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et étonnait qu'il demeurât immobile, comme ceux qui ont une raison d'être ici plutôt que là. Elle ne lui connaissait pas non plus cette expression, et il n'y avait rien de surprenant à cela, puisqu'il pensait. Il pensait les choses très simples que voici :
« Les gens qui se sont inquiétés delà santé du soleil et nous ont joué l'air de la diminution de calorique sont de jolis savants. D'après eux, l'astre perdait de sa force ; ils calculaient même l'époque où ce feu de Saint-Jean n'en pourrait plus. Doux amis ! Je voudrais que l'un d'eux, pour sa punition, fût condamné à recommencer ses problèmes ici près, en dehors de l'ombre de mon chêne.
» Car il fait presque bon sous les arbres que j'appelle, par anticipation, mes arbres. Ils sont touffus, et leur ombre ne me coûte pas ce que m'a coûté celle des jardins d'hôtels et des parcs de villes d'eaux. Le pays n'a rien de particulièrement désagréable quand on le connaît et que, par conséquent, on ne le regarde plus, comme c'est mon cas. Ma belle-mère, avec sa tête de vieil évêque, s'entend à conduire un ménage. Sa table est sérieuse, comme ses relations malheureusement dispersées en ce moment, les Tivry, les Monelles, les Johnson, qui sont, mon Dieu, où j'étais Tan dernier, à Carlsbad, à Ragatz ou ailleurs. On parle de recevoir en automne. C'est bien loin. Mais enfin, si nous avions ici un peu plus de bruit et de mouvement, je sens qu'on pourrait se faire une habitude de ce qui n'est encore qu'une résignation.
» La campagne m'étonne, elle ne me répugne pas. Il y a les petites fraises, par exemple : je ne puis plus en manger, depuis que j'aperçois, de ma fenêtre, les mains d'Alexandre qui les cueille. À Paris, celles qu'on achète ne sont pas autrement cueillies, je le sais bien; mais on ne voit pas les doigts d'Alexandre. Et c'est une faveur delà destinée, un avantage appréciable, dont je ne m'étais jamais rendu compte avant ces deux tiers de mois que nous venons de passer à la Miette.
» Gisèle aussi m'étonne, encore plus que la campagne. Elle a moins de migraines et elle rit moins, et, bien qu'elle rie moins, elle est beaucoup plus gaie que d'ordinaire. Elle mange comme un jeune loup; elle marche ; elle s'intéresse à la faisanderie maternelle, aux pauvres de la paroisse pour lesquelles elle a déjà cousu trois brassières du premier âge, à la luzerne dont elle redemande le nom, tout bas, comme celui d'une personne qu'on vient de lui présenter ; je n'ose pas dire, et je crois pourtant qu'elle prend de l'intérêt même à me voir.
» C'est très nouveau. Depuis deux ans que nous sommes mariés, Gisèle et moi, le monde ne nous a pas laissé le temps de nous connaître. Faut-il lui en vouloir? Il se peut qu'il nous ait épargné des surprises pénibles et que nous lui devions, en somme, un remerciement. Je ne juge pas. Je constate seulement que nous avons vécu dans une mutuelle ignorance de nos vertus domestiques, elle et
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moi, côte à côte, comme deux rébus sur une page blanche.
» La faute en est à l'existence que nous avons menée, tourbillonnante, essoufflante, — pas ici, avant lement, — et sans doute aussi à l'éducation que Gisèle a reçue. On les élève singulièrement, nos femmes. On leur enseigne et elles apprennent tout ce qui peut plaire à d'autres que leur mari. Elles parlent l'allemand et l'anglais, — pas pour nous; — elles saluent délicieusement, — pas pour nous; — elles s'habillent divinement, — pas pour nous ; — elles savent la géographie, la chimie, le piano, la valse, la peinture sur porcelaine, paravents, terre de pipe et autres surfaces ingrates, la littérature surtout en ses hardiesses, l'économie politique en ses orages moins dangereux. Parmi tant de choses nécessaires, on oublie souvent de cultiver en elles la tendresse, — un si joli mot d'autrefois, — l'indulgence, l'économie sans épithète, .l'affabilité, et plusieurs autres petites vertus qui seraient pour l'intimité. Elles ressemblent à un gouvernement défectueux qui n'aurait qu'un remarquable ministre des affaires étrangères. Cela s'est vu. Gisèle, qui est brillante, tient-elle beaucoup, ou même un peu, à ce que notre mariage devienne un ménage, et mette à l'épreuve la deuxième série de ses vertus? Je l'ignore, comme hier. »
Gontran se détourna du côté de la terrasse où la jeune femme, en robe du matin, plissée, claire et
mousseuse comme une rose trémière, se détachait sur la façade de la Miette.
