‹ Croquis congolaisChapitre 5 sur 8 · RIVE PLANTEE DE PAL.MIEHS · texte numérisé non relu

RIVE PLANTEE DE PAL.MIEHS

d'un faux cotoniner (*) ; à côté le squelette d'un paiiza (**) s'est revêtu d'uue frondaison artificielle sous les étreintes meurtrières d'une liane.

Gagnons le sous-bois par ce soutier di'lepliaut.

Déception! quelle pauvreté en comparaison de la lisière !

La végétation privée d'air et de luiuière est misérable, rabougrie; le feuillage rongé par la rouille de l'anémie a un asi)ect maladif; les troncs pourris, dévorés par des clianipignons énormes, tombent en poussière; une atmosphère lourde et humide rend la marche pénibh^ ; le pied sendiarrasse. à ciiaque pas. dans des racines hérissées d'aiguillons.

(*j Eriodriiili'oii aiifraclnosum.

(**) Penlaclethra macropliylla.

Quoique cette flore sylvestre ne compte pas une conifère, ses feuilles composées et menues sont luisantes et sombres comme les aiguilles des pins; elles ne tamisent pas la lumière ainsi que le feuillage transparent de nos arbres et, par suite, on ne rencontre pas ici les clairsobscurs mystérieux de nos sous-bois.

La végétation, renouvelée sans trêve par l'action combinée de la chaleur et de l'Iiumidité, ne saurait otfrir ni le charme de no? frais printemps, ni la mélancolie de nos automnes colorés.

La forêt africaine se présente donc à nous comme le continent noir lui-même : dure, massive, compacte, hostile au voyageur.

Combien nous préférons b' charme d(^ nos lx)is et leurs fi-aichcs clairiêivs!

Une Tornade

Ki'iis le matin Ihorizoii c^t couleur (le [)l()inb et le tonnerre gi'onde soui- (lonient au loin; le ciel s'assombrit de plus en i)lus et la surface de l'eau se l'ide d'un irissonuenieiit de petites vagues; la températui'e iïaichit. De lourds nuages d'un vert sale ne laissent plus passer qu'ime lueur sinistre; les éclats de la foudre se rapproclieid et se succèdent plus frequenunent, des éclairs violets déchirent la nue; l'eau prend une couleur terreuse. Il est tenii)S de s'abriter contre l'ouragan meUHçant. Nous longeons la rive, cherchant un ancrage favorable, tout en évitant les bancs de sable et les snakes. Mais les vagues grossissent et lavent le ponl inr(''rieur : notre steamer n'est pas construit pour les atîronter; il laid, a tout prix aborder. Nous nous amarrons, taid bien qir,' mal, aux arbres de la rive et, tii'ant sur l'ancre, nous nous incrustons dans la forêt. Il est temps! La tornade fond sur nous, les vagues déferlent violennnent et nous collent contre la terre, un vent furieux secoue les arbres, les brise et emporte au loin les feuilles déchiquetées des bananiers. Une averse

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équatoriale répand des torrents d'eau sur le bateau et nous oblig-e à chercher un refuge dans nos cabines.

Les détonations électriques se suivent sans interruption; nous sonnnes entourés de feu; les craquements de réclair, suivis de longs roulements, deviennent assourdissants; nous assistons à un effroyable déchaînement des éléments; par moments, des rafales violentes chassent devaid elles des nappes de pluie ; on les voit accourir et s'abattre sur nous; les arbres, la rive, le bateau ruissellent. La puissance des forces naturelles nous apparaît alors dans sa sauvage grandeur. Cela dure une lieure ; puis, les coups de foudi"e s'espacent, le grondement du tonnerre s'affaiblit, le vent perd peu à peu sa violence, l'ondée tombe plus verticalement, l'horizon s'illumine au sud d'une clarté rose; la houle s'apaise; nous pouvons reprendre notre voyage; mais il pleut toujours. Du rivage élevé, les Lokélé nous regardent passer, abrités sous une feuille de bananier ; nous en apercevons six qui, comme des cariatides de bronze, élèvent au-dessus d'eux une claie protectrice, d'autres se sont tapis sous un pagne tendu ou se tiennent blottis sous une pirogue renversée.

