‹ Croquis de France et d'OrientChapitre 14 sur 21 · L IDYLLE D'LN SAVANT · texte numérisé non relu

L IDYLLE D'LN SAVANT

promeneur, ne s'en troubla pas outre mesure, et releva seulement un peu les yeux vers la coupure de la rue et vers les arbres de la Seine. En ce moment, la voilure se mit au trot. Le jeune homme chercha un fiacre, avec la pensée de suivre le landau. Il n'en trouva pas. Il vit les coques neigeuses du chapeau glisser entre les équipages, diminuer, décrire une courbe et disparaître, emportées dans un vol de petites lueurs semblables, qui fuyaient ensemble et rasant la terre, comme des papillons de luzerne.

« Mal commencé! songea-t-il. C'était peut-être elle ! » Mais la forte raison qui gouvernait chez lui répondit aussitôt : « Non, c était une riche, et madame Lumbres ne peut pas l'être. Elle se promène à pied, entre père et mère. Montons l'avenue. »

Il monta, et la splendeur de l'espace, les feuilles naissantes qui couvraient les branches des marronniers de millions de petites ombrelles encore à demi pliées, la multitude prodigieuse des hommes en mouvement qui débordaient l'avenue et remplissaient jusqu'aux moindres colus des jardins, lui rappelèrent certaines marées qu'il avait observées avec M. Bouvet-Sumène, certaines journées où la faune marine semblait tout entière attirée vers les plages, et se mêlait, dans les eaux peu profondes, aux arbres, arbrisseaux et plantes qui tapissent le fond de la mer. Quelques serpentins oubliés, déteints et frissonnants, là-haut, lui représentèrent les herbiers poissonneux que son maître et lui draguaient pieusement jadis,

lo8 CROQUIS DE FRANCE

afin de découvrir, s'il se pouvait, quelque nudibranche inédit. Car il avait une imagination sans variété ni caprice, mais fidèle, et qui n'était guère autre chose qu'une forme de la mémoire.

— Marcelle, mon enfant, modère-toi ; tu vas toujours deux pas devant nous !

La voix de basse-taille, indulgente, qui parlait de la sorte, s'élevait dans la foule toute proche, en arrière de Luc Lumbres. Celui-ci ralentit la marche, s'effaça un peu de côté, et laissa passer trois personnes : un père majestueux, une mère jeune, une fille charmante. Le père, grand, fort, serré dans une redingote qui faisait de petits bourrelets horizontaux tout autour du buste, la figure rasée, les traits empâtés et, çà et là, enfoncés comme par le pouce d'un sculpteur, ressemblait encore, par la conviction et l'ingénuité, aux donateurs qu'on voit dans les tableaux de Memling ou du vieil Holbein. La mère, frêle, mince, brune, alerte, avait le type des femmes du Béarn et la physionomie avenante. Près d'elle, un pas en avant tout au plus, mais faisant fléchir assurément l'alignement familial, mademoiselle Marcelle essayait de contenir son élan, de ne pas sourire de toute la longueur de ses lèvres, de retenir l'aveu incessant d'une pensée jeune et amusée, qui, malgré elle, éclatait dans ses yeux, de ne chanter enfin, pour les indifférents et pour la foule, qu'un couplet de cette chanson qui en avait cent pour le moins, sans parler du refrain, et qui s'élevait au dedans d'elle. Elle

l'idylle d'un SAVANT loO

marchait fièrement, un peu droite, avec un petit balancement de la tète qui ne manquait pas d'esprit. Luc Lumbres jugea que l'ovale du visage était long, la peau brune et fine, le regard sans fêlure et sans paille. Il remarqua aussi que les deux femmes, assez élégamment habillées, étaient cependant d'un quart de mesure en retard sur la mode de ce printemps-là.

« Provinciales, pensa-t-il en emboîtant le pas; famille aisée, de passage à Paris et ayant l'habitude d'y venir. Bonne bourgeoisie du Midi. On possède des vignes, qu'on a replantées et qui recommencent à donner. Mademoiselle Marcelle a un air de santé, physique et morale, qui me plaît; une goutte de sang méridional, espagnol probablement, qui fait d'elle ma cousine, par la grâce de l'histoire des Flandres. Elle me plaît ; je vais l'étudier. »

Il hâta la marche, comme un homme affairé parmi ces promeneurs, dépassa le groupe par la gauche, fila en avant, se retourna, et revint par la droite à son poste d'observation, derrière le père. La jeune fille le vit, mais ne le regarda pas. Le regard effleura Luc Lumbres, comme il eût effleuré une pierre, se releva, s'emplit de l'image confuse de cette fourmilière humaine, répandue et heureuse dans une rayée de soleil.

« Bonne note, se dit Lumbres. Elle n'a fait aucune attention à moi. Elle attend peut-être un mari, elle ne le cherche pas. Et des yeux magnifiques

Quand ils aimeront, ceux-là, ils sauront le dire. Mais cela n'est pas venu. Bonne note, excellente note. »

L'ardeur de l'étude psychologique avait déjà entraîné Luc Lumbres à la suite des trois inconnus, jusqu'à la hauteur de la rue de Berry. Il essaya de se rapprocher du groupe qui continuait de monter vers l'Étoile. Il eût voulu entendre ce que disait mademoiselle Marcelle aux parents légèrement inclinés vers elle et approuvant de la tête. Mais les mots devaient s'envoler en avant ou se perdre dans la grande rumeur qui passait sur le peuple en marche, et qui buvait les mots et n'en gardait que le bruit. Il put distinguer seulement le son d'une voix un peu basse, un peu forte, mais musicale et juste. Le père et la mère paraissaient écouter un concert. Le jeune homme pensa :

« Elle est fille unique. L'admiration dont ils l'enveloppent en est une preuve certaine. Il y a du tremblement et de l'avarice dans leur amour. Je regrette que la famille ne soit pas nombreuse. Je préférerais que madame Luc Lumbres eût une demi -douzaine de frères et de sœurs. La dot serait plus maigre, mais quel danger terrible, dans cette admiration paternelle et maternelle, qui date de vingt ans, et que le mari aura peut-être du mal à égaler!... Tiens, le père boite un peu... Solides épaules, mademoiselle Marcelle; taille vigoureuse, pas étranglée, pas travaillée; une harmonie générale, une indication de future maternité... Je me suis juré de n'épouser qu'avec

l'idylle d'un savant 461

des chances sérieuses d'être bientôt trois, puis quatre, puis cinq. Plutôt que de ne pas avoir d'enfants, j'aimerais mieux qu'ils me vinssent par escadrons... » Luc Lumbres eut la vision rapide d'un chalet dans les pins, au bord de la mer, avec quatre haies d'épines autour du jardin et, au milieu, un puits, solidement grillé à cause des enfants. Il approchait de l'Arc de Triomphe. Les voitures de maître montaient au petit trot, les fiacres au pas résigné. Comme le bruit d'un torrent qui s'étale, la rumeur de la foule, subitement répandue dans le large rond-point, diminuait. Luc Lumbres entendit toute une phrase de mademoiselle Marcelle. Pas un mot ne lui échappa. Elle disait :

— J'ai une faim de loup !

Et le bout de l'ombrelle, décrivant un arc minuscule, montrait que la pensée inclinait vers la gauche.

— C'est cela, répondit la mère d'une voix flûtée; allons chez Gagé; nous ne sommes pas loin.

« Grave, songea le jeune homme, très grave ! » 11 se sentit troublé, comme s'il allait assister à une épreuve décisive. Ce zoologiste était sobre avec intransigeance. L'habitation dans les bourgs mal pourvus des côtes de Bretagne ou de Normandie, l'habitude des excursions en mer, dans la chaloupe où M. Bouvet-Sumène n'emportait jamais de provisions, l'avait rendu austère. Il avait le mépris de toutes les sucreries et douceurs qui ne nourrissent pas. Certaines espèces de petits gâteaux, les plus

crémeux, les plus mousseux, les plus soufflés, représentaient pour lui un coupable excès de raffinement. Il épia, en se promenant le long des glaces de la devanture, l'hypothétique madame Lumbres, qui entrait chez le pâtissier. Le père fut mal inspiré; mais le jeune homme se préoccupait peu de lui. La mère but un verre d'eau. Marcelle, après une hésitation, choisit, pour des motifs qui n'avaient sans doute rien de supérieur, une madeleine.

