RETRAITE D'A MO DR G
— Alors :
— Si vous êtes libre...
— Moi? Toujours.
— L'herbe est toute sèche. ÎXous pourrions faire !a promenade... rien que tous deux.
Comme elle souriait, en se levant, il s'assura que personne ne les observait, lui offrit le bras, et dit :
— Viens- tu?
Monsieur le ministre, vous tenez dans vos mains la vie de bien des perdreaux et la joie de bien des chasseurs. Un trait de plume, et voilà les chenils ouverts, les .fusils armés, les guêtres bouclées et tous les buissons de France en émoi.
C'est une responsabilité, parmi d'autres plus lourdes, et plusieurs vous prient de la prendre sans tarder, ce sont les chasseurs ; plusieurs, de ne rien changer aux traditions, et ce sont les préfets.
Les préfets auraient raison, monsieur le ministre, si les années entre elles se ressemblaient comme des sœurs, et si l'été de l'une servait de modèle aux autres. Mais c'est le contraire que nous voyons. Jamais, de mémoire d'homme, on n'a vu une aussi
grande série de mois sans eau, ni tant de soleil bienfaisant, doux et déjà fort, à l'heure où l'hiver finissait à peine et où le ciel ne nous devait que des giboulées. Il en est résulté que les feuilles se sont déroulées un mois plus tôt que d'habitude, que la vigne, plante régulière et bourgeoise, s'est mise ellemême à fleurir hors saison, et que les oiseaux, les perdrix aussi bien que les autres, sentant l'odeur du réséda qu'elle répand dans la campagne, ont commencé à quitter le nid sur la foi de ce calendrier.
Tout le monde des jeunes couvées s'est donc échappé de très bonne heure. Et il est nombreux, car la sécheresse lui convient, lorsqu'elle n'est pas interrompue par de grosses pluies d'orage. Dans les blés, hauts comme une botte ; à la lisière de ce qui sera plus tard un champ de choux, si la rosée le permet, les familles de perdreaux en duvet ont rencontré les cailles, retour d'Afrique, et dans les prés, cherchant sans les trouver d'anciennes touffes d'herbes humides et drues, les râles, depuis longtemps aussi arrivés et criant.
Je sais, ou plutôt je devine, monsieur le ministre, que la politique doit être une chose très absorbante. Cependant, je crois que vous inaugurez quelquefois. J'ai lu des discours prononcés par vous très loin de Paris, et je souhaite qu'au passage du train vous ayez aperçu des compagnies de jeunes « pouillards » puisque c'est le mot, gris comme des moineaux,
effarouchés, franchissant ensemble une haie, avec un seul traînard par derrière, le dernier sorti de l'œuf, et qui a un peu de mal à suivre ses aînés. Vous aurez constaté que les couvées étaient fort belles, et, pour peu que vous soyez chasseur, comme on prétend que vous l'êtes, vous vous serez dit ■ « A la Saint-Rémy, les perdreaux sont perdrix ; mais cette année, nous n'attendrons pas si longtemps pour ramasser, dans les coupes de Rambouillet, de jeunes coqs gris ayant le fer à cheval, ou des rouges tout maillés et armés de leur ergot. »
Si vous avez fait cette remarque vous-même, vous n'avez pas besoin d'autre renseignement : ouvrez la chasse huit ou quinze jours plus tôt que de coutme.u Trois raisons vous y invitent.
Vous devez, en effet, étant chargé des intérêts de l'État, vous préoccuper de la moralité générale, laquelle importe beaucoup, disent tous les auteurs anciens, à la prospérité d'une république. Montesquieu a même soutenu que les républiques, contrairement aux monarchies, avaient pour fondement nécessaire la vertu, et il partait de là pour justifier l'usage des épices. C'était un homme qui avait beaucoup lu les Grecs, et qui croyait en eux. Mais il suffit d'un peu de bons sens pour penser comme lui Et la sagesse antique, et l'expérience de tous ont proclamé que la chasse est un plaisir noble et moralisateur.
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Voyez, en effet, la journée du chasseur. Elle commence la veille. Il a quitté Paris, le boulevard, son ministère ou son élude, et il arrive par l'express chez un ami, sur les premiers contreforts des Vosges. L'ami est un grand maigre, osseux, camarade de collège un peu oublié pendant onze mois, mais qui trouve cela naturel, et qui n'en a pas moins mis sur la table son plus vieux flacon de kirsch, d'un cru voisin très renommé. On donne dix minutes aux conversations oiseuses, nouvelles de la femme et des enfants, dernières dépèches lues dans le train, jugement sommaire et réciproque des physionomies :
— Tu as blanchi !
— Sais-tu que tu deviens chauve ?
Puis, rapidement, la grande question se pose, celle qui les réunit et les émeut tous deux, et réveille par surcroît leur amitié sommeillante :
— Que chassons-nous demain matin?
— Un lièvre.
— Vous en avez autant que l'an dernier ?
— Plus. J'ai surtout un jeune chien I Tu me diras ton avis. Et puis je suis locataire d'une part de chasse dans la forêt de l'État. J'ai prévenu le brigadier. Le réveil est à cinq heures.
— Quel numéro de plomb?... As-tu des bourres grasses au moins ?.:.
Et la soirée se passe à discuter les mérites des bourres grasses, des cartouches grillées, du plomb numéro cinq ou numéro trois, à rappeler un
coup manqué dont on ne saura jamais la vraie cause, à frissonner, oui, d'un frisson d'attente et de plaisir, inexplicable et délicieux, parce que le lendemain, peut-être, un lièvre sera tiré par un homme de quarante ans, nullement primitif, habitant ailleurs que dans les cavernes, et qui n'a pas derrière lui ces petits affamés, cette femme vêtue de ses cheveux d'or et d'un peu de peau de bête, ce vieux père, — combien décharné !« — que les peintres donnent pour excuses à leurs chasseurs d'aurochs. A l'aube, tous deux seront levés. Le Parisien rendra même des points au montagnard, et il ira, le cœur battant, la poitrine dilatée par l'odeur saine des pins, qui monte avec la brume, se placer sur cette crête, là-bas, au milieu de lignes de hêtres qui ne mènent qu'à d'autres bois, mais qui ont l'air d'une avenue seigneuriale, et que les lièvres vont chercher. Il attendra des heures, sous la pluie lente des feuilles grises des hêtres et des feuilles rouges des cerisiers, regardant s'arrondir et descendre quelques croupes boisées, dont les dernières sont des vergers coupés de maisons, écoutant les chiens qui rapprochent, heureux du sentiment de sa force, inquiet d'avoir à la montrer, et l'esprit tout tendu vers cette proie qui galope.
Un coup de fusil, le déjeuner, un second affût, le retour à travers la forêt déjà sombre, tandis que les sommets des Vosges voient encore le soleil, et le jour est passé. Quelle honnête journée !
Et ce que je dis Jà d'une chasse au lièvre dans la montagne est également vrai de toutes les autres. Prenez la plus commune, hélas I la chasse à n'importe quoi, à tout ce qui ne se trouve guère, dans un pays sans horizon, composé de champs carrés bordés de petits chênes ronds. Même alors, je pourrais affirmer surtout alors, il y a quelque chose de bienfaisant dans cette passion humaine qu'autorise un décret.
Je vous prie de me suivre encore ici, monsieur le ministre, car je touche à la partie politique de mon argumentation.
Daudet nous a fait croire que le Midi tout entier chassait la casquette, bien qu'il y ait en Provence et en Gascogne des contrées giboyeuses, des tirés de perdrix superbes, des passages de cailles et de bécasses à rendre jalouses la Sicile et la Calabre, et partout l'affût aux petits oiseaux, qu'on assassine du, fond d'une hutte, quand ils se posent sur l'arbre sec, l'arbre sans racines et sans feuilles, dont l'ombre est unique en certaines plaines. Ce qui est vrai, c'est que dans le Midi, dans le Centre, dans une portion de la Bretagne, on rencontre de nombreux cantons où le gibier manque presque complètement. C'est là aussi que les chasseurs sont les plus nombreux. Ne croyez pas qu'ils soient cause de la rareté du gibier. Non, il serait plus exact de dire que la rareté du gibier les a multipliés. Une émulation extrême s'empare d'eux,
de septembre à février. Quelques lièvres ont été signalés. On les a comptés. Deux ou trois même ont des surnoms, étant de vieilles connaissances, qu'on dirait habituées à courir entre les grains de plomb. Deux perdrix, à la fermeture dernière, les deux seules de la commune, se sont rencontrées, et, par bonheur, n'étant pas du même sexe, ont pu tenter de perpétuer l'espèce. On assure que le nid a réussi : l'aubergiste croit que c'est dans un champ de blé ; le notaire tient pour un champ de mil. Chacun garde pour soi ses renseignements. Mais, le jour de l'ouverture, ils sont dix à les cou naître, dix à prendre la direction supposée de « la compagnie », qui s'est envolée à l'aurore devant un onzième chasseur, un finaud, un sournois, premier levé. Voilà donc les hommes les plus influents du village réduits au silence professionnel, distraits des querelles locales, arpentant les guérets et les chaumes, d'où ils reviendront bredouilles, fourbus, mais apaisés, ayant à peine la force de jalouser l'un d'eux, qui a tiré quatre fois les perdreaux, ou cet autre, qui rapporte un lapin, rare animal auquel, dans le pays, on ne connaît point de parents. Pendant cinq mois ils renouvelleront cette petite fête, chaque dimanche, avec la double ardeur des passions malheureuses, cinq mois pendant lesquels les discordes locales seront atténuées, les occasions de discussions raréfiées, par l'armistice que vous allez signer, monsieur le ministre.