Vers la fin du jour la pluie cesse, mais le ciel continue à charrier de sombres nuées, et, par monu-nts, nous entendons encore les lointains roulements de l'orage qui, comme un chien hargneux, s'éloigne en grondant.

Au Pays des Eves noires

ES tambourins du bord font rage, les sondeurs plongent en njesure leurs perches dans le fleuve et crient chaque fois : yjit'i hiciKji! Vawx beaucoup!

Nous approchons d'une rive élevée ; entre les palmiers qui la couronnent s'alignent de nombreux chimbéques ('). C'est Yambinga, important village d'I^poto. Les indigènes accoiu'eut en gesticulant et s;dueid, d'exclamations moqueuses nos Bangala, ({ui r(''pondent par des quolibets salés. Ils crient aux femmes : " Vous courez nues comme des chèvres! ^' En edét, elles n'ont pas le moindre costume, et les hommes portent un [taune minuscule.

Bieutol l'ancre est hxée, la [)ass('i'elle basculante phicec. Nous allons nous pi'omener dans le village dont les cases s'étendent, au bord du fleuve, sur une longueur de sept kilomètres.

Le cli( 'uuu, d'ai'gile battue, est proprement balayé. Les habitations sont fort simples. Les

(*) Les cases des iiuligciies.

Croûl'is Congolais

parois, composées de nervures de bananier, les toits couverts de feuilles de palmier, sont des abris sullîsants dans cet heureux climat. Des ])ananiers touffus, chargés de régimes en iVuits. L's protègent couli'c les ra3"ons ardents du soleil.

tN GROlPE lIE >OIR.S

L"air est doux, ral'raichi i)ar un souffle léger venant du fleuve; dans les eaux scintillantes se reflètent des iles verdoyantes; elles flottent dans la buée chaude cpie l'implacable soleil d'Afrique vaporise incessamment.

I^'n groupe de noirs se détache en silhouette sur le miroir éclatant du fleuve; l'un d'eux, appu^'é sur son bâton, rappelle la pose familière des bergers grecs; un susurrement, fait de Faddition de tous les bruits de la

nature, accompagne le cours de l'eau qui roule paresseusement ses ondes limoneuses en se moirant, deci delà, d'un lour])illon, indice d'un roc caché, d'un i'i'issonnement de rides, révélatrices d'un ])aiic de saille.

La vie i»aisi]jle des villageois se déroule sous mes

VANNIER YAMBINGA

yeux en ta])leaux idylliques : à sa coill'are et à son ample co\Y\evd('j)ipio^/iÇ),jc reconnais une jeune mariée accroupie près de son seigneur et maître, étendu la tête à l'ombre d'une natte; plus loin, une ménagère racle du manioc et, devant elle, l'eau bout dans un pot planté sur trois bûches; à côté, son mari est absoi'bé dans le très-

(*) Perles blanches,

sage délicat d'une nasse. Ses femmes, hardies naiitonières, iront la poser aux buns endi'oits; les voilà précisément en pirog'ue, au rivage; elles viennent de déposer

ÉMÉÉJiiÉI 11 III ïi

LE CHEF MALANGA

le produit de leur pèche. "\'oici maintenant un grand gaillard, voluptueusement étendu, la tète sur legii'on de son épouse. Elle épile ses cils de ses doigts etîîlés, et cette opération parait lui faire gi'and plaisir. Tantôt elic

CROons Congolais

transforniora sa chevelure eu une toque rouge et graisseuse, aux boi'ds uettement rasés.