« Sagesse! se dit Luc Lumbres. Économie! Tradition ! »

Il devait être amoureux déjà, pour que tant de vertu lui apparût en si peu de chose. Lorsqu'il se remit à suivre les trois inconnus dans les rues de Paris en fête, il était décidé. « C'est elle, pensa-t-il; la voici; je l'ai trouvée. Je suis porté vers elle par ce même instinct de divination qui m'a fait découvrir, dans les roches de la baie de Bourgneuf, ÏEolis coronata, insoupçonnée du monde savant. Je l'accompagnerai jusqu'à son hôtel; je saurai son nom; je la suivrai en province, et je la demanderai. »

Dans le même ordre, dans la même lumière, un peu plus dorée seulement, les quatre promeneurs descendirent l'avenue qu'ils avaient montée. Mais mademoiselle Marcelle avait remarqué l'insistance de ce monsieur. Elle avait rencontré plus de vingt fois, et sans le chercher, ce regard d'abord net et grave jusqu'à la rue de Berry, interrogateur jusqu'à la rue Balzac, inquiet près de l'Arc de Triomphe,

l'idylle d'un savant 163

suppliant à travers les vitres du pâtissier, amoureux depuis qu'elle était sortie de la boutique. Elle prit le parti d'en rire; et, comme un embarras de voitures arrêtait la foule au coin de la rue Galilée, apercevant Luc Lumbres qui se faufilait à droite, elle le regarda bien en face. Tout ce qu'elle avait de gaieté moqueuse, de raillerie un peu hautaine, de fierté jeune, passa dans ce regard qui disait : « Je vous ai vu. Vous perdez votre peine. Je ne suis pas de celles qui s'émeuvent de ces galanteries faciles. » Et les lèvres découvraient en môme temps huit dents régulières, d'un émail poli et strié de bleu, comme la plus belle nacre.

— C'est bien elle ! dit à demi-voix Luc Lumbres enthousiasmé.

— Je pensais bien que monsieur l'attendait, répondit quelqu'un à côté de lui, et je l'ai apportée.

Lumbres reconnut, avec humeur, son valet de chambre Victor, qui tenait à la main une dépêche. Il s'emporta, eut une explication assez vive, d'où il résulta que l'homme avait cédé, lui aussi, à l'attrait de cette journée radieuse ; puis il ouvrit la dépêche, qui était de Bouvet-Sumène. L'éminent maître télégraphiait des Sables -d'Olonne : « Avons chalutô par grande marée équinoxe. Captures superbes, dont trois mollusques indéterminés. Venez nous aider... »

Hélas! le temps de lire la dépêche, le temps de décider qu'il n'irait sûrement pas aux Sables, le

temps de congédier le porteur, l'inconnue avait disparu.

Luc Lumbres a fait ce qu'il avait juré de faire : il ne s'est pas marié.

M. Rovelin-Mutet, mon oncle, avait de sa famille et, par conséquent, de la mienne, une idée qui lui tenait lieu de principes, en beaucoup de circonstances. Il était Rovelin par le fait de ses aïeux, maîtres de forges en Savoie ; Mutet par sa femme, qui possédait là des terres étendues, des relations, l'influence que donne une fortune territoriale bien assise, paisible, soutenue par des voisinages fraternels comme un chêne de futaie. On l'honorait. Il laissait faire avec une bonhomie qu'il était le premier à prendre pour de la modestie. Tout le monde, d'ailleurs, s'y trompait avec lui. On le disait sans ambition, et vraiment il n'en avait plus. Maire, conseiller d'arrondissement, conseiller général, membre de plusieurs Sociétés savantes qui impri-

maient son nom et regrettaient son absence; de plusieurs orphéons, lui qui ne chantait pas ; de plusieurs groupes de gymnastes, lui que la goutte arrêtait souvent ; de nombreux conseils de surveillance, où les louis d'or s'appelait des jetons et n'en valaient pas moins, il avait compris que la limite était atteinte, et ne demandait plus rien à la vie, si ce n'est de durer.

Mais il demandait quelque chose à son neveu, qu'il voulait polytechnicien, ingénieur et maître de forges comme tous les Rovelin. Il avait la bienveillance tyrannique et le conseil autoritaire. « Jules, disait-il, je suis ton protecteur naturel. »

Il fut cause que j'entrai à l'École, n'osant avouer que mes préférences me portaient ailleurs. Quand j'en sortis, avec un rang qui me classait parmi les officiers d'artillerie, je pris le train et j'allai trouver M. Rovelin -3Iutet, chez lui. C'était, sur les premiers contreforts de la montagne, un domaine ancien avec une maison neuve, une avenue plantée de jeunes platanes encore pourvus de leurs tuteurs, qui grimpait un mamelon herbu, un cottage de briques où le lierre commençait à jeter des étoiles vertes, et derrière, jusqu'aux nuages et souvent plus haut que les nuages, la forêt de chênes, de bouleaux, d'érables, de sapins, nappe ininterrompue et superbe où la moindre brume bleue, longue comme le petit doigt, disait la place d'une vallée, de ses villages et de ses eaux vives. Je gravis la pente, j'ouvris la second©

l'oncle DE SAVOIE 167

barrière blanche, et j'entrai dans le cabinet de travail où M. Rovelin-Mutet recevait ses fermages et ses électeurs. Mon oncle tendit vers moi son buste rond, son visage dont la fleur un peu chaude disparaissait sous les poils de la barbe taillée court, sa main qui parlait toujours la première, et le regard de ses yeux gris, mobiles dans la pâte de la figure et nets comme de l'acier.

— Eh bien I Jules, ce n'est pas mal. Tu vas donner ta démission. J'ai déjà fait des ouvertures au directeur des Fonderies générales. Elles ont été accueillies, naturellement, puisque je répondais de toi. Dans trois semaines, après un repos limité, mais juste...

— Pardonnez-moi, mon oncle. Voilà dix ans que je travaille à contresens. J'en doutai d'abord; à présent je n'en doute plus. J'ai fait un très rude effort pour vous contenter. Voulez-vous me permettre, aujourd'hui, de suivre ma vraie voie? Je suis déterminé à être peintre.

Mon oncle aurait appris, en CG moment, qu'il aurait un concurrent sérieox aux prochaines élections pour le Conseil général, qu'il n'eût pas éprouvé une plus forte émotion. Il se leva de son fauteuil de rotin, il croisa les bras, il me fixa de ses yeux indignés, qui cherchaient encore dans les miens un reste d'hésitation et n'en rencontraient pas. Le début lut terrible de silence, et la suite d'apostrophes. La peinture, jugée du fond de la Savoie, apparaissait à

mon oncle comme une mauvaise plaisanterie que les étudiants impénitents osent faire à leurs parents trop faibles, comme une carrière non bourgeoise, entraînant déchéance, et le peintre, sous la forme d'un pauvre diable, vêtu en toute saison d'un pantalon à carreaux, d'une jaquette fatiguée, coiffé d'un chapeau tyrolien, portant lui-même sous son bras un barbouillage partout refusé, tel enfin qu'il le voyait représenté dans les caricatures de ses journaux illustrés.

Ce fut une heure tragique de sa vie et de la mienne. 11 essaya tous les arguments ; il me cita devant tous les Rovelin du passé, devant celui que j'aurais pu être; il dénombra les conseils où, successivement, j'aurais pu m'asseoir.

— Non, mon oncle, peintre, peintre.

rs, il n'insista plus, me montra la porte d'un

tu voudras. Tu n'as pas le sou, et je

Je u. h vis deux pies s'envoler

sur la gauc ^n signe, comme on

sait. Je passai ût, bêchait, et je

pensai : « Il a trente s es ; je ne les

ai pas. » En fermant la se^ .re, je me sou-

viens que je dis tout haut : * *s ne serez plus blanche quand je reviendrai, et moi je serai tout gris. »

M. Rovelin-Mutet ne cédait jamais quand il av^i'

promis de ne pas donner. J'en eus la preuve. Pendant deux ans, je vécus de cette vie de bohème laborieuse que Paris seul peut permettre et que la seule jeunesse peut supporter. J'espère ne jamais me retrouver en présence des feuilles de paravent que je peignis en ce temps-là, et que mes clients d'alors ne se dessaisiront pas de mes portraits à quinze francs, ressemblance garantie. Le prix n'était pas gros. On l'estimait considérable, du côté du boulevard Kellermann, et vraiment, quand j'y songe, je crois qu'on avait raison. Quelles têtes je leur ai faites à ces premiers amateurs de mon talent, et qu'ils étaient gentils de se reconnaître, eux, leurs épouses, leurs enfants, dans les personnages que je leur brossais sur fond de bitume ! Leurs défunts même revivaient grâce à moi. J'avais un don spécial pour évoquer l'image des disparus et répondre au souvenir peu exigeant de l'héritier. On venait me chercher jusque de Montrouge et du Petit-Ivry.

— C'est vous, monsieur Rovelin Jules, qui faites la ressemblance après décès ?

— Parfaitement.

— Ne pourrait-on pas l'avoir à moins ?

— Pour douze; mais je ne garantis plus rien. Ça ressemblera ou ça ne ressemblera pas ; vous aurez de la peinture avec une ressemblance au petit bonheur, tandis qu'à quinze!...

Ils consultaient la famille, et la piété familiale, presque toujours, l'emportait. Il doit y avoir par là,

dans un appartement de la rue Bobillot, une de ces peintures de ma première manière, — celle du pain quotidien, — que j'exécutai dans l'angoisse, et qui me valut... Voici la chose.

