L ' A V A X T - D E R N I È R E LIONNE
l'émotion retrouvée du passé, les moustaches tombantes et molles, il me récita l'histoire suivante, qu'il avait apprise par cœur à force de la conter.
« J étais en garnison, voilà bien vingt ans décela, dans la province de Constantine. Vous me voyez tout gris, rhumatisant et assagi. Mais j'avais alors, et je crois que je la méritais, la réputation d'un chasseur adroit et hardi. Les jtventures dangereuses ne m'ont pas manqué, et je puis dire que toujours elles m'ont trouvé prêt et de belle humeur, sauf une fois. Cette fois-là, je ne fus pas seul à trembler.
» Nous étions partis, vers le milieu de~ mars, un officier de spahi*, un colonie], moi, pour chasser des sangliers qui dévastaient des champs d'orge, au milieu de la foret, à une trentaine de kilomètres de la garnison. .Vers le coucher du soleil, nous arrivons devant une ferme arabe, un -paiiTO-geurbi en terre et une écurie qu'entouraient quatre haies de cactus des mieux fournies. Nous sautons de cheval et nous voulons entrer. Nos bêtes résistent et il faut les frapper pour qu'elles passent la porte. A peine les avonsnous entravées au milieu de la cour qu'elles se mettent à trembler. « Elles sentent le lion, me dit i l'Arabe, car ce seigneur est venu rôder la nuit dernière autour de ma maison. Tu as tort de ne pas ■ le craindre : il dévorera ton cheval ou celui de tes » amis 1 Tu ferais mieux de t'en retourner ! »
» Nous avions trop souvent eu des preuves du mauvais vouloir des Arabes et de leurs légendes inté-
ressées, pour ne pas hausser les épaules. La nuit était venue. La lune allait se lever. Un quart d'heure plus tard, riant encore des frayeurs de notre hôte, nous gagnions, avec nos fusils de chasse à la bretelle, le champ d'orge où les sangliers fourrageaient chaque soir. C'était une clairière vaste, en pente, que bordait, dans la partie basse, un ruisseau, au delà duquel le sol se relevait rapidement.
» Nous nous étions postés en ligne, à une centaine de mètres l'un de l'autre, sur cette colline longue et couverte de brousse qui dominait la clairière. J'avais le ruisseau à quelques mètres au-dessous de moi, et je sentais l'odeur acre des lauriers-roses qui y foisonnaient; mais je ne pouvais le voir, à cause de l'épaisseur du feuillage. Vous ne sauriez imaginer les délices émouvantes de cette première demi-heure de solitude, de silence et d'attente. Je me rappelle que je faisais des vers sans rimes, oui, monsieur, de la littérature, moi qui suis si peu poète, en regardant la lune monter, toute rouge, au-dessus du maquis.
» Dès qu'elle se fut dégagée des brumes, dès qu'elle pâlit, un mugissement s'éleva pareil à celui d'un taureau. Il devait sortir des fourrés, en ce moment illuminés, qui couronnaient la croupe de montagne la plus lointaine, à ma droite. 31a première impression fut celle du dépit : « Voilà un taureau égaré, pensai-je, qui va singulièrement nuire à notre affût. S'il vient de notre côté, les sangliers ne paraîtront pas. » Mais l'illusion tomba vite, et le mouvement
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de contrariété fit place à autre chose, à un sentiment «Je malaise grandissant. Le bruit, de plus en plus rapproché et fort, me prenait aux entrailles, comme le roulement de cinquante tambours jouant ensemble sur un champ de manœuvre. Il se terminait par un râle puissant, après lequel il semblait que la forêt fût vide, et que les feuilles même n'osassent plus remuer. Je ne doutais déjcà plus. Je retenais mon souffle, le doigt sur la détente de mon fusil, n'ayant plus qu'un rêve, c'est que l'ennemi formidable s'éloignât et nous laissât regagner le gourbi de l'Arabe. Je croyais l'entendre frôler les branches, même du côté où sûrement il n'était point. Et je le vis bientôt en pleine lumière. Dans la clairière, une lionne s'avançait lentement, la tête haute, rugissant à pleins poumons.
» Je n'eus aucune envie de tirer. Je me baissai un peu. La lionne descendait à petits pas, sans changer de route. Elle 'venait boire. Quelques mètres seulement me séparaient d'elle, quand les lauriersroses et les broussailles du talus me la cachèrent. J'entendis le bruit léger d'une bête qui bondissait, puis s'aplatissait sur le sol mouillé, puis le lappement d'une langue qui remuait l'eau.