Kl range phénomène, qui montre, à sa façon, que l'homme est avant tout un être d'espérance, né pour la suivre, capable d'efforts joyeux pourvu qu'il l'aperçoive devant, fût-elle toute petite et presque insaisissable. Je l'ai souvent constaté. J'ai éprouvé moi-même cet entraînement et cette joie de la chasse d'imagination, sans gibier d'aucune sorte. J'ai vu, dans une plaine vallonnée, toute dévastée par le phylloxéra et réduite à porter des moissons de chardons entre ses pierres blanches, j'ai vu six invités conduits par un Gascon. Ils marchaient en ligne. Rien ne se levait que le soleil qui chauffait de plus en plus. Cependant aucun ne faiblissait, parce que, au départ, leur hôte avait étendu la main en demicercle vers l'horizon et dit : « Il y a là des perdreaux ! » Là, c'était peut-être un territoire de cinq kilomètres carrés. Mais les alouettes, de temps en temps, donnaient des illusions, et, dès que les visages commençaient à s'assombrir, le diplomate économe qui conduisait la bande renouvelait son geste circulaire et remontait les courages.
Où trouver un plaisir plus moral, et, comme vous le voyez, à si peu de frais ?
Une seconde considération, en faveur de l'ouverture rapprochée, c'est que toute liberté refusée aux chasseurs est un privilège offert aux braconniers. Si le gibier peut voler et courir, s'il est vendable, il sera tué. L'hésitation n'est possible que sur la
personne du meurtrier. Sera-t-il patenté ou ne le sera-t-il pas ?
A vrai dire je crois que les braconniers ont un bel avenir devant eux. Ils sont puissamment organisés. Leur syndicat fonctionne avec une régularité qu'on pourrait citer comme modèle. Lorsqu'il y a une demande de quinze cents perdreaux à jour fixe, l'ordre est envoyé de Paris dans deux ou trois arrondissements connus pour giboyeux et bien gardés, et, vingt-quatre heures après, les quinze cents perdreaux, plus de cent compagnies, voyagent en mannequins. Les gardes n'ont rien vu. Peut-être font- ils partie du syndicat. Et puis les instruments de braconnage sont si perfectionnés, les méthodes si sûres, les effectifs mobilisés si considérables ! Faites-vous remettre par les gendarmes, monsieur le ministre, un de ces panneaux de soie, du dernier genre, avec lesquels on opère sur les admirables terres de chasse que se crée aujourd'hui la haute banque, dans le Loiret : ils sont immenses, presque invisibles, et, roulés autour du corps d'un homme, ils peuvent braver toutes les douanes et toutes les surveillances. Je pense que ces deux maux croîtront parallèlement. Le nombre des propriétés gardées ira grandissant, et aussi le nombre des braconniers. M. Prud'homme dirait que, dans un temps rapproché, la chasse sera le monopole de deux catégories : le crime et la richesse. Et M. Prud'homme serait prophète, une fois encore.
Mais, puisque ces temps ne sont pas venus, puisqu'il est reconnu que la chasse est un plaisir démocratique, et que les fils de Jean sans Terre ont encore un dernier coin de bois où lancer leur petit chien bâtard, il est de toute nécessité de favoriser les chasseurs. Nos neveux verront à faire le contraire. Ouvrez la chasse 1
Ouvrez la chasse, enfin, monsieur le ministre, pour une raison de sentiment. A l'heure où l'année penche vers l'automne, il y a deux sortes de gens qui guettent, avec une impatience fébrile, la permission de décrocher le fusil du râtelier : les très jeunes et les très vieux. Les uns, bacheliers d'hier, ayant des molletières neuves, un fusil neuf, une âme neuve aussi et pleine d'histoires de chasse, rêvent de cette journée comme d'une fête sans égale. Ils s'éveillent avec des bruits d'ailes autour des tempes. La belle illusion de l'inconnu les attire. Mais, les vieux, le souvenir les pousse. Ils veulent faire jencore une dernière campagne, sagement, moitié par les guérets, moitié par les chemins. Et personne n'a le temps d'attendre.
Xle les comprends si bien les uns et les autres ! J'ai eu l'occasion, une fois dans ma vie, de voir de très près et d'étudier, l'un faisant ses premières armes et l'autre ses dernières, un petit-fils et un grand-père. Je me souviens très bien que, ce matinlà, des fenêtres du logis, on apercevait les prés tout
blancs de rosée, et le ciel d'un gris tellement uniforme et si bas qu'on pouvait se demander si le soleil était levé ou non.
— Êtes- vous prêt, grand-père ?
— Tout à l'heure, mon enfant. Ce sont mes guêtres, qui sont un peu sèches. Depuis le temps ! Baptiste a peur de tirer sur les boucles !
Il se faisait habiller, ayant les mains à demi percluses et tremblantes de rhumatisme. Et quand il fut prêt, vêtu de ce glorieux complet de velours gris qui avait des boutons à tête de loup, la bombe de chasse sur ses cheveux blancs et le fusil à l'épaule, le vieux fusil, long comme une canardière et léger comme une plume, dont les états de service commençaient à tourner en légende, il ouvrit la porte de sa chambre, et, immobile, jugea le temps.
— Petite brise Nord-Est, dit-il, forte rosée, ciel couvert : tu as de la chance, mon gaillard ; dans une heure, au premier rayon de soleil, les perdrix tiendront comme des pieux.
Le novice connaissait l'expression familière de l'ancien, et il serra, dans un frisson de joie, le double canon damassé de son douze, en songeant qu'avant une heure il faudrait marcher sur le gibier, poil ou plume, pour le décider à partir.
Ils s'en allèrent à travers les prés, puis par les chemins creux, vers la remise, plantée en pommes de terre et en maïs, où. d'un commun accord, on devait entrer en chasse. Le grand-père exultait,
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sans trop le laisser voir, et j'imagine que son plaisir ressemblait à celui d'un vieux courtisan, se rendant à la cour pour présenter un page : plaisir de se montrer où l'on avait brillé, et d'essayer encore une révérence, et de faire en chemin la leçon à celui qui donnait des espérances, sans doute, mais encore mêlées de craintes. Ses paupières alourdies battaient plus vite que d'ordinaire. Aux carrefours, il s'arrêtait, jetait un coup d'œil, par habitude de guetteur, sur les sentiers bossues, verts comme des pelouses, et disait :
— Rappelle-toi bien ma recommandation : si c'est un lièvre, vise entre les deux oreilles.
— Oui, grand-père.
— Si c'est une perdrix, ne tire pas tout de suite, laisse-la nier, et alors, à trois centimètres en avant du bec, tu lui envoies ton coup de fusil.
— Parfaitement.
— Si c'est une caille...
La leçon fit place à un silence solennel devant la barrière du champ. Une ligne de pommiers coupait les sillons de pommes de terre par le milieu. Il n'y eut qu'un geste du vieux chef : « Toi à gauche, moi à droite I » Les jambes du petit chasseur de seize ans commencèrent à refouler ou à rompre les tiges étoilées de violet et les mauvaises quenouilles de remberge, dont les graines tombaient sur ses bottes. Il vit un rayon de soleil étinceler au bout de son fusil. Le vent lui arrivait, frais,
léger, aussi jeune que lui, éparpillant des restes de brume et le parfum de toutes les plantes. Et le pauvre garçon, à respirer cet air-là, sentit que son cœur battait trop fort, que tous les principes étaient oubliés, et que, si deux ailes grises se levaient devant lui, il enverrait son coup de fusil dans les chênes, dans le ciel, dans le maïs encore lointain, mais qu'il ne fallait plus songer du tout à ces trois centimètres en avant du bec.
