‹ Croquis congolaisChapitre 4 sur 8 · POSTE DE BOIS · texte numérisé non relu

POSTE DE BOIS

d'avoir à chercher fort loin sa ration de bois ; en même temps, le capita du bois plante des piquets, espacés d'une brasse, hauts de l'"70.Ce sont les quarante stères que nos quarante coupeurs auront à combler avant de pouvoir

r.ROtHUS CoNC.dl.AI.S

dormir, sous peine de recevoir la chicotte. Cette menace leur inspire une crainte salutaire, et bientôt les échos de la forêt retentissent des coups redoublés de leurs counées.

LA CIISIXIC AU CAMPKMKM

,Mai> iiarlois une âpre et violente querelle éclate subitement. C'est (pielqiu» coiiix'ur malhonnête qui tente de s'emparer de la provision prei)arée par un collègue plus heureux ou plus actif.

CiinyL'is Congolais 5î)

En même temps, le capita du bord a fait tirer, à grand renfort de bras et do cris, une lourde passerelle ; elle est toujours trop courte et mal calée. Ceux qui veulent gagner la terre doivent piétiner dans la fange et risquent de voir la planche basculer et les verser à l'eau. Le chauffeur choisit généralement ce moment pour dégorger sa chaudière et le jet brûlant de vapeur balaye le débarcadère en un clin d'œil.

Les femmes se risquent cependant ; elles descendent, une marmite de manioc en équilibre sur la tête, tenant d'une main un tison dérobé au fourneau do la machine, do l'autre un chien glapissant suspendu par les pattes de devant. Les maris ont oclairci un espace de forêt à coups de machetto; bientôt le fou brille dans la nuit tombante, une fumée acre pique los yeux des blancs ; des nattes sont étendues à terre, d'autres, jetées sur des piquets, serviront d abris.

Le campement s'établit on un moment. Les hommes se réunissent autour du foyer improvisé, allument une pipe, pincent leur marimba (*), pondant que les femmes préparent le repas, font bouillir le manioc, funior un poisson, rôtir un cuissot do chèvre, une côtelette de chien ou un maigre poulet.

Les voix s'élèvent tantôt joyeuses, tantôt irritées. On

(*) Instrument de musique, formé do sept lames d'acier iixécs sur une planchette.

se raille, on s'interpelle, on se querelle de feu à feu, on raconte les ineiilcnl> de la journée, on connnenle les faits et gestes des niundélés (*). C'est un brouhaha, un vacarme, un tapage auquel il faudra souvent que le capitaine mette le holà, en envoyant \a.senf)\)/ (**) intimer Tordre à ces intarissables bavards d'avoir à se taire — afin que les pauvres touristes puissent jouir de quelque repos .

Entin, peu à peu, iQVoaring camp, le camp nuu'murant, s'assoupit au son plaintif d'un accordéon; la fumée des foyers, Jilanchie jtar un rayon de lune, se \ traîne paresseusement sur la plaine , i

luisante du fleuve. r • \

Le calme de la nuit, ponctué par le iA, '

doux clapotis du courant, n'est plus ^,-j

troublé alors que par le soupir puissant d'un hippopotame venant reprendre haleine à la ^- ^ I surface de l'eau. Puis, le voj'^ageur s'endort, bercé par le coassement rauque et cadencé d'une grenouille bœuf chantant ses amoui's aux étoiles.

(*) Des blancs.

(**) Nom des soldats an Congo.

La Navigation

E soleil n'est pas levé et déjà le campement s'agite et jacasse; le mui'nuu'e grossit et devient un lormida])le tapage. Impossible de goûter encore du repos.

Je sors de ma cabine. Ma montre marque cinq beures et demie. La i)àle lueur tUi jour ({ui nait perce péniblement réi)ais brouillard étalé sur le fleuve frissonnant.

