a encore de ça ? Enfoncée la tragédie, perruque t