Tel nous apparaît Malanga, le chef du village, qui se

DEUX EVES KOIHES

laisse cou)])laisaninient photographier. api)uyé sur sa pagaie, après nous avoir saku' diui sonore Malamou! Il est vigoureux, bien découple et ses jambes ne sont pas dépourvues de mollets, chose rare chez les nègrea.

A lombre d'un buisson, trois amis sont accroupis et se passent un IjamLou creux dont rextrémité porte une feuille de tabac enroulée; ils en tirent une forte bouflFée à tour de rôle; des mères caressent leurs enfants, des pères les font sauter sur leurs genoux uu les encouragent à venir m'ofFrir gentiment la main.

Un peu plus loin surgissent, au milieu dune touffe de scrofulaires fleuries, deux Èves noires ; leur innocente inconscience ne s'émeut pas de me voir l)raquer un Kodak vers elles. Ne sommes-nous pas dans un Éden africain, où les femmes n'ont pas encore mordu au fruit de la science et ne comprennent rien aux effarouchements de la pudeur européenne?

Peut-être dans leur cerveau obscur, se demandentelles pourquoi le blanc, le mundélé, si puissant par ses bateaux, si fort par ses albini, si riche en étoffés, si pourvu de mitakos, ne reste pas tranquillement auprès de ses blanches, dans la U)intaino et nn'Stérieuse M'Potou (*), aux cliimbeques de pierre, au lieu de venir troubler l'innocent non' par sa fiévreuse activité, sa soil du gain et sou b(^soin de doiuination.

(■) L'Europe.

Le Nu Africain

ENDANT les quinze premiers jours de voyage, à la montée du Congo, à Boma, Matadi , Tumba, L(''opoldville, on rencontre des nègres habillés d'une défroque européenne plus ou moins complète, sale, trouée, débraillée, portée sans le moindre selfrespect, avec l'unique préoccupation, semble t-il, de représenter une caricature du blanc.

Le nègre emprunte le costume de l'Européen comme toutes les races inférieures lui empruntent les apparences extérieures de sa civilisation, sans en comprendre le sens ni l'esprit.

On les voit se promener avec une vanité satisfaite, dans des accoutrements, composés des pièces les plus disparates et d'un comique inénarrable.

A notre retour nous avions, à bord du Bruxellesville, des Sierra Léonais et des Sénégalais. Quelques heures avant leur débarquement, ils nous donnaient le spectacle

Croouis Congolais

le plus réjouissant; nous pouvions nous croire à un véritable carnaval de nègres unifpienient préoccupés de singer le blaiic ou à une charade jouée par une troupe de brigands après le pillage d'une garde-robe. Revêtus de bribes empruntées à nos modes, ils offraient à nos 3^eux un accouplement bizarre de défroques hétéroclites. On en vo^iiit dont les pans de chemise flottaient sur un pantalon noir; d'autres étalaient des guêtres sur des pieds nus ; i)ortaient des souliers et pas de bas ; avaient ]'cvcl u une lilouse bleue et s'étaient coiffes d'une serviette de bain tordue on turban. Plus loin s'associaient un pagne et une casquette anglaise; un veston marron et un bonnet grec brodé d'or; un jersej' bleu et un béret tricolore ; une redingote noire et un madras rouge; un gilet ouvert sur un torse nu et un faux col sans chemise.

Mais plus on s'éloigne de la région où l'influence européenne se fait sentir, plus le vêtement se simplifie. Déjà à partir de Léopoldville, le pagne en etotFes de coton, tissées et teintes en Belgique de couleurs bigarrées, en vue de satisfaire les goûts des nègres, fournit un costume plus approprié au climat et mieux adapté aux habitudes des noirs.

Les hommes serrent le pagne a la taille, les femmes le passent sous les aisselles et le tendent

sur les seins, en le laissant tomber en plis gracieux jusqu'aux pieds. C'est alors un vêtement ample et flottant, ondulant et souple, qui rappelle souvent la draperie classique. L'habitude de marcher pieds nus donne aux femmes une allure assurée, celle de porter des char-

liANGALA

ges sur la tète imprime à leur démarche la noblesse d'attitude des Ganépliores du Parthénon.

