MME MIOLAN-CARVALHO
e ne m'attendais guère, en esquissant ce croquis d'une des plus admirables de nos artistes françaises, de celle même qui peut être vraiment considérée comme le type le plus accompli qu'on vît jamais de la chanteuse française, je ne m'attendais guère qu'il fallût au dernier moment débuter par déplorer sa disparition. Cette nouvelle a douloureusement frappé le monde des arts, où elle ne comptait, comme femme et comme artiste, que des amis. — Pendant que le souvenir de ses triomphes et de ses mérites si exceptionnels est encore vivace et présent à tant
d'esprits, essayons de le fixer ici à l'aide des noms, des faits essentiels de sa carrière, qu'achèvera comme conclusion le tableau de ses rôles.
Le nom de Mme Miolan-Carvalho restera inséparable de la gloire de Gounod, comme le nom de Mme Caron de celle d'Ernest Reyer. Chacune d'elles personnifie l'originalité et le génie propres de celui dont elle fut l'interprète de prédilection, qu'elle comprit, qu'elle rendit mieux que pas une. La Marguerite, la Juliette, la Mireille de Gounod resteront toujours parées de l'impérissable souvenir de Mme Carvalho. — C'est justice, d'ailleurs; car, à une époque où le maître était peu connu et discuté, il y avait quelque mérite à le soutenir dans la mêlée artistique avec la même perfection que l'artiste montrait dans les rôles consacrés du répertoire, avec la même vaillance qu'elle déployait dans la restitution éclatante des chefs-d'œuvre trop longtemps délaissés de Mozart.
Mme Carvalho est née à Marseille en 1827, et sortie du Conservatoire en 1847, avec un ier prix de chant,
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enlevé dès son premier concours; elle passa encore plusieurs années dans l'ombre d'une étude acharnée de son art, avant cette représentation de retraite de Duprez où elle chanta le ier acte de Lucie et qui décida son engagement à l'Opéra-Comique. Telles sont les premières dates à retenir, au début de son histoire.
Peu de carrières ont été aussi glorieuses que la sienne, et aussi simples à la fois; peu d'artistes furent aussi françaises, de cœur et de talent. Point de tournées fructueuses et bruyantes, point de ces caprices qu'on pardonne, mais qu'on regrette chez tant de cantatrices réputées. Mais un travail assidu et un amour convaincu de son art, récompensés par la sympathie, l'attachement croissants du public, d'autant plus heureux de fêter chaque nouveau succès de sa favorite qu'il n'avait pas à craindre de la perdre. Aussi, quelle liste brillante que celle de ses rôles, créations ou reprises, quel écrin de perles limpides et délicates, qu'il est impossible de présenter ici autrement qu'en bloc!... Les jolis rôles y abondent, cela va sans dire, de ceux qui n'ont vécu que
grâce à l'enchanteresse qui les a parés de tout son prestige ; mais les nobles, les grands rôles ne font pas défaut non plus. La voix si exquise, si délicate de Mme Carvalho, d'un timbre de soprano d'une pureté, d'une fraîcheur si idéales, merveilleuse de finesse, de légèreté, et d'un style si distingué, se plia aux uns et aux autres avec une égale supériorité.
Cette voix avait paru d'abord un peu menue, aux premiers débuts de MIle Miolan, un peu courte d'haleine, et fatiguée surtout, prématurément. C'est à l'enseignement de Duprez, si remarquable à certains égards, mais si funeste à d'autres, qu'il fallait s'en prendre. Il n'était pas besoin des principes de la grande déclamation lyrique pour interpréter avec grâce le Caïd ou Y Ambassadrice. La débutante montra rapidement qu'elle n'avait besoin de personne pour connaître sa vraie voie, et, en quelques années, son talent et sa personnalité firent des progrès dont chacun fut frappé comme d'une révélation.