« Cependant, continua- t-il, est-ce l'influence de ce désœuvrement absolu et de ce changement de décor, qui a mis des arbres à la place des valseurs autour de nous ? Je dois avouer qu'un incident s'est produit, tout à l'heure, dont je demeure troublé. Elle sortait de sa chambre, moi de la mienne. Nous nous sommes rencontrés, et elle m'a dit, en relevant le bord de sa jupe pour me montrer le bout de ses bottines de marche, — deux cents grammes les deux bottines, — elle m'a dit :
» — Voulez-vous me faire grand plaisir ?
» — Voyons.
» — Faisons une promenade ensemble, tous deux, loin!
» Elle avait son air délicieux, qu'elle a quand elle parle aux autres. J'ai été pris de court, et j'ai répondu, moi, trop hâtivement :
» — A neuf heures du matin ? Y pensez-vous ? Et la rosée ? Il y a de l'herbe dans les allées de votre mère, Gisèle !
» Elle a eu un sourire de pitié, que je connais bien, par exemple ; elle s'est tue, et nous voilà » .
Sur la terrasse de sable, entre les deux massifs de verveines, Gisèle songeait aussi :
« Il est moins bête que je ne le croyais d'après tous ses amis. Leur unanimité était touchante et peu discrète. Ici, entre ma mère et moi, Gontran acquiert
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une signification, il est quelqu'un, il trouve des opinions qu'on ne lui a pas imposées, et des attentions pour moi, ce qui m'a toujours plus touchée que les idées.
» Je ne me reconnais pas moi-même. Je deviens grave. Autrefois, j'aurais pense, dit et juré que c'était inséparable de l'ennui. Eh bien 1 ce n'est vrai qu'au commencement. A présent que la crise est passée, je me sens des goûts champêtres. Je me rappelle le professeur de littérature, aux cours de mademoiselle Pavin de La Pavraie. Mais il ne savait rien ! Il n'aurait pas découvert, avec toute sa science et son gros nez, ce que m'indique le petit mien, là, sur la terrasse de la Miette : le parfum de chaque heure du jour.
» Pour les heures très matinales, je ne sais pas encore, je remets à plus tard. Mais, entre huit et neuf, — notre aurore à nous, — le parfum est : paille mouillée. Très frais, naturellement, et comparable à celui du pain qu'on défourne. Une heure après, la luzerne nous arrive dans le vent, et les lèvres ont un goût de sucre à faire venir les papillons, s'il y en avait d'assez osés, puis c'est la vigne chauffée, dont l'arôme capiteux fait chanter tout ce qui a une voix, un cri, des ailes bruyantes, ou simplement un pauvre cœur vide dans la campagne...
» Je continuerais, si je voulais. Je dresserais un catalogue à faire rougir les grands parfumeurs, Gellé, Pivert, et d'autres, qui ont des noms à calembour,
comme les grands écrivains français. Et je montrerais par là que je suis femme à comprendre ce que mon professeur appelait sottement la belle nature, parce qu'elle est surtout bonne. J'éprouve moins que je ne supposais, — peut-être à cause de l'impossibilité, — le regret de ne pas voisiner. Pour un peu, je serais idyllique. J'ai taillé des vêtements de grosse laine pour les petites de l'école, et, en remerciement, j'ai reçu des sourires qui duraient dans mon âme, là, comme si j'étais mère.
» Évidemment ça n'aura qu'un temps. Le monde nous reprendra. Je m'amuserai de tout mon cœur à des fêtes qui me paraissent moins drôles à présent, et je m'étonnerai d'avoir pensé ce que je pense. Mais je suis aux champs. Je me sens capable d'être ridicule, et d'aimer mon mari, et d'être jolie à son intention. Mon Dieu oui, bergère : on a ses heures. »
Gontra se leva, et regarda la pente verte et les allées qui tournaient, coupant les bouquets d'arbres. Puis, il remua du pied les herbes, comme pour s'assurer que la rosée avait disparu. La robe mousseuse ne bougea pas, mais Gisèle comprit très bien. Il monta les cinq marches du perron, intimidé d'être nature.
— Gisèle?
— Gontran?
— Où est votre mère ?
— Au potager : vous voulez lui parler?
— Au contraire.