‹ Croquis de France et d'OrientChapitre 15 sur 21 · L'ÉPAVE · texte numérisé non relu

L'ÉPAVE

A l'embouchure d'un de nos fleuves de France, il y a deux rives inégalement dotées par la nature : d'un côte, des dunes plantées de quelques pins souffreteux entre lesquels, au moindre vent, le sable glisse en nappe mince, comblant les creux, changeant le relief, enterrant vives les touffes de chardon bleu; de l'autre, des falaises de granit noir strié d'ocre, une muraille formidable que la mer travaille et sculpte à toutes les hauteurs, et derrière laquelle, bien à l'abri, dévalent des collines douces, boisées d'abord, puis cultivées. Le fleuve est assez médiocre, mais l'estuaire est imposant. Une flotte y manœuvre à l'aise. D'une rive à l'autre, les roches les plus élevées ont l'air de tas de goémons et les dunes de bancs de sable ; la voilure de> bateaux s'embrume; les contours s'amollissent;

les maisons ne sont plus, riches ou pauvres, que des points blancs qui font la grappe, tout pressés, tout enveloppés de verdure, comme une fleur de laurier. Il y a un bourg sur chaque pointe, villas de baigneurs, châteaux sans parc, pavillons chinois, restaurants, hôtels, tracés de boulevards, amorces de rues autour de quelques masures anciennes. Et vous devinez que les deux bourgs ont beaucoup grossi depuis vingt ans, et que les riverains du fleuve, autrefois pêcheurs ou laboureurs, gens rudes et utiles, attachés maintenant à deux entreprises commerciales et rivales, n'ont plus qu'une profession, qu'un rêve : attirer, retenir, exploiter le mieux possible ce banc de voyageurs que l'été leur envoie, au lieu et place de la sardine qui ne paye plus et du hareng qui s'éloigne.

Les maires des deux pointes se détestaient, naturellement. Ils personnifiaient les sentiments et les intérêts de leurs administrés. Ils se disputaient les baigneurs à coup d'affiches. L'un vantait l'air aromatique des forêts de pins, — car les semis maladifs s'étaient appelés forêts bien avant d'avoir fait une ombre; — l'autre disait : « Falaises, grotte des fées, vue incomparable, paysage varié, aucun sable mouvant ». La politique aussi les divisait. Qu'ils fussent ou non capables d'une idée, c'est ce que j'ignore, mais ils avaient des opinions. Le maire des roches, M. Lampereur, que son nom gênait un peu, était républicain, et il se promenait avec aisance sur

l'épave 213

l'échelle des programmes démocratiques, montant ou descendant suivant l'état de l'atmosphère, comme la goutte rose d'un thermomètre. Le maire des dunes, ^ par conséquent, devait être d'un parti adverse, et, bien qu'on ne sût pas au juste ce qu'il conservait, il passait pour conservateur. Il était volontiers frondeur en paroles ; mais l'autorité le trouvait souple et l'occasion timide. L'un et l'autre, ils aspiraient au Conseil général, et, ne différant que de moyens, mais férus de la même ambition, vénérateurs de l'État, des fonctions et des croix, ils étaient bien de ceux qu'un économiste a désignés sous le nom d' « hommes à formation communautaire ».

Ces sortes d'humains ont peu d'initiative. Ils subissent la poussée des événements, ou. comme on va le voir ici, l'influence d'êtres plus modestes, artisans ou remueurs de terre, mais qui ont l'œil vif et le jugement prompt.

On était en juillet. La saison des bains était ouverte, la période électorale allait s'ouvrir. L'élection dépendait du succès de la plage des dunes ou de la plage des roches. Qui l'emporterait de ces deux croissants jaunes qui tendaient l'un vers l'autre leurs cornes de sable fin? Lequel des deux bourgs, grâce au génie de son maire, réussirait le plus vite à devenir une petite ville, bruyante pendant trois mois et morte pendant neuf? Le secret de la victoire était là. Ils le savaient bien, les chefs. L'esprit de M. Lampereur, celui de M. Camus, leurs jours, leurs veilles,

étaient remplis par un rêve de bien public qui cachait un dessein particulier.

Cependant, vers le milieu de juillet, les chances de M. Camus parurent s'affirmer. Le nombre des villas louées sur les sables dépassait celui des chalets retenus sur la falaise, car l'été demeurait hargneux, et la perspective de l'abri de la forêt, « l'odeur balsamique » des pins vantée dans les réclames, attiraient les jeunes mères. Les ombrelles, le long de la côte, faisaient comme des semis de coquelicots, qu'on jalousait, là-bas, du haut des roches. On parlait d'éclairer à l'électricité le petit port des dunes, les sept rues et les premiers ajoncs de la banlieue. Les électeurs du canton célébraient l'habileté du maire des dunes. Ils se taisaient sur le compte de Lampereur.

Celui-ci s'inquiétait. Il se sentait sur une pente de lassitude et d'oubli.

Un matin, avant le jour, à l'heure où les étoiles luisent encore très nettes dans le bleu froid du ciel, M. Lampereur entendit le choc d'un caillou contre la vitre de sa fenêtre. Il sauta hors du lit, et reconnut, au milieu de l'allée centrale de son potager, dans le brouillard léger qui veloutait ses choux et perlait l'écorce de ses melons, la silhouette maigre et longue de son garde champêtre qui faisait signe : « Venez, monsieur le maire, venez, et pas de bruit 1 »

Il s'habilla rapidement. En quelques minutes, il fut derrière la porte de la salle à manger qui s'ouvrait

l'épave 213

sur le jardin. M. Lampereur tira le verrou, sortit, et reçut sur son gilet de tricot les gouttes d'eau qui tombaient des capucines grimpantes.

— Eh bien! Panard, qu'y a-t-il?

L'homme, un ancien coureur de grèves, ancien marin, ancien douanier, ancien chrétien, répondit dans sa grande barbe :

— Monsieur le maire, il y a une chose pas ordinaire.

— Où donc?

— Sur la plage.

11 s'était déjà détourné. Osseux, anguleux, balançant ses épaules jusqu'à toucher les poiriers aux deux ie l'allée, il précédait son chef qui était, lui, rondelet, sautillant et de petite allure. Tous deux dirent le chemin au bout du potager, tournèrent un promontoire dont l'ombre se proje-tait sur le bourg endormi, et foulèrent bientôt, à pas prudents, la plage que la mer commençait à abandonner. Le garde s'arrêta, et étendit le bras. Vers le milieu du demi-cercle que formait le sable, une masse grise flottait, à quelques mètres du bord, soulevée par la lame.

— Je distingue mal, dit M. Lampereur. Est-ce une chaloupe? une meule de foin ?

— Monsieur le maire, c'est une baleine.

— Vivante?

— Non, et pas des plus fraîches, je vous en réponds ! A trois semaines de l'élection, monsieur le

maire n'a pas de chance. Quand nos baigneurs verront et sentiront cette épave-là !...

Il regardait son chef de côté, avec le demi-sourire des gens qui ont une idée et qui supposent bien qu'on ne la devinera pas. Le maire n'essayait pas même de chercher un remède. Il considérait l'épave avec des yeux fixes, d'où l'espoir et l'énergie, de seconde en seconde, se retiraient. La baleine avait quarante pieds de long. Elle s'échouait. Dans quelques heures, l'administration des domaines réclamerait repave, comme bien de l'État, — et quel bien ! — la monstrueuse bête achèverait de se décomposer pendant qu'on échangerait des télégrammes et des écritures à son sujet, et ce seraient après l'émotion les plaintes, après les plaintes la fuite en masse, la ruine, l'insuccès certain au jour de l'élection. Il sembla au malheureux maire qu'au-dessus du dos arqué de la baleine, que dessinait une lueur d'aube naissante, des lettres se formaient et tremblotaient, disant : « Camus, conseiller général ».

Autour de lui, les lames étaient encore sans transparence et sans reflet, toutes lourdes de ténèbres; pas une voile au large, pas un homme sur la falaise.

Le garde champêtre, quand il eut joui de l'embarras de son chef, redevint grave, et, montrant la ligne d'horizon, où devaient être les dunes et les pins victorieux, dit :

— Monsieur le maire, j'ai un moyen de nous sau-

l'épave 217

ver tous. Voici la mer qui perd et le courant qui fraîchit.

— Oui.

— A trois milles au large, il porte droit sur la pointe, là-bas. L'épave n'est point encore signalée. Personne ne l'a vue que nous deux. J'ai un bon canot tout à côté...

M. Lampereur s'épanouit sans rien répondre.

— Mais nous n'avons pas une minute à perdre, ajouta Thomme. Ces choses-là ne se font que de nuit, et le jour va venir.

Dix minutes plus tard, l'énorme masse de la bête morte, luisante par endroits, zébrée çà et là de bancs d'herbes et incrustée de coquillages, quittait la plage de la falaise. Elle était traînée à la remorque. Deux hommes achevaient de hisser les voiles. Le soleil touchait la pomme d'or du mât, et, sur la mer réjouie et rajeunie, le bateau filait, tirant cette chose .vague déjà, qui tantôt surnageait et tantôt disparaissait sous les lames. Â peine les douaniers, dans le foin des cabanes de guet, commençaient à ouvrir l'œil.

Arrivé à la hauteur où le courant du fleuve, reconnaissable aux marbrures d'écume qui faisaient à la surface une écharpe sans fin, ondoyante et blanche, inclinait vers la côte des dunes, M. Lampereur coupa l'amarre. Et majestueusement, solitairement, dans la beauté d'un matin sans nuage, l'affreuse épave dériva. Elle atterrit en face de la propriété de M. Camus.

Immédiatement aperçue par les douaniers, qui la considérèrent comme un don de fortune et un présent de la mer, elle fut signalée à l'administration des domaines. Celle-ci la réclama. La baleine devenait propriété nationale. Autour d'elle, échouée, les télégrammes partaient et revenaient, pleins de détails, d'instructions et de prohibitions. Elle n'en mijotait pas moins au soleil de juillet. Le premier baigneur qui la vit s'exclama et la photographia. Mais le second déclara la plage inhabitable, et menaça de faire ses malles. Ils furent bientôt plus de cinquante, adjurant M. Camus de remplir son devoir. Hélas ! pendant cinq jours que dura la correspondance officielle au sujet de l'épave, le maire eut beau s'agiter, implorer, promettre, combiner, la béte sacrée, la bête d'État dut demeurer là, entre deux bancs de sable, intangible. Le sixième jour eut lieu l'adjudicalion, et il se trouva un homme, soudoyé on ne sait par qui, venu on ne sait d'où, qui se prétendit ancien baleinier, n'eut pas besoin de le prouver, acheta l'épave pour seize francs, et commença le dépeçage sur place.

Aucun baigneur n'attendit la fin de cette opération si lucrative pour le Trésor. Les conséquences politiques furent immédiates. L'élection, comme autrefois Jonas, sortit des flancs du monstre. M. Lampereur fut nommé.

Je crois bien que le vaincu n'a jamais connu la vraie cause de sa défaite. Mais le vainqueur sut se

l'épave 210

montrer tout ensemble reconnaissant et discret. Son garde lui avait rendu un service qu'on peut assurément qualifier d'exceptionnel. J'ai revu l'homme : il a les palmes.

Le passage de l'Hérault dans le Tarn, par Bédarieux, Lamalou, Saint-Pons, ne se fait pas, vous le pensez bien, à toute vapeur. On a le temps d'étudier le paysage, qui change totalement, d'un versant de la montagne à l'autre. C'est comme si l'on venait d'Italie ou d'Espagne en France. Du côté du Midi, à d'assez grandes altitudes, cette sauvage Montagne- Noire est vêtue du manteau d'arbres et d'arbustes le plus bigarré qui soit. On y voit, mêlant leurs feuilles, des vignes et des châtaigniers, des chênes et des arbres de Judée, des oliviers et des pommiers, des genévriers qui vivent bien dans le froid, des arbousiers qui préfèrent la chaleur et des plaques de cette bonne bruyère rose qui s'accommode de tout. Au milieu de cette verdure, et de cet or, et de ce rose,

liages très rares, misérables, avec des maisons qui n'ont pas eu une réparation locative depuis les guerres de religion. Aucun mur neuf, pas môme un mur gris. Les habitants descendent, plusieurs fois l'an, dans les plaines, au temps des récoltes, et travaillent à ramasser la richesse d'autrui. Ils n'ont rien trouvé de mieux. L'autre versant n'a plus rien de méridional. Des bois plantés d'essences classiques, des gaves qui courent parmi, et qu'on prendrait de loin, rayant les pentes sombres, pour des nervures de feuilles immenses, un climat plus humide, des prés mieux fournis d'herbe, une population plus industrieuse : tout change à la fois.

Mazamet se trouve sur ce second versant, presque ians la plaine, à l'ouverture d'une gorge. On dirait une petite ville descendue avec une avalanche : les dernières maisons demeurent engagées dans l'étroit couloir par où tombe l'Arnette ; les autres s'espacent en triangle dans la vallée, et offrent, de ce côté, un large front couvert de vergers et d'allées de platanes. Et l'apparence a raison. Mazamet est bien descendue de la montagne. Elle est la fille joyeuse, active et jeune, du plus farouche, du plus renfrogné, du plus noir des vieux burgs féodaux.

Cet aïeul s'appelle Hautpoul.

Quand on remonte le cours de l'Arnette, on rencontre bientôt, sur les bords escarpés du ravin, une sorte d'aiguille de terre et de rochers, une petite montagne à pic, serrée entre deux autres, dominée

par elles, dominant elle-même la route qui va d'Albi en Espagne. Au sommet, on découvre d'en bas des remparts à demi dissimulés derrière des blocs de granit, une ou deux tours bâties sur des parois de précipices, quelques arbres, tordus comme ceux des estampes japonaises, et surplombant l'abîme. Un village est cependant caché dans ces ruines, et si bien caché que, même en tournant autour, il est impossible d'apercevoir plus de cinq ou six des masures qui le composent. C'est l'ancienne ville forte d'Hautpoul, qu'on dit avoir été fondée par Ataulph Ier, roi des Yisigoths, et qui fut, cela est plus certain, le chef-lieu d'un bailliage assez fameux, la capitale d'un petit État féodal qui marquait ses limites en sculptant sur la pierre l'image d'un coq et d'un fer à cheval, et dont les seigneurs prenaient le titre de 9 rois de la Montagne-Noire ».

J'ai toujours pensé que nos aïeux n'avaient que le goût modéré du rempart, et n'adoptaient le pontlevis qu'à cause du malheur des temps et par nécessité. Les Hautpoulois étaient de cet avis. Ils le montrèrent, dès que le bruit des hommes d'armes se fit moins fort dans le voisinage. Était-ce une inspiration visigothe ou le fruit des méditations prolongées où ils s'étaient plongés, en regardant, du haut des murs, les bergers et leurs bêtes, il est certain qu'ils se sentaient une vocation pour fabriquer les cordelats, le drap grossier dont se vêtissait le populaire. Les plus hardis dévalèrent donc par le ravin, et en plein

air. dans la belle lumière de la plaine élargie devant mm, construisirent quelques maisons, où l'on travaillait la laine. Les eaux de l'Arnette se trouvèrent jwè ment d'une exceptionnelle qualité pour le net- B et la teinture. Ils réussirent, ils obtinrent une foire à la Saint-Martin d'hiver, une autre à la Saint- Malhias, une troisième encore, et Mazamet le « mas aimé » — j'ai une peur affreuse que mon étymologie ne soit mauvaise — devint une ville, tandis qu'Hautpoul maigrissait à vue d'oeil dans son armure intacte.

Aujourd'hui ce simple chef-lieu de canton est la première place commerciale du Tarn. Trois points du département se partagent les industries qui s'exercent aux dépens de la peau de mouton. Castres a hérité de la fabrication des cordelats, et tisse des communs ; Graulhet, un bourg de l'arrondissement de Lavaur, ne compte pas moins de quatrevingt-huit mégisseries, et n'a pas de rival, en France, pour la préparation des peaux de provenance étrangère ; enfin Mazamet s'occupe à arracher et à laver la laine. Ses trente usines, qui bordent le cours de l'Arnette dans la plaine, dans le ravin et, par delà Hautpoul, bien haut dans la montagne, ont presque un monopole. Elles accaparent quatre-vingts pour cent de l'importation, en France, des peaux de mouton d'Australie et de Buenos-Ayres, et cette petite ville de quinze mille habitants s'est permis de traiter, l'an dernier, pour cinquante et un millions d'affaires.

22i CROQUIS DE FRANCE

La plupart des fabricants de ce pays, où la révocation de Tédit de Nantes a laissé de durs souvenirs, sont protestants. La population ouvrière est, en majorité, catholique. C'est une race d'apparence vigoureuse, d'humeur plutôt légère et gaie, travailleuse à ses heures, impossible à retenir quand une occasion de fête s'offre à elle, ou qu'un régiment passe. J'ai vu une brigade en manœuvres arriver à Mazamet. Je ne sais pas combien de peaux de mouton, ce jour-là, ont été trempées dans l'Arnette, mais le nombre en a dû être beaucoup plus faible qu'à l'ordinaire. Certaines usines avaient même donné congé, l'après-midi.

La grosse dépense, — le croirait-on? — c'est la toilette. Les femmes, qui ont de fort beaux cheveux, les cachent sous un mouchoir de soie, plié en deux, avançant presque jusqu'au front, et dont la pointe retombe librement en arrière. « Il n'est pas convenable, disait l'une d'elles, de montrer ses cheveux. Les honnêtes filles ne le font jamais. » Il y a donc, entres elles, une grande rivalité de foulards, et puis de robes, de gants, de châles et de bijoux, comme ailleurs. Les hommes eux-mêmes ne dédaignent pas la cravate et la jaquette au dernier goût de Mazamet. Le plus clair de leur gain s'en va de la sorte. Heureusement, les dépenses de luxe s'arrêtent là. On vit de peu. Un grand nombre de ménages possèdent au moins quelque part un sillon de pommes de terre, et tous possèdent un cochon. Celui-ci a

l'honneur d'être prévu dans les règlements municipaux ; il a ses heures ; il est libre, dans les rues, jusqu'à neuf heures du malin, si je ne me trompe, et après six heures du soir ; il est l'objet de soins vigilants et fonde la meilleure espérance culinaire de la famille ; sa mort devient un événement. Le jour où l'ouvrier i tue » et « habille » est un jour de chômage traditionnel, une fête si naturellement établie par l'usage et acceptée par le patron, qu'on ne prend môme pas la peine de prévenir à l'usine, tant on est sûr d'être excusé. Le contremaître demande à un camarade:

— Où est un tel ?

— Je crois qu'il tue.

— Ahl très bien!

Le dialogue ne va jamais plus loin. L'homme qui tue est sacré.

Par ailleurs, tous ces Mazametains, gens du peuple ou patrons, sont très industrieux. Leurs terres jouissent d'une antique réputation de fertilité, et les chroniques appellent leur vallée « la nourrice de Castres ». Mais -ils ont su doubler le produit de leurs champs, et surtout de leurs prés, et faire servir le gave à une foule d'usages. Tout en bas, dans la plaine, ils envoient l'eau, chargée de détritus, dans un système de petits canaux qui permettent d'inonder les pâturages. Chaque propriétaire a son jour d'inondation. Les résultats sont extraordinaires. Le sol se vend jusqu'à dix mille francs

l'hectare. J'ai vu là une ferme de quatre hectares, presque entièrement en prairies, d un vert invraisemblable, louée treize cent cinquante francs, et nourrissant quinze bêtes à cornes. Il est vrai que le fermier vendait le lait à des mégisseries nouvellement installées dans le voisinage, et qui se servent du lait pour le vernissage des peaux. Les moindres chutes du torrent, dans son cours de montagne, sont soigneusement utilisées comme forces motrices. Elles mettent en mouvement toutes les machines qu'emploie l'industrie spéciale de Mazamet. Sont-elles un peu plus fortes qu'il n'est nécessaire ? Vous pouvez croire que l'excédent ne sera pas perdu. A côté de la fabrique de laine, le propriétaire installera une scierie mécanique. Et, s'il remarque encore, aux environs, un ruisseau gros comme le bras, se précipitant à travers les pentes, à demi réduit en poudre par les branches et les herbes, arc-en-ciel persistant sur les parois du mont, mais charriant des grains de sable dans le peu d'eau qui lui reste, il ne manquera pas de recueillir ces matériaux de construction qui ne lui coûteront rien. Il enveloppera d'un bourrelet le rocher où tombe la cascade, — dût-il, pour cela, jeter une passerelle sur le gave, — tendra des toiles, modifiera les courants, et sauvera son sable d'une inévitable dispersion dans les remous de l'Arnette. Un peu plus loin de la rive, quand vous rencontrerez une bonne femme suivie de quatre canards, se dandinant tous cinq parmi l'herbe tondue et sur des pentes de quarante-cinq

degrés, observez bien. Vous verrez la conductrice s'arrêter près d'un béai, c'est-à-dire d'un canal d'irri- >n, ficher son bâton dans la terre, l'agiter en tous sens, et ses quatre suivants happer les vers qui sortent du sol détrempé. C'est une engraisseuse de canards. Elle prépare de loin ces foies monumentaux que les ménagères de Mazamet achèteront et mettront en conserves pour les grandes occasions. Plus haut encore, dans la région des plateaux, l'eau des sources, l'eau placée qui s'est creusée de petits étangs au milieu des landes, ne sera pas sans emploi. Elle n'a pas la force de pousser une roue. Fort bien. b elle est pure: elle élèvera des truites. Et, en effet, l'idée de créer un établissement de pisciculture au-dessus de Mazamet est venue à un des principaux propriétaires de la région, qui l'a tout de suite réalisée. Torrent, ruisseaux, fontaines, rien n'est perdu. 0 précieuse Arnette !