Cependant, parvenu à l'extrémité du champ, il n'avait rien vu.
— Mon enfant, dit mystérieusement le grandpère, en relevant le canon de son arme, il faut reprendre le champ. Je n'ai pas pu te faire signe, tu regardais la pointe des chênes, mais les perdrix sont là : mon chien en est sûr.
— Où donc ?
— Un cas assez rare : dans le sixième pommier. Toutes ensemble, attention !
Elles étaient en effet, perchées comme des poules, sur le sixième pommier. L'aïeul avait placé son petit-fils un peu en avant. Elles partirent avec un bruit énorme. Le chasseur débutant abattit trois pommes du premier coup, et, pour le second, essaya de suivre une perdrix filant droit vers la haie. A son grand étonnement, au moment où il pressait sur la gâchette, à tout hasard, il vit l'oiseau chavirer, et tomber dans les épines. Il se détourna, soupçonnant vaguement qu'une seconde détonation
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avait accompagne la sienne. Mais le grand-père était déjà dans ses bras :
— llravo ! bravo, mon ami! A soixante-dix pas! Un coq superbe ! Tu tireras comme un ange !
— Est-ce que vous n'avez pas...
— Mais viens donc vite : je te dis que c'est un coq, et ça court !
Et ils coururent tous deux. Et le soir, racontant à voix basse le triomphe de son petit-fils, l'aïeul disait au père, qui ne chassait jamais :
— Je l'avais au bout de mon fusil, mon ami, comme au bout d'un niveau d'eau... J'ai tiré... Eh bien! figure-toi... ce n'est pas mon premier perdreau, n'est-ce pas...? Mais quand je l'ai eu ramassé..., ça m'a fait quelque chose de le lui laisser porter!
Monsieur le ministre, soyez-en sûr, il y a beaucoup de bacheliers- et quelques vieux chasseurs, pareils à ces deux-là, qui guettent l'ouverture. Ils ne chasseront pas longtemps ensemble. Ouvrez la chasse I
La plupart des admirateurs de Francis Planté savent que le grand artiste habite généralement Pau. quelquefois Mont- de-Marsan, et pendant six semaines, à la fin de l'été, le château de Saint-Avit.
C'est dans cette maison de campagne que je l'ai vu.
J'arrivais de Tarbes. A la gare de Mont-de-Marsan, deux personnes m'attendaient et me cherchaient dans la foule. Je les cherchais moi-même. J'aperçus deux messieurs, l'un très grand, le col du paletot relevé, la physionomie ouverte et sérieuse, — c'était le docteur M..., — l'autre, de taille moyenne et bien prise, un Béarnais, bien sûr, qui ressemblait à Henri IV, marchait vite, avait les yeux clairs, portait un chapeau de feutre vert orné d'une plume grise
une jaquette grise, de gros bas anglais sous la culotte courte et des souliers de chasse.
Je n'avais guère d'hésitation. Je regardai les mains, très fines dans des gants de voyage, et je ne doutai plus du tout.
— Monsieur Francis Planté ?
— Moi -même !
Ceux qui connaissent, — et c'est presque tout le monde, — l'aimable physionomie du grand artiste, et le sourire du Béarn. où il entre tant d'esprit et d'hospitalité, comprendront pourquoi il y eut vite un lien entre le musicien et son hôte, inconnu de lui la veille.
— Cher monsieur, me dit-il, je vous enlève. C'est convenu. Mais, auparavant, je vous en prie, un tour de Mont-de-Marsan. Une ville dédaignée ! Des platanes comme vous n'en verrez nulle part ! Ne craignez pas la pluie : j'ai tout prévu.
(ne prévoyance admirable, en effet, dont je devais avoir bientôt bien d'autres preuves, avait entassé dans la voiture des couvertures, des plaids, des fourrures, des cache-nez, comme pour une expédition polaire. Il faut être du Midi pour avoir cette peur d'une bruine et d'un courant d'air. Nous en étions sans doute tous les trois, deux qui savaient en être, moi qui ai toujours soupçonné des hérédités lointaines de ce côté, car nous disparaissions jusqu'aux yeux dans des flots de lainages variés, en allant, sous la pluie incertaine et tournante, que
fouettait parfois un coup de vent, vénérer les platanes qui bordent la grande route de Mont-de- Marsan à Dax. Ils sont dignes d'hommage par l'âge et parla beauté. Ils ont des troncs énormes, lisses à déconcerter un singe, des branches qui filent toutes en l'air, presque droites, pour se toucher seulement de la pointe et former des ogives vertes sous lesquelles on pourrait bâtir une église avec son clocher. Ce sont vraiment des platanes de style gothique, tandis que ceux de Carcassonne, bien beaux aussi, mais trapus, barrés à peu de hauteur par des branches maîtresses, appartiennent plutôt à l'art roman. Et ils s'en vont ainsi, les platanes de Mont-de-Marsan, bordant la route jusqu'à une distance qui doit être bien longue, bien longue, à en juger par le geste de Francis Planté, qui les accompagne jusqu'à l'extrême horizon.
— Retournons, dit-il . Ils nous entraîneraient. Myrtin, mon ami, nous avons assez vu les platanes, menez-nous à la Pépinière.
— Montrez-nous surtout votre hôtel de famille, mon ami, dit le docteur M... C'est ce qu'il y a de plus curieux à Mont-de-Marsan.
Myrtin, qui est le cocher, tourne et nous fait traverser la ville, chef-lieu tranquille, où le Midou et la Douze se rencontrent près d'un pont, fondent leurs eaux et leurs noms, et deviennent la Midouze. Les monuments n'abondent pas. Il m'a semblé même que les rues ne devaient pas être gaies pour tout le
monde. Mais elles L'étaient pour nous. Nous avions avec nous un merveilleux causeur, Méridional afliné par la vie de Paris, Parisien par l'éducation, l'accent, la blague légère qui s'arrête avant d'être l'ironie Méridional par tempérament, par le jaillissement continuel de l'idée et l'enthousiasme facile, toutes choses si bien mêlées en lui qu'on ne savait s'il fallait croire le Parisien qui souriait ou le Méridional qui avait l'air d'admirer : « Ce pont, monsieur, ce pont!... Vieux pignons, tournant de l'eau, un tableau tout composé !... Et notre rue Victor-Hugo... ce calme 1 » Aucune nuance dans les réponses, aucune observation faite à demi- voix n'échappaient à cet esprit qui avait toujours l'air d'être en mouvement pour son compte et qui suivait deux routes ensemble, la sienne avec la vôtre, approuvant d'un mot qui lui avait été de bonne heure familier, et qu'il disait si bien : « Bravo ! bravo ! » Nous allions à travers Mont-de-jMarsan, comme si c'eût été une exposition. A la Pépinière, qui est un joli jardin, avec platanes, bien entendu, j'oubliai les feuilles mortes qui tombaient sur les allées désertes, et les charmilles secouées par le vent, pour ne voir que les belles fêtes qu'on me racontait, qui s'étaient données là, je ne sais pour qui, je ne sais plus quand, les arbres portant des guirlandes de lanternes, les feux de Bengale allumés aux carrefours des sentiers fleuris, l'ombre mouvante des foules, et la préfète arrivant par la passerelle sur la Douze- qui relie les
bosquets de la préfecture aux jardins de la ville. Puis nous visitâmes l'hôtel promis, la vaste maison provinciale, aérée, confortable, trop grande pour une famille et qu'on sent un peu destinée à des hôtes, où habitait le père de Francis Planté !
Vous n'avez, pas plus que moi, connu celui qui l'a bâtie, mais vous connaissez la maison : la vieille domestique, gardienne du bien patrimonial, qui s'étonne d'abord d'un coup de sonnette en cette saison et vient ouvrir , et dissimule mal sa confusion à la pensée que les housses couvrent les meubles du salon, et qu'il y a des gazes jaunes autour des lustres ; les dégagements multipliés ; les communs si spacieux que trois caisses d'emballage de pianos à queue, remisées dans une galerie, ont l'air d'harmonicas pour enfants ; l'apparence de solidité des murs et de toutes choses; les longues enfilades de parquets étincelants, sur lesquels on marche comme sur la glace, avec son portrait sous les pieds ; les chambres toutes riches de placards, apparents ou dissimulés : le cabinet sévère, tapissé de files d'inoctavos reliés en brun ou en vert, peu dorés, formant des suites d'œuvres classiques en possession d'une renommée indiscutable, le cabinet où l'on ne fumait pas, où il n'y avait pas d'affiches artistiques, ni même de panoplies, où le rayon de midi rencontrait à peine une fine poussière dansante, où le maître de la maison s'asseyait sur le fauteuil d'acajou à trois pieds, rembourré en crin, recouvert d'un cuir inu-
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Bable et luisant, devant le bureau plaqué aussi d'acajou, et restait de longues heures, rédigeant à loisir inports ou des lettres d'affaires, jusqu'à ce que le valet de chambre annonçât, correct et digne par contact : « Monsieur le préfet, — monsieur le général commandant la place, — monsieur le directeur des contributions directes ! » Maison de 1830, maison où nos grands'mères étaient jeunes et rieuses, je vous retrouve !