Je recevais, de temps en temps, la visite d'un huissier de mon voisinage. Elle était brève, monocorde et concluante. Je tâchais d'y répondre dans la huitaine par un acompte. Et nous avions une habitude de nous rencontrer qui rendait ces sortes d'entrevues plus faciles pour lui, moins douloureuses pour moi. Nous avions le même rire en nous apercevant. 11 était bon homme, d'ailleurs, et prenait mon sort en pitié. «Mon cher monsieur, disait-il, ce n'est pas un métier que vous faites. Vous devez avoir une belle écriture : venez chez moi, je vous prendrai comme clerc, et vous payerez aisément vos loyers. »

Un jour cependant nos relations se refroidirent, en apparence. Il me déclara qu'il allait saisir mes meubles, et je le considérais au milieu de mon atelier, également incapable de le payer, de lui en vouloir, ou d'imaginer ce qu'il pourrait bien prendre chez moi; je pensais aussi, par une association naturelle d'idées, au cottage de Savoie, à la forêt reposante, à mon protecteur naturel qui m'eût si facilement tiré d'affaire, et nous gardions le silence, l'officier ministériel et moi, pour des causes différentes, lorsque, avisant quelques ébauches pendues au mur :

— Tenez, fit-il, je vous propose un arrangement.

l'oncle DE SAVOIE 171

Vous êtes débiteur de cinquante-huit francs soixantequinze. Jamais vous n'avez vendu un tableau ce prix-là. le réglerai votre dette, si vous voulez bien faire Le portrait de mon beau-père.

Je trouvai l'offre royale.

— J'accepte! Il est vivant, le beau-père?

— i\on, mort il y a treize ans.

— Alors, ça rentre dans ma spécialité. Vous avez des photographies?

— Mieux que cela : venez voir.

Je le suivis dans la maison de brique aux contrevents verts, et, au troisième sur la rue, à la place d'honneur, sur la cheminée du petit salon rouge, il me montra une gravure sur bois représentant M. Buffet. Tout le monde aurait reconnu ce visage profondément sculpté, ces lèvres d'orateur, ces petits favoris blancs, ce front dégarni...

— Mais, monsieur, c'est l'ancien ministre, c'est...

— A qui le dites-vous? Clarisse l'a découpé ellemême dans Y Illustration. Mais les ressemblances sont parfois étonnantes, entre les hommes. Vous avez là mon beau-père, parfait de vérité, tel que pas un de ses amis n'hésite à dire : « On lui parlerait ! » Seulement, nous le voudrions en couleur, vous comprenez? Faites-nous ça soigné : j'y mets le prix.

— N'en doutez pas. Il me faudrait pourtant une indication.

— Laquelle? Vous n'avez qu'à copier.

— Pour le teint, la couleur des yeux, des cheveux,

— Très bien. Clarisse ! Clarisse !

L'épouse arriva, énorme et molle, un chaud -froid qui tremble sur sa base. Elle devait être sensible . L'huissier lui dit :

— Ne t'inquiète pas, Clarisse, je voulais te faire une surprise. Monsieur est peintre. Il va nous tirer le beau-papa, à l'huile. Mais il a besoin de quelques détails concernant le teint, la couleur des yeux, des cheveux. Dis-lui d'abord : le défunt ressemblait-il à cela, oui ou non?

Elle était debout. Ses deux bras allongés accompagnaient son corps comme deux petites tourelles d'angle. Elle fixa sur la gravure ses yeux ronds et luisants, autour desquels les cils étaient piqués droit, en rangées d'épingles, et répondit :

— C'est lui-même. Il n'avait pas de favoris, pour dire vrai , et il ramenait ses cheveux au-dessus des oreilles. Des cheveux entre brun et blond. Il riait souvent. Si vous pouvez le faire rire, monsieur, je vous en serai obligée, car ce portrait-ci est trop sérieux pour quelqu'un qui a connu mon père dans l'intimité. Moi, je le vois tel que je l'ai toujours vu : la figure plus allongée que dans la gravure, la peau fraîche et d'un beau rouge aux pommettes, l'œil jeune, guilleret, un peu comme le mien, à ce qu'on prétend. Il était si content de vivre, le pauvre père ! Il faut que vous sachiez encore qu'il avait été militaire, et qu'il avait gardé du métier la barbiche et une balafre sous l'œil gauche, une longue balafre

qui allait jusqu'au nez. Vous ne manquerez pas de représenter la cicatrice?

— J'essayerai, madame.

— Et surtout l'air qu'il avait, un air drôle, et bon, et digne, Ah ! de la dignité, monsieur, en voilà un qui en avait! Prenez le modèle, tenez, et copiezle : je ne peux pas dire mieux.

La porte fermée derrière moi, et libre dans la rue, je fus partagé entre le fou rire et la préoccupation assez naturelle que me causait ce problème : attraper la ressemblance d'un homme dont il ne restait plus que le portrait d'un autre. Mais j'étais à bout de ressources, obligé de réussir, capable de toutes les audaces. La belle humeur l'emporta. Je commençai par retourner, le long d'un mur, la gravure encadrée, pour ne pas, subir d'influence; je me plaçai devant mon chevalet, et, sans modèle, sans souvenir, en trois heures, je brossai une de ces tètes de vieux militaires comme on en voit sous tous les bonnets à poil, dans les albums héroïques.

Le lendemain matin, je vernis mon œuvre ; le lendemain soir, je la portai au client. Ce n'était pas sec, malgré l'excès de térébenthine, et quelque chose larmoyait sur la joue gauche du brave. J'avais donc recouvert la toile d'une enveloppe de lustrine tenaue sur quatre clous. Je montai les trois étages. L'huissier me serra la main, pour me remercier de mon exactitude, plaça lui-même le tableau précieux, en beau jour, sur les bras d'un fauteuil, et releva la lustrine.

J'eus un battement de cœur.

— Très bien ! fit-il, très bien !

— Vous croyez ? répondis-je avec émotion, vous pensez que j'ai eu le bonheur de reconstituer celte figure vénérable...

— Jeune homme, répartit l'huissier, je le suppose, mais je n'en suis pas sûr. Je n'ai pas dans l'œil, comme Clarisse, mon défunt beau-père : je ne l'ai pas coimu. Il était déjà mort quand j'épousai sa fille.

Et il sonna. Je me sentis pâlir. Quelques secondes s'écoulèrent, puis la porte s'ouvrit avec une douceur et une lenteur voulues.

Évidemment cette entrée avait été concertée. Madame, en robe violet foncé, presque de deuil, pénétra dans l'appartement sans bruit, sans saluer, les yeux baissés comme pour une première entrevue, tandis que son mari se plaçait devant le portrait, afin qu'elle n'aperçût rien qu'à bonne distance.

Hélas ! de près ou de loin, l'effet me semblait immanquable : la barbiche du soldat se tordait en paraphe, épaisse, d'un seul morceau ; la cicatrice avait l'air d'une application de nacre ; l'œil gauche baissait visiblement vers le nez rutilant. Et celle qui devait juger, la fille de l'être lamentable évoqué par mon imagination, se laissa tomber sur une chaise. Elle se recueillait, soupirait, se préparait à une joie douloureuse. L'huissier rayonnait et cherchait pour elle le meilleur point d'observation. Je souffrais cruellement.

l'oncle DE SAVOIE 175

— Recule-toi, Clarisse... Un peu à droite maintenant... Bien, nous y sommes... Je m'efface.

Il se retira, et Clarisse leva les yeux. Je n'osai plus la regarder. Un grand silence se fit. Nous considérions tous trois l'ancien militaire. Un marchand de mouron cria dans la rue. Il eut le temps de répéter son cri avant qu'aucune parole eût été prononcée.

— Eh bien! dit enfin le mari, qu'en dis-tu?

Pas de réponse. Je me crus perdu. Je me détournai lentement; je vis l'épais visage sillonné de larmes; j'entrevis le battement d'un sein tumultueux. La voix du sang étouffait l'autre, qui finit par sortir, fluette, émue, reconnaissante :

— Ah ! monsieur, pardonnez-moi... Je ne peux pas vous remercier..,. La force... Vous me comprenez, n'est-ce pas?... Se retrouver tout à coup en présence d'un père... quand on ne l'a pas revu depuis treize ans...

Elle m'eût embrassé si j'avais eu le courage de m'y prêter. J'échappai par la fuite.

Cet incident de ma vie de jeunesse me laissa quelques doutes sur le goût populaire ; mais il me valut plus de trente commandes, une espèce de gloire locale, la primauté dans un coin peu disputé de la grande ville, une aisance très relative, la liberté de travailler pour moi, et d'attendre. Trois mois plus tard, j'étais admis à l'École des Beaux-Arts.

Ici, je retrouve M. Rovelin-Mutet. Il fut la pre-

mière personne que j'avisai démon succès. Ma lettre, respectueuse, et où je rappelai discrètement le mot de « protection » d'autrefois, priait mon oncle de s'intéresser à la demande de pension que j'adressais au Conseil général de la Savoie.

Je le connaissais encore très mal. Son amourpropre fut-il flatté de la réussite de son neveu ? Je n'en sus rien. Mais son orgueil de Rovelin fut froissé par la démarche, hélas ! très nécessaire, que je tentais, et je ne tardai pas à l'apprendre. Car, le jour où la proposition vint en discussion devant les puissances cantonales de la Savoie, un seul membre du Conseil se leva pour la combattre, mon oncle, qui dit solennellement :

— Faites ce que vous voudrez, messieurs. Je ne suis pour rien dans cette requête inconsidérée, qui m'atteint dans la légitime jalousie de mes directions familiales. Et, pour le prouver, je vote contre.

