‹ Croquis de France et d'OrientChapitre 16 sur 21 · EN VUE DE CONSTANTINOPLE · texte numérisé non relu

EN VUE DE CONSTANTINOPLE

17 octobre 1893.

Après deux jours et trois nuits d'Orient-Express, nous nous sommes embarqués au port de Kustendjé, sur la mer Noire. Et bientôt nous allons entrer dans le Bosphore, et apercevoir Constantinople.

Je profite des moments qui me restent pour noter un souvenir de réalité et de rêve, un incident banal mais qui m'a ému, dans ce long voyage à travers tant de royaumes,

Dans la nuit de vendredi, je dormais, comme tous mescompagnonsdesleeping, lorsque, vers trois heures du matin, je m'entendis interpeller en allemand :

1 . Ces notes de route, impressions d'un témoin sur le voyage de Guillaume II en Orient, ont paru dans le Figaro des 22, 23 octobre, 2, 10, 18, 22, 27 novembre 1898.

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— Vous n'avez rien à déclarer à la douane? J'eus la vision rapide de trois employés blonds,

coiffés de casquettes plates, vêtus de capotes foncées cà passepoil rouge, et d'un geste de la main, identique, militaire, hiérarchique. Ma première pensée fut : . « Je suis en pays d'autorité. Us sont trop corrects. » Puis la porte se referma, sur la simple déclaration que j'allais à Constantinople, et le train continua de rouler. Mais l'impression avait été vive. Par un singulier hasard, c'était la première fois que je traversais l'Alsace. Dans le demi-sommeil qui suivit cette apparition de la douane allemande, je subis l'obsession des souvenirs et des images de la guerre. Ils venaient tous à moi, pêle-mêle, tels qu'ils sont racontés dans les livres, ou exposés dans les musées, ou chantés dans les chansons qu'on ne chante plus. Je voyais surtout les grands cuirassiers que Détaille et de Neuville ont peints, soldats blessés, appuyés contre leurs chevaux, et près de mourir. Ils me parlaient, et je me souviens que je m'éveillai au milieu de ce rêve de douleur, au moment où j'allais, en imagination, trouver le chef du train qui m'emportait, et lui dire :

— Quelle idée avez-vous eue de traverser des champs de bataille? Ne comprenez-vous pas que c'est une profanation ? Ne voyez-vous pas que nous souffrons, moi et plusieurs autres qui sont de France comme moi? Passez ailleurs : c'est plein de morts, ici.

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