Francis Planté était entré dans le salon.
— Venez, dit-il, j'ai là deux portraits qui vous intéresseront.
L'un était justement le portrait d'une femme de ce temps-là, exquise, trois coques de cheveux formant diadème, décolletée, souriante, et jolie comme on ne peut l'être sans le savoir; l'autre, c'était Francis Planté, à l'âge de huit ans, présenté au public par sa maîtresse de piano. Il va donner son premier concert. U porte une blouse serrée à la taille. La maîtresse porte des papillotes grises. Elle est très lière de son élève et plus émue que lui. Il reste droit pendant qu'elle s'incline, et je suis bien sur qu'elle n'a été heureuse que tout à la fin, quand le triomphe a été complet pour lui. Sur les tables, le long des murs, dans le salon, dans les chambres, mille autres souvenirs d'art et d'artistes peuplent la maison du musicien. J'ouvre un album offert à Planté par les officiers de l'escadre française, lors des fêtes de Barcelone. Le docteur M... me montre une généalogie
de la famille Planté, où. parmi des Béarnais, je remarque une aïeule espagnole, et réunit, en une minute, en fouillant dans des coins, plusieurs photographies de Rossini. accompagnées de quelques lignes d'écriture. « J'ai de si curieuses lettres de lui ! » dit notre hôte. Et il va prendre dans un des innombrables placards, avec la sûreté de coup d'oeil du collectionneur, quatre pages bien curieuses, en effet, sur le piano et l'art du pianiste.
— Comprenez-vous, me dit-il en terminant la lecture, ce passage sur le style où il résume les qualités du pianiste en une seule, « celle de l'entraînement musical » ?
— A peu près. Cependant...
— L'expression est admirable. J'essayerai de vous la faire comprendre tout à fait ce soir. Vous verrez, vous verrez ! Laissons là les vieux papiers. Partons pour Saint-Avit !
Nous voici sur la route. Ce n'est pas bien loin de Mont-de-Marsan. Nous côtoyons des champs cultivés, une oasis pauvre de la lande. Les pins font une bordure lointaine. Parfois on en voit un bouquet entre deux maïs, comme on voit des goémons traînants avant d'atteindre la mer et la plage d'où ils sont venus. Quelques dos de collines mouvementent ces étendues. Au sommet de l'une d'elles, dont les flancs sont labourés et nus comme la Beauce, une couronne de châtaigniers mêle ses grosses branches tordues à l'or pâle du ciel.
— C'est très beau, dit le docteur.
Je murmure un petit « oui ».
— Bravo ! s'écrie Francis Planté. Je savais bien que mon ami M... rendait justice à nos landes. Mais, vous aussi ! Quelle joie ! Quand je dirai que nous étions trois qui admirions, dans la môme voiture, personne ne voudra me croire... Et voici la forêt. Le domaine commence près d'ici.
Le bon Myrtin a quitté la grande roule et nous mène par un chemin sablonneux, parmi les pins qui s'égouttent. Ils sont plus maigres que dans le Marensin, et plantés sur un sol raviné. Nous passons audessus d'une rivière encaissée, qui a eu le bon esprit de se faire deux rubans de saules. Une clairière s'ouvre, très vaste, et dans le cercle écarté de la foret des pelouses montent, semées de bouquets de chênes, les allées tournent savamment, des abois de chiens annoncent un chenil caché sous les arbres, le château blanc apparaît, dominant le parc. Saint-Avitl Presque toute la famille est groupée devant le perron : la châtelaine, les enfants, dont le dernier, un petit garçon de huit ans, a déjà ces yeux profonds d'artiste où le rêve s'amasse avant l'heure. Les mains sont tendues pour nous trois. Je ne plains pas ceux qui sont venus, qui viennent ou qui viendront là.
A peine suis-je entré dans ma chambre, que Francis Planté me rejoint, et, de son air béarnais :
— Avez-vous deviné quelque chose en me regardant ?
— Que vous étiez un homme charmant ? Oui, je l'ai deviné.
— Non, pas cela.
— Que vous ressembliez à lou nouste Henric? Que vous aviez sa coupe de barbe et son profil, et...
— Pas cela : que je suis chasseur ? L'êtes-vous ?
— Passionnément, mais réserve de l'armée active. J'exerce peu. Je n'ai pas le temps.
— Cher monsieur, vous êtes mon homme ! Nous chassons demain matin. Vous n'avez rien apporté de ce qu'il faut, naturellement, ni fusil ni guêtres...
— Absolument rien.
— Parfait ! Le cas est prévu. Nous avons tout cela en magasin. Suivez-moi.
11 me précède, riant d'avance de ma surprise, dans une pièce voisine, et ouvre le premier tiroir d'une commode.
— Comptoir de la lingerie pour hôtes, cher monsieur. Nous tenons la chemise d'homme, blanche ou brodée, la chemise de laine, le mouchoir. Mais nous avons aussi la bonneterie, second tiroir.
Il ouvre le second tiroir, et j'aperçois des piles de gilets de chasse, des jambières de laine, des foulards, et jusqu'à un lot respectable de bretelles. L'armoire, à côté, est pleine de chaussures, — également pour hôtes, — brodequins d£ chasse à clous ronds et à clous aigus, rangés par tailles décroissantes, bottes de plaine et bottes de marais. Une planche supporte les vestons de velours, et les
chapeaux variés, depuis le béret national je
feutre pointu orné d'une plume fauve et à la bombe noire que décore une trompe de métal.
— Faites votre choix, cher monsieur, et ne dites plus jamais que les artistes ne sont pas des hommes pratiques, des hommes de ménage par excellence! Ceci est mon département, le seul dont je m'occupe. Mais comme il est tenu !
J'admirais cette gaieté jeune, si bonne et si rare à trouver chez les hommes de notre temps, plus encore que je n'appréciais l'ordre en question. Et je me rappelais qu'un jour, bien loin de la, un jour que la hutte où je chassais le canard s'était défoncée sous le poids d'un de mes compagnons et nous avait lans un courant d'eau glacée, j'avais eu la chance de rencontrer, sur les rives, à quelques centaines de mètres, une maison à peu près semblable, où, devant quatre chasseurs mouillés, on put disposer en ligne, et au premier signe du maître, six paires de chaussons de lisière tout neufs et six paires de sabots qui sentaient encore le bois frais.
La province a de ces ressources.
Après le tour du propriétaire, après le dîner où des toast furent portés au Béarn et aux Landes... « Buvez la mousse, cher monsieur, c'est le meilleur de la vie ».... après une causerie sur les Lanusquels qui s'appellent couramment Pierroton, Joannès. Cadeton, Myrtin, Jeanty, Menicot; sur les Lanusquettes qui se nomment de même Menicotte, Marian-
notte,Annichoun et Caderotte; sur les trois bruyères, celle de juin qui fleurit en bouquets de clochettes, celle de septembre pareille à de l'avoine rose, celle des bois humides qui est blanche et grandit comme un arbre ; sur les mœurs, les feux de Saint- Jean, et vingt autres choses, Planté se mit au piano. Il joua, devant le portrait de Rubinstein et celui de la reine d'Espagne, qui regardaient, il joua une composition inédite de Rossini, d'une mélancolie surprenante, à peine interrompue par les fioritures italiennes, la sonate du clair de lune, et une autre du même Beethoven et une autre de Schumann. Il était pris lui-même et saisi par la passion de toute sa vie, il ne souriait plus, il appartenait à la musique, à l'àme chantante des maîtres. Aucune difficulté n'existait pour ces mains devenues si obéissantes à l'esprit qu'elles ne donnaient aucune impression d'effort, et semblaient n'éveiller que par des signes les notes qui parlaient toutes seules. Les heures passaient et le charme ne se rompait pas. Le maître avait dit en commençant : « Écoutez les premières notes, écoutez la phrase qui se développe. Elle sera bientôt ramenée, amplifiée, elle s'envolera, vous avec elle. Et elle ne vous lâchera plus. Et vous serez à elle. Ce sera l'entraînement musical de ce matin... Vous vous souvenez ? »
Je me souvenais, et comprenais, à ma façon, hélas ! qui n'est peut-être pas la bonne. J'ai presque honte de dire que la belle musique produit chez moi
des effets littéraires, et que j'imagine, en l'écoutant, des histoires auxquelles, sûrement, ni Beethoven ni les autres n'avaient jamais songé. Je suppose même qu'il en est ainsi pour tout le monde, et que les notes ne sont que des ailes pour aller plus vite vers les régions de la pensée où l'habitude nous porte, que les amoureux pensent de suite à leurs amours, les gens heureux à leur nid, les âmes saintes au paradis, les poètes au monde des légendes, et que toutes les âmes s'envolent ensemble, mais vers des rêves qui diffèrent. Je conterai peut-être un jour celui que j'ai fait ce soir-là.