La pension fut votée malgré mon oncle. Il est juste d'ajouter qu'elle me fut retirée trois ans après, sur ses vives instances. Je venais d'obtenir une troisième médaille au Salon. M. Rovelin-Mutet en profita pour dire à ses collègues : « Un peintre arrivé, médaillé, n'a plus besoin de ces secours, que vous emploierez mieux, messieurs, à soutenir de véritables nécessiteux. »

Le mot était dur, mon oncle, et il était injuste. Il n'y a pas de pire nécessiteux que le peintre qui commence à se dégager de la foule. Il a épuisé une

partie de son courage, de celui qu'on n'a qu'une fois; il a besoin d'aimer la vie, de croire à l'efficacité de l'effort, de sentir derrière lui quelque chose d irrévocablement vaincu, de ne plus entendre, comme un désaveu de l'éloge, le cri de l'ancienne misère qui se réveille. Vous avez prolongé pour moi la période ou l'homme hésite à se réjouir d'avoir suivi sa voie. Cependant, je ne vous en veux pas.

Non, je n'ai pas gardé ran:une à M. Roveiin- Mutet. J'ai fini par le comprendre et par m'apercevoir qu'il ne faut pas essayer d'élargir la lucarne des autres. Il vaut mieux agrandir la sienne. C'a été l'une des leçons de ma vie. Dès que ma réputation de peintre fut acquise, célébrée par les journaux, constatée dans les ventes, je retrouvai mon parent. Il m'appela en Savoie, un été, d'un mot aussi cordial que si nous avions eu, depuis vingt ans, les plus étroites relations de famille. Je partis un peu troublé, un peu animé encore par mes souvenirs. J'ouvris sa barrière blanche qui n'était plus fraîche. Ses platanes avaient grandi jusqu'à devenir de beaux géants, portant leur tête et leurs bras où il leur plaisait, sans plus de tuteur, sans plus d'émondage. Le lierre s'était enroulé puissamment autour des gouttières du cottage et formait des massifs aériens que le vent de la montagne rendait tout vibrants. Seul, mon oncle n'avait pas changé.

Et cela me désarma, moi qui arrivais avec des velléités d'explications. Quelle explication deman-

der à celui qui s'avançait à ma rencontre, m'offrant cette poignée de main toujours prête, à laquelle toute la Savoie avait droit, comme à un bien départemental ; ce regard où la satisfaction de la vie ressemblait si curieusement à la joie de vous revoir ; ce bonjour d'une bonhomie achevée : « Eh bien ! mon Jules, en voilà du chemin parcouru depuis ta dernière visite! Combien gagnes-tu à présent? Quarante mille ? Cinquante mille ? Mes compliments. Je n'ai jamais douté de toi, tu sais. Je t'ai laissé te débrouiller par intérêt, parce que je te connaissais. Tu as fait ton escalier dans la pierre dure à la façon des vieux Rovelin, qui, avant d'être maîtres de forges, étaient tailleurs de granit dans la montagne. C'est le meilleur service que je pouvais te rendre : te donner confiance en toi-même. Nous avons réussi. Et maintenant, sois le bienvenu ! »

11 avait donc été mon « protecteur naturel »? J'avais vécu vingt ans sans m'en apercevoir. Mais il l'affirmait, et je suppose qu'il le croyait. M. Rovelin- Mutet était de ces gens qu'une longue habitude de penser à soi conduit à s'attribuer le mérite des conséquences fortuites de leurs oublis ou de leurs erreurs. Il avait rendu trop de servcies à ses électeurs pour s'avouer étranger au bonheur de l'un deux ; il possédait trop de formules pour n'en point avoir une pour mon cas ; il les avait trop souvent répétées pour ne pas s'y prendre lui-même.

Nous sommes aujourd'hui les meilleurs amis du

monde. 11 parle de moi avec complaisance : « Ce petit Jules 1 Un joli talent ! Mais je ne l'ai pas gâté, je l'ai mené rondement. » Il m'a commandé son portrait. J'en suis flatté. J'inscrirai au bas, en lettres capitales : « A mon bienfaiteur, M. Rovelin-Mutet. » Il ne bronchera pas. Il me remerciera.

D y a bien sûr un ministre dans les attributions duquel rentre la garde, — je ne dis pas l'entretien, — des falaises de nos côtes. Car nous dépendons toujours d'un ministre, nous, nos gens, nos bêtes, et souvent de deux et plus souvent de trois ou quatre, et il en est de même des choses. Je ne cherche pas à déterminer celui auquel je dois m'adresser. C'est une opération généralement longue et douteuse. Je préfère, ayant à me plaindre, imaginer ce demi-dieu de nos cotes, lais et relais de la mer, sous la forme d'un personnage vénérable, couronné de fucus, assis dans une grotte tapissée de coquilles, et sensible à d'autres appels qu'à ceux des Néréides. Et ma plainte va ainsi:

Monsieur le ministre des falaises, vous accompa-

gnerez sans doute le Président dans le voyage qu'il entreprendra, quelque jour, en Bretagne. Vous verrez, par la portière d'un wagon ou d'un landau, la province la plus originale peut-être de notre France, une province malheureusement en proie à la littérature et par conséquent défigurée par neuf écrivains sur dix, beaucoup moins légendaire qu'on ne l'a dit, beaucoup moins religieuse, où les chapeaux à galons de velours, les gilets brodés, les brayes, les collerettes tuyautées, les belles robes de laine éclatante relevées d'or et d'argent, ne sont plus guère portés que par les poupées qu'on vend aux étrangers dans les épiceries, mais divinement plaisante par sa grande tristesse que l'été adoucit. Nulle part ce sentiment, qui est le fond de nous-mêmes, n'est exprimé par les choses avec une variété plus humaine. La mer gémit, la lande gémit, mais non de la même manière, et chacune a cent voix, suivant l'heure et la saison, pour dire des chansons dont les couplets s'allongent, comme ceux des pauvres vieux qui inventent, comme nos paroles quand nous parlons de nous-mêmes et de nos désirs.

Vous apercevrez des petits champs étroits, chaumes, blés noirs, ajoncs, luzernes, que bordent et enserrent une bande d'herbe pour les vaches, une haie et une ligne d'ormes aussi plies et tordus que les bottes de joncs quand l'hiver a passé, et vous penserez probablement, monsieur le ministre, que ce sont là des horizons bien courts. Mais vous oubliez le vent

qu'on ne voit pas, qu'on sent à peine quelquefois, et qui porte cependant, jusqu'au cœur de cette terre, le trouble même de la mer d'où il sort et où il va rentrer. Comme lui, à toute vitesse, vous franchirez des lieues de côtes, des bordures d'écueils, des caps où s'appuient en double croissant des plages de sable fin, et vous trouverez rude cette nature bretonne, parce que le temps vous aura manqué pour découvrir, dans un pli soudain de la falaise, un pré avec une ferme ou un ruisseau qui meurt en touchant les galets.

Les hommes politiques ne sont pas obligés de n'écouter que des discours de maires. Il doit leur être permis, je l'espère pour eux, de s'écarter des arcs de triomphe, et d'aller respirer en paix, dix minutes, loin de l'odeur combinée de la foule, de la poussière et du laurier écrasé. /Si votre tempérament vous pousse à ces retraites rapides, vous remarquerez , de l'autre côté des lanternes vénitiennes, des gens qui ne sont pas venus là pour vous, et qui ont l'air de s'amuser, beaucoup de jeunes temmes élégantes, beaucoup d'enfants, beaucoup d'hommes à la barbe en pointe, une population conquérante installée autour des hameaux de pêcheurs, et qui, de Saint- Malo où vous irez à Perros-Guirec où vous n'irez pas, de Roscoff à Brest, de Brest à Nantes, en un mot tout autour de la Bretagne, depuis le mois de juillet jusqu'à la fin de septembre se trempe dans la mer. Cette occupation a simplement sauvé la santé

A M. Ll MINISTRE DES FALAISES 183

publique et colonisé le littoral de la France. Que deviendraient nos poumons sans la mer, et nos pauvres cervelles, et nos nerfs, transformés en fils électriques à courant continu? La campagne n'a plus assez de maisons pour les surmenés qui ont besoin de repos, et c'est tout le monde. Elle ne remet pas à neuf en trois semaines. Il lui faut une saison, un printemps, un été. Elle travaille lentement, comme les bœufs, et nous n'avons pas le loisir d'attendre. La mer, qui est le grand réservoir de vie, s'est chargée de nous. Elle nous sale et nous conserve. Et l'humanité reconnaissante bâtit, en suivant le rivage, une ville toute en longueur, châteaux, chalets, cabanes, habités un quart de l'année et ex-voto le reste du temps.

C'est une passion qui descend jusque dans les couches profondes dû peuple. Il n'est guère de petit boutiquier, dont le rêve autrefois se dessinait en pavillon chinois ouvrant sur les faubourgs, avec rocher artificiel, bassin à poissons rouges, couronne de gazon frais tondu, et qui ne possède aujourd'hui son immeuble au bord de la mer, maison de rapport et d'agrément, villa des dunes, villa Joséphine, ou Kerdiamant, suivant qu'on passe de Normandie en Bretagne. On loue « meublé », le plus cher possible, pendant les deux grands mois, et, pendant l'autre, on s'entasse en famille, heureux, bruyants, le père, la mère, les filles, les fils, les gendres, cinq pêcheuses de crevettes, quatre pêcheurs de lançons.