Je suivis ses bords, je montai jusqu'aux crêtes où il n'y a plus que des bois immenses, de petits prés en éventail, de l'air pur et frais et des aiguilles de roches perçant les arbres, tandis qu'en bas, on attendait un événement rare annoncé pour le soir : l'arrid'un corps de troupes en manœuvres, dragons, artilleurs, infanterie.

Au retour, et avant même de rentrer dans la petite ville, je devinai que l'événement s'était accompli. Une rumeur s'élevait au-dessous de moi; bientôt j'apercevais des chevaux au piquet, dans une cour

d'école. Us étaient tous là, dragons, artilleurs, fantassins, répandus dans ces rues ouvrières, lassés par la manœuvre, un peu crottés, un peu gris de poussière, levant la tête tout de même et fiers du bon accueil. Car on les accueillait d'une façon touchante. Des détachements bivouaquaient sur les places, entourés de groupes de tanneurs, et de peigneuses de laines, et de bourgeois sortis de leurs boutiques. La flamme des feux, allumés pour cuire la soupe, n'éclairait que des visages de belle humeur. Le long de l'Arnette, à un endroit où un simple petit mur bas sépare la rue du torrent, on aurait dit un incendie. Une demi-douzaine de foyers rougissaient le parapet, les maisons, les hommes qui levaient le couvercle des marmites ou se penchaient pour souffler. Et des mots tout simples, mais qui remuaient le cœur, passaient, dans le craquement des branches, dans le bruit du gave et des rires. « Veux- tu du bois ? disait une grande commère à un artilleur ébahi. Le tien n'est pas sec ! — Allons ! un doigt de beurre, mes pauvres gars ? reprenait une vieille, qui ne tutoyait pas. J'en ai chez moi. Je vais vous le quérir. — Vous ne serez pas malheureux chez nous, disait un homme. Vous n'avez qu'à dire. Si on le peut... » Un autre demandait : « Connaissez-vous Puylaurens ? Vous savez bien, le fils Puylaurens, de la Payssière? »

J'écoutais et je regardais, de mon coin d'ombre, cette humble scène populaire, faite de bon chauvinisme, qui ne fait point de vers et point de discours.

DM COIN DU TARN — MAZAMET 229

Il me revenait en mémoire un trait que j'avais lu, quelque chose de bien français aussi, de celte ville de Mazamet. Lorsqu'on apprit, en 1813, les désastres de la grande armée, les gens de Mazamet s'assemblèrent et votèrent trois cavaliers équipés, qu'on offrirait à l'empereur, au nom de la commune. Ils n'eurent point de mal à les trouver. Et les trois hommes partirent avec une lettre qui disait :

« Sire, vos fidèles sujets de la ville de Mazamet s'empressent de déposer aux pieds de Votre Majesté l'offrande de trois cavaliers montés, armés et équipés. Que Votre Majesté daigne les recevoir comme un gage de leur dévouement. »

Et cela me mettait l'esprit en songerie, et je pensais: « 0 cavaliers de 1813, rien n'est changé, vous le voyez I Si les mauvais jours que vous avez connus reparaissaient, on trouverait encore ici, et ailleurs, trois cavaliers montés, armés et équipés, pour les donner à la France. Vous étiez, comme sont tous ceux-ci, de pauvres gens, sans doute. Mais vous apparteniez à ce merveilleux pays de France, où l'on se relève toujours,' pays de résurrection, cent fois désespéré par les médecins de l'Europe, et sauvé par un autre qui ne dit pas son nom. Dormez tranquilles. Parmi les petits qui regardent là-bas bouillir les marmites, parmi ceux qu'élèveront ces belles filles aux foulards rouges, vous auriez des successeurs. 0 cavaliers de 1813, dormez en paix ! »

xm

UN VIEUX PIQUEUR

Toutes les fois que j'entends une trompe de chasse ou la musique d'une meute, je pense au marquis. Il a incarné pour moi, et pour d'autres, le type du gentilhomme veneur.

Très jeune, à l'âge où le commun des hommes bâille sur des livres de classe, et perd sa liberté p jur un profit douteux, il montait à cheval, entre dejx leçons écourtées, et se prenait, pour la forêt, d'une passion que la mystérieuse vocation de la race, une tournure d'esprit, une heureuse aptitude physique, la longue habitude enfin, devaient rendre invincible. A soixante-cinq ans, il chassait encore, droit sur son cheval, les genoux fixés aux quartiers de la selle, la main basse, correct comme un manuel, élégant comme un écuyer de Saint-Cyr. Ses chevaux

vu vieux pi or eur il

l'aimaient. Ses chiens, d'espèce française et bien criante, le regardaient en galopant, et avaient confiance dans son geste. Quand il passait, le matin, au petit trot, les bouts de la cravate déjà sortis de la jaquett'. un peu de brume perlant sur ses moustaektfl roulées, ses yeux gris clair suivant la dentelure lointaine des bois où l'on devait attaquer, les paysan- qu'il saluait obligeamment, du manche de son fouet, disaient : « 11 y aura ce soir un chevreuil de moins. » Il y en avait souvent deux. Rien ne l'arrêtait. Le froid le trouvait insensible. Pour les temps de déluge, il avait une pèlerine roulée au pommeau de sa selie. En carême, comme il jeûnait, il emportait un morceau de pain et de fromage dont il déjeunait à midi, après la première curée, assis dans une clairière à côté de son gros piqueur La Ronce, et ses chiens tout autour, Le soir, personne n'a jamais su s'il était fatigué. Il causait avec esprit, et écrivait de même, d'ailleurs, avec une grammaire un peu large, une galanterie égale envers toutes les femmes, et des histoires sans nombre. On n'avait qu'à le lanéer. C'était un laisser courre, à toute allure, à travers les chevreuils, les sangliers, les loups, les chiens, les chevaux et les hommes d'un demi-siècle.

La chasse, à ce degré, ne cesse pas d'être un plaisir, mais devient une carrière. La Ronce y suivait son maître, à trois pas en arrière, convaincu, lui aussi, et devenu, par éducation, veneur aussi

forcené que le marquis lui-même. Les relations étaient demeurées ce qu'elles devaient être, respectueuses d'un côté, cordiales de l'autre. Pourtant, la longue habitude avait, comme il arrive, rapproché les distances. Une estime se mêlait à la cordialité du marquis, et les sentiments d'admiration du piqueur pour son maître dégénéraient en un mépris injuste dès qu'on parlait des équipages voisins. Ils se déplaçaient rarement et toujours ensemble. Leurs deux sons de trompe se reconnaissaient à peine.

11 m'était arrivé de causer avec La Ronce, qui voulait bien m'honorer d'un peu de considération, précisément parce que, n'étant pas de la carrière, j'appréciais le mérite avec impartialité. Il m'initiait à plusieurs secrets difficiles à surprendre, et je retrouvais dans ses phrases des tournures originales, apprises pendant les retraites interminables, quand le marquis et lui reprenaient au pas, légèrementcourbes et abandonnés au rythme des chevaux, les avenues au bout desquelles on voyait encore le rouge éteint du soir.

« Les gens qui chassent pour l'invité, me disait-il, ne sont pas des chasseurs, mais des messieurs de salon. Il faut chasser pour soi, comme ses chiens. M. le marquis n'aime pas inviter. Deux ou trois fois dans la saison, ça lui suffit. Son système est d'attaquer de bonne heure, afin de prendre. Ne pas prendre, faute de jour, est un grand sujet de découragement pour les chiens. Les nôtres ne

UN VIEUX PIQUEUn *33

l'ont pas souvent. Les forêts sont si vives par ici ! Et puis, ils ont tous de l'esprit comme plusieurs piqueax. »

Il avait une amusante distinction, — que le nom de Roméo et surtout celui de Tambelle amenaient infailliblement, — entre le chien de change ordinaire, qui ne veut pas d'un animal frais, mais qui peut subir un entraînement de quelques minutes, et le « chien de change convaincu », honneur des meutes comme la sienne, incapable de faire dix pas sur une trace illicite. Il parlait « des voies douces et fugitives » du chevreuil ; il répétait, en racontant ses prises : « C'était un broquart. L'éperon au poil et la trompe à la bouche, M. le marquis et moi nous le suivons. » Sa principale dissertation, celle qui le conduisait aux appréciations les plus sévères sur les pauvres méthodes des veneurs de fantaisie, les petits jeunes gens des châteaux voisins, avait pour sujet le lancer. Faire le bois, quêter dans les taillis, lui semblait le comble de l'inexpérience, la perte assurée de la grande discipline d'un chenil. Il fallait, à l'heure où la rosée est encore abondante sur l'herbe, suivre au pas une des lignes les plus larges de la forêt, la meute aux sabots des chevaux, jusqu'au moment où celle-ci croisait une voie de la nuit. « Voilà ce qui s'appelle chasser ! s'écriait-il. Vous avez tous vos chiens à l'œil, vous les tenez, tandis qu'avec l'ancien sous bois les chiens vous échappent, les bruyères vous les cachent,

et vous ne surveillez plus votre jeunesse et vos brigands. »

Pauvre La Ronce ! Le marquis était mort. Le chenil avait été vendu. Roméo et Tambelle ellemême avaient passé en des mains d'apprentis sans doute. J'ignorais ce qu'était devenu le piqueur. Seulement je songeais quelquefois à lui, d'abord quand le souvenir de son maître me revenait à l'esprit, et puis à de certains jours, quand j'éprouvais ce sentiment si profond que tous les deux sûrement avaient connu, l'homme du peuple aussi bien que le grand seigneur, et que je ne puis nommer que d'un seul nom : le frisson des grands bois.

D'où vient-il? Je ne sais trop. Pour qu'il naisse, il faut des conditions de lieu, d'heure et d'humeur. Il est distinct du plaisir de la poursuite et de la course ; il ne se confond point avec la joie des yeux, que donnent les vastes paysages ; il remue quelque chose de triste, d'ancien et d'infini en nous. On l'éprouve surtout quand on est perdu, quand on hésite sur la route, aux heures troubles du jour, qui reculent les lointains et amortissent le bruit. Alors, au milieu de ces troncs de chênes espacés, dont les cimes se rejoignent et s'en vont tout autour, parmi les allées confuses et barrées de brume, parmi les ombres d'où sort le bruissement discret d'une vie énorme, qui nous enveloppe, nous étreint, nous regarde et se laisse à peine deviner, l'homme a une impression de peur et de liberté délicieuse.

UN VIEUX PIQUEUR

S'il est armé surtout, ou à cheval, il retrouvera une des émotions primitives de la race, celle de nos très vieux pères, dont nous sommes si près parfois. Croyez bien que les charbonniers la connaissent, et les braconniers, et les ramasseurs de champignons, et tous les passants habituels de la forêt. En tout cas j'en jurerais pour La Ronce, car je viens de le revoir.

Notre rencontre a été la plus étonnante du monde.

J'étais invité à une battue, dans une foret, sur la ligne de Paris-Lyon, bien loin de celle où La Ronce, pendant trente ans peut-être, avait découplé ses bons limiers tricolores. Le directeur de la chasse, dont l'habitation était distante d'au moins deux lieues, m'avait indiqué l'heure à laquelle commencerait la battue, à l'étoile du Chêne Roux. J'attendais, regardant les massifs drus et réguliers des taillis, que coupaient les avenues tirées au cordeau, entretenues comme celles d'un parc. Au tournant de l'une d'elles, tout à coup, à cent mètres, je vis apparaître un gros homme vêtu de vert bouteille, guêtre, ayant une plaque de cuivre à la hauteur du cœur. Il n'avait pas l'allure ordinaire d'un chasseur. Il roulait un peu, comme les vieux cavaliers. Des favoris extrêmement clairs et longs encadraient une tête ronde, des yeux ronds, une bouche ronde. Et c'est à cela que je le reconnus, quand il se fut approché.

— La Ronce ! m'écriai-je.

Il enleva sa bombe de chasse, d'un geste large, le bras écarté du corps, comme il faisait dans les rapports solennels, trois fois l'an, chez le marquis. Cependant il ne me reconnaissait pas, gêné par le soleil. Il continua de s'avancer, les paupières plissées, puis les sourcils se détendirent, les yeux s'ouvrirent tout grands, les deux mains s'offrirent à moi.

-— Bonjour, monsieur! Que je suis content!

Mais ce ne fut qu'un éclair. Je le vis rougir ; sa grosse figure devint triste, deux rides se creusèrent aux coins de ses lèvres naturellement façonnées et fleuries pour la trompe. Il me montra ses jambes guêtrées.

— Descendu de cheval, n'est-ce pas ? dit-il d'un air navré; déshonoré, f...u, La Ronce!

— Mais non. D'abord, vous n'avez pas quitté les bois...

Il m'interrompit.

— Ah! dit-il, pour cela, non! S'il m'avait fallu les quitter, j'en serais mort ! Mais vos politesses ne me tromperont pas. Quand on a eu l'honneur d'être premier piqueur de M. le marquis et de chasser avec lui pendant la moitié de sa vie, tomber garde, même brigadier garde, c'est bien dur.

— Vous n'avez pas essayé de vous replacer ? Comme il avait remis sa coiffure, il put tâter ses

hanches de ses deux mains.

ON VIEUX PIQBEUR 23*7

~ Trop rond, fit-il. On prétend que j'éreinte les

chevaux. Et puis les jeunes gens d'aujourd'hui n'ont pas les traditions, monsieur. Ils ne savent pas chasser. On s'irrite, on se fâche, et on s'en va.

Il s'assit à côté de moi, sur la lisière du taillis, à l'angle, pour mieux voir l'avenue par où les invités et les rabatteurs allaient venir, et me fit le récit de ces dernières années, pendant lesquelles je ne l'avais pas revu. Je remarquai qu'en parlant il tournait, sans en avoir l'air, et en le faisant glisser sur son épaule, l'espèce de baudrier de cuir auquel était fixée la plaque en métal. Quand son étiquette de garde fut derrière son dos, il sembla plus à l'aise. 11 m'avoua qu'il avait servi deux maîtres, depuis le marquis, mais qu'il s'était séparé d'eux, après une saison, pour des motifs qu'il indiquait vaguement, et qui paraissaient tenir, d'après lui, à l'honneur professionnel, aux bouleversements sociaux de notre siècle, à des différences d'éducation, — positivement,— dont il n'était pas responsable. « A présent, conclut-il, je tue des fouines, et je fais lever des lapins ! i

Il fallait voir l'expression tragique et dé Jaigneuse qu'il avait en disant : « Je tue des fouines ! »

Il éprouvait, à la lettre, un sentiment de déchéance, quelque chose d'analogue à la souffrance d'un officier passé au cadre de réserve, d'une femme qu'on n'invite plus à danser, d'un membre de conseil d'administration réduit à « représenter » les

eaux-de-vie. Ses gages étaient ceux d'autrefois. Il n'avait pas à se plaindre de son maître, au contraire. Mais plus de cheval, plus de meute, plus de ces jolis bien -aller qu'il sonnait comme personne, accompagnant d'une note chaque foulée de sa monture. Il s'était fait un idéal, mon Dieu, comme nous tous, et il l'avait placé dans ses anciens souvenirs.

Quelques minutes plus tard, les chasseurs débouchaient dans l'avenue; La Ronce s'écartait de moi, et rai de, sombre, la plaque replacée sur le cœur, redevenait le brigadier-garde taciturne qu'il avait cessé d'être un moment.

Le président de la chasse fit à la hâte et à voix basse les présentations indispensables, envoya La Ronce et dix rabatteurs, vêtus de blouses blanches et armés de bâtons, à l'extrémité de la taille, et distribua ses invités le long de la ligne.

— Le ventre au bois et à trente pas les uns les autres, messieurs ! Voyons, monsieur des Rrosses, à l'angle là- bas..., monsieur Rerny..., monsieur le percepteur..., monsieur du Balard..., monsieur le juge de paix..., monsieur Lécuyer..., monsieur Doux de la Vrille de Longchef...

Bientôt nous fûmes tous à notre poste. Un coup de corne lointain, un second, un troisième : les rabatteurs s'ébranlaient en ligne, eux aussi. Le bruit sec des bâtons frappant les gaulis de chêne nous arrivait comme un claquement de castagnettes, et troubla seul, pendant une minute, la grande forùt

UN VIEUX l'IQUEUR 239

silencieuse. Puis un coup de fusil éclata sur la gauche, tiré par un des invités qui chassait en retour, sur les côtés, puis des cris de rabatteurs, parmi lesquels je distinguais la voix magistrale de La Ronce, — on eût dit qu'il annonçait, dans une réception d'ambassade — : Coq ! — Lièvre devant !

— Lapin à gauche ! — Poule ! — Lapin à droite 1

— Lapin devant ! »

En face de la ligne de tireurs en embuscade, les rabatteurs descendaient, poussant les perdreaux, les lapins, les faisans. Ce fut un gros coq faisan qui passa le premier au-dessus de l'avenue. Six coups de fusil le saluèrent, à toute distance, et il tomba, roulant sur lui-même dans la lumière, et rouge comme un bolide. Puis, un feu nourri accueillit le gibier à poil, effaré, galopant en tous sens. Cela dura trois minutes. Les blouses des rabatteurs apparurent. Le feu cessa. La Ronce émergea du fourré, essoufflé, toujours digne, des feuilles de chêne dans les cheveux. Il longea la ligne des invités, se rendant à l'extrémité d'une seconde taille. Le président demandait à demi-voix, désireux d'adresser un compliment à chacun :

— Eh bien, des Brosses, qu'avez- vous tué ?

— Presque rien, cher, un sixième du faisan, avec ces messieurs, et un lapin.

— Et vous, monsieur Berny ?

— Deux lièvres, monsieur : vous voyez que je suis heureux.

— Et vous, monsieur Lécuyer ?

— Monsieur le président, j'ai sept lapins, deux lièvres, un perdreau, et peut-être bien ma part du faisan.

Il était encore modeste en disant cela.

Taille après taille, la forêt fut ainsi battue ; la chasse, admirablement dirigée, réussissait à souhait ; les tireurs, excités, vaguement jaloux, se faisaient moins de politesses, et tiraient plus souvent. Je regardais quelquefois La Ronce au passage. Était-ce l'âge? la fatigue? le regret d'autre chose ? Il avait l'air de ne pas me connaître et personnifiait de plus en plus, à mesure que l'après-midi s'avançait, le devoir mélancolique.

Vers cinq heures, la charrette à gibier attelée d'un petit cheval noir, et qu'un enfant conduisait de carrefour en carrefour, était pleine de faisans et de perdrix accrochés par le bec, de lièvres et de lapins accrochés par la gorge, et qui se balançaient audessous des arceaux de bois, à chaque ornière du chemin. Le jour mourait. Le signal du retour avait été donné, et le gros des chasseurs marchait devant. J'allais tout à fait en arrière. L'ancien piqueur me dépassa.

— Eh bien ! La Ronce, jolie chasse 1 Je me suis royalement amusé, et un peu grâce à vous !

Il ne répondit pas, et porta seulement la main à sa bombe, en manière de remerciement.

Mais quand il eut tourné, quand il fut loin,

UN VIEUX PIQUEUR 241

hors de ma vue, j'entendis une petite corne d'appel, une corne de cuivre qui essayait de turluter le débûcher du cerf. La fanfare, maigre et falote, montait sous les grands arbres, diminuait, et s'évanouit bientôt.

Je restai seul. La forêt était enveloppée d'ombre. Les coqs se branchaient en criant. Un croissant de lune pâle faisait aigrette au-dessus d'un bouleau. Je pris un sentier de retour et je le suivis. Vers le milieu, dans la coupure incertaine des bois, une forme humaine passa en glissant. Et, en vérité, je crus un moment que c'était le vieux marquis, qu'on rencontrait jadis à pareille heure, cherchant lu-i même un chien perdu, quand la campagne était déjà brune, et que la crête des ornières, saisie par la gelée nocturne, commençait à craquer sous le pied.

Quand les vacances approchent, les enfants pâlissent.

— Mon ami, si nous allions aux bains de mer?

— Encore !

— Les enfants en ont grand besoin ! Geneviève, surtout, est si délicate ! Je crois que notre devoir...

— Si nous pouvions ne pas le faire, pour une fois ! La campagne suffit. D'ailleurs, c'est devenu très cher, les bains de mer. . .

— Oh! cela dépend...

— ... et de plus en plus vulgaire... Pas un rocher, au mois d'août, qui n'ait son inspecteur attitré, pas une anse qui n'ait sa famille, et quelle famille souvent!

— Si vous trouvez que la santé des enfants

soit une chose vulgaire... et la mienne au-i... n'en parlons plus... Vous êtes donc bien oublieux, Henri? Vous ne vous rappelez pas cette petite plage bretonne, il y a trois ans, où nous étions •h...

— Pardon, je me souviens : douze cents francs nets.

— A cause des excursions. Mais nous n'en ferons p s. Nous serons très sages. Une dune plantée...

— Ça quintuple.