Le sifflet impérieux du luacbiniste connnande aux noirs de s'embarquer; mais ils tlànent paresseusement jusqu'au moment où le capitaine, impatienté de leur leideur, ordonne de retirer la tenda ("). Le départ leur parait alors iunninent et ils se précipitent à l'eau en se bousculant pour gagner le steamer.

L'ancre est détacbée, nous quittons la rive, quelques

retardataires sont obligés de nous rejoindre à la nage.

Le bateau s'ébranle devant la poussée de la grande

roue (l'arriére, elle imprime nne telle vibration à sa

mendjrure que nous nous demandons comment tous les

(*) La planche.

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ais ne se disjoignent pas. Aussi, chaque jour le capitaine doit-il envoyer le capita caler, à coups de maillet, quelque tige qui bat dune façon insupportable.

Notre centaine de noirs se son t arrimés tant bien que mal au-dessous de nous, entre la cliaudière et les cylindres de la machine, entre les mannes de caoutchouc et la provision de bois, entre les colfres de Téquipage bourrés de biloqiœs (*) et le funnicau où notre vatel prépare les rei)as.

Les bûcherons sont entassés sur l'allège, dans un tel enchevêtrement de bras et de jambes, qu'il serait difficile de dire à qui ces membres appartiennent. La plupart dorment presque nus, une main étali'e sur la figure pour atténuer l'éclat de la lumière; d'autres, enveloppés dans leurs pagnes, semblent des cadavres dans leur linceul. Nous appelons cette allège « la barque du Dante ". On la croirait peuplée de danniés, tant le sort de ces misérables paraît lamentable. Quelques uns, squelettes ambulants, sont cruellement secoués par la toux des phtisiques. D'autres sont rapatriés pour mourir, chez eux, de la maladie du soiimieil. Notre docteur a découvert sept varioleux parmi ces galériens. Il en est qui nous rappellent les mangeurs de choses immondes de Flaubert, quand nous les voyons déchirer des entrailles d'animaux, de leurs dents aiguisées.

(*) Etfets des noirs.

Lorsque le steamer coupe un tourbillon, l'eau rejaillit sur le pont inférieur et les arrose. Un gamin, sans souci du danger, dort sur le bossoir auquel rallègo est amarrée.

Au pont supérieur, le petit barreur est à son poste, l'œil inquiet, dirigé vers le capitaine qui ijiterroge les fugitifs cliangements de couleur de la sui'lace du fleuve, pour deviner si elle ne caclie pas quelque banc de sable. Par moments il faut gouverner avec une jirudence extrême; le cbenal a tout

juste la lar- .-

geui' du liateau; un iaux coup de baiTc p(^utenuii clin d'ceil nous jetei'surunbaut fond, malgré les deux sondeurs, à l'avant, qui continuellement s'assurent de la profondeur avec leurs perclies de bambou.

L'ALI.t,GE l'KNlJA.NT LN KtllOLAOE

CG Croqlis Congolais

La gerbe d'eau que soulève l'étrave, coimne un soc de charrue divisant la glèbe, s'abaisse et disparait même quand le fond se relève; alors l'attention redouble, car on navigue sous la menace d'un échouage.

Tout à coup, Ijrusque arrêt ! Nous sonnnes échoués ! Le barreur attrape une formidable gifle du capitaine. Aussitôt le capita commande à tous les coupeurs de se jeter à l'eau, ils y plongent jusqu'à la ceinture; rangés à l)al)ord ils poussent au commandement de leur clief, et, ])our ndilitionner leurs efforts, ils crient en cadence : Laso! Laso! Laso! ya! y a! ya ! hop là! hop là! hop là! Etsamicé! Etsamicé! Etscunicé! Améée! Aniéée! Mais l'ien n'y fait, nous l'estons cloués sur notre banc. Le ca})itaine envoie toutes les femmes sur l'allège, pour soulager Farrière; elles se tiennent là impassibles, ne se souciant pas plus de la manœuvre qu'une vache hollandaise regardant passer un ti-ain de ses yeux somnolents.