A mesure que l'on monte vers l'équateur le vêtement se raccourcit, par le haut et par le bas chez les Bangala, les Basoko, les Lokélé, jusqu'à disparaître complètement chez les Upoto.

( )n rencoidr(> de ])eaux homuKvs parmi ces tribus, bien découplés, de proportions harmonieuses, donnant l'impression de la force saine.

Cependant les masses musculaires ne se dessimient pas nettement connue chez l'Hermès arcadien; la graisse

uo

CROûns Congolais

en arrondit les contours et l'aspect générai rappelle plutôt les formes pleines et efféminées du Paris asiatique. Quelquefois les muscles pectoraux sont développés au point de faire douter du sexe de l'individu, par contre, les mollets font souvent défaut. Mais le nombre d êtres

DANSEr.>E.S r.AN(.Al..\

malingres, cagneux, aux jambes grêles, aux pied^ déformés, à la poitrine étroite, ou affligés de monstrueuses bernics ombilicales prouve bien ({ue la mauvaise bygiène, le manque d'exercice, l'alimentation insuffisante, les habitudes vicieuses, produisent en Afrique, aussi bien qu'en Europe, la dégénérescence de la race. Beaucoup de femmes, avacliies par le travail et la maternité, étalent sur un abdomen d'orang-outang, des cascades de chairs

r.ROQUIS CONf.OI.AIS

qui l'ont douter si l'on n"a pas devant soi la lenielle d'un quadrumane.

Quand l'Européen, habitué à vivre au milieu d'une population constanmient vêtue, se trouve brusquement transporté au milieu d'individus des deux sexes allant, venaiit, se mêlant au gré de leurs occupations, dans un état complet de nudité; il est d'abord surpris par un spectacle aussi insolite, aussi opposé à ses notions de pudeur.

Cependant il s'aperçoit bientôt que les mœurs sont indépendantes du costume. Ce n'est pas le nu qui est innnoral, mais l'œil du spectateur. Et telle négresse qui se promène dans la superbe innocence de sa nudité, au milieu de ses compati'iotes, ramènera pudiquement un coin de son pagne pour soustraire ses charmes au regard libertin d'un blanc.

Sauf, lorsqu'au claii' de la lune, les nègres se livrent à leurs danses lascives, nous n'avons jamais vu aux marchés, aux débarcadères les honnnes lutincu' les femmes, comme cela se passe à nos kermesses et à nos pèlerinages.

Nous sommes tellement habitués à juger des femmes d'après leur (Igure, qu'en présence de la peau noire, de la face siraiesque, des coiffures baroques, du tatouage déroutant des négresses, nous sommes disposés à les traiter d'affreuses guenons.

Au bout d(ï quelques semaines on les juge plus équi-

tablemeiit et quoi(|ue l'un ;^e trouve en qualité d'étranger, mal placé pour cela, à raison de la métlance des indigènes qui cachent les jeunes beautés à l'approche

JEUNES MARIEES UPOTO

d'un bateau à vapeur, on finit par corriger son premier jugement.

Tout daljurd les Congolaises ne se déforment pas par l'usage du corset, des jarretières et des bottines, comme les Européeimes ; ensuite si on lait abstraction des

CkO(JII1S CONGdl.AIS

canons d'après lesquels on juge la beauté académique; si l'on tient compte de l'individualité de la race et si l'on prend pour base les normes empruntées au type ethnique et non celles des blancs, on reconnaît qu'il y a de belles négresses, comme il y a de belles aryennes, en ce sens que leurs formes sont harmonieusement proportionnées.

Les corps nus font, en Afrique, une toute autre impression que ceux que l'on rencontre dans nos Académies.

Il m'est arrivé plus dune fois de suivre avec intérêt le jeu des muscles des deux sondeurs placés à l'avant de notre bateau. Ils plongeaient leui's perches dans le fleuve alternativement d'un mouvement lytlnne.