— Alors une dune sans arbres. Je fais le premier sacrifice, vous voyez : un coin de sable seulement, une vue sur le large, un chalet de brique. Madame X... me disait hier qu'on trouvait encore

ritables occasions, en Bretagne. Et j'ai apporté l'Indicateur. Voulez-vous que nous le feuilletions? Simplement pour voir où nous aurions été si vous aviez consenti !

L'homme qui ouvre l'Indicateur est perdu. Il cède, avec la satisfaction secrète d'avoir lutté pour la forme, attiré par des visions paresseuses, prisonnier perpétuel de ses souvenirs passés. Et il part. Les bagages d'un explorateur donnent seuls l'idée des siens. En les apercevant, les employés de Vaugirard, réquisitionnés par Montparnasse pour le départ du 1er août, ont poussé des soupirs. Lui, cependant, paye son excédent, suit de l'œil les trois brouettes qui emportent ses malles couronnées de haveneaux à crevettes, tremble pour sa bicyclette qui n'est point

emballée, cherche, sans le trouver, un compartiment libre, fractionne sa famille, et voyage, pendant neuf mortelles heures, dans un wagon qui ressemble au préau d'une école mixte. Encore, au début, la vitesse le consolait un peu, mais, après Rennes, être obligé de s'arrêter à des stations qui s'appellent Montauban, Broons, et Plénée-Jugon ! Au coucher du soleil, on arrive à la ville, déjà sommeillante, — est-elle jamais éveillée? — où des voitures attendent, pour mener l'étranger aux petits bains de mer pas chers. Des tribus descendent du train. Les pères de familles, poudreux et mécontents, s'observent les uns les autres, avec des airs de rivalité : « Est-ce que ce monsieur qui a des enfants pleurards et mal élevés, va devenir notre voisin, par hasard? S'en irait-il à X...-les-Bains? Pourvu qu'il ne nous ait pas soulevé notre voiturier? il se dirige vers l'hôtel de la gare. C'est son droit. Mais j'espère qu'il n'y aura pas de confusion : c'est nous qui avons commandé un dîner par télégramme. Joséphine, allez vite à l'hôtel de la gare, pour prévenir que nous arrivons et qu'on serve rapidement. Nous repartons dès que les petits colis seront chargés sur la voiture. »

Les petits colis font maintenant une verrue grosse comme un éléphant sur le dessus du vieil omnibus nuptial, dont les ressorts se sont usés sur le chemin de la mairie. Joséphine, la bonne normande, a pris la place de la mariée, dans le fond, à

MA Hl NES 2i5

droite. Le verre jaune de la lanterne, éclairant sa large face, lui donne un air de lune rousse. 11 pleut. Le conducteur appelle ça de la brume; mais ça mouille autant que la pluie, et ça persévère, et ça détrempe les routes. La note est réglée. Le voyageur savait qu'elle serait sérieuse : elle a été sévère, et il l'a payée sans murmure, se bornant à observer que les saisons de bains de mer, si délicieuses qu'elles soient, sont encadrées par deux journées pénibles, celle du départ et celle du retour. Elle l'ignorait, et elle a protesté, la grosse dame assise tout à l'heure à la même table d'hôte. Elle avait avec elle ses deux filles mûrissantes, allant toutes les deux, Tune grave et l'autre gaie, poursuivre sur les plages le rêve fuyant de l'époux. Et, peu habituée aux voyages, ou ne se souvenant pas, elle avait cru faire une économie en tirant «l'une valise un patô en croûte, des œufs durs et du café ! La pauvre femme ! Elle s'était imaginé peutêtre un hôtelier en veste brodée et en brayes. naïf, gagnant sa vie, ne la volant pas, et elle a trouvé un Parisien charmant, qui lui a présenté, sur un plateau de laque, une note où il y avait : « Location de la table, trois francs cinquante ; pour avoir fait chauffer le café de madame, soixante centimes. » Le monstre aurait pu ajouter : « Pour avoir mis au frais les œufs durs de madame, quatre-vingt-quinze centimes. » Il n'y a pas pensé.

Et la voiture roule dans la nuit. Des formes

24t) CROQUIS DE FRANCE

fumeuses passent devant les vitres qui tremblent. Les enfants dorment. Les parents se disent, sans conviction, en voyant les trous noirs des vallées : « Ça doit être très joli, ce vallon, très vert. — Oui, très vert, avec un ruisseau. Nous y viendrons, si vous voulez. » Enfin, au bas d'une côte immense, par-dessus les chevaux qui fument, on découvre une lumière dans un amas de pignons.

— C'est X...-les-Bains, dit lé conducteur. Où logezvous?

— Dans le chalet de mademoiselle Legall.

— Bien, je vais demander.

Il demande. Le seul naturel du pays qui n'ait pas fermé ses contrevents, un gros finaud d'aubergiste, qui a des yeux d'épervier, répond :

— Des demoiselles Legall, il y en a trois dans le bourg. Seulement la maison de mademoiselle Legall, Honorine, est occupée.

— Restent deux.

— Justement. Si vous avez loué le chalet de mademoiselle Legall, Aglaé, vous n'y êtes pas, car c'est à côté du sémaphore; mais, si vous avez loué celui de mademoiselle Legall, Yalentine, vous ne tarderez pas à arriver. Montez à gauche ! Tournez à droite, vous verrez la mer.

0 bonheur ! la prison est finie. La mer est là, sombre dans la brume, chantante, éclairée au bord par une mince courbe blanche. Tout le monde est éveillé, tout le monde regarde. Est-ce un groupe, là-

bas, devant la maison ? Mais oui, on nous attend. A cette heure-ci ! Sous la pluie ! Vraiment, cela dédommage un peu d'une si longue route, de rencontrer, à l'arrivée, tant de braves gens qui vont aider le conducteur à décharger et à monter les bagages. Honnête pays ! Moeurs patriarcales ! Vieille Bretagne ! Le voyageur sort, madame le suit, les enfants sautent dans la boue.

— Je ne vous « espérais » plus, dit mademoiselle Legall, Valentine. Ces pauvres mignons doivent dormir. Il est si tard !

Alors, un cercle se forme, sous la bruine implacable. Ce sont des femmes, aux longues coiffes mouillées, toutes vieilles, toutes hardies, qui se bousculent.

— Madame, c'est moi qui fournis les prunes !

— Si madame veut du pain, pour demain matin, je suis la boulangère de la maison.

— Madame a besoin d'épicerie? Ma tante lave, ma fille repasse, Moi, je suis l'épicière.

— Il vous faudra peut-être du cresson ? Cresson de fontaine !

Une autre s'avance, la dernière, et, mystérieusement, comme on propose un crime :

— Madame n'aurait pas envie d'une institutrice pour la saison?

Oui, une institutrice, à X...-les-Bains, dix heuredu soir, quand la première malle glissait à peine sur l'échelle à crochets!

Le lendemain, le surlendemain, il pleuvait encore. Il a plu pendant dix jours, avec de rares arrêts, pendant lesquels la pluie devait filer horizontalement, à deux ou trois kilomètres en l'air, tant était grande la force du vent qui soufflait de la côte. La grosseur des grains variait de la cendrée au double zéro. Le ciel changeait aussi d'aspect, tantôt plaqué d'énormes nuées qui paraissaient sortir de la mer, s'élargissaient, lançaient des bras d'ombre, les rentraient, perdaient en un moment leur sommet ou leur base écroulés on ne sait où, tantôt revêtu d'un voile uniforme, derrière lequel le soleil voyageait inconnu. De ma fenêtre, je regardais la baie, les deux falaises qui s'ouvrent, le large où de rares navires passaient, comme des oiseaux blessés, tendant une seule aile au vent. Et, ne pouvant guère mieux faire, je faisais quelques études de gris, que je livre avec leurs dates.

2 août. — Mer basse. Il semble que l'horizon se soit reculé avec la mer. On le distingue à peine d'avec elle. L'eau, les nuages, les terres lointaines, les vases allongeant leur pointe molle, transparaissent à travers un voile léger, d'un gris mauve, qui couvre tout. Parfois, sans que l'enveloppe en soit brisée, ces couches de brume déplacées laissent passer un rayon. 11 court sur la mer qui devient, touchée par lui, comme de l'argent en fusion, et l'éclair va mourir, au loin, sur un écueil. Des pêcheurs fouillent les mares. Trois charrettes, enfon-

cécs jusqu'à mi-roues dans le sable, attendent une récolte de goémons. Ces jupes claires retroussées, là-bas, ce sont des Anglaises qui cherchent le lançon, une pelle à la main.

o août. — Grande averse. La mer, coupée à peu de distance par cette toile de fond de la pluie, est d'une même couleur, d'un gris bleu et profond. Le vent, sur toute la largeur des côtes, la creuse et la soulève en sillons réguliers, Dans les creux, sur les crêtes, les grains serrés rejaillissent. On dirait une semaille prodigieuse.

6 août. — Toujours ces ciels voilés, toujours ces brumes, fines et mobiles comme la fumée, qu'amène et retire avec soi la marée. On entend aujourd'hui le gémissement sourd de toutes les plages, la plainte des roches battues, ébranlées, rongées par le flot. Il n'y a point de colère dans cette force qui frappe. Je crois plutôt que la mer des rivages est une nourrice, chargée de distribuer la vie au peuple innombrable des petits poissons et des coquillages. C'est pour lui qu'elle pénètre dans les fentes des rochers où sont caches les vers, qu'elle émiette le goémon et s'emplit de parcelles nourissantes. Elle fait du pain pour tant d'enfants qu'elle garde en ses eaux peu profondes.

10 août. — Le gris s'affine et tourne au blanc. Les lames qui déferlent, régulières et plus lentes, se roulent en volutes transparentes, d'un vert tendre où nage un peu d'écume. Toute une flottille passe,

voiles brunes, voiles blanches, voiles rouges, rapiécées, triomphales. La fumée d'un feu de varech, allumé sur un promontoire, s'élève droite et mince. Au large, des courants dessinent, sur le bleu sombre de la mer, des veines d'azur pâle, et la vie coule en elles, souple comme dans les nôtres. Et ce parfum, d'où vient-il? Il me semble étrange et nouveau. N'est-ce pas qu'une émotion s'éveille en nous, à le respirer, et qu'il emporte l'âme vers les contrées merveilleuses, bien au delà des mers, dont tout homme a le regret ? A-t-il traîné sur les forêts de l'Inde ? N'est-ce qu'un champ de blé noir qui nous l'envoie? Est-ce la fleur du beau temps ouverte au fond de l'abime ? Il est doux de n'en rien savoir, et ressentir, pour si peu de chose, la grande captive qui est en nous s'agiter et chercher l'illusion des routes illimitées.

C'était le beau temps. Je me suis mis à parcourir le pays, et j'ai reconnu que j'avais été injuste, comme on l'est souvent, dans mes objections. Toutes les pointes de rocs n'étaient pas louées. Les criques désertes, sans cabines de bains, abondaient aux deux côtés de la plage. La campagne, un peu terne de couleur, était montueuse ; landes sur les sommets, blés et blés noirs à mi-côte, prairies boisées dans les vallons. Certes, ce n'étaient pas les belles arêtes chaudes du Midi, les tons joyeux, les feuilles couvertes de poussière avec une étincelle au

bout. Mais le court et pâle été breton avait soa charme, son éclat amorti qui m'avait séduit autrefois, et que je retrouvais. Pour le mieux voir, j'ai refait une route longue, à travers les villages, jusqu'au cap Fréhel.

Si vous ne la connaissez pas, tâchez de la -uivre un jour, et un jour de temps pur, non pour la rouL- elle-même, qui est jolie par Saint-Briac et la baie de la Fresnaye, monotone par Plurien et Pléhérel, mais pour le cap lui-même, un des plus beaux morceaux de falaise que nous ayons en France, Je la Pointe de Camaret, ou de la côte sau- ! - Belle-Ile.

Un peu au delà de Plévenon. tout à coup, le bariolage des champs s'interrompt, les arbres ne poussent plus, une lande s'étend, longue de plus d'une lieue, très haute au-dessus de la mer qui la limite do trois côtés, et vêtue de bruyère et d'ajoncs, robe changeante avec les mois. En cette saison, et cette année surtout, à cause des pluies, l'ajonc et la bruyère fleurissent abondamment, si bien mêlés l'un à l'autre, fleur jaune contre fleur rouge, que la teinte générale, d'une richesse invraisemblable en Bretagne, ne peut se rendre avec des mots. C'est du rose à reflets orangés, un lilas criblé d'étii Qu'on imagine cette bordure encadrant la mer bleue. On traverse la lande par le milieu, n'ayant devant soi, au-dessus de la lande rase, que la tour grise du phare, qui grandit lentement, et la ligne d'un toit

de sémaphore. M. le duc de Feltre, a qui elle appartient tout entière, n'y cultive que le lapin et la perdrix. Un vol de ces petites raquettes, aux ailes rondes et vites, est parti sous mes pieds, d'un massif qui aurait eu le prix d'honneur dans une exposition : pas une feuille en vue. tout était fleur. Les vélocipédistes eux-mêmes ralentissent pour admirer. On arrive jusqu'à l'extrême pointe. De là, le regard peut errer sur deux baies également découpées, profondes, ouvertes jusqu'à toucher l'horizon de leurs deux bras extrêmes, mais de caractères bien différents : celle de Saint -Brieuc, toute bretonne, plus verte, plus sauvage, et toujours voilée d'un peu de tristesse, même aux heures de soleil ; celle de Saint- Malo, d'un bleu pâle, doucement lumineuse, bordée de falaises mordorées, de villas blanches, de clochers hauts comme le doigt, et touchée, dirait-on, par un reflet d'Orient. L'œil suit, avec une volupté que chaque courbe renouvelle, la ligne harmonieuse des anses qui diminuent et s'estompent sans cesser d'être belles : Lésevinier, avec son fort de la Latte dont les tours de granit ont des airs de coupoles, la Fresnaye, Saint-Cast, Saint- Jacut-de-la-mer avec sa roche des Ebbiens, Saint-Lunaire où verdissent les bois de la Ville-Revault, l'entrée de la Rance, large comme l'estuaire d'un grand fleuve, et ces brumes, languissamment allongées, où transparaissent à peine, menus comme des grains de mica, les villages échelonnés sur la pointe de la Tarde.

Tout en bas, à plus de deux cents pieds de profondeur, une mer d'un bleu intense, qui ne se relire jamais, d'où se lèvent des murailles à pic bâties par assises régulières, et violettes, comme si la bruyère d'à côté, à force de fleurir en haut, avait donné sa couleur au granit qui la porte. Vu de là, le petit vapeur de Saint-Malo qui amène les touristes, deux ou trois fois la semaine, a l'air d'un cigare allumé qu'un promeneur aurait jeté et qui fume sur la lame.

Lorsque je sortis de ma contemplation, pleine de souvenirs pour moi et de surprises nouvelles, le soleil déclinait. Une famille anglaise composée de sept misses dont deux vieilles et d'un jeune homme blond, descendit, les bras pleins de gerbes jaunes, l'échelle formidable taillée dans la pente, disparut dans l'abîme et se montra, un moment après, disposée en demi-cercle à l'arrière d'un sloop qui filait vers Dinard. La voile fut longtemps visible. Quand elle cessa de l'être, la mer n'eut plus un bateau, le cap n'avait plus un promeneur, et la nuit descendait, tranquille, sur la grande lande. Derrière ses rideaux encore baissés, le phare était allumé. J'y montai, voulant y passer une partie de la nuit, et muni des autorisations nécessaires obligeamment accordées. Le gardien de quart, assis dans la lanterne, entre le réflecteur et le foyer de la lampe à cinq mèches concentriques, avait commencé sa veillée qui devait durer jusqu'à minuit. Pendant la

moitié des nuits, il reste là immobile, dans l'aveuglante lumière produite par le pétrole et renvoyée par les plaques de métal, luttant contre le sommeil, regardant passer devant ses yeux, une à une, les lentilles qui tournent, étourdi par la chaleur et par les torrents de rayons qui s'échappent des verres taillés, des miroirs, des cuivres, ne quittant son poste que pour renouveler la provision d'huile de la lampe et pour pousser, toutes les demi-heures, le bouton d'un compteur qui attestera, devant l'inspecteur de service, que l'homme n'a pas dormi. Il est payé huit cents francs et logé; beaucoup de gardiens en second n'ont que cinq cent soixante quinze francs. Si l'on s'endort, c'est le renvoi pur et simple.

Content de la très rare occasion qui s'offrait à lui de veiller en causant, il me raconta la vie des gardiens de phares, ses séjours dans les phares en mer, aux eaux, ce grand banc de roches qui s'étend au large de Ploumanach, aux Roches- Douvres, une tour de tôle de fer, sans un pouce de terrain, en pleine Manche. Voici près de deux ans, aux Roches- Douvres justement, un gardien tomba de la galerie et se tua. Ses deux camarades gardèrent le corps dix jours et dix nuits, dans cette tour de fer, avant que le vapeur des Ponts et Chaussées vînt accoster pour ravitailler le poste. Les signaux n'avaient pas été aperçus. Le vapeur ne passe que tous les quinze jours, et, par les mauvais temps, il faut res-

ter trois semaines, quelquefois un mois sans communication avec la terre. Cependant l'homme ne se plaignait pas. Il parlait môme avec un certain regret de ces écueils perdus où la mer emprisonne étroitement, à chaque marée, les guetteurs. « Une des choses qui désennuient, disait-il, dans les phares du large, ce sont les passages d'oiseaux. On les entend, on les voit bien avant les terriens. Quand le feu est allumé, par les brumes et par les vents de Sud-Ouest ou de Nord-Ouest, nous avons connaissance de toutes les migrations qui se font dans la nuit. Des bandes entières viennent se heurter contre la lanterne : grives, merles à collier, canards, bécasses, culs-blancs, vanneaux. Les gros oiseaux se brisent contre les murs, mais les plus petits, qui voyagent moins vite, arrivent tout gentiment, et se prennent dans les mailles qui enveloppent la lanterne. Nous avons, grâce à eux, des vivres frais. J'ai élevé en cage des fauvettes à têtes noires. »

A neuf heures précises, il se leva.

— C'est l'heure d'observer les phares, dit-il. Trois fois par nuit, à neuf heures, à minuit, à trois heures du matin, nous devons inscrire nos observations sur un registre, dire l'état de l'atmosphère et la vitesse du vent.

Nous sortîmes sur la galerie extérieure. Il nota que la force du vent était deux, et que tous les phares de l'horizon étaient visibles : l'île Harbour, le

836 CROQWIS DE FRANCE

Lejon, les Roches-Douvres, les Minquiers, Jersey, Granville, Herpin, Rochebonne, Saint-Malo, et il rentra dans sa cage de verre.

Moi, je demeurai appuyé à la balustrade de fer. La nuit était d'un même bleu au ciel et sur la mer. Une fraîcheur, parfumée de sel et de goémon, montait des roches découvertes. Rien n'interrompait le roulement des lames, si ce n'est, par moments, la détonation d'un coup de mer dans une caverne. Audessus de moi, de la lanterne ardente, partaient de grands rayons de feu, séparés par des raies d'ombre, qui s'allongeaient dans l'espace et se perdaient dans l'infini. Du côté de la terre, toute petite, mais rose encore, d'un ton effacé, la lande dormait. C'était une heure de trêve, bien rare dans l'année, d'autant plus douce à vivre. Et j'eus l'impression que j'avais senti ce jour-là, dans toute sa plénitude, le charme rapide de l'été breton.

— Je reviens du Nord d 'au delà de la frontière.

— Vous étiez seul ?

— Avec Grise.

— Qui est Grise ?

— Je vous le dirai plus tard. J'ai vu le printemps.

— Déjà?

— Bien pâle encore, dans ce pays froid. Il regardait à travers ses cils. Les ramilles innombrables, nues et droites, voilaient presque les bourgeons de saules qu'on devinait çà et là, parmi les bouleaux et les ormes tout noirs. Le vent avait toujours ce sifflement d'hiver dont la feuille poussée fait une chanson. Mais il ne soufflait plus par rafales. Il ne courbait plus, en houles arrondies, les sommets des futaies ; les corneilles qu'il rencontrait n'allaient plus

par bandes, emportées et luttant, mais deux à deux, l'aile souple, cherchant les blés. Les jonquilles sortaient des feuilles mortes et traçaient des chemins d'or dans le sombre des bois. Les petits gars avaient les mains hors de leurs poches. Le train courait vite: bientôt il n'y eut plus de bois, bientô* les grandes plaines s'ouvrirent, que la mer avait jadis nivelées au rouleau de ses vagues. Ce fut alors que je reconnus mieux la nouvelle saison.

— A quel signe? Au vert brillant des herbes?

— Vous vous trompez. L'herbe est verte avant janvier ; elle est drue en mars ; le moindre soleil, même aux jours glacés, peut mettre un rayon sur ses nervures. Avril se révèle autrement.

— Est-ce aux jacinthes qui s'épanouissent?