» Je n'ai jamais gardé, dans le rang, une immobilité pareille. Je ne respirais plus. Je m'attendais à voir, à chaque seconde, l'énorme tête, la gueule encore entr'ouverte et bavant, les yeux couleur de phosphore, paraître au niveau du talus, à mes
pieds... Il en fut tout autrement. La lionne sauia de nouveau le ruisseau, et tranquillement suivit la rive, du côté de mes deux compagnons. Elle dut passer sous le canon du fusil de chacun d'eux. Us ne tirèrent pas. Les rugissements s'éloignèrent. Après un quart d'heure, un petit cri s'éleva sur ma gauche : « Hou ! Hou ! ». puis un autre un peu plus loin. Je répondis de même en sourdine. Nous étions comme trois perdreaux qui rappellent derrière le chasseur.
» Monsieur, quand nous nous retrouvâmes dans le champ d'orge, l'officier, le colon et moi, nous nous serrâmes la main avec une cordialité qui m'émeut encore. « Nous partons, n'est-ce pas? » dit le civil. » Je répondis : « Assurément, car l'affût est compro- * mis. Nous ne verrons rien ».
» Sans bruit, bien au milieu de la clairière, nous nous mîmes à monter. Mais nous regardions plutôt derrière que devant. Et bien nous en prit, car nous n'avions pas atteint la limite du bois que la lionne, avertie par le vent, sortit de la brousse le long du ruisseau et se mit à nous suivre.
» Elle était à une soixantaine de pas. Nous nous arrêtâmes ; elle s'arrêta. Nous repartîmes, et elle continua de nous filer en maintenant ses distances, a Nous sommes perdus si elle entre sous bois avec » nous, dit le spahi. Mieux vaut essayer de la s tirer sur champ, en belle lumière. » En même temps, nous nous retournâmes, et la lionne immobile, argentée par la lune, la queue seule battant la
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'. nous regardait faire, à la lisière du champ (forge.
» L'officier de spahis et le colon s'agenouillèrent pour mieux viser. Je restai debout. « Au commandement de trois, leur dis-je, nous ferons feu ensemble ! » Et je commençai à voix basse : « Un ! deux !» A ce moment, le colon releva son arme, et murmura :
» — Je vais la manquer, je sens que je vais la manquer.
» — Moi, je ne vois pas le bout de mon canon, dit l'officier.
» Je ne pouvais pas tirer tout seul. Mes compagnons se relevèrent, et la retraite se poursuivit, je n'ose pas dire en bon ordre. Que ceux qui ont lu les prouesses des chasseurs de lions et ne les ont point vérifiées se moquent de nous. Je ne mentirai pas pour avoir leur estime. Nous étions là trois hommes résolus , je vous le répète ; deux d'entre nous s'étaient battus plusieurs fois ou avaient fait leur devoir, à leur poste, sous les balles ; aucun de nous. de sang-froid, n'aurait hésité à se dévouer pour les autres. Eh bien ! là, dans cette forêt, la nuil, pressés par celte bête que nous voyions apparaître et disparaître parmi les buissons, nous fîmes tous une chose lâche, oui, monsieur, une chose instinctive et lâche. Ceux qui marchaient sur les ailes, sans se l'avouer, sans le vouloir, se repliaient constamment sur le oentre, et le repoussaient en bordure, puis étaient
chassés à leur tour. Nous fîmes un kilomètre sans cesser cette manœuvre, sans nous la reprocher, sans en apercevoir tout l'odieux.
» La honte ne nous saisit qu'après que le danger fut passé, quand nous arrivâmes en vue du gourbi. Alors mon compagnon, l'officier de spahis, et moi, nous saluâmes le colon, un peu ahuri, en lui disant :
» — Pardon, monsieur. Notre place était sur les ailes, et nous ne l'avons pas tenue.
» — Ma foi, dit l'autre, j'en ai fait autant que vous. Nous sommes quittes !
» L'Arabe nous attendait. Il écouta en riant notre récit, vous savez ce rire des yeux qui descend rarement jusqu'aux lèvres. Puis il nous prépara des nattes pour dormir.