Les niasses musculeuses de leurs bras et de l(;ur dos accoutumées à déployer leur effoi-t, non sous la conqjression d'un

NOS UAKKEUKS liAVAN/I

vètenu'iit, mais en pleine lumière, se gonllaieiit et se fondaient-, tour à tour, en passant par une série de transitions et de modiflcations qui décelaient le jeu admirable de la machine humaine, quand elle a la franchise d'allures, la liberté d'attitude que donne l'habitude de vivre et d'agir nu.

Je ne ressentais pas la sensation pénible produite par la vue d'un modèle grelottant dont la peau bléinie, à l'ombre du costume, gagne la chair de poule sous notre regard.

Quand nous entrons dans une classe de peinture d'après la nature vivante, nous avons l'impression d'avoir devant nous un honnne déshabillé et non l'animal humain dans la beauté de sa l'orme propre; nous devinons un pauvre hère humilié de se montrer dans un état exceptionnel, considéré souvent comme ridicule, toujours anormal, parfois immoral.

Tels ne devaient pas apparaître à Phidias et à Pra.titèle les vigoureux éphèbes qui, oints d'huile parfumée, se montraient à la Grèce assemblée dans le stade d'Olympie. Les jeunes athlètes devaient se révéler à ces immortels sculpteurs avec la fi'ancliise de mouvement, la grâce naturelle, l'inconscienlc nudité des nègres de l'Afrique équaturiale.

Le Réveil de la Station

LNQ heures : ki diaiie sonne , le

jour point à peine, une lueur douteuse

rampe sur le sol et y dessine l'ombre

allongée des arbres et des habitations. Les

noirs s'éveillent et se frottent paresseusement

les yeux.

Cinq heures et demie : appel plus impératif du clairon; tout le monde debout! un murmure croissant s'élève de toutes parts et se précise peu à peu en des éclats de voix, des rires joyeux, des reproches gutturaux, des railleries lancées de loin. Les travailleurs sont rangés en ligne par leur capita, en attendant la revue de l'otïicier : il y en a de grands et de petits, de gras et de maigres. Les uns ont un beau pagne bleu, les autres ime loque ellilochée, sans couleur appréciable, ou un vieux veston troué et sont coitlés d'un chapeau mou crasseux.

Six heures : le soleil illumine la brume matin^de; une circulation active s'établit au sonnnet du rivage. Des l'eunues passent avec les oJjjets les plus variés placés sur la tête : une brique de savon, une pipe, une boite de

travaillent

cirage, une lioiiLuiiiie pleine d'eau une vieille caisse à biscuit ; elles marchent d'un \n\s ferme, balançant les hanches, le cou raide, la poitrine saillante, les reins cambrés.

Les accents de la musique luilitaire nous arrivent jiar boultées et quauil c'est la marclie d'A'ida, les nègi'es esquissent, sur son rythme, une danse du ventre.

La foule des indigènes grandit les uns au {piai, le ])lus grand nombre regarde et donne des conseils. De longues théories de femmes conduites par leurs chefs, se suivent en lile indienne, une houe sur l'épaule, poui- aller sarcler les plantations de café.

On commence à décharger notre steamer, il dégorge de ses flancs un nombre incroyable de colis; avons-nous vraiment transporté tout cela! Le capitaine les classe et les vérifie; des olflciers en blanc, coiffes du fez rouge, surveillent les travailleurs et procèdent à la réception des charges.

Le soleil s'élève derrière un voile épais de nuages. Nos gens campés le long des caféiers se glissent hors de leurs nattes, s'étirent, se lavent dans la casserole ([ui tantôt servira à préparer le déjeuner; leur caquet va grandissant, tandis qu'ils se livrent à leur toilette; ils se peignent en rouge avec du n gula, s'enduisent d'huile de

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palme jaune, se brossent soigneusement les dents, tirent leurs plus beaux pagnes de leur sanduk (*). Les femmes allument un feu dont la fumée acre se traîne paresseusement sous les arbrisseaux de café.