Les villages prennent des airs de villes. Après cinq ou six ans, le trou bien ignoré, où l'on pouvait acheter du poisson qui ne fût pas retour de Paris, la plage déserte où le vent couchait les herbes marines et sifflait dans les chardons bleus, n'est plus reconnaissante. Il a son casino, ses habitués, ses régates et ses petites marchandes costumées en naturelles du pays, qui vendent des paniers avec une inscription en laine. Le moindre rez-de-chaussée divisé par une cloison vaut plusieurs centaines de francs pour le mois d'août. La vie a triplé de prix. Et le fidèle qui revient, et qui cherche à se rappeler où passait l'ancienne route, ne peut s'empêcher de mêler à ses regrets un sentiment d'admiration, non pour les bâtisses nouvelles, vous devinez bien, mais pour cette richesse extraordinaire qu'elles prouvent, et pour ce caprice fougueux d'une nation, et pour l'instinct de la vie qui la jette à son remède.

Monsieur le ministre, les bords de la mer française sont ainsi devenus, par le libre choix de la foule qui s'y porte, une sorte de parc national. Il ne devrait plus être permis de les mutiler, de les déshonorer, de priver ceux qui naîtront après nous d'un bien si nécessaire.

Or, les Vandales s'y mettent. Ils s'y sont mis avec votre autorisation, ou celle de vos prédécesseurs. Et le mal grandit ; il se multiplie ; il est, partout où on l'a toléré, irréparable.

On détruit les falaises î Tantôt l'État, tantôt àes

Compagnies, tantôt des particuliers, entreprennent d'exploiter le granit rose ou gris des côtes bretonnes, de le tailler en bouches d'égoût et en pavés. L'un obtient un cap, l'autre une muraille droite d'une demi-lieue de long, si magnifique et si haute que les voyageurs se réjouissaient et frémissaient d'approcher quand le flot battait sa base. Ah ! ils peuvent revenir à présent, ils ne la retrouveront plus. Elle est à Paris, au Havre, sur les routes nationales, dans les murs des maisons, et la côte est affreuse, et les plages sont perdues, changées en mosaïques de graviers informes où la vague se déchire.

Vous voulez des noms? Je vous citerai la pointe de Keralliou, en Plougastel Daoulas, qu'on a fait sauter avec une mine de dix mille kilogrammes de poudre. Vous voulez des noms ? Allez un peu au delà de l'embouchure de la Loire, autour du bourg de Batz, et voyez l'odieux massacre de rochers qu'on y a fait. Allez au Nord, à gauche de ce cap Fréhel, une des merveilles d'architecture marine de la France, et demandez qu'on vous mène àErquy. Vous pourrez contempler une ruine encore plus lamentable, car la beauté du pays était plus grande. La pointe qui fermait la baie, d'un côté, est à moitié détruite. Les débris de pierres tombent en éboulis dans la mer et rompent la ligne de bataille des vieilles falaises. Toute la crête est enlevée. On travaille ferme. A une lieue plus loin, dans un site évidemment choisi par un artiste du genre, une autre carrière est ouverte.

Combien vont l'être encore? Combien de marchés ont été conclus et de masses superbes de roches promises à la destruction ? Rien n'étonne les démolisseurs. Us n'ont aucun sentiment de ce qu'ils font. Le grain des moellons et les prix d'abatage décident souverainement du sort de nos côtes. Les pentes de bruyères veloutées par le couchant, les lourdes têtes des promontoires avançant sur l'abîme, les parois veinées d'ocre et de noir, ils brisent tout égale aient, à la mine et au pic.

Mais ces gens-là, monsieur le ministre, sont plus terribles qu'un raz de marée ! La mer, au moins, sculpte les ruines qu'elle fait. La vague qui arrache une pierre en polit cent mille autres, ou les creuse en cavernes, ou leur donne une arête nouvelle, ou leur jette ses semences de goémons qui les protègent contre elle. Eux, ne savent que dévaster.

Arrêtez cette profanation, monsieur le ministre! Ne permettez pas qu'elle s'étende ! Assez de points sont entamés et à jamais enlaidis. S'il faut du granit pour construire des quais, paver des rues et empierrer des chemins, ne souffrez pas que ce soit aux dépens de ces chefs-d'œuvre que la terre et la mer se sont mises à deux pour construire, l'une taisant la statue et l'autre le vêtement, et qui sont une gloire pour la France et une joie pour tant d'yeux.

Trouvez une montagne pelée, ingrate et mal tournée, — nous en avons, — et concédez-la, à perpétuité, aux casseurs de cailloux. Accordez-leur des

tarifs spéciaux, tant que vous voudrez, pour le transport de leurs pierres. Ce sera un bieniait dont ils vous remercieront, et nous aussi. Que s'ils réclament du granit de falaise abandonnez-leur des écueils, ou même, bien que ce soit cruel, une île qu'ils raseront à leur aise, et qui deviendra, entre leurs mains, un plateau à phoques, tel qu'on en voit dans les gravures où sont représentées les terres polaires. On saura l'endroit. On n'ira pas. Ils chargeront leurs mines en famille, et éclabousseront l'océan à deux milles au large si cela leur plaît.

Alors les rivages du continent seront délivrés. La mer. avec le temps, tirera des ruines ce quelle pourra, fera du sable avec les menus débris et des galets avec les gros. Les alouettes reviendront, elles qui se mirent si volontiers à toutes les flaques dormantes ; les goélands, suiveurs de falaises, n'interrompront plus leur route, subitement effrayés par le bruit des chantiers. Au-dessous d'eux, sur le chemin des douaniers, les amoureux passeront encore, étonnés, mais si peu, de la brusque coupure du plateau qu'ils longeaient. Les artistes, les simples bourgeois qui méditent de bâtir la maison de vacances, et C'iix qui l'ont déjà bâtie, ne trembleront plus de perdre, d'une année à l'autre, le paysage dont la noblesse ou l'intimité leur plaisait. On ne craindra plus, au bord de l'eau, que les architectes. Et les étrangers qui passeront, une jumelle photographique au bout des doigts, emporteront le souvenir d'un

pays admirable, habité par des gens de sens commun, qui connaissent leur vraie richesse, et n'abaltent pas des chênes pour faire des porteplumes.

Voyez-vous, monsieur le ministre, à mesure que l'humanité progresse, il faut veiller avec plus de soin à la beauté menacée. Les hommes multiplient leurs inventions et les complications de leur vie, et, dans la recherche du bien-être, ils risquent de ne considérer les choses que sous l'aspect inférieur de l'utilité. Danger bien grave, erreur dont ils s'apercevraient trop tard, si la terre était toute livrée à leur pensée étroite. Il y a une beauté nécessaire. Les uns la dépassent et s'élèvent de sa contemplation à l'idée d'infini ; les autres s'y arrêtent au moins et s'y reposent. Elle ne saurait être sacrifiée à un progrès quelconque de l'ordre matériel, parce que l'intelligence diminuerait dans un monde dévasté. Vous avez la garde, monsieur le ministre, d'une partie de cette terre de France que les voyages apprennent à mieux aimer. Les falaises de Bretagne sont de votre domaine. On les attaque. Veillez sur elles !

Comme les moindres choses ont un visage différent suivant l'heure ! Comme leur expression change et leur proportion même, et le symbole qu'elles enferment ! Je sais un étang féodal, au bas d'une vigne qui va mourir où commencent les roseaux. Les deux bords sont deux prairies à peine penchées, tondues par les troupeaux, et où mord nettement l'ombre tournante des groupes d'arbres. Ils vont, pressant la nappe d'eau, jusqu'à la colline boisée qui ferme la vallée à quelques centaines de mètres plus loin. Oh! les belles nuits claires !

D'abord, le lever de la pleine lune est un événement. Elle apparaît à la vanne de l'étang, au-dessus de la colline, entre les basses branches des chênes.

Elle est monstrueuse et toute rouge. Elle n'éclaire point, et elle fait peur à tout ce qui vit. Les chevaux de ferme lèvent la tête et se mettent à trotter le long des haies mouillées ; il y a des effarouchements dans les feuilles ; les derniers grands insectes, posés sur les nénuphars et les sagittaires, quittent ces îles, et, d'un trait, se réfugient sur les bords en rayant l'eau du vent de leur vol. Les chiens se taisent un moment dans les courtils. Et s'il reste une fleur entr'ouverte près de vous, attardée, trompée par la brise encore molle du jour, regardez comme elle va rapprocher promptement les pointes de ses pétales, afin de protéger l'étamine, son âme vivante et fragile !

Un quart d'heure encore, le temps pour la lune de dépasser les pointes d'arbres, de sortir des brumes, de redevenir blanche, petite et libre dans le ciel bleu : et la nuit est commencée, la nuit confiante, jusqu'au matin. Une autre lumière s'est levée, si nouvelle, si étrange !

Avez-vous observé ?