Au liout dune heure d'elîbrts et de cris inutiles, le capitaine armé d'une baguette fait passer les noirs à tribord, et les excite en criant : Mahassi! Les coupeurs répondent : Kiima ! Kuma! Kuma! Tambiila ! Le steamer reste sourd à ces appels. Je soupçonni.' les noirs de crier plus qu'ils ne poussent ; il ne me semble pas que les muscles de leurs bras se gonflent sous un effort sérieux.

Au bout de trois heures le cai^itaine n"a plus de voix; exténué, il conmiande machine en arriére : la grande

roue soulève un bouillonnement de sable jaune, le bateau pivote sur lui-même, mais ne parvient pas à déraper. Il faut en flnir pourtant. On envoie un supplément d'hommes à l'eau, on bourre de taloches ceux qui, sous prétexte de maladie, dorment cachés sous des nattes ; le capita du bateau, s'arrachant des mains de sa femme qui le coifie, apparaît avec son énorme tignasse ébouriffée; armé d'une latte, il crie, il vocifère, bondit, comme un démon chinois, derrière les hommes qui s'arcboutent contre la coque, caresse leurs épaules de la chicotte. Enfin!... la machine bat full spead et sous une poussée de bras plus vigoureuse, le steamer glisse lentement; les nègres l'acclament de leurs hourrahs, et aussitôt, craignant de perdre pied, grimpent comme des singes à bord ; un d'eux est écrasé entre l'allège et le bateau. On le dépose geignant, presque évanoui, sur le pont; le docteur le palpe : rien de cassé, une simple compression du thorax; on lui mot un llacon d'anmioniaque sous le nez. le blessé revient à lui avec une épouvantable grimace; pour le rassurer on serre sa poitrine dans (|uelques tours de bandelettes et on le couche sur un tas de bois, enveloppé d'une couverliu'c.

La navigation reprend son coui's paisible et les îles boisées défilent unifoi'inémeiit, les unes à la suite des autres; les plus éloignées paraissent flotter dans le ciel devant nous, leur silhouette bleuâtre se précise peu à peu en des panaches de palmiers élaïs.

Croùiis Congolais

Une longue pirogue traverse le fleuve. Ses pagayeurs noirs se détachent sur le fond laiteux du fleuve embrumé, comme des omjjres chinoises.

Mais brusquement un honnne se précipite vers le capitaine : Mai Moisi! cvw t-il, et le même appel retentit en bas : Une fennne à l'eau! Endormie sur le hurd, Ekila,

la femme du bai-reur Lulongo. s'est laissée clioir; elle nage heureusement, mais la vitesse acquise nous a déjà portes loin; on arrête la machine. Lulongo se jette à leau et pousse des brasses vigoureuses vers sa compagne. Arrivera-t-il à temps avant que ses forces ne soient épuisées, avant qu'un crocodile ne l'ait saisie par les janfljes? Nous suivons anxieusement, avec nos jumelles, les progrès du sauvetage. Une pirogue indigène glisse le long de la rive; eri quelques coups de pagaie, elle pourrait atteindre la malheureuse; mais un noir d'un

CnriQUis CoKr.oLMs

village étranger no compte pas plus qu'un animal : l'embarcation ne se détourne pas de sa route. Cependant Lulongo a rejoint sa femme, le steamer rétrograde et bientôt les époux sont hissés à bord. Ekila tombe dans les bras de sa mère qui la;i tient longuement embrassée'; des larmes de joie et d'émotion coulent pendant une

partie de l'après-midi le .long de leurs joues bronzées- Quelle que soit la couleur de la peau, les sentiments qui attachent la mère à la fille, l'époux à sa femme, sont les mêmes pour toute l'humanité.