» — Le lion est à moi, maintenant, dit-il. Puisque vous n'avez pas osé attaquer le seigneur en plein bois, il est juste que vous me laissiez le prendre chez moi, dans les fosses que j'ai creusées pour lui. Je vendrai sa peau cinquante francs, et j'aurai cinquante francs du bureau arabe. Il n'est plus à vous.
» En effet, vers deux heures du matin, comme je dormais mal à cause du bruit des chiens, des chevaux, des moutons et des vaches enfermés dans la cour, j'entendis un hurlemeut prolongé des chiens, qui se réfugièrent et se pressèrent contre la porte du gourbi. Puis il se fît un silence de mort. Puis une masse lourde tomba sur la paroi du mur où j'appuyais ma tête. Alors ce fut un vacarme de bêtes affolées, une mêlée
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de tous les cris, de tous les galops, de tous les effrois, que domina un rugissement bref. Nous sautâmes sur nos armes. L'Arabe sortit avec nous. Dans l'inexprimable confusion des bêtes et des gens du douar, nous nous jetâmes au hasard. Une sorte de colère m'avait saisi. Je n'avais plus peur. Je cherchais la lionne parmi ces formes qui passaient en rafales, se heurtaient aux épines des clôtures et revenaient, à peine reconnaissables, sous le clair des étoiles, quand le « You ! you ! » d'une femme s'éleva dans la nuit, du côté le plus proche de la forêt. Il annonçait que la lionne était tombée, avec une demi-douzaine de moutons, dans la fosse profonde de sept mètres, creusée en arrière de la haie. Le propriétaire du gourbi courut à moi :
» — Viens ! dit-il, et venge-toi !
» Je n'étais pas d'humeur à le faire.
» Ce fut un spahi de l'escorte qui donna le coup de grâce » .
Le vieux médecin-major qui me racontait l'histoire ajoutait :
— Si ce n'était pas la dernière lionne d'Algérie, c'était, bien sûr, l'avant-dernière !
Membres de la Société de l'éléphant, songez-y !
Étrange paysage que celui des ardoisières de Trélazé, et qui paraîtrait nouveau même à des yeux de grand voyageur. Sur plusieurs kilomètres de longueur, partout où le filon d'ardoise affleure, le sol primitif a disparu avec son relief, avec le vêtement d'herbes et de grands arbres qui l'unissait anciennement aux champs voisins ; des puits ont été creusés, ou des trous énormes en forme d'entonnoirs, et les débris du sous-sol, rejetés à la surface, coulant sur les pentes libres, comblant les intervalles, ont fait un pays infertile , tourmenté , hérissé d'innombrables lames de pierre, dont chacune, heureusement , dès que le soleil monte, envoie une étincelle. ,,
De loin, quand la brume efface les hautes che-
minées, les toits des machineries et des hangars, et ne laisse apercevoir que la tranche inégale et dentelée, la coulée de débris bleus où toute verdure s'arrête, rien ne ressemble plus à un rivage de mer. Même de près, la comparaison revient souvent à l'esprit. L'ardoise a le regard changeant des eaux qui vivent. Elle a ses jours noirs, ses jours violets, ses jours d'azur, ses jours gris, et ceux où elle rit en giboulées, éclatante un moment comme de l'argent en fusion, et terne l'instant d'après et pauvre à faire pitié.
J'avais l'intention, depuis longtemps, d'écrire sur les ardoisières un article documenté. Je me serais montré érudit avec intransigeance , capable de statistique, renseigné sur les inventaires du xir* siècle , un peu économiste et presque géologue. Du moins, j'y aurais tâché. J'aurais dit que les ouvriers se divisent en deux castes, ce qui eût été à la fois scientifique et naïf, celle des ouvriers d'en bas qui extraient la pierre et celle des ouvriers d'en haut qui la fendent. Projets disparus, recherches abandonnées !
Que voilà bien ce que nous sommes ! Il a suffi, pour faire changer ma volonté, d'une plate-bande de digitales au ras d'une eau dormante.
Vous saurez qu'en bordure des ardoisières qu'on exploite aujourd'hui, il y a des carrières délaissées, la <'-ivnadière, la Paperie, le Fond bleu, d'autres encore. Plusieurs les appellent mortes, parce que les
hommes n'y travaillent plus, parce qu'on n'entend plus le bruit de leurs poulies, de leurs jurons ou des pics de fer martelant la roche, tout en bas, et remplissant l'abîme de leurs voix nettes, aiguës et douloureuses. Les huttes de paille des fendeurs se sont transportées ailleurs. Les gros percherons ne suivent plus le sommet des remblais pour distribuer la pierre nouvelle, encore moite de sueur et rayée par le pic. C'est une solitude. Mais déjà la nature l'a ressaisie.