C'est une lumière qui ne fouille pas, qui se pose, comme une cendre d'argent sur les lointains et comme une neige bleutée sur les objets proches. Comme la cendre et comme la neige, il semble qu'elle ait une épaisseur, et que les surfaces saillantes, les feuilles, les branches, les pierres, les buissons, reçoivent d'elle un accroissement, une enveloppe ouatée où s'enfonce le regard. Elle est

légère quand même; elle repose; elle laisse beaucoup de choses dans l'ombre, mais elle suffit à guider la marche, et j'ai souvent pensé, en la voyant se lever, à des mains qui ne pèsent pas davantage et qui guident aussi très sûrement dans la nuit.

Autour de l'étang il y a des bêtes qui errent et qui cherchent, toutes agrandies par cette lumière qui métamorphose. La queue d'un chat en maraude s'enfle comme celle d'un renard. Les lapins paraissent lièvres. J'ai tenu, au bout de mon lusil, un chevreuil qui venait boire : il arrivait dans la rosée ardente du pré, s'arrêtant, repartant, précédé par son ombre qui formait avec lui une seule bête fantastique, et je ne le reconnus qu'à petite distance, au mouvement de la tête qu'il inclinait à droite et à gauche, comme pour la baigner dans la lueur d'argent dont l'étincelle courait aux plissures de son poil. iMais tous les animaux perdent la crainte, quand la lune donne. C'est nous qui devenons peureux. Tant de bruits, imperceptibles le jour, nous enveloppent à présent; et demeurent inexpliqués ! ?*ous nous apercevons que la vie continue sans nous, et cela nous effarouche de voir vivre, alors que le sommeil tient les hommes, les grands, les intelligents, les maîtres, et nous supprime. Combien de fois j'ai senti cette revanche des choses, quand je veillais au bord de l'étang ! Que de froissements subits dans les roseaux, que de cris d'appel sortis

des fentes de la terre, quelles rumeurs échappées des bois, que de rides sur l'eau ! Et si j'étais allé plus loin, jusqu'à la rivière où se déversent les sources froides de l'étang, jusqu'à la mer où va se perdre ce pauvre brin de fleuve, la mer qui n'a pas arrêté une minute sa vie prodigieuse !

Le clair de lune, sur les pentes de futaies, dessine des courbes de lumière, comme on en voit aux nuages pendant l'été. Il fait des éventails blancs avec les branches basses des hêtres, et réduit les bouleaux à n'être plus qu'un peu de fumée blonde autour d'une colonnette. Les chênes voisins ne changent pas d'aspect, ou très peu, ni les ormeaux. Quant aux mousses, il les transfigure : bien droites, gonflées de brouillard, éclairées tout au bout et puis sombres jusqu'à la racine, elles ont l'air de résédas qui vont fleurir.

Il m'a semblé que la lumière de la lune avait encore une influence sur le parfum des plantes. Je crois qu'elle avive l'odeur des trèfles innombrables de la prairie, ou, quand les foins sont coupés, l'arôme capiteux des fleurs d'eau. Les nénuphars, dans les nuits transparentes, ne se ferment qu'à demi. Un rayon suffit à les tenir entr'ouverts, et, soit que le vent les pousse, soit que l'épanouissement des eaux de source les soulève légèrement comme des navires à l'ancre, ils embaument tant que dure la nuit. J'en suis venu à les aimer. Comme ils étaient près de moi, en groupes larges, rayant la surface de

l'étang, je les voyais dès que la fatigue ramenait mes yeux vers le point de l'espace où j'étais assis, au bas de la vigne, le long des roseaux. Je cherchais à suivre les tiges qui relient chaque fleur isolée à la commune racine si profondément cachée. Je m'imaginais l'ascension mystérieuse de ce germe qui, pendant de3 semaines, a grandi dans les eaux troublées, impénétrable, mais remué par elles, couvert de limon, informe, et puis est arrivé à la lumière, et a éclaté en étoile jaune ou blanche, qui tremble encore avec le courant, mais qui vit audessus de lui.

Pour moi, lorsque l'affût me trouve disposé à la philosophie, ces nénuphars et ce clair de lune emportent mon souvenir toujours du même côté. Je revois la terrasse d'un grand hôtel de la rivière de Gênes, et, dans les arches de lumière que projetaient à travers la nuit les fenêtres d'un salon éclairé, deux étrangers enveloppés de châles, très pâles tous deux, le père et la fille, immobiles, assis, se parlant à voix basse et regardant, au delà de la terrasse, les jardins de palmiers et d'oliviers, dont les vagues sombres descendaient vers la mer à peine luisante. D'un groupe d'hommes et de femmes, à ma gauche, des phrases me venaient, en deux langues, échangées sur un ton de confidence :

— Comme elle a bien chanté !

— Oui. Ne pensez-vous pas que Miss Mary Halward a tout à fait une beauté de clair de lune, avec

ses bandeaux et ses yeux noirs, et son teint mat? Vous dites qu'elle est riche ?

— Très riche. Le vieux a fait des guerres profitables contre les tribus des îles. C'est une sorte de rajah en retraite.

— Alors ?

— On assure qu'elle a eu un chagrin d'amour. Il est rude, je crois, extrêmement rude avec elle.

— Ils passent l'hiver ?

— Xon, un mois seulement, et ils retourneront à IS'aples .

Une voix toute jeune ajouta :

— C'est beau, de sacrifier ainsi sa vie à une passion malheureuse...

J'en ai su plus long, par hasard, et la vérité, comme d'habitude, n'avait qu'une parenté avec l'opinion reçue. Le vieil Anglais avait gouverné, en effet, plusieurs colonies de second ordre, conduit des expéditions obscures et dangereuses, en Asie et en Afrique. Il était de cette race de cadets, entreprenante et endurante, qui accepte et supporte tous les climats, toutes les épreuves physiques, tous les contacts, sans perdre une habitude ou une idée anglaise. Il avait résisté. Mais la jeune femme qui l'avait suivi, et qu'il adorait, était morte en peu d'années, d'une maladie de poitrine, dans la détresse d'un village barbare de l'Afrique australe. Et cet homme, rude d'apparence, tendre et simple au fond comme un enfant, ne s'était jamais

consolé de ce qu'il appelait la grande faute de sa vie.

La faute, c'était de l'avoir expatriée, elle qui aurait vécu sans doute en Europe ; c'était de ne pas avoir tout sacrifié pour elle et d'avoir laissé mourir la joie à côté de lui, sans la défendre. Il avait bien souffert de ce remords, inutile autant que non fondé ; mais qui est-ce qui mettra de la logique dans nos peines, et qui donc a jamais raisonna toute la sienne ? Il en souffrait encore. La présence de sa fille, très longtemps, avait augmenté cette douleur. Il s'accusait, lui, de cette pâleur que la mère avait transmise à l'enfant. Puisqu'il avait causé la mort de l'une, ne serait-il pas responsable aussi du même mal affreux qui saisirait l'autre, en vertu de la loi d'hérédité, à une heure qu'il ignorait, mais qu'il croyait toujours lire dans les yeux de sa fille?

Que savait- elle de ces pensées, que son père ne lui avait jamais dites ? Probablement tout. Et, pour obéir à l'impérieuse charité d'un âme courageuse également et capable d'une discipline, peut-être avertie paff un secret pressentiment du mal qui la menaçait, elle avait refusé de se marier, bien qu'elle fut aimée, bien qu'elle aimât.

De la sorte, ils avaient souffert l'un par l'autre, héroïquement, isolés chacun dans sa peine et ne pouvant l'avouer. Puis l'habitude du sacrifice était venue pour Miss Mary Halward, et la merveilleuse légèreté d ame qu'elle donne, si pareille à de la joie qu'on ne

sait plus bien ce que c'est. Son vieux père, la voyant vivre, oubliait peu à peu. Chaque jour lui était maintenant une absolution muette du passé. Entre sa fille et lui, une tendresse rare et charmante grandissait, la meilleure de toutes, celle qui a pleuré et qui commence à croire. Je le regardais souvent se promener avec sa fille dans le parc ; choisir les allées où l'ombre était mêlée de soleil ; descendre sur la plage, dès que le vent faiblissait, et s'asseoir sous deux pins enracinés au bord des falaises rouges. Il avait toujours les mains chargées pour elle, de livres, d'ombrelles, d'éventails, de châles et d'albums de dessin. Et rien de servile dans cette gâterie pour l'enfant, rien d'involontaire et d'animal. Mais à cette créature encore jeune, très belle, qui s'était sacrifiée sans le dire, il donnait, avec un mélange d'amour paternel et de courtoisie de grand seigneur, tout le temps, toutes les attentions, tout l'esprit qu'il eût pu donner au monde.

Je pensais à eux, et à beaucoup de ces âmes à demi consolées, tandis que le clair de lune argentait, à la surface de l'étang, les corolles mobiles et flottantes des fleurs d'eau. Elles ont monté avec un effort, elles aussi, au-dessus de la peine, au-dessus des larmes. Ce qui les avait fatiguées, presque brisées, s'agite et tourne encore, mais au-dessous d'elles. Isolées, à demi ouvertes, tremblantes, elles sentent bien qu'un peu d'encens joyeux s'échappe d'elles. Et sans doute une crue

subite pourrait les ressaisir et les noyer un instant. Mais elles ont, depuis longtemps, dépasse la mesure moyenne de l'épreuve, et les eaux se retireraient bientôt, et la fleur reparaîtrait.