Le lendemain était un dimanche. Il recommençait à pleuvoir un peu. Toute la famille et quelques gens de service partirent pour le bourg, en trois voitures. Francis Planté avait choisi la dernière, une petite voiture tracée par une mule, qui trottait vaillamment. Je l'accompagnai. Il est maire de son village, maire très aimé, je le crois sans peine, d'un royaume qui n'est pas riche. Trois maisons, dont une école et une église au milieu des pins, composent le chef-lieu. Les Lanusquets et les Lanusquetles attendaient, sous l'abri d'un hangar, le signal de la cloche. Le châtelain de Saint- Avit serra les mains de ses administrés, entra dans la mairie avec le vieux maître d'école, et je le perdis de vue. Mais, dix minutes plus tard, comme les paroissiens de Saint- Avit étaient réunis dans la pauvre église, nue et froide comme une grange, j'entendis, derrière moi,
un harmonium qui se mettait en mouvement, et cherchait à dire quelque chose. L'instrument était vieux, le souffle se perdait quelque peu, mais aux premiers accords, je reconnus bien qu'il avait affaire à une main habile, capable de le faire encore chanter. Je me retournai... C'était lui. Et j'avoue que je me sentis ému d'une autre émotion que la veille, et qu'une petite larme me vint aux yeux en voyant un artiste comme lui, applaudi et célèbre à Paris et dans toute l'Europe, se faire simple à tel point, et. sans fausse honte, dans un coin perdu de la lande, jouer pour l'amour de Dieu sur un pareil sabot.
L'uniformité dans le costume ne sera jamais complète. Quand la jaquette anglaise aura partout remplacé la blouse gauloise; quand la cravate qui porte le nom de Lavallière ornera le cou de tous les conducteurs de bestiaux; qu'il n'y aura plus de cols non empesés, ni galon, broderie, plumet ou pensée d'aucune sorte dans le vêtement masculin, un meuble nous restera, diversifié à l'infini : le chapeau de soie. Grâce à lui, nous aurons encore des sujets de sourire, d'étonnement ou d'admiration.
Il a conquis presque toute la France. Il est le chapeau obligé des enterrements et des noces dans les plus profondes campagnes ; il faut le voir, dans les petites villes, le jour du premier de l'An, quand tous les fonctionnaires, sous-fonctionnaires et aspi-
rant à l'être, promènent par les rues leurs lèvres pleines de vœux. Qu'il est beau! Qu'il est drôle! Qu'il fait prendre en pitié les architectes, qui n'onl encore découvert que trois ou quatre architectures : la grecque, la romane, la gothique, et, bien anciennement, l'hindoue!
Regardez les commis de l'enregistrement, les employés des pompes funèbres, les dignitaires des Sociétés de secours mutuels, et reconnaissez les merveilles d'ingéniosité que les commerçants ont accomplies avec des bandes de toile laquée et un peu de peluche de soie. Quelle science de la courbe, depuis la forme à peine évasée, dont le sommet ne dépasse que d'une ligne ou deux la perpendiculaire, jusqu'à ces arcs prononcés qui ressemblent à des commencements d'ogive! Et le bord, n'a-t-il pas tous les enroulements et toutes les significations : audace, platitude ou mélancolie ? IN'avez-vous pas observé cette loi de la croissance et de la décroissance des chapeaux, qui porte nos coiffures, en cinq ou six années, de la taille d'un petit obusier à celle d'une couleuvrine, et les ramène ensuite, à pas égaux et doux, vers les mesures primitives? Il y a aussi bien des sortes de poils. Et lorsque la couleur s'en mêle, lorsque le cylindre vieilli prend, comme un bois taillis, le ton de la feuille morte, lorsqu'il admet des clairières, des allées tournantes et d'un gris misérable, avec, çà et là, des ébouriffements, des épis irréductibles teintés de reflets multicolores, il offre un
spectacle imprévu, où tout peut tenir, môme l'émotion, y
Le plus extraordinaire, le plus inquiétant des chapeaux de soie que j'aie aperçus dans ma vie, occupait le compartiment central d'un bahut ancien, composé de trois corps que séparaient des cloisons et que fermait une seule porte de chêne sculpté. Il était démesurément haut et évasé, avec des bords démesurément larges, relevés et cambrés. On l'eût pris pour le chapeau d'un orateur populaire en 1848. Le poil n'en était pas seulement rouge et inégal; il offrait une série de mèches, de tourbillons, d'éraflures. et ce luisant métallique, par endroits, que donne aux chapeaux des humbles l'emploi de la brosse mouillée.
M. Narcisse ne pouvait cependant être compté parmi les pauvres. L'héritage d'une de ses tantes, et le malheur qu'il avait eu, après un an de mariage, de perdre madame Narcisse, lui assuraient, pour la fin de ses jours, une aisance qu'il n'affichait pas, qu'il ne risquait pas, mais qu'il appréciait. Tout le monde savait d'où il venait. Après la guerre de 1870, on avait vu arriver, dans ce chef-lieu de canton de la Sarthe où je l'ai rencontré, un homme d'une quarantaine d'années, très grand, avec une figure plate, des yeux bleus inquiets et doux, des cheveux presque blancs plaqués le long des tempes et recourbés en accroche -cœur. Il se disait originaire
d'une petite ville de Lorraine, où il avait rempli les fonctions de greffier de la justice de paix, était bien accueilli en pays manceau, achetait une maison, la meublait, et ne se distinguait plus de ses voisins que par sa taille plus élevée, le sourire prudent qui lui servait souvent de langage, et l'extrême réserve qu'il gardait lorsqu'on parlait devant lui des épisodes de la guerre.
Pourquoi M. Narcisse avait-il donc serré dans son balmt le chapeau hors de service qui reposait sur un champignon de bois de rose, et que flanquaient deux figurines devenues extrêmement banales et représentant les deux provinces annexées? Évidemment cette relique très ridicule devait évoquer, dans le souvenir de M. Narcisse, un souvenir d'idylle ou de drame.
■^J'appris, du bonhomme lui-même, le secret qu'il avait eu longtemps intérêt à garder, et qui peut être raconté, maintenant que l'ancien greffier s'en est allé dans l'autre monde.
C'était donc en janvier 1871, dans une petite ville de Lorraine, et le jour de la fête des Rois. Les Allemands, — une division bavaroise, — occupaient presque toutes les maisons et tous les édifices publics. Ils avaient même établi un hôpital dans le vieil hôtel où s'étaient tenues les audiences de la justice de paix, où M. Narcisse habitait encore, gardant ses registres, ses fournitures de bureau et le fauteuil doublé de cuir du magistrat en fuite. Pour célébrer la fête
traditionnelle, le greffier avait ira versé le pont sur la rivière en ce moment gelée, s'était réuni à quelques amis très sûrs, et, portes closes, à demi-voix, tandis que le pas lourd des patrouilles faisait sonner les vitres, il avait dit, levant son verre plein d'un petit vin'de la Moselle : « A la France, mes amis! à la grande reine ! »
11 revenait, excité, moins par le vin que par les mots dangereux, les mots défendus, que la peur enfonce dans 1 ame comme une mine prête à sauter. Les basques de sa redingote et de son pardessus déboutonnés malgré le froid claquaient au vent. Il marchait vite, la tète en arrière et coiffée d'un chapeau de soie monumental que connaissaient tous ses concitoyens. Il éprouvait dans les bras comme des secousses de colère, qui lui faisaient serrer les poings. La nuit était à la fois brumeuse et glacée, une de celles, trop nombreuses cet hiver-là, qui endormaient du dernier sommeil les traînards des armées en marche. M. Narcisse avait envie de briser les reins à un ennemi. Et le malheur voulut qu'un soldat bavarois, aux trois quarts ivre, insultât sur la route cet homme qui passait avec raison pour le plus timide et le plus rangé des plumitifs.