Je pensais aller jusqu'à ces échafaudages de poutres, carrés, croisillonnés, qui s'élèvent au bord des trous, portant les câbles de descente, et qui ont la mine féodale des anciennes tours d'approche dessinées sur vélin par les miniaturistes. C'était un de ces derniers matins. Il faisait un grand soleil que des millions de surfaces polies réfléchissaient. Le sentier montait. Les pierres chauffées craquaient sous le pied. Elles étaient rondes, carrées, pointues, mais toutes de la même couleur de violettes, et, quand on les regardait bien, enveloppées d'une trame de rayons extrêmement fine et serrée, qui tremblait de vie. Les dunes de sable n'ont pas une réverbération si puissante. Et lorsque je fus sur le haut de la colline, je vis que le sentier s'inclinait vers la gauche, et que personne ne le suivait plus. Quelle raison d'aller par là !
Je fis donc comme le sentier qui s'abaissait, se relevait, tournait autour d'une colline d'ardoises, et,
finalement s'écartait des lieux habités. Le vent de cinquante ou cent années avait amené là, sur les sommets et dans les creux, un peu de poussière. Les mousses avaient germé entre les morceaux de schiste, les avaient recouverts, et, ne pouvant guérir la blessure, la cachaient. Des ronces s'étaient implantées ça et là ; mais, trop mal nourries sans doute, leurs fleurs étaient toutes blanches et d'une fragilité singulière. Elles formaient une avenue pauvre et charmante, au delà de laquelle, inopinément, à un détour, je me trouvai au-dessus d'un lac, et si près du bord que je reculai d'un pas.
L'eau ne remplissait que jusqu'à moitié le vieux fond. Elle était d'un bleu de métal, et si pure ! Pas une tache de canetille, pas une feuille de nénuphar ou de sagittaire : des eaux de source, froides, retenues entre des falaises pierreuses, les unes à pic, les autres éboulées. Ce bleu d'abord m'attira, et je le comparai, dans la vision si nette qu'évoquent nos souvenirs, au bleu des côtes de Capri ou de Sicile. Puis, j'observai qu'il était plus sombre au levant, et que, de ce côté, où l'ombre de la falaise se projetait, il y avait mieux que des mousses et des ronces : un petit peuplier, des saules, un bouquet de verdure fraîche qui semblait cultivé de main d'homme, et qui occupait exactement la surface d'une sorte de plateau élevé de trois ou quatre mètres au-dessus de l'eau, d'un rebord de rocher que l'éboulement n'avait pu entièrement recouvrir. Enfin, tout à fait au bord
de la belle nappe bleue, au bas de ce jardin suspendu, j'aperçus un buisson rose qui n'avait pas de feuilles.
Qu'était-ce donc qui luisait ainsi, rose et sans feuilles ?
Vous n'ignorez pas qu'à l'endroit où les sentiers des hommes finissent commencent les sentiers des enfants, des dénicheurs de nids et des cueiileurs de macres. Une piste dégringolait au milieu des épines, sur la pente heureusement fixée. Je la descendis avec précaution, et j'arrivai sur le plateau vert, qui était bien un jardin. Et à présent vous me croirez encore, j'espère. Le peuplier, les trois saules, un sureau en boule faisaient une voûte épaisse ; à cause de leur ombre et du courant d'air glacé qui soufflait d'en bas, l'herbe n'était pas sèche à leurs pieds, et sur cette herbe, assise, il y avait une enfant que je reconnus pour une Bretonne du pays de Saint-Brieuc. Je la reconnus moins encore à sa coiffe faite d'un nœud de mousseline qu'à l'expression errante de ses yeux, habitués aux horizons de la mer qui cèdent sous le regard. Elle jouait à siffler dans une paille de blé, ce qui me parut étonnant pour une fille de son âge, et déjà grande. Elle n'était aucunement jolie, mais elle avait la physionomie intéressante de celles qui auront de la peine à vivre. Par un jour, entre les basses branches, on voyait l'eau très éclairée et très bleue de l'ardoisière, et, en me penchant, je découvris aussi, à la base de l'éperon de rocher
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qui portait les arbres, une bande de digitales fleuries. Les cloches roses pendaient à l'extrémité des tiges dégarnies, et elles étaient si pressées qu'il semblait bien qu'on les eût semées là, sur la limite de ce gouffre que n'avoisinait aucune autre joie pareille. J'essayai d'interroger l'enfant, je lui demandai qui elle était, comment elle était venue dans cet endroit dangereux, si elle avait remarqué la plate bande rose, au bas de la roche. Elle ne me répondit rien. Alors j'eus la pensée qu'il n'y avait qu'un sujet de discours pour cette pauvre, et que c'était un sujet de douleur. Je lui dis :
— Vous regrettez le pays ?