Le soleil est au zénith, toujours couvert d'un voile de vapeurs; néanmoins, nous avons bien la sensation de nous trouver au centre de la fournaise africaine : le thermomètre marque 34° centigrades; nous ne savons où

nous mettre pour échapper à la chaleur ; les iles se reflètent dans le miroir uni des eaux; la buée qui s'en élève semble décomposer les raj^ons solaires en leurs couleurs primitives et donner au paysage le coloris diapré d'un tableau féerique de Turner.

Nous nous arrêtons, un moment, pour récolter du bois, le bec du bateau dans un épais fourré; les branches des arbres de la rive, violemment secouées, font pleuvoir sur nous une nuée de fourmis.

Une pirogue vient se ranger à notre bord, en se tenant toutefois prudemment hors de la portée de l'équipage ; les pécheurs offrent de gros poissons; nos hommes présentent des poignées de mitakos et avec des appels féroces, tâchent de fixer rattontion des vendeurs.

Il y a peut-être vingt poissons au fond du canot; quarante bras se tendent avec des gestes de colère accompagnés d'injures vociférées par les compétiteurs, qui semblent en proie à un I mieux appétit.

Ewtm le marché finit par se conclure à 20 mitakos par poisson, soit environ 1 franc.

Rapidement débarrassés de leurs pruvisions, les pêcheurs alléchés par l'aubaine inatt(Midue, courent la renouveler et reviennent bientôt; mais la concurrence est moins âpre car ils peuvent maintenant contenter tout le monde. Ils expérimentent, à leurs dépens, la hn dairain de l'offre et de la demande ; les prix subissent une notal)le diminution.

Nous nous remettons en route, mais le steamer se dérobe brusquement et fait un écart imprévu à tribord. C'est un accident au gouvernail, qui n'a été que j^rossièrement répai-é à Léopoldville. Il faut s'arrêter et le remettre en état, tant bien que mal. Nos dames ne laissent pas échapper l'occasion de se baigner, les crocodiles n'oseraient se hasarder entre le bateau et la rive. Actéon pourrait sans crainte surprendre nos baigneuses peu farouches ; elles se livrent innocemment aux soins de leur toilette et sont ravies quand nous leur jetons un morceau de savon. Puis elles jouent entre elles comme les nymphes de Diane et s'aspergent muluellement avec de petits cris joyeux. Enfin nous reprenons notre navigation et les naturels, rangés sur la rive, nous regardent passer, noblement appuyés sur leur pagaie.

Vers le soir, le capita du bateau signale au capitaine que deux rivets ont sauté. 11 y a d('\ià deux pieds d'eau dans la cale. Nous nous dirigeons vers la rive pour y écliouor notre avant, afin de ne pas couler; des nègres plongent sous Teau, enfoncent des rivets munis d'une rondelle de caoutchouc dans les trous de la co({ue ; ces rivets munis d'un filet de vis sont saisis à l'intérieur et serrés contre la paroi à l'aide d'un écrou ; la voie d'eau est réparée ; demain nous pouri'ons continuer notre voyage.

Le jour tombe, le paysage s'enveloppe d'une brume

CROQns Congolais

épaisse, les rives fuient an loin en sombres perspectives et leur contour s'allonge dans les eaux luisantes en zigzags treml)lotants; on se croirait au bord do quelque lac mélancolique d'Ecosse, plutôt qu'au centre de l'Afrique.

Le Fleuve

Quand on a navigué pendant six semaines sur un tleuve, quand chaque jour, on a répété son nom, foi'mulé quelque impression à son propos, appris quelque particularité sur sa largeur, son régime, sa flore et sa faune, cette grande artère, où coulent les eaux rassemblées sur les 3,800,000 kilomètres carrés de son vaste bassin, prend dans l'esprit une personnalité douée de qualités liuuiainos ou divines. On parle de sa beauté, de ses colères, de sa puissance, comme s'il s'agissait d'un mortel ou d'un dieu.

J'ai éprouvé la même impression sur le Nil, père des eaux, que les Grecs représentaient la tête voilée, par allusion au mystère de sa source et les Egyptiens dans l'attitude d'un adorant offrant des poissons et des lotus à Ainiiioii.