Cette impression fut surtout générale quand on la
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retrouva, en i856, au Théâtre-Lyrique, dont elle devait, plus que toute autre, faire le succès et la renommée. C'étaient alors comme de nouveaux débuts, et cette Fanchonnette, aujourd'hui bien démodée, en profita largement, car le succès fut prodigieux, et Mrae Carvalho le maintenait encore en 1868. — Mais sa première période à TOpéra-Comique, qui s'étendit de i85o à i855, n'avait pas été sans de grands succès et de délicieuses créations. La « désespérante perfection » de son chant et le goût parfait qui guidait son jeu comme sa voix (« sa petite voix de fauvette », comme disait Berlioz) avaient déjà reçu leur consécration dans Giralda, dans les Noces de Jeannette, créations qu'elle arracha en quelque sorte par la force de son talent aux défiances de son directeur, qui d'abord avait désigné d'autres noms !; dans les Papil-
1 On sait qu'Adam avait écrit pour elle sa Giralda : c'est Scribe et Perrin qui retirèrent le rôle à Mlle Miolan, pour le lui rendre ensuite après le succès qu'elle obtint dans le Caïd. Pour les Noces de Jeannette, le rôle ne lui était même pas destiné d'abord: elle reconnut la faveur qu'on lui fît, en suggérant l'addition de l'air du Rossignol, qui fut toujours une des pages les plus applaudies de la partition. C'est un des
lotes de M. Benoist, une petite partition de Reber, charmante et trop délaissée ; dans le Pré-aux-clercs, où elle fut inoubliable et qui dès lors, avant et plus que tout, fit unanimement vanter cet art de phraser, ce style, ce style si rare parmi les chanteuses légères, et vraiment caractéristique du talent de Mma Carvalho... On en était arrivé à trouver toute naturelle cette exécution vertigineuse des plus rares difficultés vocales, et ce régal quotidien de tours de force, nourri à Tenvi par les musiciens, eût peut-être fini par lasser, quand l'artiste montra que la simplicité et la grâce lui étaient aussi familières, et ce fut une date nouvelle dans sa carrière. En i853, MUc Félix-Miolan avait épousé M. Carvalho ; elle le suivit naturellement quand il prit la direction du Théâtre-Lyrique. Cette année i856, par où il débutait, fut glorieuse. La Fanchonnette était suivie de la Reine
rares «levers de rideau» dont la faveur s'est toujours maintenue: N'en fêtions-nous pas la Millième voici 3 ans? Couderc y fut aussi presque légendaire. Berlioz vante son talent remarquable, avec «la grâce et la dignité douce» de Mlle Miolan, et sa petite voix de «fauvette di cartello ».
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Topaze, autre invraisemblable succès qui dura dix ans et continuait d'affermir, sous les auspices de la cantatrice, la réputation de Massé. Puis, c'est Margot, où l'artiste était étourdissante d'exécution; les Noces de Figaro, où elle fut un idéal Chérubin; la Perle du Brésil, qu'elle ne créa pas, mais recréa, comme si le rôle n'avait jamais été chanté, et conduisit au triomphe. Ici, plaçons quelques excursions dans le répertoire italien, à Londres, où son succès fut sans exemple, pour une cantatrice française, et où sa modestie, sa simplicité surprirent et la firent accueillir avec une distinction toute spéciale. Elle y fit plusieurs saisons, de i856 à i863, où nous devons relever: X Étoile du Nord (Catherine), Un Ballo in maschera, la Somnambule, Rigoletto, le Comte Ory, le Pardon de Ploè'rmel avec Faure, et aussi les Diamants de la Couronne, Fra Diavolo, la Fille du Régiment... enfin Guillaume Tell, avec Faure et Tamberlick. Mme Carvalho avait chanté également à Berlin, en i855, et créé, à Bade, en i858, le Moulin du roi. Elle fit aussi, dans ces années-là, quelques excursions rapides en Bel-
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gique (Bruxelles, Anvers, Gand, Liège) et en France (Nantes, Angers, Lille, Marseille).
Mais la grande date de cette époque, c'est Faust, en 185c, et il est à peine besoin de rappeler à quelle hauteur la première Marguerite s'éleva ce soir-là. Jamais encore l'actrice n'avait aussi bien atteint la chanteuse : passion, sentiment, style, elle étonna ceux même qui la connaissaient le plus.
Choisissons encore quelques appréciations, parmi les plus personnelles. Berlioz loue ici, pour la première fois peut-être, la « savante composition » du rôle. « Ses attitudes, ses gestes sont d'une séduisante suavité; son costume est charmant. Dans la scène du jardin, sous les pâles rayons lunaires, on eût dit d'une poétique apparition.» D'Ortigue y trouve la réalisation du type fixé par Ary Scheffer. « Quand elle apparaît, dans le prologue, assise auprès de son rouet, les yeux baissés sur son ouvrage, on dirait une sainte Geneviève. Sa voix, c'est la vibration de son âme, de l'âme de Marguerite, heureuse de son innocence d'abord, puis heureuse d'allier, comme
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elle le croit un instant, l'innocence à la passion, puis brisée, épuisée par le repentir. . . »
L'impression fut encore la même l'année suivante, pour Philémon et Baucis, autre ravissante création où elle fut aussi enjouée que touchante («C'est bien la plus charmante petite vieille que l'on puisse voir,» écrivait Berlioz); mais six, sept ans de suite, c'est avant tout Faust, qu'elle chante et chante toujours. A peine Mireille en 1864, ce rôle plein de larmes où Mmc Carvalho se montra merveilleuse de simplicité et de charme ému ; la Flûte enchantée, où son style si sûr s'affirma encore, aux côtés de l'éblouissante Nilsson , Don Juan, où elle fit une si délicate Zerline, le Freischùtz, enfin, en 1866 et 1867... réussirent-ils à disputer la vogue au chefd'œuvre de Gounod.