Il y avait, dans cette partie du Limousin qui a de riches vallons ensemencés en blé et des coteaux maigres plantés de châtaigneraies, deux familles de paysans, toutes deux anciennes et toutes deux aisées, celle des Loutrel et celle des Annevard. Chacune était propriétaire d'une grande ferme, terres de labour, bois et prairies. Les Loutrel habitaient à une extrémité du bourg, qui n'était qu'une longue rue à mi-pente; les Annevard habitaient à l'autre extrémité. Leurs attelages de bœufs et de chevaux se rencontraient souvent dans les chemins ; leurs troupeaux se mêlaient dans les mêmes abreuvoirs ; mais on ne voyait point de disputes s'élever entre les conducteurs. Car ce n'étaient pas des valets, des gens embauchés sur les routes, qui travaillaient la terre

lentement acquise par ces paysans de vieille race; c'étaient les fils, les gendres, et déjà quelques petitsfils qui tenaient l'aiguillon ou battaient les châtaignes. Loutrel, le père, avait sept enfants, dont la dernière seule, Louise, n'était pas mariée; la mère des Annevard en avait huit. Et, dans le pays, soit dans le bourg, soit même dans les bourgs voisins, on avait une fierté de pouvoir dire, en regardant le coteau de gauche : « Nous sommes cousins des Annevard», ou bien, en regardant le coteau de droite: « Nous avons marié notre fille au fils des Loutrel. »

Il ne restait, comme je l'ai dit, qu'une fille des Loutrel qui ne fût pas mariée. Elle était forte, très brune, et, sans être jolie, elle avait de ces yeux qu'on regarde. La dot aussi pouvait séduire. Le mari de Louise aurait un jour des champs à lui, des arbres à lui et rang de bourgeois parmi tant de pauvres, moissonneurs, journaliers, domestiques ou fils de métayers. Elle le savait. Cependant, bien qu'elle eût vingt-quatre ans, personne ne l'avait demandée. Plusieurs fois, avec cette rage qu'a le monde, même le petit monde, de faire des mariages, on avait dit : « Louise Loutrel cause avec François Annevard. vous savez ? A la Toussaint, nous aurons des noces. » Il lui parlait, mais comme il parlait à d'autres filles du bourg, le grand François Annevard; au sortir de la messe, le dimanche, il disait : « Voilà du temps vert, bon pour les froments, mademoiselle Louise. Sont-ils beaux chez vous ? » ou encore : « Si votre père pou-

vait me vendre de ce joH plan de colza qui est le long des Dohinières, ça me conviendrait bien ! » Personne ne pouvait affirmer qu'il eût plaisanté avec elle, ou qu'il eût eu, la rencontrant, de ces manières gauches et de ces sourires forcés par où se manifeste, chez la jeunesse des campagnes, la prétention de plaire. Il était sérieux de nature, et même un peu sauvage. Bien qu'il fût le dernier des huit Annevard, et né d'un père déjcà très âgé, il avait la stature plus haute encore et les épaules plus larges que ses frères. Sa force était connue, et, quand il le voulait, il dirigeait d'un seul bras les grosses charrues de sa ferme, dans les terres lourdes de pluie. Avec cela, un visage très jeune, des cheveux blonds aussi fins que ceux d'une fille, des yeux bleus qui avaient l'air d'avoir peur des femmes et des hommes, et qui ne s'ouvraient bien grands et ne luisaient que devant les blés, les orges, les luzernes dont il avait préparé les guérets, ou lorsque, du sommet de la colline, descendant parmi les fougères à l'heure tardive où elles embaument, il regardait, au bout du village, la grande cour pleine de meules de paille, les étables basses, le toit plus élevé et comme noble de la maison paternelle. On était bien là, les soirs, près de la vieille mère, de la sœur non mariée qui tenait le ménage, et des autres de la famille, avec lesquels on causait tranquillement du lendemain. Comme il avait une forte voix, une réputation intacte et de la bonne volonté pour apprendre les notes, François

avait été choisi par le curé, ami des Annevard aussi bien que des Loutrel, et chantait en second au lutrin.

Un hiver, pendant ces veillées où l'on médit, en pelant des châtaignes, un bruit courut, d'abord accueilli avec incrédulité : « Qui l'aurait cru?... Une fille qui passait pour sage!... Elle n'a plus les yeux vifs comme avant... Dimanche dernier, elle n'a pas osé monter jusqu'à son banc, dans l'église; elle est restée en arrière, près du bénitier... Les Loutrel sont en colère, vous devinez!... Le vieux avait l'air d'un loup, quand il a dit à la Louise, après l'office : « Va-t'en chez nous, et n'en sors pas ! »

Bientôt il fut impossible de douter. Un malheur était arrivé chez les Loutrel; une honte atteignait la vieille famille paysanne : la dernière fille était enceinte. Elle se tut pendant quatre mois. Pendant quatre mois, elle refusa de répondre à son père, qui la chassait de la maison, la faisait manger et coucher dans une grange et ne la voyait que pour lui demander : « Qui t'a séduite? Je veux savoir quel est le père de ton enfant, parce que, foi de Loutrel ! je lui ferai réparer l'offense qu'il nous a faite ! D'ici là, je ne te connais plus ! » Elle pleurait, elle se détournait, et elle ne disait aucun nom. Cependant, vers le milieu de mai, comme elle ne pouvait plus sortir sans être montrée au doigt et moquée; comme son père, chaque jour, devenait plus dur et menaçait de la conduire à l'hospice où accouchent les gueuses,

elle hésita, eut une crise de nerfs, et, toute pâle, s'enfuit de la grange en criant : a C'est lui, François Annevard ! »

Le vieux Loutrel en reçut un nouveau coup. Les deux meilleures familles du pays, les plus riches, compromises à la fois, la sienne et cette autre, celle des voisins de la seconde colline, de ceux qu'il avait toujours eus en estime et en amitié ! Il était six heures du soir, et il venait de dételer ses bœufs qui apportaient à la ferme une charretée de seigle vert, quand il reçut ainsi le secret de sa fille. Aussitôt et comme il n'était point homme à consulter ou à différer ses résolutions, il alla prendre, dans l'armoire de la chambre où il couchait avec deux de ses fils, sa veste de drap et une paire de bottes qu'il mettait les jours de marché, puis, par les sentiers qui tournent les maisons du bourg, il se dirigea vers la ferme des Annevard. Il traversa des prés qui lui appartenaient, et il ne remarqua point que l'herbe était belle; il frôla des sillons de froment, et il ne s'arrêta point, selon sa coutume, pour tâter l'épaisseur des épis, qui s'élançaient déjà hors de la gaine des tiges feuillues, et montraient au soleil leurs quatre rangs de graines laiteuses. Que lui importait la moisson ? Il songeait à sa fille déshonorée et à la réparation qu'il fallait obtenir.

Quand il entra chez les Annevard, la mère, les fils, les brus, les gendres et les filles étaient à table. Il apparut, sur le seuil de la grande salle exhaussée

de trois marches au-dessus de la route, se découvrit, et dit, sans répondre aux bonsoirs qui l'accueillaient :

— Maîtresse Annevard, je suis venu pour une grave affaire. Faites retirer votre monde.

Tous se levèrent, y compris François, et la mère retint seulement, d'un geste, sa fille aînée, qui était grise et fanée presque autant qu'elle, et son cadet, Jean-Baptiste, qui commandait la ferme : ses deux conseils dans les cas importants. Ils s'assirent près d'elle, sur le banc que le départ des autres avait mis tout de biais dans la chambre, et, de l'autre côté de la table, François Loutrel demeura debout. Il était tremblant, et si dur de visage que jamais ceux qui le voyaient en ce moment ne l'avaient vu ainsi. Pourtant il se contint, et dit :

— Maîtresse Annevard, et vous, Mélie, et toi, Jean-Baptiste, vous savez le malheur de ma maison, et vous savez aussi d'où il est venu. Je vous demande ce qui m'est dû, en justice.

— Je ne comprends pas, dit la veuve.

— Vous ne comprenez pas ? fit le fermier en s'animant. Alors, je vais parler clair. Ma fille m'a dit ce qu'elle m'avait caché, et ce que vous cachiez aussi. C'est quelqu'un de chez vous qui l'a mise à mal. Et il faut que celui-là...

— Qui donc?

— François !

— Ça n'est pas lui ! dit la veuve. J'en jurerais.

Le fils resta un moment silencieux, et dit, posément :

— Non, ça ne peut pas être lui.

La fille se tut, mais elle tourna la tête, pour montrer qu'elle pensait comme sa mère et comme son frère.

— Il faut qu'il répare son péché, reprit le vieux Loutrel, et qu'il épouse ma fille ! Je ne m'en irai pas sans qu'il m'ait dit oui. Car j'ai perdu le sommeil depuis l'hiver, maîtresse Annevard, et les gens rient de moi quand je passe par le bourg.

— Fais venir François ! dit la vieille, sans se lever.