Le Fiants TiJ>('ris,\rVn/cv Rh(;/n,\a Blnifc Doiuni ont reçu de la légende, de l'ai't et de la ])()esie la même personnification symbolique.

Au Congo, l'énorme serpent liquide traverse de ses rt'plis sinueux quatre mille kilomètres de territuire, et,

78 Croouis Congolais

si fluides que soient ses molécules, elles semblent néanmoins cons!ilu(M' un oi'g'anisme vivant, un tout animé d'une volonté mj'stérieuse, en vertu de laquelle elles accomplissent leur mission : transporter l'alluvion des montagnes dans la plaine, modeler la surface de la terre, limer les rocs (jui lui liai-rent la route de la mer.

En vain onze barrières ont-elles tenté d'entraver la marcbe fatale du re|)tile luisant ; avec une patience séculaire il a rongé leurs seuils et maintenant il les francliit allègrement pour aller regagner, en ])ondissant, le sein de l'ancétrc commun des eaux, le vaste océan.

L'explorateur devine la genèse du fleuve : comme le python antique, il est né de la fange des marais. Dans cette périodi^ embryonnaire, dont il reste des traces, sa forme était peu dértnie; une nndtitude de canaux serpentaient entre le Congo et ses artluents; ils s'anastosmosaient entre eux, et leur réseau in(»xtrical)le constituait comme un protoplasme de fleuve.

A ce moment son caractère ne se dessinait pas encore, son lit n'était pas creusé, son allure était hésitante. On voit même aujourd hui, son cours tortueux s'épandre en d'énormes marécages et ramper entre descentainesd'iles qui ralentissent sa marclie.

En prenant de l'âge, sa volonté s'aftirme, sa force accrue attaque résolument les obstacles, il approfondit alors son chenal et quand sa colère s'est épuisée en

bons furieux de N' Tamo à Yellala, ses eaux encore troublées par la lutte récente coulent unies, calmes, à pleins bords entre des rives nettement arrêtées, vers l'océan, but suprême do leur longue course.

Si Hérodote a pu appeler l'Egypte un présent du Nil, nous pouvons nommer le Congo le grand voyer de notre empire colonial, car il est la seule voie de pénétration permettant d'atteindre toutes ses parties; aussi, comme le Nil, fait-il pi-esque l'uniipie objet des conversations des voyageurs transportés sur ses eaux ; on le sent toujours présent à leur pensée, il les hante par son immense parcours, l'énorme volume d'eau qu'il verse à la mer, le spectacle varié de ses ondes, tantôt unies comme un clair miroir réfléchissant les nuages et les rives, tantôt

80 Croduis Congolais

couleur de plomb, quand le ciel se charge de lourdes nuées d'orage, ou bien ridées par le souffle précurseur d'une tornade. A certains moments, il s'étale avec une ampleur majestueuse et l'œil cherche en vain, au loin, ses rives bleuâtres ; il semble alors jouer quelque rôle solennel ; d'autres fois, il court en zig-zag d'une rive à l'autre, pris d'une folle fantaisie, et tourbillonne sur luimême ; ou bien encore, ressei'ré enti-e les bords rocheux d'un étroit canal, il précipite, avec une rapidité irrésistible, sa profonde colonne d'eau, cliari'iant d'énormes troncs d'arbres et des lies flottantes; ou entln. bondissant au milieu des cataractes, on le voit déployer sa force et sa rage entre les rocs ébranlés sous les coups de liélier de ses tlots mugissants ; il s'élance en gerbes rejaillissantes dont la crête s'éparpille en une mousse brasillante au soleil ; si l'obstacle lui présente une masse trop solide, il le contourne, rampe à l'entour, rongeant sournoisement sa base jusqu'au jour où le colosse, manquant de pied, s'écroule et roule, entraîné par l'irrésisti]»i(' poussée du fleuve, se brise en éclats, et se réduit en d'innombrables cailloux cpii plus tard , pulvérisés, forment limpalbable alluvioji de ses l'ives blanchissantes.