Ils s'étaient aperçus de loin, à quarante mètres peut-être, venant en sens contraire. L'Allemand, très gros, titubait et parlait seul. Ils se rencontrèrent sur le pont, et le soldat dit, en mauvais français:
— Passe pas, monsieur!
L'autre se porta à droite. Il se sentit bousculé, puis saisi au collet, se dégagea d'un coup de poing, et, furieux, avant que le soldat eût eu le temps de tirer son sabre, l'enlaça de ses deux bras, le souleva dans un effort de tous ses muscles raidis, et le jeta contre la borne d'angle qui protégeait l'entrée du pont.
La nuque heurta le granit. L'homme resta étendu sur son grand manteau subitement développé dans la chute.
Narcisse regarda une minute son adversaire, évanoui ou mort, il ne savait lequel. Et il n'avait pas encore ressaisi la pensée, il n'était que le spectateur stupide de son œuvre, quand un clairon sonna dans le quartier haut, derrière lui. Alors il eut peur, il comprit qu'on allait venir ; il vit clairement la suite fatale de son aventure, l'officier à moustaches blondes qui commanderait : « Arrêtez-le ! » l'interrogatoire sommaire, la victime sortie de son étourdissement et qui parlerait, les canons de fusil du peloton d'exécution qui s'abaisseraient ensemble. U essaya de mettre l'homme debout contre le parapet. Il y parvint à grand'peine. Ses doigts n'avaient plus de force. Et, comme une seconde fois le clairon sonnait, couvre-feu sans doute ou alerte de nuit, le greffier poussa par les épaules ce corps inerte, qui bascula par-dessus la rampe et tomba dans le vide...
Le pauvre soupeur du jour des Rois racontait qu'il n'avait jamais entendu un bruit plus affreux que
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celui de la glace qui se rompait sous le poids, et qui * criait ensuite, d'un bord à l'autre, en se fendant. Gela ressemblait à une plainte, à un appel.
Il courut jusqu'à la justice de paix, entra par la porte du jardin, et ne rencontra aucun des médecins allemands. La visite du soir était depuis longtemps faite. Les religieuses françaises veillaient seules les malades. Narcisse se coucha, dans la chambre qu'il occupait sous les combles, et fut pris d'une fièvre violenie. Dans le délire, il se levait, frappait les murs, se penchait par-dessus les chaises qui meublaient la mansarde, et criait : « Mais enfonce donc, misérable! enfonce donc ! » Si bien que, vers deux heures du matin, une des sœurs infirmières monta.
— Qu'est-ce que vous avez, monsieur Narcisse?... Mais, oui, la fièvre, très forte...
Use mit à crier :
— Non, ma sœur, un crime! un crime! un crime! Elle ferma promptément la porte qu'elle avait
laissée entr'ouverte, fît recoucher le pauvre greffier, lui ordonna de se taire, mais ne put obtenir le silence que quand il eut raconté toute la scène de la veille. Alors, il sembla reprendre sa raison, et devint soumis comme un enfant. Les larmes commencèrent à couler de ses yeux.
— Sauvez-moi, ma petite sœur, disait-il, répondez-leur que je ne suis jamais sorti... Vous ne les laisserez pas monter, n'est-ce pas?
La religieuse le rassura de son mieux, mais elle
était extrêmement pâle lorsqu'elle se retira, parce que, ayant voulu mettre un peu d'ordre dans la chambre, en femme prudente qu'elle était, elle s'était aperçue que le chapeau avait disparu, le chapeau de soie aux bords légendaires.
Pendant trois jours, Narcisse ne quitta pas la mansarde . La fièvre le ressaisissait chaque nuit, et le délire, et cette mystérieuse passion de l'aveu, qui naît du sang versé. Le quatrième jour il déclara qu'il voulait voir, à tout prix, l'endroit où s'était passé le drame dont on parlait en ville. Et comme les religieuses l'avaient supplié de ne pas s'aventurer dehors, par ce froid, il dit à l'une d'elles, qu'il avait rencontrée dans le couloir :
— . Vous m'avez donc caché mon chapeau ? Ça n'est pas bien, ma sœur. Vous voyez, je suis obligé d'aller tête nue.
La sœur n'était pas dans la confidence. Elle répondit doucement :
— Mais, monsieur Narcisse, vous ne l'aviez pas, l'autre soir, quand vous êtes rentré. Je vous ai vu dans le jardin.
11 devint plus blanc que la cornette de la sœur.
Au même moment, sur la première marche de l'escalier que M. Narcisse allait descendre, apparut un sous-officier allemand, ganté, correct, qui, apercevant l'homme, fit le salut militaire, et dit:
— Monsieur Narcisse ?
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— Lui-même.
Le greffier, devant l'ennemi, s'était retrouvé subitement. Il avait la tête haute.
Son visage rasé, encadré, par deux accrochecœur d'un blond roux, son extrême pâleur, son grand corps qui s'était redressé tragiquement, ses deux poings en garde et rapprochés de la poitrine, lui donnaient l'air d'un mauvais acteur de mélodrame.
Le malheureux jouait sa vie, tout bonnement, et il en avait conscience.
— Ordre du général commandant les troupes d'occupation, dit le soldat, suivez-moi.
Par un matin clair, à travers les rues que la chute récente de la neige avait rendues silencieuses, Narcisse fut conduit à la mairie, salle des mariages. Elle avait encore ses rideaux de reps vert et ses tables de chêne ciré, la salle des mariages ; seulement, à la place du ïïiaire en écharpe, un général allemand était assis, entouré d'officiers. A droite, entre deux soldats, quelqu'un se tenait debout, que Narcisse reconnut bien : le meunier dont le moulin se trouvait au bord de la rivière, à deux cents mètres au-dessous du pont. Enfin, sur la table, en belle place, le greffier aperçut le chapeau de soie, défoncé, couturé, humide encore d'un séjour prolongé dans l'eau. Une image lui traversa l'esprit, celle des deux initiales d'or qu'il avait tant de fois recollées lui môme sur la coiffe du chapeau : R. N.,
Robert Narcisse. Avaient-elles tenu ? Étaient- elles parties ?
— Monsieur, dit le général, vous savez aussi bien l'allemand que le français ? De plus, vous avez l'habitude des procès-verbaux ?
— Oui, monsieur, dit fermement Narcisse.
— Il y a eu mort d'homme, mort violente, dans cette ville, voilà trois jours.
Le greffier regarda le meunier qui avait une figure de statue, immobile, mais deux yeux de flamme qui disaient : « Pour Dieu, tais-toi ! »
Et il se tut.
— Reconnaissez -vous ce chapeau ? continua l'officier. A-t-il appartenu à quelqu'un d'ici?
Narcisse fit un pas, se courba, et, découvrant que les initiales avaient disparu, fut pris d'une espèce de sanglot de joie qui ressemblait à un fou rire.
— Qu'avez- vous ? Pourquoi riez-vous ?
Mais la certitude qu'il aurait la vie sauve était entrée au cœur du greffier. Il fit un grand effort pour rire, en effet, et balbutia.
— C'est qu'il est de forme si ancienne!... Personne ne porte plus de chapeau semblable, monsieur... Nous autres. Français... la mode... vous savez...
Le général répondit :
— Oui, je sais. Le meunier a dit la même chose, tout à l'heure. Écrivez en français ce que je vais vous dire en allemand.
Et .Narcisse transcrivit le procès-verbal qui relâchait le meunier, déclarait purement accidentelle la mort du soldat Wrangel, et reconnaissait, conformément à l'avis des médecins militaires, que la blessure à la nuque avait été produite par la chute sur la glace.
Ce fut le dernier procès-verbal du greffier Narcisse, qui avait tenu la plume dans sa propre affaire. Le pauvre homme ne put jamais repasser le pont sur la rivière, jamais remonter vers ses amis du soir des Rois, et, dès que la paix fut faite, quitta la Lorraine.
A l'époque des premières communions et des visites pastorales,
Des filles passent, couronnées
De joie et de fleurs, dans les blés.
Elles ont des couronnes blanches , des robes blanches, des voiles blancs, et elles vont, graves de visage et légères d'allure, par les chemins, par les sentiers. Elles sautent, mais sans rire, quand il y a des mares sur la route. Dans le voisinage des buissons, de peur des ronces, elles rassemblent, des deux bras, la mousseline qui vole. Toute la campagne est d'un seul vert. Il n'y a qu'elles qui soient blanches et les grands semis de marguerites, immobiles dans
les foins nouveaux. Derrière, les mères se liaient, serrées dans leurs vêtements noirs, les cheveux rares sur les tempes, fanées, inquiètes, disant: « Prends donc garde, Augustine ! Ton voile traîne ! » Et les cloches, les familières, celles qui sonnent la vie, la mort, les fêtes, les deuils, carillonnent, deux, trois ensemble, tant qu'en porte le clocher, appelant ceux qui entendent et ceux qui n'entendront pas.