Mélie, qui paraissait blanche comme une morte, dans le demi-jour de la pièce, alla vers la porte qui donnait sur la chambre voisine, et demanda :

— Mon frère François, la mère a besoin de toi.

Il vint, rose mais point rouge, et, droit, la tête levée, regarda l'homme qui répétait :

— Voilà celui qui a séduit ma fille !

— Ni elle, ni d'autre, maître Annevard.

— Et tu te marieras avec elle ! Tu reconnaîtras ton enfant ! Il est à toi !

— Elle ment, dit tranquillement François.

— Vous voyez ! vous voyez ! maître Annevard, j'en étais bien sûre : mon fils François n'est point en faute.

— Lâche ! dit le vieux Loutrel.

Et il serra ses poings, qui étaient noueux et

bosselés comme de vieilles cordes, et il marcha vers le fond de la pièce où se trouvait François.

Mais Jean-Baptiste s'était levé, et Mélie, et la mère, et ils s'étaient mis entre les deux hommes, pour qu'on ne vît pas chez eux cette lutte d'un Loutrel contre un enfant de la maison. Le vieux s'arrêta, et, par-dessus leurs épaules, fixant le jeune homme qui, lui non plus, ne baissait pas les yeux, et sentait la colère et la honte lui monter au bout des bras :

— Je te retrouverai ! cria-t-il. A présent, je sais que tu es lâche. A présent, les Loutrel et les Annevard n'auront plus d'amitié entre eux. Tu me payeras mon honneur, va 1 Vous me le payerez tous !

Il y eut des larmes, dans la grande salle de la ferme, lorsqu'il fut parti. La mère, la sœur Mélie et les autres femmes supplièrent François d'avouer s'il était coupable, et l'interrogèrent, prises de cette hésitation inquiète, de ce trouble qu'une accusation grave laisse après elle, même dans le cœur de nos proches et de ceux qui nous ont défendus. Mais le jeune homme persista à nier.

Le lendemain, le bourg était en émoi. Les uns prenaient parti pour les Loutrel, les autres pour les Annevard. De vieilles jalousies, que l'amitié des deux familles avait longtemps contenues, se firent jour, et, se répandant en médisances, augmentèrent l'inimitié violente qui divisait maintenant les habi-

tants des deux grandes fermes. Le village se partagea en deux camps. Les ouvriers qui travaillaient pour l'un ne travaillèrent plus pour l'autre, on ne se salua plus. Le curé, qui avait pris parti pour François Annevard, et l'avait maintenu au lutrin, fut abandonné par une moitié de la paroisse. On demanda aux curés voisins de baptiser les enfants; on fit deux lieues pour aller entendre la messe ailleurs que dans son église. Il fut insulté plus d'une fois, le soir, par ceux dont il longeait les champs, et son jardin fut saccagé. « Qu'ils brisent mes pommiers et mes poiriers, disait-il, ce n'est pas une raison pour moi de changer d'avis. »

L'enfant naquit, et Louise Loutrel l'appela François.

Le temps passa, deux ans, trois ans. Mais aucun apaisement ne se produisit. Les haines avaient pris racine dans ces âmes paysannes, et grandissaient, comme les chênes dans la forte terre des vallées, tous les ans d'une coudée. François Annevard était devenu si sauvage qu'à peine on le voyait dans le bourg. Il souffrait de ce déchaînement de passions, ameutées contre sa famille et contre lui. Deux fois, il avait essayé de se marier. Les deux filles auraient consenti; les mères ne demandaient pas mieux; mais les pères, devant les menaces des Loutrel, avaient refusé.

L'une de ces filles monta un jour vers la luzernière où François travaillait, à la lisière des châtaigniers. Elle s'appelait Marie, et elle était vaillante,

bien que petite et de mine chclive. Ou l'avait vue, depuis plusieurs mois, pâlir, et s'isoler dans les chambres ou les élables de sa ferme, comme François dans les champs et dans les bois. Beaucoup de feuilles étaient déjà tombées des arbres, car on avait gaulé les châtaigniers la semaine précédente. En mettant le pied sur les branches et les feuilles mortes, Marie eut un tressaillement de peur, et, se détournant, elle regarda la pente ronde du coteau, au-dessous d'elle, pour voir si personne ne l'avait suivie. Mais les chaumes étaient déserts, et rien ne remuait, que les hautes grappes de mûres sauvages, toutes noires près de la tige et roses encore du bout.

Elle reprit son chemin, et s'engagea dans un sentier de la châtaigneraie, et, de temps en temps, entre les arbres, elle apercevait, sur la droite, le grand François qui fau:hait. Mais qu'il avait peu de cœur à l'ouvrage ! Toutes les deux minutes il relevait sa faux, piquait le manche dans la luzerne, et, appuyé sur la poignée, fixait'la ligne des maisons basses, audessous de lui. L'herbe séchait au plat du métal, et il l'enlevait brin à brin, comme ceux qui pensent à autre chose.

Quand Marie fut rendue en face de la luzernière, elle ne sortit point du bois, mais, se montrant entre deux touffes de rejetons qui jaillissaient d'un vieil arbre, elle appela :

— François ?

Il vint, sans surprise et tout de suite. Peut-être

l'attendait-il. Et il arriva jusqu'à la bordure toute fanée et piétinée qui longeait le bois. Il s'arrêta, et leurs yeux clairs, leurs yeux qui s'aimaient se rencontrèrent. Cependant, leur joie était un peu triste et un peu grave pour des amants ordinaires.

— Je viens pour la réponse, dit la jeune fille. J'y ai beaucoup songé, et je suis décidée, si vous voulez, à ne jamais céder. Dans un an ou deux, mon père peut changer.

C'est vrai qu'il ne lui avait pas tendu la main, ni même souri. Mais il fit mieux. Deux larmes jeunes, toutes pleines et subites, lui coulèrent sur les joues, et il dit :

— Vous voyez bien que je ne travaille plus. Je monte encore ici, par habitude, pour voir le pays et nos terres, parce que je les aime, et que je vais partir. Il n'y a que vous qui le sachiez, Marie. Je ne me marierai pas. Ma femme aurait trop à souffrir de tout ce qu'ils disent et font contre moi. Là où je vais, je serai bientôt oublié, et j'aurai plaisir à penser qu'ils ne se haïront plus à cause de moi. Dans deux jours je serai frère trappiste.

Elle le considéra, n'osant s'approcher, et elle dit :

— Je ferai comme vous, et je serai nonne très loin d'ici.

Mais lui s'avança vers elle, l'enleva d'un bras, aussi doucement qu'il put, et trois fois la baisa sur ses cheveux qu'elle avait d'un brun doré, comme les châtaignes.

Alors, ils s'en allèrent, sans se retourner, de peur d'eux-mêmes.

Et, deux jours plus tard, le grand François, devant les marches de la ferme, montait à cheval pour un long voyage. Ils étaient tous en larmes autour de lui, ses frères, ses sœurs, sa mère et des amis qui ne pleuraient pas seulement, mais qui parlaient de ces Loutrel, cause du départ de ce garçon et du deuil dune telle famille. Pour lui, quand il eut ficelé son paquet de hardes sur la croupe de sa jument blanche, il étendit le bras, du haut de la plus haute marche, et dit :

— Vous entendez, je ne veux pas qu'il leur soit

fait de mal !

Et il enfourcha la bête, et il partit pour ne jamais

revenir.

Trente ans et plus passèrent. Un voyageur, qui avait connu les Annevard et les Loutrel, recevait l'hospitalité, pour un jour, dans une Trappe du Dauphiné. 11 demanda à voir le frère François. L'abbé lui dit :

— Ne l'interrogez pas sur autrefois. Aussi bien, tout est fini. Voilà deux ans, je reçus, du curé de la paroisse, une lettre où on m'apprenait qu'un parent proche des Loutrel, un homme marié, au moment de mourir, avait voulu réparer le mal qu'il avait fait, et, publiquement, avait déclaré que la faute n'était point à celui qui en portait le poids depuis trente ans. Les familles ennemies s'étaient réconciliées. Les

mauvais souvenirs s'effaçaient. Mon Dieu, je vous avoue que je redoutais un peu de m'acquit ter de ma commission auprès de notre Frère. Je lui montrai la lettre. Il ne dit pas un mot. J'ai su ensuite qu'il avait pleuré pendant trois heures.

Malgré la recommandation de l'abbé, le voyageur ne put se tenir de faire allusion à cette histoire, quand il se promena avec le Frère François, le long du mur du potager, à l'heure de la récréation. Frère François était alors un vieux moine, rond d'épaules, très gai, plein de tendresse pour -le troupeau de grands bœufs roux dont il avait soin. Il laissait dire, sans rien répondre que des mots indifférents, comme si sa propre histoire eût été celle d'un autre. Mais l'étranger s'avisa de dire :

— Savez-vous bien, mon Frère, que Sœur Marie doit être vieille à présent et toute grise, car les brunes comme elle ont de bonne heure des cheveux blancs?

Le bonhomme sursauta :

— Brune ! dit-il, mais pas du tout ! Marie était châtain doré 1

Il se tut bien vite. L'instant d'après, il recommença de causer gaiement, de tout autre chose. Et plus jamais personne n'a troublé la paix du yieux moine conducteur de bœufs.

Page 1