— Non pas : à la clarté des eaux. C'est la première fleur de là-bas, celle qui couvre la terre de ses pétales nacrés. Voyez ces prés sans fin et sans pli, que le brouillard limite seul ; les maisons, avec leur bouquet d'arbres, isolées, noyées dans les larges espaces, semblables à un point rose au milieu d'une touffe de graminées ; les canaux et les fossés ; les clochers d'horizon qu'une poussée de brise découvre ou efface ; les fleuves qui tournent parmi les moissons et les herbages, sans rives nécessaires, effrayants de puissance et de liberté, et par où les bateaux s'éloignent à fleur de sol, mêlant la courbe errante de leurs voiles à celle des meules de foin qui prolongent les fermes. Dans ces paysages sans

GRISE 2o9

relief, l'eau est demeurée souveraine; elle est toute la grâce et tout le mouvement ; c'est elle qui reçoit d'en haut et qui répand la couleur du jour et de la saison. En ce commencement d'avril, elle était d'un gris joyeux et chaud, où l'on sentait de la vie enveloppée. Nulle part la lumière n'éclatait. Si le vieil Escaut avait, par endroits, des traînées d'argent, c'était de l'argent terni ; si les nuages avaient des moires claires parmi d'autres plus sombres, ils n'avaient pas de déchirures. Partout le même rayonnement et la même promesse. Les canaux qui sont des bandes de ciel descendues et couchées, le cercle de brume immense où mouraient les lointains, l'air humide où tremblait le contour des choses prochaines, disaient que l'ombre d'hiver était vaincue, et que la lumière allait grandir jusqu'au bleu de l'été. Voilà où était le printemps, où je le vis comme un visage à la fois connu et inconnu. Et je me mis à sourire, peut-être à la nouveauté de certains traits, peut-être à la douceur des souvenirs. Près de moi, Grise me reprenait et murmurait : « Vous devriez plutôt pleurer. Regardez ces labours bien faits, ces guérets menu brisés, ces fermes propres qui sont des iles dans l'herbe verte ou dans les blés. La race qui habite là est laborieuse et patiente. Elle n'a pas peur des enfants. Quand l'été vient, elle envoie chez nous ses fils, de vigoureux gars blonds qui ne parlent guère qu'entre eux, ne marchandent pas longtemps et se mettent vite à l'œuvre. Ils ont une faux

pour le foin et une faucille pour le froment. On ne voit que leur dos courbé tant qu'il fait jour. Et la moisson que les nôtres ont semée, c'est eux qui la récoltent. Avec le temps, ils deviendront de plus en plus nombreux, car la terre chez nous est désertée. La tendresse première de l'homme, celle qui l'attachait au sol et l'y fixait, ne peut- elle pas mourir ? » Je répondais : « Grise, vous êtes insupportable. Je ne puis pas, vous le savez, ne pas vous emmener en voyage avec moi. Mais épargnez -moi vos souvenirs et vos retours sur nous-mêmes. Pourquoi ne jouissez-vous pas simplement et bonnement de ce qui passe? Toutes les heures sont nouvelles à celui qui ne bouge pas de sa maison, et qui regarde seulement par sa fenêtre. Et combien plus pour nous qui voyageons ! Tenez, en ce moment, la ville approche ; elle est couronnée de tours et de toits aigus, comme si les maîtres de la pierre, les vieux maçons des communes flamandes, avaient voulu imiter les dentellières du pays et faire une coiffe de lin blanc à la jeune ville qu'ils bâtissaient. La brume pâlit de plus en plus au-dessus d'elle. Écoutez comme elle porte jusqu'à nous le carillon des clochers. Les fidèles entrent sans doute dans les églises. C'est dimanche. Ils doivent être nombreux pour que les cloches sonnent si gaiement. » — « Tout se tient », me dit Grise. Mais elle n'ajouta rien, parce je l'avais reprise durement. Et j'entrai dans la ville.

— Comment s'appelait- elle?

— Peu importe. Elle était presque toute construite à l'ancienne mode. Toute la vie extérieure révélait un souci d'abondance et de confortable, le goût du progrès matériel, l'adoption empressée des inventions et de l'uniformité européenne. Les étalages de comestibles étaient d'une richesse inconnue dans le Midi ; les pyramides de jambons et de victuailles, la panse rebondie des chopes exposées aux devantures, disaient la violence d'appétit et de soif de tout un peuple. Cependant, les maisons des quartier» pauvres, avec leurs pignons en escaliers et w*£ croisillons de bois'; hautes et pressées, tournant d'acepgd ejL s'épaulanti l'une l'autre, différentls par le détailse ressemblaient comme les compagqos^ d'un même métier. Toutes ensemble, fondues eTHe prêtant leurs ombres qui descendaient eji diagonale, elîes rappelaient l'art attentif et touffu des hôtels de ville, des puits en fer forgé où pas une nervure de feuille n'est omise, où le métal s'assouplit jusqu'à trouver la courbe des fleurs vivantes ; les . beffrois, les portails composés d'autant de colonnes, de rosaces, de fils entrelacés et jamais rompus qu'il y en a dans les cellules d'une lamelle d'arbre. Parfois, derrière une vitre, une ménagère endimanchée songeait, si calme, si parfaitement sûre de l'ordre de sa maison, si dénuée de caprice qu'on cherchait involontairement le chat endormi à ses pieds, le rouet immobile et le narcisse

unique achevant de vivre dans l'aiguière au col mince. « Qaels artistes ces hommes du Nord, murmurait Grise à mon oreille. Et n'est-il pas évident que toute cette race a gardé sa sève première, que la tradition ici n'est pas brisée, que ces puissants mangeurs ont un rêve de poètes et ne l'ont pas achevé encore : ils ne détruisent pas leurs vieilles villes, i Elle continua sur ce thème, tandis que je remontais les rues en pente. Je crois même qu'elle me parla d'Ibsen, et de ses émules norvégien, ou danois dont le nom est difficile à prononcer. Je la laissai aller, puis j'observai : « Grise, il y a deux sortes de poètes : ceux du ciel et ceux de la mer. Ils n'habitent point les mêmes climats. Ceux-ci ressemblent aux plongeurs qui reviennent effarés, lourds et ravis du passage de l'ombre à la lumière. Ils sont couverts de débris d'algues resplendissantes. Ils ont, dans leurs mains fermées, des perles qu'on ne voit pas toutes. Il regardent le monde à travers l'eau dont leurs yeux sont encore mouillés. Ne vous étonnez pas si le souvenir de l'abîme les hante; si leurs œuvres de tout genre gardent quelque chose du demi-jour, de l'abondante souplesse des lames emmêlées, de l'épanouissement des crêtes d'écume qu'ils ont traversées. Aimez-les, si cela vous plaît, Grise ; mais n'abaissez pas les autres devant eux. »

J'arrivai ainsi à la banlieue, et le premier homme que je rencontrai, dans un de ces jardinets qui enve-

loppent les villes d'une ceinture de vilaines petites pièces vertes cousues de murs blancs, ce fut un archer.

— De quel siècle ?

— Du nôtre, un ouvrier en manches de chemise, dont la barbe couleur de bière roulait au vent. Il était penché en avant, les jambes écartées et ployées par l'effort, les muscles de ses bras saillant sous la toile, et, de la pointe de sa flèche, il visait un carré de papier posé parmi des choux. Une vingtaine de compagnons, rangés en arrière, regardaient obstinément le chemin que la flèche allait prendre. Je dis à Grise : « Vous voyez, le geste n'est pas le môme ; mais, pour le cadre, le sérieux et la passion cachée, ce sont nos joueurs de boule. » Tout près de là, je découvris un amateur de jacinthes, et, bien que la saison ne fût pas tout à fait avancée, il voulut bien m'expliquer ses plates-bandes. C'était un collectionneur qui aimait autant les éditions anciennes, comme sont, vous ne l'ignorez pas, les jacinthes violacées, que les éditions nouvelles, les claires, les ensoleillées. Il possédait des merveilles : une jacinthe toute noire, aux pétales retombants et d'odeur capiteuse ; une autre double et pareille à des bouquets de violettes de Parme montés sur une même tige ; une autre, couleur cerise, avec des bords rosés ; une autre, comme une paille d'avoine devenue fleur ; une autre, élégante et robuste, d'un rose diamanté, comme la chair des fraises près du creux qu'elle enveloppe et qu'elle parfume, et tant d'autres, tant

d'autres. Le sol était rayé de barres éclatantes. Nous n'avons pas chez nous tant de variétés d'une même plante, ni de si grassement nourries, ni d'une sève pareille, où la brume des terres basses pénètre et transparaît. Je m'étonnais, j'admirais ; cependant le regret me suivait d'un printemps moins uniforme et moins préparé que j'avais laissé là-bas, dans les pays plus chauds, sous les ronces qui n'ont point encore de feuilles pour que le soleil puisse ouvrir à la fois toutes les fleurs des fossés, à la pointe des ormeaux tout pailletés de leurs graines ailées, dans le vent qui porte un parfum déjà et qui ouvre les ruches.

— Et que disait Grise?

— Pour la première fois nous étions d'accord Elle n'est pas toujours d'un avis contraire au mien bien que son humeur soit d'habitude contredisante

— Qui donc est-elle ?

— Quelque chose qui est en nous tous, le compagnon qui parle quand nous sommes seuls ; en vérité, je le crois, une moitié de mon âme, la plus libre et la toujours jeune. Ni les souvenirs ne l'arrêtent, ni l'expérience ne l'assagit. Elle est celle qui va devant, qui bat la campagne, et qui voit, tandis que l'autre écoute et juge. Ceux qu'elle aime avec nous sont deux fois aimés. Je l'appelle Grise, et je me défie d'elle, et je m'amuse quand elle chante en moi.

Dans les fins d'hiver mélancoliques, dans les brumes et les giboulées de février et de mars, que deviennent les chasseurs, les vrais, les passionnés, ceux pour qui la chasse n'est pas un exercice de tir, mais un déduit de race et de tempérament, le besoin d'un sang habitué à l'air libre, d'une âme discrètement voyageuse et songeuse, à qui plaisent les horizons familiers et qui' sait y renouveler son rêve? Car je les ai bien étudiés, je les connais, ces ruraux, gentilshommes ou bourgeois, propriétaires de bois et de labours, et, bien des fois, sous l'enveloppe un peu lourde, sous l'accoutrement qui les distingue à peine d'un valet de chiens, peau de bique, casquette à oreilles, fouet en sautoir, guêtres tachées de boue comme les sabots d'un semeur, j'ai découvert un

poète, un poète sans parole, dont le cœur aime et comprend la chanson de la terre. Ils ne la traduiront pas ; ils n'auraient pas de mots pour la dire ; ils riraient eux-mêmes, d'un rire sonore et franc, si on leur révélait qu'ils sont poètes ; mais le plaisir est là, témoin qui parle pour eux. Ce qu'ils deviennent? Eh ! mon Dieu, ils chassent encore, ils s'ingénient à découvrir un gibier de hasard ou de passage, qui échappe aux prohibitions du préfet et fournit un prétexte à de longues courses, à des affûts, à des jours et souvent à des nuits de grand air.

C'est ainsi que j'ai été invité à une chasse à la martre.

Vous vous imaginez peut-être que la martre n'existe que chez nos fourreurs, et que, étant dite du Canada, elle ne vient pas d'ailleurs. C'est une illusion à perdre, une opini on à ne pas répandre. Vous avez pu habiter la campagne et ne jamais voir de martre, ne jamais entendre son cri qui ressemble au miaulement d'un chat, ne jamais soupçonner sa présence tout près de vous, sous votre toit. Elle est commune cependant. Mais c'est une futée qui ne sort qu a la nuit close, une fine marcheuse qui évite les feuilles mortes, un corps souple et ployant, une ombre en maraude dans l'ombre.

Tout le jour elle dort, ou fait semblant de dormir, aplatie contre une poutre, en haut des charpentes. Aux premières étoiles . elle sent la faim, étend ses pattes courtes, ouvre, pour les essayer, ses griffes qu'elle a

longues et pointues, et, flairant son chemin coutumier, dans la poussière, les décombres, les gouttières, par le sommet ruiné des murs et leurs pentes vêtues de mousse, elle s'évade à travers les champs. Alors, par bonds capricieux, croisant ses voies, elle rôde le plus souvent au bord des talus, dans les vergers, les pomtneraies. On l'accuse de croquer des œufs et de saigner des poules, comme ses frères et sœurs les putois et les belettes. Dédaignez ces commérages. Les aficionados de la martre vous diront, — et ils citent des preuves, — qu'elle est surtout frugivore, qu'elle fait ses délices des vieilles pommes ridées et brunes qui pendent au bout des branches nues, des cormes oubliées, des graines sucrées d'églantier, dont la grappe met du rouge parmi les ronces sans feuilles.

Nous sortions donc, vers dix heures du soir, par une barrière du parc, mon ami G..., propriétaire du château, un de ses amis et moi. Nous n'avions d'autre arme qu'un bâton. La lune, encore basse, avait du mal à dissiper la brume qui s'élève de terre au coucher du soleil, 'et sa lumière, très claire làhaut, n'arrivait autour de nous qu'affaiblie et cendrée. Ni les clartés, ni les ombres n'avaient de relief. La barrière ouvrait sur une route, et, de l'autre côté de la route, dans un jardin, quatre autres chasseurs nous attendaient, trois propriétaires voisins, entre trente et quarante-cinq ans, tous solidement bâtis, rompus à tous les exercices violents, joyeux avec

cette pointe de goguenarderie qui se mêle à la sympathie des chasseurs dès qu'ils sont plus de deux, et un conseiller municipal de la commune, un gars maigre et décidé, à moustache de Gaulois, qui devait jouer le rôle de grimpeur.

— C'est qu'il faut grimper aux arbres, — m'expliquait le maître d'équipage, le plus jeune d'entre nous, un convaincu de la martre, — et vous verrez comme il fera pirouetter et tomber l'animal quand nous auront un « abut » .

Je ne comprenais pas bien.

— Et les chiens? demandai-je.

— Ma chienne suffit. Je vous préviens même que vous ne l'apercevrez et que vous ne l'entendrez pas souvent . Elle galope dans la nuit à plus d'un kilomètre de nous. On la suit comme on peut. Ici, Devine !

Sur le sable de l'allée, un instant, j'entrevis une chienne mâtine, entièrement noire, pointue de museau, muette de pied, qui fit trois cercles autour de son maître et s'enfonça dans l'ombre, du côté où le terrain baissait .

— Devine est devant nous, messieurs, dit mon interlocuteur en touchant le bord de son feutre. Si vous voulez?

Il nous précéda et bientôt nous quitta, voyant que nous causions un peu trop, pour aller battre les grosses haies de prés qui alternaient avec des bancs de brume au fond de la valiée, comme des nuages

de deux gris différents roulés par le même vent. Nous entendîmes, de plus en plus lointain, l'espèce de souffle, de bruissement de pipée qui sert à eJiter le chien « martrier », et à lui donner connaissance du maître. La nuit était fraîche, calme, mais encore traversée par des abois, des roulements de charrettes dans l'invisible réseau des chemins, par des cris de volailles effarouchées, par la rentrée tardive d'un fermier. Nous coupions les guérets, nous longions les choux dont les feuilles veloutées et lourdes de rosée, fléchissant sous le poids et pendant vers le sol, avaient un air de sommeil. Un rayon les effleurait. Puis nous retombions dans le sombre des labours, des talus garnis d'épines et flanqués de souches comme de tours noires, des chemins encaissés dont le faite portail des balais de genêt et d'ajonc, sifflant un air triste. Nous pénétrions toujours plus avant dans la campagne éloignée des bourgs, où les champs sont plus étroits et les arbres plus pressés. Aucune nouvelle de Devine et de ses martres. Mes compagnons parlaient de chasse et de guerre. Je ne sais quoi d'indéfini et d'incertain, dans cette marche nocturne, rappelait les souvenirs de 1870, et j'écoutais les récits de longues étapes sans raison connue, faits de bonne humeur par des hommes qui, visiblement, entre tous les sports, préféraient celui où l'on se bat. Tout à coup, du fond des ténèbres, vers l'Ouest, un grondement s'éleva et grandit ; trente petites lumières apparurent et grossirent: les mottes

frémirent sous nos pieds ; un train, lancé à toute vitesse, déchira la nuit. Nous ne pouvions reconnaître la direction exacte de la voie ; il semblait que les fanaux, les lampes en file d'étoiles, les deux tronçons de rails éclairés et pointant comme deux cornes de feu, vinssent droit sur nous. La vision passa ; la terre continua de frémir longtemps, et plus longtemps nous entendîmes le grondement d'orage qui s'éloignait.

Nous écoutions encore, quand un aboiement retentit à quelques centaines de mètres.

— Abutl cria l'an des chasseurs! Devine abutte! elle abutte 1

Aussitôt une débandade, une galopade à travers les sentiers, les ensemencés, les haies. Nous arrivons dans un pré que coupait par le milieu une ligne de pommiers. Au pied d'un des arbres, debout sur ses pattes de derrière, le nez droit, vraie ombre de loup dont la queue battait l'air, la chienne aboyait. La martre devait être dans les hautes branches, réfugiée, cherchant une ruse. Mais personne ne la vit. Car nous avions à peine sauté le fossé que Devine se mit à courir follement autour du pommier, puis fila tout droit, sur l'herbe argentée par la lune, vers l'étable d'une ferme accablée dans la paix nocturne et dormant au bout du pré. Il était plus de minuit. •

— Quel dommage ! dit le maître d'équipage — équipage d'une chienne — en nous rejoignant. La martre s'est laissé glisser de l'autre côté du tronc I

Elle a gagné les greniers par la vigne, là-bas. Si nous étions chez mon ami, le métayer de la Clopinaio, je le réveillerais, et nous ferions la chasse dans ses charpentes. Mais, ici, je n'ose pas.

Il se mil à marcher près de moi, tandis que Devine, le long des prairies qui se succédaient, cherchait et reprenait une voie nouvelle. Elle ne s'arrêtait jamais. Depuis plus de deux heures, elle galopait, de la même allure souple, rasante et silencieuse. Dans la lumière plus vive de la lune toute levée, elle traçait des ronds innombrables, difficiles à suivre et vite effacés, comme l'ombre sans contours d'un nuage qui vole. Le chasseur m'expliquait :

— La grande affaire est d'abutter. Tous les chiens n'en sont pas capables. J'ai acheté Devine à un gars de ferme qui chassait la martre tout l'hiver pour vendre la peau aux fourreurs. J'ai pris déjà dix martres depuis novembre; mais voilà quinze jours que je ne prends plus rien. J'ai du guignon. Si ta chance me revenait, vous verriez Devine lancer la martre, toujours sans crier, et l'obliger à grimper dans un chêne bien isolé, bien nu dans le ciel et sans voisin, comme celui-ci. Elle nous appelle alors. C'est l'abut. Nous cherchons la martre dans les branches. Elle a gagné les fourches hautes, elle est tapie, allongée comme une chenille au ras de l'écorce. Le grimpeur escalade le tronc. La chienne s'accroupit au-dessous de l'arbre, les yeux fixes, la gueule entr ouverte, et, quand la martre se précipite, pour

échapper à l'homme, la reçoit au vol et lui brise les reins. Mais, si elle manque son coup, adieu la chasse : on n'abutte jamais deux fois la même bête. Je vous assure qu'un collet de martre représente une jolie somme d'heures et de fatigues .

Je m'en aperçus bien. Nous continuâmes d'errer. Une heure sonna, puis deux heures sonnèrent dans des clochers lointains. La nuit était devenue d'un calme imposant, et le jour passé était mort jusqu'en ses derniers tressaillements. Rien n'aboyait, ne criait ou ne roulait dans l'étendue immense où nous allions. Les araignées de guéret, qui font leur travail silencieux même quand la mouche ne vole guère, tendaient leurs fils d'une motte à l'autre, et la terre avait çà et là un voile d'argent. Une perdrix partait, ou une orfraie. Devine, dans les clairières, suivait toujours les fumées de martres évanouies.

Cependant les chasseurs tenaient des propos plus lents et moins guerriers. Ils causaient de la vie quotidienne, des châteaux, des fermes et des fermages. J'observais qu'ils parlaient du paysan comme il faut en parler, ni comme d'une brute qu'il n'est presque jamais, ni comme d'un berger d'idylle. A plusieurs traits, je compris qu'ils l'aimaient. C'étaient, pour la plupart, des propriétaires ruraux d'un type nouveau, qui passent dix mois à la campagne et deux mois à Paris. Ils avaient l'esprit ouvert. Us avaient lu les dernières pièces et les derniers livres. Tous étaient abonnés à des Revues, et je crois pouvoir

affirmer sans témérité qu'ils les coupaient. L'un d'eux. — trente ans et ancien sous-oiïicier d'alpins, — citait à tout propos Virgile, Lucrèce, Horace, Catulle, comme un vieux conseiller, mais avec moins de solennité. 11 plaisantait en latin la chasse infructueuse.

Je pensais que l'ancienne génération des propriétaires campagnards serait avantageusement remplacée par celle-ci, moins rustique et tout aussi rurale.

Je songeais également à la peur que nous devions faire aux rares témoins, s'il y en avait, qui regardaient passer nos personnes et nos ombres. Et je disais en moi-même :

« Bonnes gens, ne craignez rien de ces hommes armés de bâtons, qui suivent un chien noir. Ils sont inoffensifs. Ils n'ont qu'un goût d'aventure contrarié par la fermeture de la chasse. Ils ne prendront rien. Ils reviendront, comme d'honnêtes citoyens, dormir dans leur lit. Ce ne sont que des martriers qui s'en vont sous la lune. »

Maître Halapié, qui, en soixante années de travail et de bonne chance, avait économisé de quoi acheter la ferme des Aubriers, paysan de vieille race, prudent et observateur, racontait volontiers comment il avait embauché ce grand valet qu'on voyait rire parfois; mais qu'on n'entendait presque jamais parler.