L'évêque arrive. Il est cinq heures du soir. Depuis dix jours, tout le bourg travaille à faire des guirlandes...
Ce que je vais dire ne se passe pas dans chaque diocèse de France, mais seulement dans quelquesuns du Midi et de l'Ouest. Partout la venue de l'évêque, en tournée de confirmation, est annoncée au son des cloches. Mais, ça et là, la réception et le séjour de l'évêque dans les paroisses rurales sont l'objet d'un cérémonial particulier et d'une pompe naïve qui méritent d'être connus. Traditions d'ancienne date ? Je ne crois pas : les descriptions antérieures à la Révolution n'autorisent pas à l'affirmer, et peut-être faut-il voir dans ces manifestations une sorte de liturgie locale, née du peuple, à l'heure où le Concordat, en rouvrant les églises, redonnait libre cours à l'imagination populaire, créatrice de rites à tous les âges de l'Église.
Un jour que je me promenais au bord de l'eau, je vis une foule sur le rivage, vers la distance où les saules confondent leurs cimes et font un bourrelet
gris le long des sables. En amont, le fleuve se divisait, entourait une île en forme de fuseau, où, parmi les arbres, un clocher s'élevait. La nappe d'eau coulait d'un large mouvement, pleine de reflets sur les rives et de lumière blanche au milieu. Tout à coup, du côté de la terre ferme, la foule assise dans les prés se dressa et se rassembla en une masse compacte. Une clameur m'arriva dans le vent. J'aperçus le point rouge et or d'une bannière audessus des têtes découvertes, puis un, dix, quinze, trente bateaux plats, qui sortaient d'un repli de la berge. Us portaient tous une branche verte à l'avant. Quand ils se furent rangés en ligne, bord à bord, je remarquai que sur deux d'entre eux, réunis par des traverses et enguirlandés de fleurs, une estrade avait été posée. Un rayon violet m'apprit que l'évêque y prenait place. Quelques notables, laïques ou prêtres, je ne pouvais le savoir, étaient autour de lui. Alors, des fumées bleues montèrent et s'élargirent entre les saules ; le bruit des coups de fusil , faible dans l'immense paysage, annonça le départ du cortège; les rames plongèrent en mesure et se relevèrent étincelantes. Ils étaient tous là, les mariniers de l'île, pêcheurs, passeurs, paysans de la rive, bateliers autant que laboureurs. En une minute, la flotte s'avança et prit le large en formation savante : dix bateaux en avant, cinq sur chacune des ailes, encadrant le radeau épiscopa!, dix autres faisant l'arrièregarde. Un grand sillage coupait les moires du fleuve.
Dans la lumière, avec des chants que la distance et la brise assourdissaient, ils remontèrent le courant, jusque vers le milieu, puis, se laissant porter, tous ensemble, en oblique, sans rompre les alignements, ils se dirigèrent vers l'invisible port de nie, entrèrent dans le reflet des peupliers et disparurent sous les branches pendantes qui cachaient le rivage.
Un autre jour, plus récemment, j'étais en voyage, et, au moment où j'entrais dans le village où je devais passer la nuit, je rencontrai Alexandre.
— Comment, Alexandre, vous ici ?
— Oui, monsieur : retiré, marié, père de famille.
— Fortune faite ?
— Oh ! modeste, monsieur : mais je n'ai pas à me plaindre.
Il avait un peu changé. Ce n'était plus ce valet de chambre élancé, blond et rose, qui avait passé rapidement du service d'un de mes amis dans le palais du défunt évêque de L... La courbe du thorax, à peine sensible autrefois, lorsque, dans la cathédrale, droit et posé de profil, il présentait au prélat l'aiguière et le plateau de cuivre, s'était accentuée vigoureusement. Le masque s'empâtait. Les cheveux ne bouffaient plus qu'autour des tempes. Ce qui m'avait fait le reconnaître, c'était plutôt cet air digne, important et discret, qu'il n'avait point perdu. Il m'apprit qu'il dirigeait de haut une épicerie tenue par madame Alexandre, non pas une de ces petites épiceries de l'ancien temps, voisines pauvres, concurrentes à
peine, où les massepains prenaient de l'âge dans des bocaux poudreux, mais une grande boutique, à large devanture, où l'on voit des conserves, des boîtes de biscuits anglais et l'inscription « spécialité de denrées coloniales », justifiée par une vente abondante de café de glands doux. Il ajouta que Monseigneur, « le nouveau », allait faire son entrée tout à l'heure, par la route, là-bas, à l'extrémité du bourg.
— Et vous n'y serez pas, Alexandre?
— J'y serai, assurément, un peu en arrière... Ce n'est pas comme autrefois... Je n'ai plus de situation officielle... Monsieur comprendra...
— Parfaitement.
— D'ailleurs, j'ai accepté de servir, demain, au grand dîner de midi... Ils manquent d'expérience, ici, et. quand on m'a demandé mes conseils, j'ai dit: « Me voici, en personne. »
— Je vous reconnais, Alexandre ! Au revoir !
A cent pas de là, sur la place principale du village, un arc de triomphe était dressé, fait d'une carcasse de bois que recouvraient des branches de houx. Des fleurs de papier rose dessinaient une spirale autour des colonnes de feuilles; une colombe de carton pendait, du milieu de la voûte, et, partant de ce monument central, des guirlandes de verdure, appuyées de distance en distance sur des poteaux fleuris, suivaient les deux bords d'une rue, tournaient avec elle, s'en allaient, dans la campagne, jusqu'à
la dernière maison, un humble toit de journalier entouré de haies vives. Que d'heures de travail représentait cette guirlande, que de courses dans les bois, que de piqûres aux mains 1 Elle faisait un chemin de fête, elle égayait la physionomie terne et terreuse des murs, façades étroites, clôtures de jardins qui. dans une bonne moitié de la France, ne sont badigeonnés qu'une seule fois dans leur vie. Des débris verts jonchaient la route. Au bas des fenêtres, on avait mis des serviettes bien blanches, encore marquées du pli classique de l'armoire et piquées de géraniums rouges. Ailleurs, c'étaient des transparents avec des emblèmes, des armes, des inscriptions un peu tremblées: « Vive Monseigneur! » « Amour à notre Pasteur ! » ou bien cette décoration si profondément rurale, la couronne de mariée, sous glube, flanquée de deux chandeliers et posée bien en évidence, sur l'appui de la fenêtre. Moi, je passais, regardant, ému malgré moi, lorsque je rencontrai les yeux interrogateurs d'une bonne femme, qui demandaient : « C'est-il beau, monsieur ? » Oui, c'était beau, ma bonne femme, non de la beauté que vous pensiez, mais de l'éternelle beauté du cœur, et pour cette humble tendresse, pour cette joie et ce respect religieux, sentiments de la vieille race française, qui avaient conduit vos doigts malhabiles. Cependant les gens étaient rares dans le bourg. Quelques fortes têtes buvaient dans les cafés, en manière de protestation. Presque toute la population
était groupée autour de la maison du journalier, làbas, les plus dévots au milieu de la route; les autres, ceux qui voulaient indiquer une nuance ou qui étaient venus des paroisses voisines, répandus le long des haies, grimpés sur les talus. Tous regardaient au loin le tournant de la route, la bande de terre grise, bordée, à perte de vue, par des champs de blé en herbe.
« Voilà cinq heures ! attention ! Ils ne vont pas tarder ! »
On causait à demi-voix. Le Conseil municipal était au premier rang, avec les fabriciens portant le dais, et le curé, tout vieux, un peu troublé, en chape blanche. Les martinets, toutes les deux minutes, passaient en l'air, comme une grêle de flèches. Le soleil s'abaissait lentement, assez vif encore pour mettre une flamme au bord des chapeaux de soie, reliques de mariage du même temps que les couronnes.