Alors, en plusieurs fois, et parce que je renouvelais mes questions, elle s'exprima à la manière des pleureuses de son très vieux pays ou de celles de la Corse qui font des lamentations. Ce ne fut pas tout à fait ce que je vais vous dire, dans la forme, mais le sens n'a pas été changé.
« Vous ne savez pas pourquoi je viens ; ni vous ni les autres vous ne le savez, et cependant cela est tout simple que je vienne : il y a des morts de notre nation, qui n'est pas la vôtre, partout où il y a des carrières abandonnées. J'ai semé pour eux des graines. Ici les graines tombent droit où on les jette, car le vent ne descend pas jusqu'où nous sommes.
» Les Français, depuis bien longtemps, ne veuient
plus travailler dans les fonds ; ils ont peur de la nuit et des éboulements. et d'avoir de la boue sur le pain qu'ils mangeront à midi . Les gens de chez nous sont arrivés parce que la misère mène partout, et qu'elle n'est pas dégoûtée, elle, ni peureuse. Ils ont quitté les champs trop maigres qui ne nourrissent pas les bons travailleurs. Si vous demandiez à ceux qui ont la figure toute bleue de poussière, dans les galeries des mines d'ici : « D'où êtesvous ? » Ils répondraient qu'ils sont de Quimper, de Vannes, de Saint-Brieuc, de Poullaouen, qui est aussi un pays de mines. Il y a plus de deux mille Bretons. Bretonnes et enfants de Bretons qui vivent de l'ardoise.
» Les éboulements sont fatals. Les patrons le savent, les ouvriers le savent. Tant mieux si c'est la nuit ou le dimanche que la paroi coule au fond, comme c'est, Dieu merci ! le plus fréquent. Elle ne prévient pas. Elle surprend les plus habiles. Voilà quinze jours, les machines sont tombées dans le fond de Monthibert, et le veilleur de nuit n'a pas entendu. Voilà un an, un des trous était tout orné de drapeaux, pour la visite d'un jury. Avant que le soleil fût levé, les pans de bois, les remblais, les chemins où la veille les charrettes passaient, avec les drapeaux et les guirlandes, tout s'était effondré.
» Il y a des morts trop souvent. Notre race paye pour les Français qui ne descendent pas. Mais cela n'est pas notre faute puisque la misère le veut.
Le plus triste, monsieur, c'est que les Bretons oublient la Bretagne. Les grands-pères se sont loués avec leurs chapeaux à rubans de velours, pour abattre la pierre dans les foncées. Les fils ont appris le français, et sont remontés sur les buttes pour fendre l'ardoise. Les petits-fils n'ont pas voulu faire d'apprentissage, et ils sont allés aux usines.
» Vous entendrez dire que les jeunes gens se battent encore comme aux pardons ; que les femmes gardent un peu de temps la coiffe de leur canton ; que, pour conduire leurs morts au cimetière, les Bretons ont refusé la croix de la paroisse, et fait faire, sur leurs pauvres épargnes, la vraie croix de Cornouailies, avec des sonnettes aux bras, et deux statues au pied, qui sont celles de la Vierge et de saint Jean. Tout cela est exact. Mais le cœur a changé.
» Les rivières de chez nous ne coulent bien que dans la pierre de chez nous. Moi, j'ai de la peine en pensant à ceux de mon pays qui sont morts et à ceux qui sont vivants. »
La petite fille qui me disait ces choses bien audessus de son âge, et qui semait des graines de fleurs roses pour les morts de son pays, n'était ni une fée, ni un être imaginaire. Elle avait un nom que j'ai appris. Elle était la fille, un peu folle et difficile à raisonner, d'un vieil ouvrier d'en bas, que l'explosion d'une mine avait tué.