« J'eus besoin d'un homme vers la Saint- Jean d'été d'il y a deux ans, et je n'en trouvai pas dans lacommune ni dans les communes voisines. Ils sont rares de plus en plus, bien que les coureurs, quêteurs de pain, preneurs de grenouilles, et, au fond, la peste des campagnes, passent comme fourmis dans nos chemins. J'attelai donc mon cheval Abricot, celui qui ne voit que d'un œil. mais qui a trois bonnes

jambes, la quatrième étant, sauf votre respect, f... ue, et je m'en fus à la ville, au cabaret des Vieilles-Hall. -s. Là, sur les marches qui descendent dans la rue, on rencontre, comme vous savez, les gars de ferme sans ouvrage, ceux qui veulent se faire embaucher pour l'année entière, et les métiviers qui ne cherchent que le travail de l'été. 11 y en a toujours quelqu'un, assis tranquille, au chaud ou au froid, et on les reconnaît à une feuille de chêne qu'ils mettent à leur chapeau ou au coin de leur lèvre. Moi, je les regardais de loin, et je faisais mon choix en m'approchant. Mais autant dire que le hasard vous sert, car personne ne répond pour eux; ils viennent de partout où un homme peut naître; ils ont toutes les figures que le bon Dieu permet et tous les défauts qu'il laisse vivre. J'en visais un qui était tout en os, avec des joues aussi sèches que celles d'un poisson, une peau brûlée, un grand nez et des yeux qui ne remuaient point. Je lui dis:

— Veux-tu te louer?

Il ne répondit pas.

— Je t'offre vingt pistoles à l'année, nourri comme moi.

Il répondit : Oui.

— As-tu des papiers?

Il ne répondit pas.

— T'en viens-tu tout de suite?

Il répondit : Oui.

» Je le gageai, comme je raconte, parce que mes foins étaient en danger. Il a fait avec nous la mois-

son, les labours, les hersages, et je peux vous dire que, d'une certaine manière, je ne me suis pas trompé. Il est fort. Dans les faucheries, il abat son sillon de froment sans s'arrêter, sans seulement passer la manche sur son front. Il a le talent de faire marcher les bœufs. Vous dire comment il s'y prend, je ne le saurais. Il va tout droit à côté d'eux, son aiguillon sur l'épaule, sifflotant. Et les bœufs tirent la charrue deux fois plus vite que quand je les conduis; ils se dépêchent comme un lièvre quand il a vu l'aspic. Mais je ne le connais pas mieux qu'au premier jour. C'est un homme qui ne parle jamais. Après le dîner de midi, il s'enferme dans sa chambre. Compte-t-il son argent? Je n'y vais pas voir. Il nous rattrape dans les champs. Et puis, deux dimanches dans l'année, sans prévenir, il nous a quittés à la première heure; il est revenu le lendemain matin, et, ces deux jours-là, il avait de la poussière noire sur ses habits, comme s'il s'était couché sur du charbon. Je lai ai demandé où il avait passé son temps. Il n'a rien dit, et voilà l'homme ! »

Le valet de maître Halapié demeura aux Aubriers, où nul n'avait à se plaindre de lui. On ne l'aimait pas. Les gars de ferme et les métayers des environs le craignaient un peu, et jasaient sur son compte. Quelques-uns disaient ; « C'est un Prussien » ; d'autres prétendaient qu'il avait fait son service militaire dans les compagnies de discipline; d'autres assuraient que deux fois l'an, à des époques qui

coïncidaient à peu près avec celles du payement des gages, il allait cacher son argent dans une forêt. Ces calomnies, et d'autres semblables, avaient été rapportées au grand Louis, — c'était le nom sous lequel on désignait l'homme, — et il avait ri silencieusement. Et tous les mauvais bruits, tour à tour, étaient venus se perdre dans cet abîme de silence, qui n'en relançait aucun.

La seconde année, vers le mois de juin, maître Halapié crut remarquer, à plusieurs signes, que le valet allait encore s'absenter. Les paysans, qui observent les oiseaux et qui parlent avec expérience de l'inquiétude des hirondelles ou des cigognes à la veille des départs, ont une certaine habileté pour deviner les projets des hommes. Et de quel signe le maître des Aubriers tirait-il argument? On avait commencé, dans la région voisine, à couper les foins. Les graines volaient à toutes les hauteurs de l'air, nacelles qui coulent sur le vent, ballons à parachute, fils déroulés qui portent un germe tout au bout, disques tendus et ronds comme une peau de tambour, grains de poussière enveloppés de poils. Elles faisaient le grand voyage annuel, la migration merveilleuse conduite par le vent, maître semeur. Elles allaient, lourdes encore de pollen, fécondes, pénétrées du parfum des fleurs tardives ouvertes au bas des tiges, elles allaient, soulevées par la même brise, mais différentes d'allures, vers le point inconnu, tantôt proche et tantôt très éloigné, où elles tombe-

raient à terre et tâcheraient de rendre aimable un coin de haie surpris qui ne les attendait pas. Parmi elles, les plus blanches, et celles que le valet des Aubriers suivait de ses yeux songeurs, ne venaient pas des prés. C'étaient les touffes de coton, légères, luisantes, tantôt portant une graine, tantôt ne portant rien, qui s'échappent, dans les mêmes jours de l'année, des longues grappes défleuries de certaines espèces de peupliers. Elles passent en troupes comme les nuages, elles ont comme eux des bords qui s'illuminent, qui se transforment ou qui se fondent, et la môme souplesse de marche. L'homme, qui labourait avec son maître un sommet de colline, était perpétuellement distrait par ces miettes en voyage. Il était chargé de conduire les deux bœufs et les deux juments grises, tandis que le maître tenait la charrue. Mais, à chaque instant, il levait le nez, ralentissait le pas, et, appuyé sur le manche du fouet, tournant la tête, tendait l'une ou l'autre de ses joues au soleil ardent de trois heures.

— Qu'as-tu donc à regarder toujours en l'air? demanda le métayer.

Le valet, selon son habitude, ne répondit rien. Mais, peu de temps après, l'autre insista :

— Je parie, grand Louis, que tu regardes voleter la graine et la grenaille !

Il reçut, cette fois, une réponse qui rétonna beaucoup, et qui le confirma dans la médiocre idée qu'il avait de l'esprit de son valet.

— Oui, ça ressemble à de la lingerie; ça ressemble à des coiffes de filles.

Et le plus curieux, c'est que le domestique ne disait point cela en plaisantant, mais avec beaucoup de gravité, et même avec un peu de tristesse, comme ceux qui ne mettent ni plainte ni larmes dans les mots, et qui gardent pour eux-mêmes le vrai sens et la douleur de ce qu'ils disent.

Le lendemain matin, un mardi, la chambre du grand Louis était fermée à clef, et le valet était parti, sans prévenir personne. Il voyageait sur les routes d'abord, à pied, sa blouse de coton bleu couvrant sa jaquette de drap des dimanches. Puis il prenait le chemin de fer, et voyageait pendant quatre heures au moins, ce qui l'emmenait bien loin de la ferme des Aubriers et probablement plus loin que le vent n'avait emporté la graine la plus légère.

Avant midi, il descendit du train, et. sous la banquette, saisit un sac de charbon qu'il avait acheté à la ville. Alors, le chapeau enfoncé sur les yeux, le sac jeté négligemment sur l'épaule, le valet de maître Halapié entra dans le gros bourg où, chaque année, il venait deux fois. Au lieu de suivre la route des omnibus, il gagna tout de suite les mauvaises ruelles qui faisaient un réseau de mailles irrégulières autour des maisons. Il cherchait évidemment à ne point être vu. Les cloches sonnaient Y Angélus de midi. Comme elles sonnaient le dernier coup, il arriva devant

une habitation ancienne, mais nouvellement blanchie à la chaux, extrême pointe du bourg qui s'avançait dans un blé. Elle était bâtie en triangle, et n'avait que deux chambres, l'une au-dessus de l'autre. Mais un rosier encadrait la porte ; un fuchsia fleurissait sous la fenêtre, et dans l'ombre en arrière, il y avait une planche à repasser enveloppée de laine. Une voisine aperçut l'homme qui portait le sac, et dit tout haut :

— Tiens, voilà le marchand de charbon! Ça doit lui coûter, à mademoiselle Francine de faire venir son charbon du loin ! Heureusement pour elle que la pratique ne lui manque pas !

Déjà le grand Louis était entré dans la maison, et, après s'être débarrassé de son fardeau, montait l'échelle qui conduisait à la seconde chambre. Quand il apparut et qu'il mit le pied sur le plancher habitué au silence et sonore, une jeune fille se détourna, et ne put retenir une impression de vive contrariété qui se peignit sur son visage rond, jeune et franchement laid. Les manches retroussées, assise devant une table, les frisons de ses cheveux roux collés à son cou et à ses tempes, elle gaufrait des bonnets qui étaient rassemblés ensuite, en pile mousseuse, sur la courtepointe rouge du lit. Un petit fourneau de fonte, allumé près d'elle, lui soufflait sa chaleur vénéneuse. Mademoiselle Francine dit maussadement :

— Ah ! c'est vous ? La Saint- Jean n'est pas passée

pourtant ! Faudrait pas venir trop souvent, tout de même, père !

Lui, les bras tombants, le regard fixe comme celui des bêtes qui boivent, il contemplait sa fille, l'unique créature qu'il aimât, et il ne se fâcha pas de ce qu'elle disait, mais se défendit.

— Voilà cinq mois et douze jours, fit-il. J'ai vu voler les graines d'été. Ça m'a donné l'idée de te revoir, et je suis venu un peu plus tôt.

— Vous ne vous êtes pas trop montré, dans le bourg ?

— Non, j'y pensais, va !... Et j'ai apporté le charbon, pour qu'ils croient toujours que j'en vends.

— Bien.

Il s'approcha delà table et, gauchement, se pencha pour l'embrasser. Elle tendit son front, de l'air de lui faire une grande grâce, et dit :

— Vous êtes habitué dans votre nouvelle ferme ? Au lieu de répondre, il demanda :

— Et toi, Franchie, tu as la confiance de tout le monde, n'est-ce pas? Les gens d'ici croient que je suis mort ?

— Ils ne savent pas trop. Il y en a qui croient que vous m'avez abandonnée.

L'homme se recula lentement, après avoir posé sur la table des pièces d'argent enveloppées dans du papier de journal.

— Ça vaut mieux comme ça, murmura-t-il, que s'ils savaient la vérité.

I! demeura encore un peu de temps à voir travailler sa fille, et, comme elle ne s'interrompait pas et ne relevait pas la tête, se retira en disant :

— Dans six mois, alors, Tu auras peut-être de bonnes nouvelles à me donner. Au revoir, Francine.

— Au revoir.

La première chose que fit maître Halapié. le lendemain matin, fut de renvoyer son valet.

— Je ne permets pas à mes valets de s'absenter un autre jour que le dimanche ! Dans un mois, tu quitteras les Aubriers. D'ici là, tu peux continuer à manger mon pain.

Mais la semaine ne s'était pas écoulée que le métayer, dans l'angle d'un champ de luzerne qu'il fauchait, reçut la visite du maire.

— Écoutez, maître Halapié, dit celui-ci, et pardonnez à votre valet. Le pauvre garçon a eu un malheur dans sa vie une faute que je suis obligé de vous confier pour le défendre... Il a tué un homme, autrefois, dans une dispute, dans un coup de colère, et il a fait trois ans de prison... C'est la cause de ce silence obstiné... Mais le .grand Louis est digne de pitié ; il m'a été recommandé ; vous n'avez qu'à vous louer de son travail ; il a une fille de vingt ans qui a dû s'expatrier parce que, fille d'un condamné, elle ne trouvait plus de clients dans son pays d'origine... C'est elle qu'i va voir, en se cachant... 11 se fait passer pour un marchand de charbon, pour ne pas la compromettre.

Deux fois l'an, ce n'est guère... Pardonnez-lui, maître Halapié, et gardez-le à votre service. Vous n'avez rien à redouter de lui, et ce sera une charité vraiment rare, vraiment grande...

Il n'avait pas plutôt disparu derrière la haie, que le métayer appelait à lui le valet, et lui donnait son congé pour le soir même. L'homme ne résista pas, ne demanda aucune explication, et partit silencieux comme il était venu. J'ai appris de maître Halapié lui-même, qui avait présidé aux préparatifs du départ, en chef de ferme vigilant, que le grand Louis emportait une lame de faux, une pierre à aiguiser dans une corne de vache, un vêtement complet, deux chemises, et une petit boîte de bois servant de tronc, fermée à clef, sur laquelle était collée une étiquette. Et 1 étiquette portait, écrit par une main lourde qui s'était appliquée : « Pour remettre, en cas de malheur, à mademoiselle Francine, repasseuse ». Rien qu'un prénom ; aucune autre indication ; aucun papier compromettant. Comme ça, même après la mort, il ne la trahirait pas.

Le premier point de la côte française où le granit se déploie en falaise est l'île d'Yeu. Jusque-là, il n'apparaît qu'en promontoires isolés, qu'en écueils fouettés par la lame ou recouverts par elle aux plus humbles marées. L'île d'Yeu annonce la Bretagne. Elle est le fort avancé de cette formidable enceinte de pierre où la mer, plus furieuse qu'ailleurs, ne fait cependant aucun progrès, où elle ne trouve d'autre fissure que le lit de pauvres ruisseaux, qu'elle élargit démesurément à leur embouchure, et gonfle, et change en lacs torrentueux, fiords des pays moyens, où ses eaux apprennent à connaître le reflet des vrais chênes.

Grâce à la lenteur des bateaux qui font le service entre Fromentine et Port-Joinville, l'île d'Yeu n'a

presque rien perdu de sa sauvagerie, de son aspect de rocher réservé cà la marine et à la pêche. Les baigneurs y viennent peu ; ceux qui viennent s'en vont vite : il n'y a là que l'Océan, des écueils et du ciel, et ce n'est pas, on le sait, de quoi arrêter longtemps les touristes. Nul n'y demeurera plus de huit jours, s'il n'est retenu par quelque affaire, ou poète, ce qui dispense de toute raison.

Vous devinerez donc aisément que, si l'hôtel Camaret, au mois de juin 189..., possédait deux pensionnaires débarqués dans l'île depuis plus de quinze jours, c'est qu'ils appartenaient précisément à ces deux catégories, l'un amené par sa fantaisie de peintre, l'autre par la santé de son fils, un collégien de dix ans, blond, distrait et doux de visage comme une petite fille. L'enfant souffrait-il de surmenage, de faiblesse native, ou d'une croissance trop rapide? Le père avait dû lui faire interrompre ses études, sur l'ordre des médecins, demander lui-même un congé à ses chefs hiérarchiques, et venir là respirer l'air tout chargé d'iode et de sel qui souffle de la mer.

Il était juge d'instruction, et sa profession lui avait moins donné l'habitude de découvrir les coupables que celle de soupçonner les passants. Il se liait difficilement, dans la crainte d'avoir à instruire, plus tard, contre ceux qu'on lui présentait. Galant homme, d'ailleurs, et scrupuleux dans les questions de forme au point qu'un coup de chapeau négligé ou d'une amplitude mal calculée le rendait malheureux

M. de Montiiiagne, en arrivant à l'hôtel, avait été contrarié d'y rencontrer, installés depuis un mois et pour longtemps sans doute, le jeune peintre et sa femme. Il se défiait, par nature ; mais ii savait, par expérience, qu'il est impossible que quatre personnes, habitant sous le même toit, dans un coin reculé de campagne ou de côte, continuent d'être, pendant plusieurs semaines, absolument étrangères les unes aux autres.

Rapidement, il se rassura. Le jeune ménage était d'une discrétion entière. A table, les deux jeunes gens semblaient à peine se douter de la présence, dans la même salle mais à l'autre extrémité, de M. de Montmagne et de son fils. Ils causaient peu, se levaient au bout de vingt minutes, se promenaient sur le quai en forme de croissant où sont amarrés les bateaux sardiniers et les thoniers aux belles mâtures, ou bien partaient, chargés de boîtes, de paiapluies et de pliants, pour aller prendre un croquis le long de cette côte admirable que bat le flot du large. Deux ou trois fois, M. de Montmagne les avait aperçus, sur la falaise ou sur les plages, aux endroits les plus renommés de l'île, la Pierre Branlante, le Port de la Meule, le Château de la Mer, cette forteresse bâtie sur un récif, on ne sait par qui, devenue couleur de goémon, belle dans un cadre plus beau encore et, seule peut-être parmi les ruines, sans histoire, sans légende même, toute mystérieuse, poème libre du passé que chacun lit comme il veut.

Le magistrat ue s'était point approché d'eux, bien qu'il fût, comme tant d'autres, vivement attiré par un chevalet posé en plein champ, et que la curiosité de voir la copie fut plus forte chez lui que le goût de l'original. En somme, et huit jours son arrivée dans l'île, M. de Montmagne song< ait, avec satisfaction, que les commensaux de l'hôtel n'étaient pas gênants. Il avait évité les présentations, les conversations, les indiscrétions habituelles. Ce voisinage forcé ne lui avait coûté que de vagues inclinations de tête, quand il traversait la salle à manger pour aller prendre possession de sa table réservée, et quelques : « Après vous, madame », « Je vous en prie », « Pardon, madame », murmurés dans les corridors et les escaliers.^

L'enfant, lui, séparé de sa mère qui n'avait pu faire le voyage, se sentait attiré vers l'inconnue par l'habitude et le regret qu'il avait de la protection féminine. A cet âge de tant de confiance et de tant de faiblesse, il serait allé volontiers vers l'unique créature qui, par un peu de grâce, par la blancheur de ses mains, par l'aiguille qu'elle tenait souvent, par sa présence fréquente, lui rappelait obscurément sa mère. Il regardait quelquefois le peintre, un grand blond, pâle, barbu et chevelu, à mine de poète allemand, mais plus fréquemment et plus longuement la jeune femme, qui avait des bandeaux cendrés, l'air un peu triste, et qui ne le regardait jamais, lui, jamais. Il ne remarquait pas de quelie pauvre robe

grise, toujours la même, elle était vêtue, ni à quel milieu populaire, incertain du lendemain et luttant pour la vie, ces deux personnes appartenaient.

— Qu'est-ce que ces gens-là, madame Camaret ? avait dit M. de Montmagne à l'hôtesse, après une douzaine de jours.

— Vous le voyez bien, un peintre et sa femme.

— Ils sont mariés ?

Madame Camaret s'était redressée, le poing sur la hanche, relevant, de l'autre main, son tablier :

— Vous croyez donc que je recevrais dans mon hôtel... Ah! mais non!... Elle a une bague, vous savez, et puis c'est poli, monsieur ; jamais un mot plus haut que l'autre ; et puis elle va à la messe, quelquefois, le dimanche, avec un livre... Depuis àeux mois qu'ils sont là... Ah ! mais non !... Seulement, ça n'est pas riche, ça travaille. Tout le monde n'a pas des rentes !

Là-dessus, madame Camaret avait tourné ses fortes épaules, et, d'indignation, s'était retirée.

Vinrent deux jours de pluie. Le second est toujours cruel. Il y a une déception à retrouver le ciel pesant et bas de la veille, les mêmes demi-ténèbres, le même ennui des choses. Tout était gris, les nuages, la mer, les voiles, les quais, les hommes errants sur les jetées ; on ne voyait qu'un peu de vert dans toute cette brume : le reflet des bateaux sur l'eau calme. M. de Montmagne, qui avait essayé de tenir dehors avec un parapluie et de gagner, par la route mon-

tante, le bourg de Saint-Sauveur, rentra vers deux heures et demie, las, mouillé, vaincu par l'averse pénétrante et chaude. Dans la salle du vieil hôtel, quand il entra, content de se mettre à l'abri, je ne, sais quelle imprudence lui fit dire, en fermant son parapluie :

— Ah! quel temps, madame! Vous avez eu raison de ne pas sortir.

La jeune femme travaillait à un ouvrage de couture, au fond, près d'une table desservie sur laquelle étaient posés du fil blanc et des ciseaux, qui luisaient dans l'ombre. Elle eut à peine l'air d'entendre. Elle répondit d'une voix timide, basse :

— Mais oui, monsieur.

M. de Montmagne traversa l'appartement. Mais l'enfant, qui le précédait, fatigué de solitude, cherchant un regard jeune et une caresse, avait déjà couru vers l'étrangère que saluait son père, et, le béret à la main, ses beaux yeux tout réjouis par la nouveauté de sa démarche :

— Bonjour, madame, dit-il.

Il s'attendait à être attiré, embrassé. Les amies de sa mère ne faisaient-elles pas ainsi? La jeune femme eut, au contraire, un frémissement d'épaules, comme une peur rapide; elle laissa retomber son ouvrage sur ses genoux, ne leva pas les yeux, et, d'un mouvement lent et presque dissimulé de ses doigts, ramena les plis de sa robe qui auraient pu toucher le petit.

— Reviens, Maxime ! cria le père.

Debout sur la première marche de l'escalier, il vit alors l'étrangère détourner la tête vers la fenêtre, et, les traits tirés, plus pâle que de coutume, regarder avec une expression de souffrance les lointains gris de la mer.

La leçon, quelle qu'en fût la cause, avait été trop rude. A partir de ce moment, M. de Montmagne ne salua plus, n'eut plus l'air de connaître la présence des deux étrangers dans l'hôtel ; il s'arrangea même pour ne plus prendre ses repas aux heures anciennes, et pour diriger ses promenades vers des falaises ou des grèves où il était certain de ne pas rencontrer le peintre. Les huit derniers jours de sa saison à l'ile d'Teu furent une semaine de défiance hostile et de silence.

