‹ Croquis d'artistesChapitre 8 sur 22 · MME CHRISTINE NILSSON · texte numérisé non relu

MME CHRISTINE NILSSON

ne très grande artiste avant tout. Il y a eu de plus grandes voix, des tempéraments plus dramatiques, il n'y en pas eu de plus sincèrement, de plus naturellement artistiques. On a souvent remarqué des affinités en ceci entre Mme Nilsson et Jenny Lind, sa compatriote. Cependant, l'impression qu'elle causa fut toujours très particulière, très spéciale. Moins timide que Jenny Lind, Christine Nilsson ne redouta pas le public parisien : c'est chez nous, au contraire, qu'elle posa les bases de sa renommée. Elle conquit tout de suite ses

juges, moins peut-être par son talent, pourtant déjà si pur, que par le charme extraordinaire qui se dégageait de toute sa personne, — un charme vrai, sans artifice, comme il fut toujours.

« Jamais, dans toute ma carrière (avait écrit Mendelssohn), il ne m'est arrivé de rencontrer artiste plus noble, plus loyale, plus vraie que Jenny Lind. Nulle part, je n'ai vu les dispositions naturelles s'unir si intimement à l'étude, à la profonde sensibilité du cœur. » Ces éloges, on pouvait les adresser à Christine Nilsson à son tour, et la nature l'avait dotée de plus d'avantages : sa voix avait plus d'étendue et de force. On sait quelle extraordinaire justesse elle possédait dans les registres les plus difficiles, dans ce sommet de l'échelle vocale inaccessible à presque tous les sopranos.

Cette attaque, d'une netteté à toute épreuve, paraît la caractéristique des voix suédoises. On a dit souvent qu'elle semblait jongler avec les notes des différents registres comme avec des boules de cristal. Ce cristal était aussi d'un timbre très singulier chez les deux canta-

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trices qui paraissaient avoir des secrets de sonorité; chez Christine Nilsson, notamment, on eût dit du mystère, dans cette variété inouïe de timbres, dans ces tenues, ces effets étranges comme des facettes de cristal de roche,

cette fraîche et virginale transparence

L'enfance de Christine Nilsson est toute romanesque et rappelle celle de Rachel, avec plus de dignité, mais le même génie latent. Née dans une nombreuse famille de pauvres laboureurs des environs de Vexiô, en 1843, elle dut utiliser, au profit des paysans et des fêtes des environs, son extraordinaire facilité musicale. Elle chantait en s'accompagnant sur le violon. Un riche gentilhomme du pays, M. Tornehjelm, la remarqua et la mit à même de recevoir, à Stockholm, de sérieuses leçons de chant et de piano. C'est ainsi munie qu'elle fit son entrée à Paris, en 1860. On l'avait confiée aux soins d'une famille éclairée, et il n'était pas encore question de débuter, mais d'approfondir des études pourtant déjà sérieuses. On aime à voir cette prudente et intelligente sagesse, si rare, en somme, au début d'une carrière de cantatrice : ce

n'est que quatre ans après, en 1864, que la jeune Christine Nilsson se montrait pour la première fois sur la scène, au Théâtre-Lyrique.

Par exemple, on ne se trouva pas en présence d'une débutante proprement dite : ce fut une apparition, une révélation soudaine, — si loin de toute la banalité courante, — et elle imposa du même coup l'admiration pour l'artiste et le respect pour la femme, cette double impression que, toute sa vie, Mme Nilsson aura inspirée autour d'elle. On l'avait présentée dans une pièce qui nous revenait après une carrière italienne, la Traviata de Verdi, alors nommée Violetta. Si jamais la Dame aux Camélias a pu être vraiment sympathique, c'est bien cette fois-là: au fond, c'était presque un défaut. Mm0 Nilsson lui donnait une ingénuité, un charme chaste, une distinction gracieuse et comme éthérée, qui n'avaient que des rapports lointains avec l'original. Mais dans ce début, qui fut éclatant et remua tout Paris, ce n'est point par son personnage qu'elle prit tous les cœurs.

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Le succès musical fut plus complet encore dans la Flûte enchantée et le terrible rôle de la Reine de la Nuit, fait, on le sait, pour l'exceptionnelle voix de la bellesœur de Mozart, Mme Hofer, et où tant de soprani, même splendidement doués, ont échoué! Chez Mme Nilsson, les mi, les fa suraigus, sonnaient avec une justesse et une facilité sans égales, et, chaque soir, elle les bissait le plus tranquillement du monde. Et ici, c'est auprès de Mme Carvalho qu'elle paraissait, devant la foule transportée! Oh! l'âge d'or du Théâtre-Lyrique: qui ne s'en souvient encore?

Dans Martha, en i865, dans Don Juan, en 1866, où elle chantait Elvire, ce rôle si mal compris, d'ordinaire, et si sacrifié, toujours, l'impression produite fut la même, le talent aussi noble, aussi distingué. Théophile Gautier en a laissé un crayon d'après nature, qui intéressera par la couleur et la poésie de ses traits :

« Cette jeune cantatrice, qui de fleur devient étoile, a une grâce étrange; elle est blonde comme une Nixe ou une Valkyrie, avec ces blancheurs neigeuses impercep-

tiblement rosées des blondes du Nord. Parmi les autres acteurs, éclairés par le jour ordinaire, elle semble illuminée d'un reflet de lune polaire ou d'aurore boréale... Dans le célèbre quatuor du rouet (il s'agit ici de Marthd)} elle lance ses notes piquées avec cette hardiesse heureuse dont on ne s'alarme plus, tant elle est sûre d'ellemême, et qui produit un effet charmant sur le fond bourdonnant des instruments et des voix

« Mme Nilsson est la plus délicieuse Elvire qui ait jamais chanté la musique de Mozart. Quelle grâce idéale, quel charme touchant, quelle dignité dans la plainte ! Avec quelle noble élégance elle porte ses costumes ! . . . Et quelle voix pure, agile, audacieuse ; quel timbre d'argent et de cristal ! ... »

La dernière année de son engagement au Théâtre- Lyrique fut marquée, pour Mme Nilsson, par deux intéressantes créations: le Sardanapale de M. Joncières (Myrrha) et les Blitets de M. Jules Cohen (Estelle), où elle mit « une poésie voilée et contenue qui toucha profondément ».

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