A côté des rapides, où l'on est assourdi par les sifflements, étourdi parles clameurs des eaux entrechoquées, on voit le fleuve s'employer à des besognes plus modestes : creuser patiemment une marmite en y faisant

tourner une pierre; s'insinuer dans des canaux étroits en les remplissant de ses gargouillements joyeux, dévaler dun seuil peu élevé en une nappe cliatoyante, dont la poussière s'irise d'un arc-en-ciel.

(Iliaque variation de l'atmosphère se répercute dans le lleuve : à travers la l)runie grise du matin filtre une lumière délicate, elle glace de reflets laiteux et nacrés la moire des eaux; vers midi le vent se calme, les rides s'effacent, et les iles se reflètent dans les eaux dormantes, avec une telle netteté (pi'on ne sait où flnit la réalité, où connnence l'image; vers le coucher du soleil les vaiieui*s ([u'il a pomp(''es se traînent paresseusement sur le fleuve.

Quand la lune se lève, ces nuées se colorant d'une pâle clarté, accrochent leurs écharpes transparentes à la silhouette somhre du rivage.

L'impression la iilus persistante rapportée de notre navigation sur le Congo, est celle de son immensité, rendue sensihle par tem})s considérable exigé pour son parcours jusqu'aux Stanley- Falls : vingt-six jours à la montée, quinze jours à la descente. Au point de vue de l'exploitation de

le

Ckoûlis Congolais

la coloiiir'. le trajft à faire, avaut ilaiTiver à sa partie fertile, est énorme : de Baiiaiia à Matadi, une journée, de Matadi à Léopoklville, deux journées ; de Léopoldville à Tchumbiri, quatre journées; soit se])t jours de trajet, c'est-à dire le temps que l'on rjiet pour aller de New-York à San-Francisco,en traversant tout le continent américain. II ne parait pas que l'on puisse tii'er grand i)arti des rives du Congo de Léopoklville à Tchumbiri. Aux environs du Staidey-Pool ce ne sont que prairies marécageuses ; plus haut le long du chenal, des collines arrondies, stériles, où la brousse seule pousse. Le même aspect désert se trouve plus au nord quand on navigue pendant deux jours entre Mobeka et Upoto, sans rencontrer un poste.

Au point de vue pittoresque, le Congo peut aussi se diviser en deux parties : le chenal entre le Pool et Tchumbiri, bordé de collines rousses, dont les rameaux uniformes descendent les uns derrière les autres vers le fleuve ; puis le haut fleuve dont les rives sont couvertes de forêts impénétrables serties dans un bourrelet vert tendre ATrer-a.

La prt'iiiière partie forme un chenal resserré de quinze cents mètres de largeur environ, d'aspect triste et sauvage, la seconde s'étale en renflements énormes, semés d"iles innombrables, dont la végétation touffue se reflète dans les eaux et prête à la contemplation i)oelique.

Ainsi le fleuve révèle peu à peu à l'observateur son

rôle considérable par sa puissance, son action, ses aspects. Il est l'éternel sculpteur qui, sans relâche, modèle la terre pour un bat mystérieux et modifie sa surface tourmentée. vSon travail patient, atténue peu à peu les boLilevei-sements do la force i)lutoni(|iie.

LE l'IONNIliK

On s'explique les légendes, échos lointains des époques où les volcans soulevaient et crevassaient la croûte terrestre. Ce devaient être des géants qui avaient rudement forgé la future habitation de l'homme ; maintenant n'est-ce pas une naïade, qui, par des procédés plus doux et plus patients, dénude les munlagnos, comble les gouffres,excave les canaux d'irrigation par lesquels les mers

84 Cro(jui.s Congolais

iiitérieuiTs s'écuulcnt vers l'océan et prépare ainsi la teri'e pour le séjour des faibles humains^

A la place des solitudes dont les sombres montagnes se miraient dans de mornes lacs, apparait l'eau vivante, courante, bondissante.