Il devait quitter Port-Joinville un samedi matin, au petit jour. Avant cinq heures, la mère Camaret l'avait éveillé. A cinq heures et demie, les malles bouclées, la note acquittée, il se promenait, dans le soleil froid qui commençait à diviser les brumes, sur la jetée le long de laquelle chauffait le vapeur de Fromentine. Les matelots du bord chargeaient des boîtes de conserves et des mannequins de homards. On allait, dans cinq minutes, détacher l'amarre. M. de Montmagne vit s'ouvrir, à trois cents mitres de là, la porte de l'hôtel Camaret, et accourir un homme qui n'avait eu que le temps de passer une jaquette et de venir. Le col relevé cachait une chemise sans col. C'était le peintre.

LE SECOND JOUR DE l'LlIE 291

— Voulez- vu us me permettre de vous dire un mot, à vous seul ? fît-il.

M. de Montmagne s'écarta de quelques pas de son fils, sans répondre autrement.

— Monsieur, continua le jeune homme, elle m'a supplié de ne pas vous laisser partir sans vous expliquer une chose qui vous a certainement froissé. Lorsque votre fils lui a dit bonjour, la semaine dernière, elle l'a repoussé. Et elle a bien compris qu'elle vous offensait. Mais, c'est qu'elle avait peur de vous offenser davantage en embrassant le petit.

Il hésita un instant, et ajouta :

— Nous ne sommes pas mariés.

M. de Montmagne connaissait assez bien la vie, et surtout, par profession, la vie irrégulière, pour ne pas être frappé de ce qu'il y avait de rare et de délicat dans ce scrupule d'une femme tombée. Il savait que tout ne sombre pas à la fois, et qu'il y a des degrés d'ombre. Jl savait aussi qu'on peut les remonter. L'image de cette jeune femme lui apparut de nouveau, telle qu'elle était, pauvre, habituellement triste. Il se rappela les tentations effroyables de la misère, les exemples, l'atmosphère de l'atelier ou de l'usine, tout ce qui fait qu'il y a tant d'âmes sans appui, et, quoiqu'il ne fût ni très crédule ni très sensible, il eut pitié. Il regarda, un moment, ce jeune homme qui marchait à côté de lui, un peu gêné et cependant assez franc pour ne pas mentir, leva les

épaules comme ceux qui ont peur de parler dans le vide, et dit :

— Laissez-moi vous répondre librement. J'ai une quinzaine d'années de plus que vous. Je puis vous donner un avis sans trop peser mes mots. Eh bien 1 ce que vous venez de dire là, ce recul devant la pureté d'un enfant, ce soin de l'expliquer ensuite en s'accusant, ce sont de jolis sentiments. Celle qui les a eus mérite mieux que l'abandon. Vous avez du la séduire. Elle souffre. Pourquoi ne l'épousezvous pas ?

L'autre leva sur lui un regard à la fois étonné et content. Il balbutia :

— Il y a des difficultés, des grandes : des oppositions, des...

Le bateau à vapeur sifflait. Ils se séparèrent.

Six mois plus tard, M. de Moutmagne, en dépouillant son courrier, ouvrait une enveloppe qui contenait une carte de visite: « Emilie Montreux, lingère. » On avait rayé le mot « lingère », et, à la place, une main inexpérimentée avait écrit: « Mariée. — Merci. »

Je suis entré souvent dans les bibliothèques populaires, aux heures de distribution, un peu par flânerie, beaucoup pour voir passer la vie, pour entendre les mots de ce peuple dont nous ne percevons, dans la rue, que la rumeur confuse. C'est un bon lieu d'étude. Les salles, d'habitude, sont situées au milieu des quartiers ouvriers et au premier étage, toutes tapissées de livres reliés que dominent làhaut, près du plafond, des légendes en lettres dorées : Sciences, — Histoire, — Voyages, — Géographie, — Romans, — Poésie, — OEuvres diverses. Que comprennent les « œuvres diverses » ? 0 classification rudimentaire et ample, où j'ai vu se ranger Montaigne près d'un dictionnaire portugais ! Les casiers pleins, comme tous les trésors, sont

protégés. Une balustrade intérieure, en forme de lyre, tourne autour de la salle, et met les livres à ud mètre des mains et des yeux. Le seul panneau non défendu est celui de l'entrée, celui des Sciences.

— On ne vole guère les philosophes, me disait un bibliothécaire, ni les physiciens, ni les géologues que nous groupons là côte à côte. Ils vieillissent tranquilles. C'est le roman qu'on enlève.

— Combien par an ?

— Vingt-cinq mille environ. Dans le chiffre total de nos prêts, ils comptent bien pour soixante pour cent ; puis viennent le théâtre, les voyages, la critique littéraire, les mémoires. La dispense du service militaire pour les ouvriers d'art nous vaut quelques fervents amateurs de traités de céramique, de broderie, d'architecture. Il reste un petit pour cent que les sciences naturelles partagent avec Aristote. Nous avons encore un lecteur d' Aristote, monsieur, et je vous le présenterai. Je cours ouvrir les portes.

C'était le soir. Deux becs de gaz, au bout des tuyaux en équerre qui tombaient du plafond, élargissaient leur flamme, où sifflait un filet d'air aigu, ténu, indéfini, comme la plainte des bûches mouillées. Les mauvaises reliures de basane rouge, avec leurs titres qui se suivaient en ligne, ressemblaient à des pentes de rideaux rayés, comme il y en a autour des vieux lits, dans les fermes. Et cela tremblait sous la lumière inégale. Derrière le voile, en effet, les auteurs de tout âge dormaient, ceux qu'on

veille jamais et ceux qui, entre deux sommes rapides, vont de maison en maison, d'âme en âme, semeurs de joie bonne ou mauvaise, semeurs de souci, semeurs d'idéal. Ils dormaient J'étais seul. Je songeais : a Quels sont ceux qui vont s'éveiller à l'appel de leur nom, et courir à travers le monde ? Jusqu'où iront-ils? En quelles pauvres mains? Vers quelle tristesse ou quelle inquiétude ? Auront-ils les paroles qu'il faudra? Que je voudrais l'entendre, l'intime dialogue qui s'établira dans une heure, dans quelques minutes peut-être, entre eux et les pauvres qui viennent, et voir cette caresse des mains rudes ou légères qui tournent la page blanche, cette tendresse des yeux qui se hâtent, et 1© sourire, ou le trouble, ou les larmes, ou le rêve, par quoi sera prolongée, embellie ou souillée, la journée laborieuse et toute vide de pensée ! »

Un piétinement sourd, un bruit de voix sonna dans la cage de l'escalier. La porte s'ouvrit. Le bibliothécaire reparut, blond, mince, jeune, enchanté de précéder et d'introduire la première escouade de ses clients. Ceux-ci, une trentaine, qui avaient dû attendre en bas l'heure réglementaire, s'avancèrent par groupes, tous dans la même direction vers le fond de la salle où était l'inscription : Romans, nouvelles et contes. Un petit commis de magasin cfcétif, imberbe, avait pris les devants, s'était accoudé sur la balustrade, et demandait déjà :

— Fort comme la mort ? Vous avez ?

-\)j CROQUIS DE FRANCE

Les lecteurs étaient, presque tous, accompagnés : modistes ou lingères causant avec une amie ; vieil ouvrier avec un jeune, peut-être son fils ; mère suivie d'une ou deux filles ; demi-bourgeoise impotente et souffrante flanquée d'une domestique. On se consultait, on faisait de la critique, un peu sommaire, mais motivée. Quelqu'un disait près de moi : « Demande donc de l'Ohnet. Il y a des amours : c'est beau ! » Deux gamins, roses, à cheveux ras, que nimbait le bec de gaz tout voisin, échangeaient une confidence :

— Dis donc, du Bossuet, qu'en penses-tu ?

— Non.

— Pourquoi?

— Quand j'en prends, moi, je ne le lis jamais, C'était un bavardage à voix basse, que dominaient

les dialogues brefs des clients qui interrogeaient le bibliothécaire, et le bruit des pas qu'on essayait de faire glissants et légers sur le parquet, par respect pour le bois, pour le lieu, pour la loi ; un concert en sourdine que ponctuait, à intervalles réguliers, l'appel d'un commis enregistreur, assis dans une salle à côté, et qui murmurait : « Série B, numéros 2201, 2202, in-12! A un autre!... » La foule tournait dans l'hémicycle ; les entrées compensaient les sorties ; des remous souples amenaient, un instant, les jaquettes usées près des châles de laine, les mantelets près des corsages ajustés, les petits chapeaux à cinq francs quatre-vingt-quinze près des bonnets

nichés et des « cronstadt » de banlieue. Je m'approchai de la balustrade et du couloir protégé où se démenait, sans arrêt, sans humeur et sans trouble, le bibliothécaire enthousiaste encore de son métier et enchanté de se donner de la peine.

La vieille dame et sa bonne s'avançaient à la barre, solennelles.

— Noua sommes deux, monsieur, ma bonne et moi : nous avons droit à quatre volumes.

— Lesquels ?

— Un voyage pour elle, un roman pour moi.

— De qui ?

— Ça ne fait rien.

Une couturière lui succède, en uniforme noir d'atelier comme il faut. Elle a des yeux trop grands, des cheveux superbes, une voix faible et sans timbre.

— Mademoiselle, vous avez un auteur préféré?

— Oui, monsieur : François Coppée.

— Plus un seul, en ce moment.

Elle fait un signe de tête découragé, et, déjà détournée, n'essayant pas de remplacer 6on rêve :

— Je le pensais bien : je n'ai jamais de chance.

— Moi, monsieur, — et la voix sonnait clair, tandis que la belle plume rouge, unique dans la salle, tremblait sur le chapeau, — moi, je voudrais la Dame aux Camélias ?

— Pas souvent chez elle !

— Le Lys rouge?

— En main.

— Du Labiche, alors ?

— Il nous reste Doit-on le dire, la Poudre yeux...

— Et le Chapeau de paille d'Italie, n'est-ce pas? J'ai relu tout ça !

Un instant de méditation ; un haussement d'épaules ; une ardeur qui tombe :

— Que voulez-vous? Donnez-moi les Mémoires de madame de Rémusat !

L'ouvrier aisé, beau parleur, habitué des réunions publiques, fier de sa barbe longue et grise, s'est arrêté devant le panneau de gauche : Histoire. Il étend le bras, et prononce :

— Des livres sur le premier Empereur. Mais rien du second, vous pensez : il m'embête, celui-là !

Une ménagère, les cheveux déteints et tirés sous une capeline, et qui devait faire une commission, est venue demander :

— Quelque chose par Molière ?

— Et puis ?

— Une Marie-Antoinette ?

— Nous en avons sept. De quel auteur?

— De qui vous voudrez : c'est elle que je veux.

Des jeunes filles, évidemment des aspirantes à

quelque brevet, des employés, des entants, un sousoflicier, un porteur de dépêches ont choisi : Marbot, le Journal des Goncourt, ï Invasion d'Halévy, Vlmmortcl. des romans de Dumas, — toujours bon premier, — de Tourguéneff, d'Henry Gréville, d'André Theuriet. Deux exemplaires des Misérables ont franchi la porte cl sont partis vers les faubourgs. Un épicier, encore en surplis gris, a fait un lot, gravement, des Deux Faust et des Mille et une Nuits.

Tout ce monde qui passait et repassait, ou presque tout, représentait une fraction un peu cultivée du peuple, une élite habituée aux livres, familière avec le personnel de la bibliothèque, capable de feuilleter un catalogue et de répondre à une plaisanterie.

Des vrais pauvres, des novices qui venaient là humblement, émus devant un livre comme devant un mystère ou devant un grand du monde, je n'en ai vu que deux. Le premier était un apprenti, sans chapeau, sans gilet, vêtu d'un pantalon rapiécé qu'une seule bretelle tirait sous la veste trop courte, un adolescent voûte, l'œil fixe, chargé de tristesse et de volonté. Il demanda : « Une histoire d'enfant pauvre, s'il vous plait? » Et le bibliothécaire hésitait, devinant que cette âme obscure cherchait un livre de salut, un livre où fût raconté comment on brise la chaîne de misère, et comment on s'élève. Je ne sais pas l'inspiration qu'il eut. Je crois qu'il donna un volume quelconque. Car d'autres clients attendaient. Et justement il y avait là une jeune

fille qui disait avec insistance, avec une sorte d'impatience même :

— Monsieur, monsieur, je rapporte la Lyre. C'était, autant qu'on peut juger en un si court

moment, la fille de quelque très humble ménagère, une de ces aînées qu'on n'envoie pas à la fabrique parce qu'elles sont trop jolies, et qu'on a peur. Elles ont élevé déjà trois ou quatre frères ou sœurs, ce qui leur donne un air grave et digne. Mais elles perdent cette assurance pour un mot qu'on leur dit, toute leur vie et toute leur expérience tenant dans la maison, entre le fourneau, l'armoire, les berceaux et le puits dont la margelle ne sèche jamais. Celle-ci avait le teint blanc, les yeux blonds avec de grands cils et une longue bouche qui souriait par habitude, comme celle des toutes jeunes mères. Elle tendait à bout de bras le tome deuxième de Toute la lyre de Hugo. Et le bibliothécaire, ayant ouvert le livre, par hasard, eut un moment de surprise et s'exclama :

— Oh ! mademoiselle !

Je me penchai. Il désignait du doigt, avec une indignation moitié sérieuse et moitié feinte, quatre vers au bas desquels il y avait une annotation, d'une écriture fine et appliquée.

Le poète disait :

Ce vieux mot qu'il faut effacer,

« Je t'aime », aujourd'hui me déchire :

Vous le disiez sans le penser,

Moi, je le pensais sans le dire.

Séduite par le madrigal, la pauvre fille avait écrit : « Délicieux ! » avec un gros point d'exclamation.

— C'est vous, mademoiselle, qui avez fait cela ! Elle pâlit, puis rougit extrêmement. Plus de vingt

personnes, des inconnus, se pressaient autour d'elle.

— Qu'en savez-vous ?

— Je reconnais votre écriture.

Un éclair de colère et de pudeur effarouchée passa dans les yeux blonds.

— Vous le voudriez peut-être bien, connaître mon écriture, dit-elle; mais ceux à qui j'écris sont loin d'ici !

— Dites que c'est vous?

Elle n'avoua pas. Mais ce bruit, ces regards, ce livre accusateur, cette lumière, ce décor insolite l'arrêtèrent net dans son essai de défense. Elle se mit à trembler. Ses yeux s'emplirent de larmes. Et elle s'enfuit, tout à coup, sans un mot de plus, poursuivie par la clameur des habitués, qui disaient :

— Regardez donc, cette demoiselle Printemps, qui écrit sur les livres ! On voit bien que c'est le premier qu'elle lit.

Les voix s'arrêtèrent toutes ensemble, quand l'admiratrice de Victor Hugo eut passé la porte. Et seule, de tous les clients de cette soirée, la petite faubourienne, en descendant l'escalier, ne fit pas plus de bruit qu'une souris.

Marthe-Mariette s'était assise, pour déjeuner, sur un banc du square Louvois. Quelques humbles, qui ont peu de temps à eux et moins encore d'argent, élisent, pendant l'été, ce restaurant en plein air. Il est discret. On n'a qu'à tourner le banc du côté des massifs de fusains qui forment deux demicercles dans le carré des grilles, pour se trouver à l'abri du vent, de la poussière et des passants de la rue Richelieu. Un endroit charmant, je vous assure. Les moineaux tiennent compagnie. Les marronniers donnent leur ombre. Il y a même une fontaine Wallace sous les trembles, au fond de la place. Mais c'est bien peuple, les fontaines. Les gens comme il faut n'en usent guère. Marthe-Mariette était de ce nombre.

Elle se hâtait. Et comme elle avait les dents jeunes, — jolies aussi, — le petit pain fourré d'une mince tranche de jambon diminuait rapidement. Le papier d'où elle l'avait tiré était encore déplié sur les genoux de la jeune fille. Droite, les yeux devant elle, la voilette chiffonnée couvrant de perles et de plis bruns tout son front jusqu'aux sourcils, elle semblait contempler les vitrines du marchand d'estampes, de l'autre côté de la rue. Mais, à cette distance, elle n'y pouvait rien voir, et la vérité, c'est qu'elle était gênée par la présence d'un étranger qui venait de s'asseoir à l'autre bout du banc. Il n'était pas bien imposant, l'étranger. Malgré son chapeau de soie et sa jaquette, il appartenait au monde de misère et d'espoir, jeune commis probablement, courant la ville, entré dans le square pour dévorer un croissant, comme elle pour croquer un petit pain. Marthe-Mariette avait deviné cela d'un seul coup d'œil, dès l'arrivée. Seulement, depuis lors, elle se sentait souvent regardée. L'être une fois, cela peut plaire; deux fois, 'passe encore; mais au delà, Marthe-Mariette était de celles qui s'effarouchent. Elle se hâtait.

Quand elle eut fini de manger, elle prit dans sa poche une coquille de nacre et un flacon de verre long d'un doigt. Mais, à peine avait-elle versé le vin clans la coupe, qu'un faux mouvement, la hâte, une émotion dont on n'est pas maître, fit tout tomber sur le sable. Marthe se baissait déjà, toute rouge et

contrariée, quand le voisin avec empressement ramassa la coquille, et la tendit.

— Voici, mademoiselle.

Il s'était levé à moitié, pour offrir plus poliment l'objet. Il avait une figure drôle et comme façonnée pour le rire: des yeux très clairs, un nez comme celui de Polichinelle, des lèvres roses, lisses, relevées aux deux coins dans la barbe en carré. Et son geste était gauche, comme il arrive aux petites gens qui veulent montrer de l'éducation.

— Si vous permettez, mademoiselle, dit-il en voyant que Marthe serrait la coquille, j'irai vous chercher de l'eau ?

— Merci, monsieur.

— Cela ne me dérangera guère : il y a là-bas une Wallace.

— Je le sais. Merci.

— Mais vous avez soif, mademoiselle. Acceptez au moins une pomme. Elle est bonne. C'est une paltede-loup.

Elle s'en allait. A demi détournée, elle sourit en entendant ce mot : patte-de-loup.

Sa bouche s'était allongée, mais timidement, sous la voilette baissée, et elle dit :

— Ce nom-là n'est pas de Paris; on ne l'emploie qu'en Vendée.

— Mais c'est que j'en suis, de la Vendée, mademoiselle !

Elle se prit à rire tout à fait.

— Et moi aussi ! Est-ce drôle !

— Je suis de Luçon .

— Moi, de Fontenay-le-Comte.

— Alors, prenez ma pomme, puisque nous sommes pays ?

Marthe-Mariette hésita. Peut-être songeait-elle que, depuis Eve, ce n'a jamais été un acte indifférent d'accepter une pomme de son voisin. Celui qu'elle avait en ce moment s'était penché vers une serviette de maroquin déposée sur le banc, et en retirait un petit objet rond, enveloppé de papier soie.

— Tenez, mademoiselle... Vous pouvez bien prendre... C'est maman qui me les envoie.

Elle céda, sans savoir pourquoi, et sans doute à cause de l'attrait obscur de la maison de là-bas. Marthe-Mariette s'assit à l'extrémité du banc, le plus loin possible, et, ouvrant le papier, trouva une pomme de reinette grise qu'elle commença à peler, mais lentement. Personne ne les observait. Personne ne se souciait de ces deux êtres sortis de la foule, qui allaient y rentrer, errants de la vie un moment rapprochés, dont les routes s'éloigneraient ensuite, pour jamais. La jeune fille mordit le premier quartier de pomme. Le donateur de la patte-de-loup regardait sans plus se gêner, avec cette joie populaire qui n'a pas de nuance, et, pour peu de chose, jaillit tout entière.

— Comme on se rencontre tout de même ! fît— il. Savez-vous, mademoiselle, que ça ne m arrive pas

souvent de retrouver des pays, surtout de cette façon-là ? Est-ce qu'il y a longtemps que vous êtes à Paris?

— Treize mois.

— Oh! moi, j'y suis depuis ma petite jeunesse. Maurice Favier, pour vous servir.

— Je connais ce nom-là.

— Ça ne m'étonne pas : je l'ai pris chez nous ! Et, mis en verve par ce rien de sympathie qui se

devinait entre eux, il raconta qu'il était venu à Paris tout jeune, « pour gagoer ». Les commencements avaient été durs. N'ayant que lui-même pour protecteur, — ce qui est un peu insuffisant au début et très doux par la suite, — il avait lentement monté en grade dans la maison de librairie où le hasard l'avait jeté, vieille maison classique, sûre, timide et parcimonieuse. Les bureaux, quand il entra comme expéditionnaire, étaient pleins d'employés tout gris, qui donnaient à espérer. Après douze ans, les mêmes titulaires, devenus tout blancs, occupaient les mêmes postes. On venait seulement de confier à Maurice Favier, depuis deux ans, l'honneur de représenter, dans les provinces de l'Ouest et du Sud- Ouest, la maison Edouard Piémont et Compagnie, et de placer les produits de l'usine. Hélas ! avec des restrictions : défense de vendre à Nantes la marchandise ordinaire, livres de classes et livres de prix; défense à Rennes ; défense à Vannes ; défense à Saint- Méen où il y a un grand collège; défense à Bor-

deaux: partout enfin où les belles comnr étaient sures. Et la raison? toujours la même : un ancien, qu'on ne mettait pas à la retraite par économie, qui ne voyageait que sur les grandes lignes et ramassait tout le bénéfice de la tournée.