L'autre chef-d'œuvre, Roméo et Juliette, vint à son tour prendre la première place, en 1867, et l'on sait de quelle grâce et de quelle distinction, de quelle émotion vraiment dramatique aussi, la première Juliette sut imprégner son rôle. Ce fut son adieu au Théâtre- Lyrique.
En 1868, Mme Carvalho entrait à l'Opéra pour y porter Faust et Don Juan, pour y révéler à la nouvelle génération des chanteuses quel parti on pouvait tirer de la Marguerite des Huguenots, de l'Isabelle de Robert le Diable\ ce fut une admiration générale, qui s'accentua encore quelques années après, quand elle parut dans la nouvelle salle.
Mais se sentait-elle, malgré cet accueil, mal à l'aise sur une aussi vaste scène, ou faut-il accuser plutôt les circonstances, qui ne lui donnèrent pas un seul rôle nouveau?... Elle n'y demeura jamais longtemps. Dès 1871, elle rentrait à l'Opéra-Comique, y rejouait, avec quel succès ! le Pré-aux- Clercs, Roméo, Mireille, et après Chérubin se montrait dans la comtesse des Noces de Figaro, un rôle exquis, qu'elle sut relever de son effacement. De même qu'après sa nouvelle étape de 1875 à 1879, à l'Opéra reconstruit, — étape toute glorieuse encore, mais avec ses anciens rôles, auxquels elle se borna à joindre celui d'Ophélie dans Hamlet, — elle revenait, avec la Flûte et Figaro, toujours admirable de
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style et si jeune de voix, prendre définitivement congé du public dans cette même salle qui avait retenti du succès de ses débuts.
Une dernière tournée la conduisit, de 1880 à 1881, à Bruxelles, dans diverses villes de la province, et surtout à Monte-Carlo, où elle put, assistée de Faure, donner encore quelques représentations modèles de Faust ou de Don Juan .. Puis ce fut tout.
Et qui ne se souvient de la triomphale soirée de retraite qui, en i885, l'y montra une dernière fois aux côtés de Faure, nous quittant, comme lui, dans la maturité du talent, et, avec lui, personnifiant en quelque sorte l'art français du chant ? Encore une fois^ est-il plus noble, plus simple, plus sérieuse carrière, et mieux faite pour servir de modèle aux jeunes cantatrices ambitieuses d'une telle succession?
Voici l'ensemble complet de la carrière parisienne de Mme Caroline Miolan-Carvalho.
io OPÉRA-COMIQUE
i85o L'Ambassadrice (Henriette) début.
Le Caïd (Virginie).
La Chanteuse voilée ( Paie- r mita).
L'Eau merveilleuse (Argentine).
Giralda (Giralda), création.
i852 Actéon (Lucrezia).
Le Calife de Bagdad (Késie).
Les Mousquetaires de la reine (Athénaïs).
La Sirène (Zerline).
Les Mystères cTUdolphe (Christine), création.
Le Carillonneur de Bruges (Mésangère), création. i853 Les Noces de Jeannette (Jeannette), création.
Le Nabab (Dora), création.
Les Papillotes de M, Benoist (Suzanne), création. 1854 Le Pré-aux- Clercs (Isabelle).
La Cour de Célimene (Célimene), création.
20 THEATRE LYRIQUE
i856 La Fanchonnette, création, début.
La Reine Topaze, création.
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1857 Margot^ création.
i358 Le Barbier de Séville (Rosine) ; 2e acte.
Les Noces de Figaro (Chérubin).
La Perle du Brésil (Zora).
1859 Faust (Marguerite), création.
1860 Philèmon et Baucis (Baucis), création. 1864 Mireille (Mheille), création.
i865 La Flûte enchantée (Pamina).
La Fiancée d'Abydos (Zuleïka), création.
1866 Don Juan (Zerline).
Le FreiscJmlz (Agathe).
1867 Roméo et Juliette (Juliette), création.
3° OPÉRA
i863 Les Huguenots (la Reine), début.
Guillaume Tell (Mathilde).
1869 Faust (Marguerite).
Don Juan (Zerline).
1870 Robert le Diable (Isabelle).
187 1 Le Pré-aux- Clercs (Isabelle).
1872 Les Noces de Figaro (Chérubin).
1873 Roméo et Juliette (Juliette).
IJ Ambassadrice (Henriette).
1874 Mireille (Mireille).
Les Noces de Figaro (la Comtesse).
Marie-Magdeleine.
5° OPÉRA
1875-9 Hamlet (Ophélie).
Les Huguenots, Faust, Don Juan, Robert le Diable,
1879 La Flûte enchantée (Pamina).
1882 Les Noces de Figaro (la Comtesse).
THEATRE LYRIQUE