La foule bariolée, mouchetée par les robes blanches des arabes, est constamment traversée par des rames de travailleurs conduits aux divers chantiers; quelques uns sont enchaînés; des porteurs tirent des mannes de caoutchouc d"un magasin et les rangent en lignes parallèles devant le bateau :

c'est la ration qu'il doit absorber avant de descendre. Un bourdonnement incessant dénote l'activité de la station ; la musique circule toujours et nous envoie des lambeaux d'airs coupés par les cris perçants des chiens congolais que leurs maîtresses portent en les tenant suspendus par les pattes de devant. Les indigènes de Initerieui- apporttmt des légumes, les Wagenia des P^alls, «les poissons; un marché s'installe sur le rivage. Cette scène animée et son crescendo l)ruyant me l'appellent le réveil duBurg de Lohengrin. Mais ma mule, conduite par un palefrenier noir, débouche d'une allée ; il est temps de l'enfourcher; je dois rejoindre le cominaudaiit qui lunttcnd })Our une exciu'sion à la clinle de la Tshopo.

(*) ColTre,

Stanley-Falls

oRSQu'iL y a une vingtaine d'années , je lisais dans Through tJie Darh Continent, \(\ récit do la descente périlleuse, opérée par la flottille de Stanley, à travers la cataracte de Kitsigitigni (*), j'étais loin de me doider, qu'un jour, j'arriverais à ce même lieu, situé au centre de rAfrique presqu'à égale distance de la côte orientale et de la côte occidentale.

Mais à la joie d'être parvenu sans oiicombre à ce point extrême se mêle l'impression mélancolique d'avoir atteint le terme de mon voyage.

Le touriste insatiable ne connaît pas de colonnes d'Hercule et dit volontiers comme Charles Quint : - Plus oultre! « Il lui semble qu'au delà du mystérieux inconnu le paysage sei^a plus piltores(pic, la natui"o plus grandiose, les populations plus sauvages.

Donc, par une belle après midi du mois d'août, à un détour du fleuve, après avoir dépassé la pointe d'une ile.

(') Nom indigène des Stanley-Fall imilalive.

dont on remarquera l'iiarmonic

^2i Croquis Congolais

OÙ fume encore le feu qui a signalé l'arrivée de notre steamer, je vois apparaître entre les plantations les toits (le chaume de Stanleyville, puis au loin la ligne blanchissante des chutes harrant le Congo et dont le sourd grondement s'accroit à chaque tour de roue.

Le "commandant Malfeji, ses officiers, la garnison noire in'attendent rangés sur le rivage, la Bi'obançonne l'etentit, on devine Témotion qu"éveillent ces accents de la patrie lointaine et la vue de ces compatriotes qui l'ont quittée pour soutenir, au milieu de mille dangers, une œuvre grandiose et utile à leur pays.

Avec quelle cordialité je serre les mains de ces vaillants, avec quelle sympathie je les considère, pendant que leur commandant me les présente.

Mais, malgré l'insistance aimable de M. Malfeyt, je ne veux pas les retenir longtemps. Nous apportons un volumineux courrier de Belgique et je devine quelle doit être l'impatience de ces jeunes gens d'y trouver des nouvelles de leurs parents et de leurs amis.

Le surlendemain, au lever du soleil, le commandant vient me prendre dans sa pirogue, à trente pagayeurs Wagenia, vêtus en marins. Ils marquent la cadence de leurs coups de pagaie en chantant : Aicni! Awài ! Aw aï! he cowY'àwi est assez violent, mais en longeant la rive nous prolitons d'un contre-courant et nous gagnons bientôt le village d'arabisés, Kissanga. A l'entrée se tient le chef, Said ben Sabcthi, paré de ses plus

beaux habits : une robe havane, recouverte d'un veston en broché rouge, richement brodé, un madras de soie sur la tète. Il me souhaite la bienvenue, en bon fr-ançais; il n"a cependant jamais quitté l'Afrique centi'ale; puis il me présente les notables vêtus de longues robes de coton.