Voyant qu'on l'écoutait,et que les mains dégantées qui tenaient le couteau à manche d'écaillé étaient elles-mêmes attentives, Maurice Favier continua.

C'était bien injuste, n'est-ce pas ? d'être ainsi privé de son gain, et quelquefois bien cruel, car on avait une lourde charge en Vendée, la mère, à qui on avait dit en partant : « Ne t'inquiète pkis de rien, maman. Si j'ai une place, ça sera pour nous deux. Tu en as assez fait. Repose-loi, et à mon tour ! » Le gamin de quatorze ans, puis le jeune homme, puis l'homme avait tenu parole. Chaque mois, il envoyait le mandat-poste attendu, et chaque jour, à l'heure de la journée finie où le souvenir monte, comme une étoile, il s'imaginait voir la vieille maman de Luçon, assise au frais, tranquille, causant avec les voisins de la rue, prise par tout le monde pour une rentière. Mais elle lui coûtait si cher, la vieille maman, qu'il avait fallu trouver un expédient pour ne pas s'endetter. Maurice Favier avait de la mémoire, une faconde naturelle, le type d'un amuseur. Et il s'était mis à donner dans les collèges de province des « soirées récréatives ». On l'avait pour cent francs. pour moins quand on tenait ferme. Quand il avait achevé sa tournée chez les libraires, il passait un

habit, montait sur l'estrade, récitait des monologues, des fables; il savait même remuer la corde de cuivre toujours tendue dans les petits milieux bourgeois, et dire la Grève des forgerons, l'Épave, l'Aigle du casque.

— Tout ça. mademoiselle, conclut-il, ça n'est pas très gai, pas très considéré, mais c'est pour l'ancienne. Àvez-vous encore la vôtre ?

Pour la première fois, Marthe-Mariette le regarda bien en face. Elle avait encore un petit morceau de pomme au coin de ses lèvres devenues sérieuses.

— Oui, dit-elle, mais j'ai moins de chance que vous : je lui coûte.

— Pourtant, vous travaillez ? Qu'est-ce que vous faites, mademoiselle ?

— J'ai mes brevets. Je voudrais entrer dans l'enseignement.

Maurice Favier hocha la tête, et répondit étourdi ment, comme s'il jetait un refrain de monologue :

— C'est pas chanceux, les deux brevets I Une voix de reproche, faible, murmura :

— Je le sais bien, monsieur.

Et elle se tut. Marthe-Mariette avait senti le voisinage d'une misère plus heureuse que la sienne. Elle se retrouvait déjà l'être anonyme qui passe, en défiance contre les sympathies dont il a éprouvé le danger secret, ou l'inutile pitié. Là-bas, dans le pays où avait mûri la reinette grise, une telle rencontre aurait pu avoir un lendemain. L'occasion eût été

ramenée par toutes sortes de parentés et de souvenirs communs, la gêne présente moins accusée par les contrastes, l'ambition plus médiocre à la fois et plus sûre. Mais bien du rêve s'en va, quand on cherche le pain, chacun pour soi, et au loin.

La jeune fille se leva. Une petite tranche de pomme blanche, pelée, qu'elle avait oubliée sur sa robe, tomba à terre.

— Tiens ! dit Maurice, le dernier quartier !

Elle ne sourit pas. Il remarqua qu'elle avait bien des yeux de Vendée, des yeux qui pensent la même chose longtemps. En quelques pas, elle et lui, ils furent devant la grille du square.

— Au revoir, mademoiselle ; bonne chance ! Marthe-Mariette eut un mot plus juste, et dit :

— Adieu, monsieur.

Et ils entrèrent tous deux, en sens contraire, dans la grande foule en marche.

n y avait, dans un quartier pauvre, une femme nommée Henriot, qu'on appelait naturellement la Henriotte. Elle habitait, au fond d'une cour, une maison dont tous les étages se ressemblaient, balafrés à l'extérieur par ia même lézarde à qui la mousse mettait des lèvres vertes, meublés de lits où Ton dormait au moins trois, de chaises dont la paille usée faisait comète en dessus ou en dessous du siège, d'un poêle où deux litres de coke entraient malaisément, gîtes de gueux bien pareils, premier, second, troisième, jusqu'au cinquième où logeait précisément la Henriotte. Rien ne la distinguait des ménagères ses voisines, si ce n'est une allure plus fiévreuse, un tourment plus continu des obligations et des hasards de la vie. Quoi qu'elle fît, elle songeait en tremblant

LA FANEUSE ENDORMIE 3il

à ce qui restait à faire ; car ce n'est pas toujours le vent qui est dur, c'est souvent l'arbre qui est t'aible et frissonne pour peu de chose. Avant de partir, le matin, pour la filature de toiles où elle travaillait, die s'inquiétait d'arriver à l'heure, d'éviter l'amende infligée aux retardataires ; sitôt entrée dans l'usine, elle n'avait de pensée que pour ses quatre enfants, laissés à la garde d'une voisine de palier qui, ellemême, en avait trois, et, quand le soir lâchait dans la rue les ouvriers, vous l'eussiez vue, elle, la première en tête des bandes sombres, la figure maigre et longue, les deux brides de son bonnet dénouées, les yeux vers les toits de son quartier, courant presque, sans rien regarder autour d'elle, pour suivre l'élan de tendresse et de peur mêlées qui l'entraînait vers la maison. Elle avait à peine trente-cinq ans, mais les années de misère comptent double, et elle paraissait une vieille femme. Son dernier né, quelle allaitait, avait lui-même un petit air vieillot.

— Je ne sais pas ce qu'a Henri, dit-elle un jour à la contremaîtresse de l'usine : le voilà qui va prendre ses six mois, et il ne profite pas. J'ai beau le nourrir trois bonnes fois, matin, midi et soir, et ne pas épargner la bouillie, bien sûr, â preuve que la boulangère m'a réclamé hier encore la note... Elle n'a guère de cœur, cette feinme-là, madame Drouet. Même que je n'ose plus passer devant sa porte. Eh bienl il n'est pas plus gros qu'un petit chat. Le

monde est partout de même : changez de quartier, les gens sont pires.

La contremaîtresse était de ces fortes matrones qui cachent de la bonté sous la rudesse des dehors. Elle se pencha vers la rattacheuse de fils, tandis que les broches tournaient avec un bruit de tonnerre, tandis que la poussière de chanvre volait, couvrait les vêtements des femmes, cendrait les cheveux, montait vers les fenêtres et s'accrochait en chenilles grises aux bords des châssis.

— Voyez- vous, répondit- elle, je crois que les machines mangent le lait des mères. Il n'y a pas de remède pour vous. Mais, pour le petit, je connais un médecin qui vient dans une voiture, les jours de foire. Il vend des plaques électriques. Il paraît qu'on n'a qu'à en mettre une là, sur l'estomac des enfants, et qu'ils deviennent gaillards, et fermes, et roses avant six semaines.

— Ça doit être cher ! murmura la Henriotte.

— Oh ! Tout à fait ! Quinze francs ! Mais ne vous inquiétez pas; moi, je vous prêterai la somme, et vous me la rendrez par dix sous, les jours de paye.

Le marché fut conclu, la plaque achetée, et la mère eut de l'espoir. Elle n'avait pas, cependant, remboursé deux francs, qu'elle comprit l'inefficacité du remède. L'enfant dépérissait. Alors, décidée pal un autre conseil, car elle n'avait jamais été que passive devant la peine, la Henriotte prit l'enfant, uu dimanche, et le porta hors de la ville, à une heure

de chemin de fer, chez la femme d'un valet de ferme qu'on lui avait indiquée.

— J'en nourris déjà un qui est à moi, dit la jeune femme, mais je peux bien en nourrir deux. Ils n'auront qu'un berceau, par exemple !

Puis, comparant les deux petits couchés côte à côte, et si différents qu'on eût dit seulement des êtres d'espèces voisines, elle ajouta en riant :

— Dans six mois, vous ne reconnaîtrez pas le vôtre d'avec le mien !

Mais l'ouvrière, que tout blessait dans la vie, même le courage des autres, même leur espoir, ne vit que l'injure de la comparaison, et s'en alla outrée. Elle laissait l'avorton de l'usine à côté du robuste gars de la campagne.

Six mois passèrent. L'été chaud commençait à mûrir les moissons que le printemps pluvieux avait faites très hautes et très fournies. C'était une de ces années où la terre, féconde par accès, donne aux hommes plus de richesse et plus de travail. Ceux de la ferme se levaient clés la première aube, descendaient dans les prés qui bordent la Creuse, et, jusqu'au soir, taillaient à pleine faux dans l'herbe. Les femmes, loin derrière eux, et aussi les enfants en âge de tenir une fourche ou un râteau, suivaient, retournant l'herbe et formant les meulons. Tous, quand ils levaient la tête, ils voyaient, au prochain renflement des collines, les champs d'orge et de froment avec leurs épis qui blondissaient trop vite au-

dessus des pailles encore vertes. Et cette vision de la récolte drue, où ils allaient s'enfoncer et vivre pendant des semaines, augmentait la fièvre de labeur qui avait saisi la ferme.

Seule, dans la hâte commune, la jeune femme qui allaitait les deux enfants avait le droit de garder la maison ou de venir dans le pré, s'il lui plaisait, et de muser plus que de travailler, avec un des petits sur les bras. Elle apportait tantôt l'un, tantôt l'autre. Ils étaient comme frères, à présent. Le même lait, le même air leur avaient donné les mêmes joues rebondies et luisantes. La mère préférait son fils et le trouvait le plus beau, comme il est naturel. Mais de jour en jour sa complaisance était plus grande à regarder le fils de la Henriotte, qu'elle avait sauvé. Elle éprouvait une fierté de la belle mine de Tentant, de son appétit, de sa gaieté, de ses cris même, qu'on entendait de loin. Elle prenait plaisir à toute cette vie sortie d'elle-même qui lui revenait en joie. Et cet orgueil de nourrice était bien proche voisin de l'amour maternel.

Un après-midi que la ferme, enveloppée de ses haies de saule, à peu près déserte, sommeillait dans le bourdonnement des mouches, elle s'approcha du be.ceau. Les ceux petits dormaient, l'un au piedl l'autre à la tête. Le soleil invitait à sortir. Il entrai, des graines de souci tournoyantes par la fenêtre. Le vent avait un parfum de miel. Elle contempla, plusieurs minutes, ses nourrissons, ne sachant lequet

elle emmènerait ; elle regarda la tète blonde couleur d'avoine et la tête blonde couleur de chanvre. Chacune lui parlait au cœur d'une voix presque pareille. La pitié l'emporta. La jeune femme laissa son fils à la garde d'une vachère de douze ans, qui rentrait avec un pichet vide, toute rouge, toute couverte de poussière de foin, comme une abeille ; puis elle prit « l'autre », et s'en alla.

Elle s'en alla par le chemin qui descendait. Les premières mûres, au bout des grappes encores fleuries, la tentaient. Elle en cueillait pour « s'afraîchir » la bouche. Il faisait chaud sur les ornières. Lee nuages emportaient du jour vers les pays du Nord ; elle songeait seulement au petit qu'elle avait là, contre sa poitrine tendue, et elle se disait: « Fautil l'aimer 1 » Elle sentait une douceur à le tenir dans ses bras, et la moiteur de l'enfant endormi, mieux que le soleil, lui allait jusqu'à l'âme, et lui parlait tout le temps.

— Salut, Madeleine I Te voilà avec ton ouvrage, paresseuse ! Laisse-le dormir et viens nous aider. Les hommes s'ennuient de voir tant de foin par terre.

Elle fît ce que disaient les femmes, et, posant le fils de la Henriotte au ras d'une meule, du côté de l'ombre, elle travailla dans le pré où l'herbe séchait vite. Deux heures durant, elle retourna le foin. Quand le soleil baissa, elle était plus lasse que celles qui fanaient depuis le matin. Alors, comme pour demander la permission, muette, elle regarda les

hommes, là-bas, qui ne s'arrêtaient pas. Le couchant, comme le midi, mettait de l'or à leurs faux en marche. Elle regarda les femmes, plus lentes, moins âpres à la moisson, mais qui ratissaient ou soulevaient toujours l'herbe, d'un geste alangui. Personne ne réclama. La campagne lui disait : « Va, ma petite! On sait ce que c'est, ici, que d'être mère et qu'il faut du repos pour nourrir des fils. »

La jeune femme abandonna la fourche et regagna l'endroit du pré, déjà loin, où l'enfant l'attendait en dormant. Elle s'assit, le dos appuyé à la meule, souleva le petit, de l'air de prendre un trésor, et, sans prévoir que c'était là sa dernière joie de mère adoptive, ouvrit sa robe et lui donna le sein. L'enfant but à sa soif, presque sans s'éveiller. Sitôt gavé, il se rendormit. Elle remonta l'étoffe du corsage, et considéra l'enfant tout blotti, tout content, si calme dans des bras amis. Peu à peu les bras se détendirent, elle s'enfonça dans le foin, ses yeux regardèrent plus loin, puis ne regardèrent plus et se fermèrent tout à fait. Ils étaient là tous deux, la faneuse et l'enfant, âmes à peu près pareilles, endormies dans le foin qui se refermait à demi ; des herbes, avec toute la graine encore, pendaient au-dessus de leurs visages rapprochés, l'un brun et l'autre rose ; une main potelée, inconsciente, caressait en rêve la poitrine de la mère et se retenait à la chemise tombante ; la terre mettait

des reflets verts dans l'ombre qui s'allongeait sur eux.

Dormez, les pauvres, car la vraie mère va venir, et vous séparer. La Henriotte est descendue à la gare prochaine. Elle traverse les champs, harassée, sans rien voir que la longueur de la route. Elle se plaint de cette corvée qui ajoute à la fatigue indéfinie de ses jours. Elle marche dans le songe inquiet qu'elle a apporté de la ville, et elle n'a pas un regard, pas un regret pour ce monde d'où elle est venue, cependant, où des centaines de ses aïeux ont vécu autrefois. Rien n'ira d'elle vers ceux-là qui fauchent, si ce n'est l'argent qu'elle a mis dans la poche de son tablier, et qu'elle touche, de temps en temps, avec le souvenir cruel de ce qu'il a coûté de peine et de temps, et de luttes contre l'homme dépensier. Et cela même lui rend plus ennemie la femme qu'elle va trouver.

Des voix lointaines dirent, dans la campagne :

— Non, pas ici, là-bas, derrière la meule qui est haute !

La Henriotte se détourna et s'avança, sur l'herbe rase, jusqu'auprès de ceux qui dormaient. Elle ne reconnut pas son enfant. Le voyant si rose, si fort, si calme, elle eut une pensée d'envie, et murmura:

— C'est le sien 1

La jeune femme ouvrit les yeux ; elle dénoua ses bras ; elle dit en souriant :

— C'est le vôtre !

— Il a bien profité, répondit la mère. Tenez, voilà l'argent. C'est gros pour nous, allez ! J'en ai des dettes ! Vous ne connaissez pas ça, vous autres !

Elle tendait des pièces de cinq francs, en piles.

Quand la fille de ferme eut l'argent dans ses mains et qu'elle n'eut plus l'enfant, elle se mit à pleurer. L'autre la considéra, étonnée qu'on ne se hâtât pas d'empocher cette fortune qui restait là, au jour, sur les doigts allongés. On la payait, elle, pour son travail, sans remerciement de part ni d'autre. Et elle ne se plaignait point. Elle faisait comme elle voyait faire. Que devait-elle de plus?

Les deux femmes fixèrent un moment, silencieuses, la tête blonde du nourrisson. Ce fut toute la rencontre de leurs âmes. Elles se séparèrent.

Pour la deuxième fois, elles ne se comprirent pas.

Je marchais au bord de la grande route, le long du fossé, tout seul. Je revenais de loin, des pays où la lumière est si puissante et si pénétrante qu'elle va jusqu'au cœur, et l'ouvre, et l'épanouit, comme une graine sur laquelle, hélas ! beaucoup de terre est déjà tombée. Je revenais de loin : j'avais dans les yeux de la lumière de pierr'es précieuses, et je songeais à des villes couleur d'améthyste, dans le rayon allongé du soir; à d'autres blanches, fleuries de minarets, pareilles à des chrysanthèmes parmi la verdure des oasis ; j'avais encore le reflet des montagnes de marbre, depuis si longtemps chauffées par le soleil, que leur beauté ressemble à celle des flammes qui s'allument ou qui meurent. Frissonnement de l'âme qui se souvient ; visions dont la surprise est encore

en nous quand les choses ont disparu ; heures de moisson rapide, d'où la fatigue s'est retirée, pour ne laisser vivante que la joie des javelles debout, heures que le retour a toutes rendues légères, reliques des voyages unis, comme je vous emportais avec moi, et comme je vous aimais, tandis que je reprenais cette route familière, dans nos campagnes de France, sous le ciel gris et triste !

C'était un pauvre jour sans éclat, où la brume diminuait l'horizon ; où les dernières feuilles n'osaient remuer, se sentant fragiles et près de tomber ; où même les blés nouveaux, qui lèvent en novembre, pour qu'il n'y ait pas de saison sans promesse, avaient l'air d'herbes inutiles, flétries et emmêlées sur les sillons. Je suivais le chemin qui avait de l'ombre lorsque je suis parti, et qui n'a plus que des flaques d'eau en son milieu, une étroite bande de terre molle et battue aux bords des fossés, et des souches dont l'écorce moisit du côté de l'ouest, et des buissons de ronces avec des trouées lamentables, corbeilles vides, places désertes où montaient autrefois les pervenches. Malgré moi, le regret de ce qui avait été m'envahissait, la pensée de ce qui avait fleuri, verdi, chanté dans la plaine où je marchais. Et comme je n'avais pas assisté aux lentes destructions de l'automne, qui habitue nos yeux à cette tristesse de tout, comme il n'y avait pas eu de temps, me semblait-il, entre la pleine beauté des choses et leur mort, j'éprouvais une souffrance plus vive à es

retrouver ainsi. Quelles mornes étendues ! A mesure que j'avançais, les fermes devenaient plus rares, les champs plus sauvages. Quand j'eus tourné, après la croix de pierre où les jeunes filles, au mois de mai, suspendent des guirlandes de houx maintenant fanées et rousses, tous ces guérets ou ces jachères étroitement emprisonnées entre deux haies, toutes ces bandes de terre qui s'évanouissaient dans le brouillard, et tout le ciel au-dessus, rayé par les branches nues des chênes, me firent prendre en pitié les quelques hommes que je devinais çà et là, mêlés à l'ombre, silhouettes penchées, imprécises, et d'où ne venait plus jusqu'à moi l'éclair joyeux des bêches ou des serpes qui s'abattent.

« Ils ne voyagent pas, me disais-je ; ils ignorent et continueront d'ignorer la variété du monde, et combien il est doux, par les sombres jours d'hiver, d'évoquer les paysages lointains, et de jeter son àme à travers les routes, les collines, les villes qui n'ont jamais froid , , et dont la beauté , faite de lumière, change à peine avec les saisons. Ils demeurent ; ils ont moins de songe que nous ; je les plains. »

Et ainsi j'arrivai devant le mur ancien et tout rembourré de mousse qui enclôt le jardin et l'habita'.ion démon ami. Il file à gauche, il file à droite. Au milieu, il y a une petite porte qu'on trouve ouverte tout l'été. Elle est fermée. Derrière, des ormeaux aux cimes vallonnées, nids de pinsons et de rossi-

gnols au temps des feuilles, et où, maintenant, une grive de passage siffle une chanson toujours pareille et pareille à celle du vent. La maison est là, cachée, avec ses bosquets à l'ancienne mode, ses allées tournantes faites pour deux promeneurs de front, puis son potager en forme de croix de Malte, puis sa pelouse ronde, où tourne, sur l'herbe rase, l'ombre de deux pins isolés. Tout cela dort. Les vacances sont passées. Je n'entends plus les voix d'enfants, qui sautent par-dessus les murs et qui disent bonjour dès que la sonnette remue. ?\on, je n'entends que le pas du jardinier-garde qui monte vers la porte d'entrée, les sabots qui écrasent le sable mouillé. L'homme a l'air stupéfait de me voir. Est-ce que les bourgeois traversent la campagne, en hiver ? Est-ce que les maisons, les châteaux, les parcs et les moindres enclos comme celui-ci n'ont pas leur longsommeil, que personne ne trouble ?

— C'est moi, Jean ! Je reviens de voyage ; je me promène ; avez-vous des nouvelles des maîtres ?

Il secoue sa grosse tête, et j'observe, sur ses lèvres, le pli d'étonnement des gens du peuple auxquels on pose des questions insolites.

— Monsieur sait bien que ça n'é>rit pas souvent. Faudrait des malheurs, et il n'y en a point, Dieu merci !

— Verrez- vous quelqu'un au premier de l'An ?

— Oh ! non, bien sûr I — - Et à Pâques?

— Pas plus: tant que la Saint- Jean n'a pas sonné, ici c'est comme un cimetière.

— Alors, vous n'avez rien à m'apprendre?

— Non, monsieur, n'y a chez nous que ma bonne femme et moi.

Dans ses yeux, demi-clos par l'habitude de regarder la terre qu'il travaille, j'aperçois cependant une pensée qui monte en hésitant, comme une bulle détachée du fond de l'eau.