L'eau, principe animateur des germes, s'élève du vaste réservoir de la nature ; suus les rayons viviliants du soleil elle entoui'e la terre de son anneau ('(piatorial de nuages, puis se précipite en pluies diluviennes vers le centre du continent noir, d'où elle s'élance de nouveau vers l'océan, réalisant ainsi le cercle éternel de la vie.

Pour la courte existence de l'homme, la grandeur séculaire des oscillations de la croûte terrestre est l'iunnobilité; tandis que la force agissante de Teau, transformant la surface de la terre sous ses yeux, c'est la vie delà nature.

Quand le puissant travailleur a rendu le lU'Uve accessible à la civilisation, après avoir calmé et régularisé l'imix'tuosite primitive de son cours, distribué les fécondantes alluvions sur des plaines riveraines, alors il ne transporte plus seulement le canot du sauvage, mais le bateau à vapeur, chargé d'hommes blancs, apparait sur la grande artère connnerciale pour aller exploiter des richesses jusque là inutiles, et ouvrir à la fécondité humaine dos espaces nouveaux.

La Forêt Équatoriale

A Princesse Clémentine remonte lentement le courant, la silhouette des rives boisées défile devant nos yeux.

Un fouillis inextricable de racines plongeant dans l'eau, surmonté d'un bourrelet d'arbrisseaux chlorotiques ('), en défend l'accès. Plus haut, les rotangs ("*), s'aidant de leurs crocs, escaladent les arbres. La brise, invisible pianiste, abaisse successivement leurs feuilles,^ comme les touches d'un clavier végétaL

Tentons pourtant de sonder les mystères de la forêt vierge; une pirogue nous conduit vers une petite plage sableuse, mais nous nous heurtons immédiatement à une muraille végétale; en vain essayons-nous de forcer notre route à travers le taillis, nous nous butions constamment à un lacis infranchissable de rotangs piqiiaids, de ronces acérées, deuplioi'bes hérissées, de lianes à caoutchouc (***). Essayons de nous glisser plus avant par un

(*) Urera Cameroonensis; (Urlicacée).

(**) Calamus secundiflorus (Palniacée.) ("*) Hevea, Vahea, Landolpiiia.

couloir de fauves, mais nos vêtements sont bientôt lacérés et salis d'un suc laiteux et nous nous arrêtons découragés.

Toutes ces plantes parasites luttent à qui atteindra, la première, la lumière; elles s'enmêlent, se hissent les unes au-dessus des autres par les moyens les plus ingénieux ; crochets, vrilles, harpons, ventouses, et nous donnent le spectacle de l'âpre combat pour l'air. Dès que cette dore parasite a atteint le sommet des arbres, elle suspend ses festons de l'un à l'autre, flotte en guirlandes à leurs branches, recouvre leur ramure d'une lourde nappe verdoj'ante qui s'épand en cascade jusqu'au tleuve.

Autour de nous se révèle la fatale conséquence de cet assaut des plantes grimpaiiles, Eci'asés sous leur linceul,

FORKT MORTE

les arbres n'ont pas le temps de grandir ; ils meurent étouffés, pourrissent sur pied, dévorés par les fourmis et les scolopendres. Puis au premier ouragan, ils s'effondrent entraînant dans leur chute les artisans de leur mort.

lUVK col Vi;i!TK DE LIANES

L'épineuse fainillo des p;ipilioiniac(''es peuple la Coret : acacias, mimosas, ])Oiid)ax y di'esseiil leurs troncs blniics. Une silhouette étrange al lire notre regard; en approchant nous reconnaissons que l'orsoille (*) parasite a suspendu ses franges jaunâtres aux rameaux desséchés

(*; lîocella liiicloria.

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