Je constate avec curiosité à quel point ces nègres ont été transformés par Tinlluence des Arabes; ils leur ont emprunté leurs façons respectueuses et cérémonieuses; ils en ont pris les manières réservées et sérieuses qui contrastent si fort avec le caractère enjoué, enfantin et familier des Wagenia, au milieu desquels ils vivent.

Le commandant m'apprend que depuis que ces nègres arabisés sont convaincus de la puissance de l'État, ils sont devenus très maniables et d'excellents intermédiaires avec les noirs, dont ils obtiennent les services, à raison de 10 ou 20 centimes par jour.

En effet, à partir de la Romée, nous avions remarqué sur la rive droite du Congo, recouverte d'alhivions argileuses, des plantations de bananiers, de caféiers, de cacaoyers, de riz, au milieu desquelles apparaissent les robes blanches des Arabes ; encouragés par les primes de l'État ils ont défriché la forêt et considérablement étendu les cultures.

Dans son rapport sur son voj^age agronomique au Congo, M. E. Laurent, professeur à l'Institut agricole de Gembloux, confirme mon impression : '• La région fores-

tière de la zone arabe est assurément l'une des plus riches, sinon la plus l'iclic r(''L;i(>n de lÈtat indépendant par ses furéls lourines en lianes à caoutchouc, par son sol et son climat si favorables au caféier •'.

Deux prisonniers derviches, Ghalasse et Bismalhi, de la trijju des Bagara. i)ris jiar les Belges à Redjaf, se trouvent internés, avec leur famille, dans ce village de Kissanga.

Ils s'inclinent jusquïi terre et me baisent respectueujement la main. A jiarlir de ce moment ils se croient obligés, par égard jiuui' un grand clicf. île ne pas me quitter de la journée. La politesse ai'abe a des exigences dont il n'est pas possible d'adoucir la tyrannie.

Grands, nerveux, robustes, bien découplés, lanati(]ues, ces hommes doivent être de redoutables adversaires. Quoique noirs, ils ont le type sémite. Ils portent encore le costume caractéristique des Derviches : turban de coton blanc, blouse serrée à la taille par une écharpe de même étoffe, culottes boull'antes. Des i)ièces de coton bleu y sont cousues, afin de donner à leur vêtement l'aspect rapiécé. C'est une marque d'hunniité prescrite par le Mahdi.

Quoique ces prisonniers dusserd me considérer comme un des chefs de leurs ennenns, un soir que je fis une excursion au village de Mabi'ouki, ils se constituèrent mes gardes de corps, et certes, sans leur secours, j'aurais eu quelque peine, au retour, par une nuit noire, à

OHALASSE ET BISMALLA.

traverser, en équilibre sur des troncs d'arbres, les marais qui barraient la route.

Conduit par Saïd-ben Sabethi, escorté par les notables et les Derviches, je parcours la grand'rue du village, large de 15 mètres, en terre battue, proprement balayée. Les maisons isolées la bordent et révèlent un progrès considérable en comparaison des misérables chimbéques indigènes. Elles sont construite en pisé et toutes sur le même plan.

Au centre de la façade s'ouvre une barza ou terrasse ; tout autour court un divan en pisé recouvert de nattes. C'est là que le maître reçoit ses visiteurs, fume sa pipe , sirote son

café, défile son chapelet et traite les affaires; une porte, infranchissable pour tout autre, conduit dans un couloir; à droite se trouve la chambre à coucher, à gauche la salle à manger ; les murs sont revêtus d'un plafonnage blanc très lisse; il n'y a pas de fenêtres : le jour pénètre faibleuKMit ])ar un espace ménagé entre la toiture et le sonnnet des murs; cette ouverture sert aussi à la ventilation ; le mobilier est des plus simples, il

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