— Toute la nouveauté, dit-il, et elle n'est pas grande, c'est que la fille de la ferme s'est mariée.

— Jeanne-Marie? La vaillante fille qui enlève, au bout de sa fourche, deux gerbes de froment non battu? La brune? L'aînée des cinq?

— Elle-même. Une pauvre noce, vous comprenez. J'en étais. Nous n'étions pas seulement quatre-vingtdix à table. Autant dire que ça n'était pas une noce. Mais, pour vaillante, en effet, on ne trouverait pas beaucoup de jeunesses comme Jeanne-Marie. Ça s'est passé hier. Heureusement qu'elle ne s'en va pas loin.

— Où donc?

— A la Tuilaie d'en bas, proche le bois qui est de chez nous.

Je continuai de descendre vers la Tuilaie d'en bas, par le chemin devenu un marécage. Les talus se haussèrent à droite et à gauche, et je marchai à demi caché, la tête à la hauteur des sillons qui, de chaque côté, s'en allaient droit et se perdaient dans

32 i CROQUIS DE FRANCE

les brumes. Je me rappelais que là même, un jour de l'été dernier, j'avais vu Jeanne-Marie. C'était au fort de la récolte des blés et des avoines. Partout des charrettes arrêtées, des hommes et des femmes courbés taillant à pleine faucille dans la moisson mûre, d'autres chargeant les gerbes. L'air était blond de soleil et de poussière . La terre l'était aussi : l'or roux des froments non coupés, l'or plus tendre des chaumes, la pâleur des avoines se déroulaient en longues bandes, côte à côte, étroitement unis, plumes hérissées ou lisses, plumes remuées par le vent, ailes déployées de la grande alouette gauloise. Et parmi les travailleurs, forte et souple, le col de son corsage dégrafé, les joues rieuses, les cheveux mêlés de paille, Jeanne-Marie soulevait deux javelles à bout de bras, et, les portant au gerbier, s'abritait du soleil sous leurs épis tombants.

Mariée, hier, Jeanne-Marie! Je songeais à elle, et, dans le désert des champs rapetisses et mouillés par le brouillard, je regardais si je ne la verrais pas.

Car j'étais tout près de la Tuilaie d'en bas. Et voici que, à l'extrémité d'une jachère, derrière le rideau de vapeurs molles où le vent faisait des trouées, j'aperçus des formes qui se mouvaient. Elles s'approchèrent peu à peu, et l'ombre qui les grandissait s'effaça de leurs contours. C'étaient deux chevaux attelés en flèche. Une femme marchait à leur gauche et tenait un fouet, dont la mèche traînait à terre.

Elle s'avançait le visage levé vers le chemin où je in étais abrité, toute calme, et lente, et muette, et sa jeunesse ne se devinait qu'au balancement de sa taille, rythmé comme le pas des chevaux. Deux fois elle se retourna, sans s'arrêter, et ses yeux n'allèrent pas loin. En arrière, au ras de ses jupes courtes, un bourrelet de mottes s'enflait sous la poussée d'un soc invisible, jetait un peu de fumée, et s'écroulait sur les guérets déjà froids.

Quand l'attelage fut tout près et tourna le long do la haie, un homme se redressa, enlevant, au pli de ses deux coudes, les deux bras de la charrue qu'il remit en bonne place. Il avait une mauvaise veste noire, des épaules d'hercule et, dans le regard, la fierté de ses vingt-cinq ans heureux. Il considéra, satisfait, les raies brunes qui coupaient la jachère entamée. Et je vis pourtant que les sillons n'étaient pas droits.

— Quelle heure est-il bien, Marie? demanda-t-il. Elle sourit pour lui répondre :

— Il est trois heures, au soleil.

— Tant mieux! reprit l'homme. Nous avons le temps. Le travail ne me dure pas, aujourd'hui.

Il ajouta, en se courbant de nouveau :

— Ça va bien. Range un peu la jument de tête, Marie.

Us s'éloignèrent.

J'entendis l'éclatement sourd des herbes et des pierres sous le fer de la charrue. La brume, entre eux

et moi, par degrés s'épaissit. L'étendue maternelle les prit sous son voile blanc.

Lentement, utilement, 1 ame plus croyante en la vie que tous les chercheurs d'aventure, ces pauvres, le long des sillons, faisaient leur voyage de noces.

Ils habitaient ensemble, le père et le fils, aux portes de la ville, dans la banlieue où les jardins sont bariolés de cloches de verre alignées, où, sur le sol toujours remué et saturé de fumier, les laitues et les chicorées, l'une après l'autre, pomment ou blanchissent ; le premier, vieux soldat, que lage avait chassé du régiment; l'autre, maraîcher de son état. Un ménage de deux hommes n'est jamais complètement heureux : chacun veut commander, chacun trouve à se plaindre, et personne n'est là qui se résigne à souffrir, à se taire, à s'effacer, personne qui prépare en silence la joie des maisons claires, des repas bien servis et des chambres en ordre. C'était le cas des deux Auvigneau. Le fils, souvent absent sous prétexte de marché, indolent, dur aux autres, pré-

tendait que le père ne l'aidait guère et lui coûtait beaucoup, et celui-ci qui arrosait, bêchait, cueillait les légumes, brouettait la terre et l'engrais, peinait enfin de l'aube au soir, froissé qu'on n'eût point d'égards pour ses soixante-dix ans, point de pitié pour ses rhumatismes, répondait que le cœur ne lui manquait pas, mais que les forces s'usent, que le temps du service valait cent fois celui de la retraite, et que les fils d'aujourd'hui sont ingrats. On ne disait pas, tous les jours, ces choses; mais on les pensait de part et d'autre. Et la pensée sépare plus que les mots. Il eût fallu entre les deux hommes une femme qui fût jeune, économe et vaillante.

Le vieil Auvigneau en avait parlé quelquefois, discrètement ; il avait laissé entendre qu'il aurait plaisir à être grand-père et à voir courir, le long des plates-bandes, des enfants qu'on appelle, qui rient et qui culbutent ; mais Alexandre haussait les épaules à de pareils discours, et répliquait, comme s'il en eût été sûr, qu'on ne peut pas vivre quatre là où deux vivent malaisément.

Un jour de mai, qu'ils s'étaient querellés, le bonhomme déclara qu'il était las de travailler pour un fils qui le traitait si mal, que cela ne pouvait durer, et que, pendant une semaine, peut-être plus, il entendait faire à sa guise, se reposer, prendre du bon temps, comme un vrai retraité. La vérité, c'est qu'il prit sa meilleure blouse bleue, après midi, s'en alla, à travers les rues de la ville, jusqu'au jardin

des Plantes, et s'offrit la joie de s'asseoir, entre deux anciens comme lui, sur un banc qu'ombrageait un mimosa aux feuilles fines. Huit jours de suite, il revint là. Mais, le huitième, il lui arriva une aventure qui devait changer sa vie.

L'ombre avait fini de tourner et s'allongeait vers l'orient, girouette du soleil qui s'en va. Des rayons d'or passaient entre les cimes des bosquets, touchaient encore le sable des allées, mettaient une flamme à la pointe de toutes les petites vagues que soulevaient deux cygnes nageant dans un bassin, nimbaient d'une auréole des nourrices aux coiffes blanches, rassemblaient les moineaux dans le lierre d'un vieux mur, et, achevant de faner les herbes ou les fleurs d'une corbeille voisine, tiraient, des veines mortes des plantes, un reste de parfum que le vent poussait par bouffées. Il faisait doux. Un peu de sommeil et de rêve était dans l'air. On se sentait une envie de ne point penser, comme de coutume, à toutes les tristesses du passé, à toutes les difficultés du présent. Le père Auvigneau, vaguement, les yeux appesantis et réjouis de lumière, regardait, sans songer à mal, et seulement comme une grâce de plus en cette soirée de mai, une fille qui errait sous une charmille, à trente pas de là. Il la voyait, de place en place, entre les troncs des tilleuls plies en berceau. Elle était jeune, sa démarche le disait; belle, on ne savait; elle avait les cheveux relevés, un petit châle noir, une robe de travail, grise et usée. Au geste de ses

bras qui se rejoignaient en demi -cercle, à sa tête penchée et maternelle, au rythme de son pas souple qui berçait, on devinait qu'elle endormait un enfant, un tout petit sans doute, car on n'apercevait ni pieds ni mains roses, mais seulement des chiffons roulés sous les deux ailes du châle noir. Plusieurs fois, sans s'arrêter, elle avait regardé du côté d' Au vigneau. Le bonhomme avait eu l'impression d'un regard qui se posait sur lui, d'une attention qui l'enveloppait, d'une idée inconnue qui venait à lui, aussi vive et directe qu'un de ces rayons de soleil, dont les gerbes coulaient dans l'espace et se nouaient avec de l'ombre. Il s'étonna. Il se dit que les jeunesses ont rarement la fantaisie de regarder les anciens. Il se rappela des temps disparus , des promenades du dimanche en tenue numéro un, quand on portait l'uniforme des artilleurs ; il se rappela des visages de camarades, des cafés avec des glycines au-dessus de la porte, des après-midi de manœuvre où l'on saluait les filles dans les champs, et des lettres qu'il avait écrites, comme cela se doit quand on fait sa cour, sur du papier à fleur.

Puis il s'endormit.

Ce ne fut pas pour longtemps. Dans la première somnolence, lourde à soulever comme une voûte de pierre, il entendit une voix qui lui parlait à l'oreille, et, cependant, il y avait une telle distance entre son âme et le monde extérieur, qu'il semblait au vieil Auvigneau que les paroles tombaient du

haut d'un puits, au fond duquel il se trouvait. La voix disait :

— Voilà la fille de votre fils. Il m'a lâchée à cause d'elle. Je ne peux pas la nourrir : chargez-vous-en î

Auvigneau s'éveilla. Il entr'ouvrit les yeux, et regarda instinctivement vers la charmille. La femme au châle noir se sauvait entre les arbres, et courant, déjà loin, elle tournait la tête du côté du dormeur.

— Madame, cria-t-il, madame, que me voulezvous ?

Mais elle disparaissait au tournant d'un buisson. Deux ou trois bonnes d'enfants, qui, lentes, dans le soir tranquille, remontaient l'avenue en poussant une petite voiture, jetèrent sur le bonhomme un coup d'oeil amusé. Il leur montra le poing. En même temps, il sentit sur ses genoux quelque chose qui pesait, et, se penchant, il vit un nourrisson endormi, enveloppé de langes jusqu'au menton.

D'un bras, il le souleva et le tint en l'air, sans savoir s'il devait rire ou se fâcher, si c'était une mauvaise plaisanterie ou si les mots recueillis en rêve, les mots qui prenaient un sens à présent et sonnaient clair dans son esprit, avaient bien été dits à son adresse et expliquaient son aventure : « Voilà la fille de votre fils. » L'enfant n'avait pas perdu, pour si peu, la paix de son sommeil, et, les paupières baissées et transparentes, la bouche humide et pressant en rêve le sein maternel, les joues toutes rondes,

une douzaine de cheveux d'or tremblant sous son bonnet, se laissait pendre en arc, avec une quiétude absolue, au bout du bras d'Auvigneau.

— Sapristi ! murmura le bonhomme en recouchant la petite, je voudrais bien m'en débarrasser ! La mère ne revient pas. Ça va crier, dès que ça s'éveillera. Où faut-il porter ça ?

Il se souvint que, dans les journaux, il avait lu des histoires d'enfants abandonnés sur le seuil des portes, dans les rues, dans les églises, et pensa qu'il ferait sagement, si la mère ne revenait pas, d'aller raconter l'affaire à la police. Mais, tout de suite, il rejeta l'idée, à cause de la mine ridicule qu'il aurait, lui, vieux soldat, quand il faudrait expliquer aux agents, — des malins, des camarades qui ne manqueraient pas de rire, — qu'on s'était endormi, qu'on n'avait rien entendu s'approcher, qu'on n'avait pas seulement retenu le signalement de la femme au châle noir, et qu'on était, en somme, un pauvre vieux facile à berner. Alors, comment s'en tirer? Porter la petite jusqu'à l'hospice? C'était loin. La recevrait-on? Et puis, si ce petit paquet se trouvait être la fille d'Alexandre? On ne le saurait qu'en interrogeant le père.

Comme le soir venait, et que le jardin perdait peu à peu ses promeneurs avec ses traînées de soleil. Au vigneau se décida à rouler l'enfant sous sa blouse, et, le soutenant d'une main , le portant comme un lièvre de contrebande, fit le tour de toutes les allées. D

rencontra des gardiens, deux ou trois chats qui descendaient des arbres et parlaient en maraude, quelques vieux, plus infirmes que lui, qui béquillaient vers la sortie. Plus une femme. Il prit une grande résolution, et fila vers la banlieue.

Quand Alexandre, qui sarclait des laitues, vit de loin le père, dans le jour tombant, il crut que le bonhomme avait acheté un pain et le tenait à l'abri. Mais la figure du vieux n'était pas tranquille et patiente comme de coutume ; ses grosses moustaches tremblaient au passage des mots qu'il allait dire et qu'il essayait tout bas ; des gouttes de sueur coulaient sur son front dégarni, et attestaient une marche rapide.

Le maraîcher s'arrêta de travailler, se campa droit dans le sentier qui séparait deux plates-bandes, et, soupçonnant une explication, tirant la barbiche en virgule qui allongeait son visage rond et rasé, redressant la casquette qui lui couvrait la nuque :

— Voilà huit jours que vous me laissez seul, dit-il; est-ce fini ces sorties-fà ?

— S'il n'y avait que moi à sortir, répondit le père Auvigneau, le mal ne serait pas grand. Mais je sais maintenant pourquoi tu rentres si lard, le samedi, quand tous les voisins sont déjà à l'ouvrage ; je sais pourquoi tu t'en vas, le dimanche, sans vouloir que j'aille avec toi : tu as des connaissances!

— Qui est-ce qui vous a conté ces menteries-là?

— Tu en as !

— J'en ai peut-être eu, comme tout le monde; mais c'est fini, papa, fini !

— Et ça, dit le bonhomme en soulevant sa blouse, est-ce que c'est fini ?

Le lourd et grossier gars, devant l'apparition subite de l'enfant qui dormait toujours, se troubla et balbutia :

— Alors, vous avez vu Marie ?

Le vieil Auvigneau, à cet aveu, eut un tremblement si fort qu'il faillit laisser échapper son fardeau. Quelque chose, en lui. de très profond, un sentiment refoulé qui ne s'attendait point à vivre, le secoua en éclatant et le remplit tout entier. C'était de la colère et de la joie, c'était de la honte et de la pitié, c'était une bravoure et une volonté à quoi rien ne résisterait, un serment d'élever la petite créature, et de l'aimer, et de la protéger contre le fils, contre la mère elle-même, contre le voisinage, contre tout. Le père Auvigneau mentit comme une recrue en faute.

— Si je l'ai vue! s eeria-t-il en reprenant possession de lui-même. Si je l'ai vue 1 Je te crois ! Elle m'a tout dit. Tu es un sans cœur, toi : tu lâches la mère, tu abandonnes ta fille, tu n'as pas le courage de dire seulement : « C'est la mienne ! » quand je te montre ta petite! Eh bien! moi, je l'emporte, et je la garde !

L'autre eut beau protester, revenir sur son aveu, jurer qu'il laisserait là le jardin, si la maison deve-

nait un refuge pour les enfants trouvés : le p^re ne l'écouta pas, s'éloigna, confia l'enfant à la plus proche voisine, dont la porte s'ouvrait à moins de dix pas de celle du maraîcher, acheta du lait chez une autre, convint d'un prix pour la nourriture et l'entretien, et se coucha sans plus se plaindre d'être vieux.

Le lendemain, quand le fils rentra du marché, avec le prix des légumes dans sa poche et les paniers vides en sautoir, il aperçut le père Auvigneau sur le seuil, vêtu de la redingote et du pantalon noir qu'on ne sortait pas deux fois par an, coiffé du chapeau de soie dont les poils, malmenés par le temps et roussis par les pluies anciennes, ressemblaient à une fourrure de loutre.

— Elle a bien dormi! fit le bonhomme d'une voix éclatante. Elle a mangé comme un petit loup 1

Le maraîcher haussa les épaules.

— Et tu vas venir ? continua l'autre.

— Où ça, mon père?

— Mais, la reconnaître ! Un enfant de toi, ça doit s'inscrire. Prends tes habits de dimanche, Alexandre, et en route pour l'état civil! Demain, on fera le baptême. Je serai le parrain. Je l'appellerai Louise, en souvenir de ma défunte...

Les paniers roulèrent à terre, autour de l'homme, qui croisa ses bras, et, regardant son père de l'air dont on regarde un vieux qui n'a plus sa raison, se mit à dire :

— Pas si bête ! Quand on les a reconnus, il faut qu'on les élève. Je connais la loi : je n'irai pas.

— - A ton aise ! dit le bonhomme, Moi, j'y vas. Je leur dirai que c'est ma fille, ma fille à moi, et ils me croiront.

Il se mira, en levant le menton, dans le fragment de glace brisée accroché au linteau de la porte, et qui servait, les jours de barbe.

— Je ne suis pas hors dage, ajouta-t-il. Ce sera mon enfant pour tout à fait. Reste, mon gars, c'est ton affaire. Moi, je vais leur dire que je suis le papa.

Alexandre Auvigneau, le voyant résolu, suivit, de mauvaise humeur, et, par-devant le maire, en même temps qu'il constituait un état civil à Marie- Louise, la reconnut. Mais il exigea en retour, et le vieux soldat promit, qu'il ne serait jamais question entre eux de la femme au châle noir. Le maraîcher acceptait l'enfant, mais refusait le mariage.

Trois ans passèrent, Marie-Louise devint une petite fille. Elle était de mine éveillée, câline ; elle était gaie ; elle courait, comme une alouette, entre les mottes du jardin. Toute menue, toute fragile, sachant à peine parler, mais sachant déjà comment on gouverne, elle tenait une grande place dans la maison et dans le voisinage. Les deux Auvigneau se disputaient son sourire. Elle allait de l'un à l'autre, quand ils bêchaient, de préférence vers le vieux, dont les mains se joignaient devant elle. Avril épanouissait les jonquilles enterrées depuis cent années

à l'ombre des mêmes haies, et fleurissait d'un plumet blanc les amandiers centenaires. On jetait un bonjour plus volontiers dans la campagne attiédie. Les fermières qui revenaient de la ville, secouées dans leur carriole, criaient par-dessus le mur : « Marie- Louise? » et s'en allaient, la tête détournée, ballante et réjouie, parce que Marie-Louise les suivait des yeux. Les voisines attiraient l'enfant et lui offraient des friandises. Quand elle sortait le dimanche cependant, la main dans la main du bonhomme, les mères, derrière elle, perdaient leur air content, et pensaient : « Pauvre petite ! »

Or, un après-midi de ce printemps, comme il y avait exactement trois années que Marie-Louise était entrée au logis de la banlieue, le grand-père avait augmenté l'ordinaire du dîner et posé sur la table un bouquet de roses fraîches. Il regardait Marie- Louise assise entre lui et le père, et l'enfant, à la dérobée, coulait Ters lui ses prunelles vives, qui disaient : « Sois tranquille, je sais ma leçon. » Mais l'ancien ne se déridait pas et restait anxieux. Tout l'avenir était enfermé, bon ou mauvais, dans le mot qu'allait dire l'enfant.

Et voilà que, à k fin du dîner, le père, qui n'était pas tendre d'ordinaire, prit la petite sur ses genoux, s'amusa avec les boucles blondes, considéra, comme s'il avait été le grand-père, les doux yeux qui voulaient parler, et demanda :

— Que veux-tu que je te rapporte de la ville,

Marie-Louise, pour tes trois ans de chez nous ? Un moulin qui tourne, une boîte de perles avec unb aiguille, ou une poupée avec sa robe ?

L'enfant eut l'air de se recueillir ; elle tendit ses bras et dit nettement, avec une voix de prière :

— Donne-moi maman !

Sous le coup de ces trois mots, des larmes vinrent aux yeux du maraîcher, qui, tout honteux, posa l'enfant à terre, et sortit en jurant. Il quitta la maison, traversa la petite allée sablée, ouvrit la porte de la route, puis disparut. De tout l'après-midi, on ne le revit plus.

Le soir tombait, un soir calme et doré comme celui d'autrefois. Tout au bout du jardin, sur l'armature de fer d'une vieille serre, le grand-père, depuis des heures, était monté, et guettait le retour de son fils. Était-ce donc fini? Sa pauvre idée avait-elle donc effarouché et chassé à jamais le maraîcher ? La nuit couvrirait bientôt la descente poudreuse, toute bordée de maisons basses, qui fuyait vers la ville. Il attendait. Il avait mis Marie- Louise à cheval sur l'arête du mur, et, ne pouvant plus voir, à cause de l'ombre qui commençait et de ses yeux qui se mouillaient malgré lui, il interrogeait, de temps en temps :

— Regarde bien, Marie-Louise, là-bas, dans le creux où il y a une cheminée d'usine et un débit à devanture rouge. C'est par là que reviendra ton père. Le vois-tu ?

Pour la dixième fois il répétait sa question, et la mousse du mur était déjà couleur de feuille morte, quand Marie-Louise cria tout à coup :

— Grand- père, je le vois 1

Le visage rose devint radieux, les petites mains se levèrent, et Marie-Louise cria de nouveau :

— Grand-père, grand-père, je le vois 1 Et ils sont deux 1

Page 1