L'IDYLLE D'UN SAVANT
C'est lui-même qui me l'a racontée.
Luc Lumbres, vingt-huit ans, docteur es sciences naturelles, sentit que le rayon de soleil, traversant les vitres de son laboratoire, était d'une douceur inusitée. 11 pensa : « Nous sommes le 21 mars, équinoxe du printemps. » Aussitôt, et sans cesser d'étudier l'intestin d'un nudibranche qu'il regardait au microscope, il chercha s'il y avait une explication de ce phénomène météorologique, de cette chaleur subite, moelleuse, incitante, pénétrante, après des jours de lumière froide, brutale, maussade, et il n'en trouva aucune. L'instant d'après, il eut l'impression que le rayon de soleil lui entrait dans le cœur. Il releva la tête, passa sa main sur ses yeux, comme pour effacer l'image des infiniment petits, et eut une
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Idée tout à fait extraordinaire : il tira sa montre, vît qu'il était deux heures, et se demanda quand même: « Si j'allais me promener? » Enfin, lorsque deux heures un quart sonnèrent, il réfléchissait, assis dans le fauteuil de cuir vert, à ces propositions plus étranges encore que l'idéed'aller se promener : « Tout Paris est dehors en ce moment; donc, celle qui sera madame Luc Lumbres, à supposer qu'il y en ait une, est dehors, et je puis la rencontrer, et je dois la reconnaître. Si je la rencontre, je la suivrai ; je serai, dans la poursuite, d'une ténacité de savant; je la demanderai et je l'obtiendrai. Sinon, il ne sera pas dit que j'aurai dépensé aussi vainement un second après-midi, et je ne ferai plus, de ma vie entière, la moindre démarche pour me marier. »
Une envie de sourire de lui-même était venue à Luc Lumbres, en môme temps que ce beau projet, et il n'y résistait pas. Il se savait capable de résolutions bizarres. Quelques images et quelques rêves anciens se levaient dans son esprit, et il les mettait en ordre, comme s'il se fût agi des éléments d'un cours qu'il allait professer.
« Calculons nos chances, se disait-il. J'inscris au passif ma figure. Je suis un Flamand rose de teint et roux de cheveux, à la face ramassée et têtue. J'ai le menton trop carré, la barbe plantée trop haut. La bouche, un peu épaisse, n'est passable que quand je souris. Or, je souris très rarement. J'aurais un visage ingrat, vraiment, sans les yeux, qui sont d'un bleu
solide, uni et brillant. On me trouve froid, quelques personnes disent glacé, mais elles exagèrent : je suis réfléchi et timide. Autant j'ai de présence d'esprit et même de secrète impertinence devant des examinateurs, des professeurs et, d'une manière générale, dans une réunion d'hommes, autant je me trouble en présence d'une femme du monde, jeune ou vieille, fût-elle, jusqu'à l'évidence, dépourvue de sens commun . Ma fortune est médiocre et ne fait pas de moi un parti. Elle me suffît, et c'est tout.
» Dois-je compter dans mon actif les quelques travaux qui m'ont donné, parmi les zoologistes, la réputation d'un chercheur? Je crains que non. Je ne puis me dissimuler qu'ils sont spéciaux. Que pensera d'obligeant pour moi la jeune fille à laquelle j'avouerai : « Mademoiselle, j'ai consacré ma jeunesse et j'ai la ferme volonté de consacrer ma vie à l'étude de la faune marine et, particulièrement, des mollusques nus? » Rien, sans doute. Sera-t-elle flattée d'apprendre que ma thèse sur YEolis coronata a été remarquée, qu'on cite, parmi les ouvrages à consulter, mes Mémoires sur le foie des nudibranches et sur un parasite de cette même espèce, le Splanchnotropus surnommé insolem? J'hésite à le croire. En revanche, elle me saura gré, j'espère, d'avoir la passion des sciences naturelles, avec l'énergie, la patience et l'esprit de méthode qu'un véritable zoologiste est tenu d'apporter dans ses moindres recherches. Si elle est intelligente, — et elle le sera, — - elle com-
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prendra que les qualités se transposent aisément, et que la persévérance du savant révèle presque à coup sûr la constance de l'homme. Mes prétentions vont jusqu'à être aimé d'elle, sinon pour mes vertus, du moins à cause de la volonté très ferme que j'ai de la rendre heureuse. Je la rêve jolie, pas trop, afin que le contraste ne soit pas excessif, assez pour que j'aie plaisir à reconnaître la maman dans les frimousses de ces petits pêcheurs de crabes qui naîtront de nous. Car nous ne sommes pas destinés, elle et moi, selon toute vraisemblance, à habiter longtemps Paris. J'en préviendrai loyalement mon beau-père. J'ai la promesse d'être employé comme chef des travaux, dans un laboratoire maritime, soit à Wimereux, soit à Concarneau, soit aux Sables -d'Olonne avec mon maître Bouvet-Sumène, le père scientifique des myriapodes... Et c'est pourquoi il est bon que je sorte aujourd'hui. Je veux avoir aperçu, étudié, choisi ma femme future avant qu'elle ait eu le temps de poser devant moi. Je compte sur le rendez-vous que nous n'aurons préparé, ni elle, ni moi; sur la rue où je suis libre, où je la verrai marcher, se tourner, vivre de la vie commune et dans l'incessante comparaison qu'éveille la foule. »
Le jeune homme se leva, écarta d'une main l'un des petits rideaux de mousseline qui ornaient la fenêtre. La tiédeur du soleil l'enveloppa tout entier. Il observa un instant, du haut de son quatrième étage, le boulevard des Batignolles, en bas, pointillé
de têtes noires et d'ombrelles en mouvement. Dans la longue perspective qui fuyait vers l'Ouest, audessus du parc Monceau, et partout dans le ciel, audessus de Paris, c'était une gloire de rayons d'or.
« Aujourd'hui ou jamais, murmura-t-il. Je m'accorde quatre heures pour la trouver. » Et il sonna le valet de chambre, qui lui servait de préparateur à l'occasion.
— Victor, dit-il, je ne travaille pas aujourd'hui. Je prends un congé. Je vais monter l'avenue des Champs-Elysées à droite; je descendrai par la gauche; puis je recommencerai, et cela jusqu'au dîner : je me promène !
Pourquoi cet avertissement que ne justifiait aucun ordre à donner? Il n'aurait pas pu l'expliquer. Pourquoi le ton lyrique, l'espèce d'enthousiasme communicatif avec lequel il avait annoncé : « Je me promène ! » Luc Lumbres eut honte de lui-même.
Il se reconnut mieux dans la rue, car, tout de suite, il reprit ses habitudes de songerie attentive. L'inspection des passants devint pour lui une occupation, un travail, un devoir. Il était sans doute le seul que guidât une pareille idée. Dans la grande ville où tant de pensées, de projets, de désirs, de souvenirs, de caprices, poussière des esprits en mouvement, flottaient sur la foule, nul autre que lui ne cherchait, avec la presque certitude de la découvrir et la résolution de la prendre pour femme, l'inconnue qui allait apparaître, ignorante de sa destinée et de lirré-