Un gamin cria : « Je les vois ! Je les vois ! » Et, sortant du rideau des arbres, au tournant de la route, quatre cavaliers parurent, puis deux autres à la portière d'une calèche, pais trente autres, sur cinq lignes régulières, barrant toute la chaussée. Ils arrivaient au grand trot, légèrement penchés en arrière, sur des chevaux couverts de housses de lustrine et qui portaient des rubans mêlés parmi» leurs crins. «Bientôt je pus distinguer leurs visages, des figures de jeunes métayers et valets de fermes
rouges d'avoir couru, contents de retrouver, dans la liberté de leur chez eux, la pointe d'émotion et d'orgueil qu'ils avaient connue autrefois, dragons, cuirassiers ou chasseurs. Le chef surtout avait bonne mine, très grand, très maigre, les joues sabrées par le travail de deux rides profondes. Il se retournait sur sa selle, pour voir son peloton, et, quand il leva sa cravache, tout s'arrêta à la fois, Quelques grosses poulinières hennirent vers les prés bas. Les alignements furent rectifiés. Monseigneur descendit de la calèche, avec un de ses vicaires généraux et un secrétaire, pénétra dans la petite maison du journalier, et, une minute après, en sortit revêtu de ses ornements pontificaux, la crosse de vermeil à la main et coiffé de la mitre.
Alors les assistants, qui, jusque-là, par un sentiment très "curieux d a-propos, étaient demeurés silencieux, crièrent: « Vive Monseigneur! » Le maire s'avança, un petit propriétaire, rond dans sa redingote, point embarrassé, point gauche, et présenta son Conseil, d'un geste que je vis et avec des mots que je n'entendis pas. Je le jugeai propriétaire d'un clos de vigne, à la vigueur de son teint et à l'honnête gaillardise de son sourire. Ce fut très simple. L'évèque répondit brièvement. Ses paroles ne venaient pas jusqu'à moi ; mais il y avait, dans l'entourage populaire, des épanouissements significatifs, des bouches qui s'ouvraient toutes seules, pour dire : « Ce que c'est, tout de même... », et des yeux qui répondaient:
« ...que de savoir bien parler ! » Le curé vint à son tour, et présenta à l'évêque la croix de la paroisse. Celui-ci la baisa à genoux, puis, l'élevant, en bénit h foule. Et la procession se mit en marche, la bannière et la croix devant, les petites filles en blanc, les garçons avec des oriflammes, le clergé, enfin l'évêque sous le dais aux pentes de vieux velours fané. Je crois que toutes les jeunes femmes de la paroisse s'étaient donné rendez-vous. Tout le long du parcours elles se tenaient immobiles portant leur dernier né. Au passage du dais, elles présentaient le petit paquet blanc, frisoté de dentelles, et l'évêque s'arrêtait pour bénir, et elles se retiraient, contentes à présent de se mêler aux curieux et de disparaître.
A la porte de l'église, les chantres entonnèrent un Te Deum. L'évêque entra et monta en chaire. Le curé se rendit devant l'autel, et il se passa une scène curieuse, d'un caractère vraiment très digne et très beau.
Quand les chants eurent cessé, le curé, du pied de l'autel, rendit compte publiquement, au chef du diocèse, de l'administration de sa paroisse. Jl dit ce qu'avaient été les pères et ce qu'étaient les fils ; les vocations religieuses qui avaient emmené au loin» dans les missions d'Asie ou d'Afrique, plusieurs enfants du pays ; l'état des âmes, la piété des unes, l'indifférence des autres ; les œuvres fondées ou continuées par son vicaire ou par lui ; il ne fut pas mièvre en parlant du bien, il indiqua le mal sans
VISITES PASTORALES lil
appuyer, mais sans trop de réticences ; vers la un il s'attendrit, rappelant son grand âge et le compte, plus redoutable, qu'il aurait bientôt à rendre. Le papier sur lequel il lisait tremblait dans ses vieilles mains.
Toute l'assemblée se retourna vers la chaire. Les reflets des vitraux pâlissaient sur les voûtes blanches. \ae répondit. Son discours fut d'abord un long remerciement. Il avait beaucoup de merci à dire, et chacun d'eux était attendu. Je comptais sur mes doigts: curé, vicaire, conseil municipal, fabriciens, pompiers, fidèles qui avaient décoré, fidèles qui allaient illuminer , cavaliers de l'escorte , bonnes sœurs de l'école, enfants, musiciens de la fanfare... Oh ! cette fanfare pourtant I... Personne ne fut oublié. Dans cette fidélité de souvenir il y avait de l'habitude, mais il y eut de l'esprit et une science de la campagne dans la façon dont l'éloge fut distribué.
Les cloches sonnèrent, et, après un salut, la population se dispersa dans le village. J'allai dîner au Soleil-d' Argent. La nuit était complète et très pure quand je sortis de nouveau. Le bourg était illuminé !
Rien des « embrasements » de nos villes, mais des points lumineux, çà et là, qui étoilaient l'ombre suis la dissiper : une veilleuse derrière un transparent, dix lampions chez l'adjoint, trois lanternes vénitiennes pendues, je ne sais pourquoi, au haut d'une perche, et les couronnes de cire, luisant sous le globe de verre entre deux chandelles allumées. Même les plus pauvres avaient voulu faire quelque chose, et
au-dessous des toits écrasés, couverts de mousse, une petite flamme tremblait, à mi-hauteur de la porte. Je m'approchai : c'étaient des bouts de bougie, posés en équilibre sur l'extrémité du loquet. A cette heure, déjà tardive, où, d'habitude, les fenêtres étaient noires et les rues désertes, on voyait des silhouettes derrière les vitres et des formes mouvantes dans les rues. Bientôt, trois ombres indistinctes passèrent au milieu de la chaussée. J'entendis : « Bonsoir, Monseigneur 1 — Bonsoir, mes enfants ! » Un pétard éclata sous les pieds des promeneurs et illumina le bas d'une soutane. La même voix dit gaiement: « C'était un fier pétard, bien tiré! » Des rires étouffés d'écoliers coururent d'une porte à l'autre. La même voix reprit, plus loin : « Le joli feu de Bengale ! » et, devant la bougie brûlant sur le loquet: « Bravo! la petite mère ! » Puis elle s'éloigna, et, avec elle, le murmure qui l'accompagnait aux deux bords du chemin s'éteignit.
Je devais partir le lendemain, et, pour savoir la suite de la visite pastorale, j'allai trouver Alexandre qui avait décoré sa maison avec deux transparents, fortement éclairés, où luisaient les armes du nouvel évêque d'un côté et, de l'autre, celles de l'ancien. Il me reçut dans son épicerie.
— Alexandre , lui dis-je , il faut beaucoup de répartie, beaucoup de ressources d'esprit et de santé pour faire une visite pastorale dans de pareilles conditions.
Il se trompa sur le sens de mes paroles, et répondit :
— Monsieur a raison, ma santé a toujours été lionne et mon service n'a jamais eu à en souffrir. Quant à l'esprit, je ne veux pas me vanter, mais je puis dire que, dès le début, j'ai su me tirer d'affaire, distinguer les gens qui avaient à entretenir sérieusement Monseigneur d'avec ceux qui voulaient lui faire perdre son temps. Nous sommes tant sollicites, monsieur ! Mon système à moi, c'était d'avoir toujours l'air de mauvaise humeur. Je ne répondais rien quand on me demandait: « Monseigneur reçoit? » J'attendais au moins une minute. Ça me donnait le temps de voir la physionomie des gens, de me rappeler les noms, et puis j'allais tout doucement dire à Monseigneur: « A la place de Votre grandeur je ne recevrais pas; il n'a pas la figure de quelqu'un qui est pressé. » On ne m'écoutait pas toujours. Mais dans les preshytères, monsieur, je Régnais. Si vous m'aviez vu en
- pastorales ! Je les faisais valser, les servantes de curés !... Monsieur comprend ce que je veux dire, car, pour les faire danser, non... pour ce qu'elles sont jolies et fraîches! On a beau être valet de chambre d'evôque...
— Revenons à Monseigneur, Alexandre. Que se passe-t-il, le lendemain de la réception? Que se passera- t-il demain matin ?
— Monseigneur dit la messe à huit heures, interroge ensuite les enfants qui doivent recevoir la
lil CROQUIS DE FRANCE
confirmation, puis les confirme. Nous rentrons vers dix heures au presbytère, et je m'occupe immédiatement des fleurs et du dessert.
— Pour le dîner de midi ly
— Oui, monsieur. Ça, voyez-vous, c'est une grasse dépense pour les curés. Heureusement qu'elle ne se renouvelle que tous les dix ou quinze ans, car nous parcourons le diocèse en plusieurs fois. Dans nos campagnes, il y a un proverbe qui dit que les poules d'une paroisse, quand elles entendent la voiture de l'évêque rouler sur la paroisse voisine, chantent en chœur : « Mes sœurs, mes sœurs, il faut mourir ! » Et, de fait, il en meurt beaucoup. C'est un peu long, ces dîners-là, monsieur; il y a les curés des environs,, les fabrieiens, le conseil municipal, les notables... Des notables qui ne sont pas toujours très distingués, je vous assure. Mais, Monseigneur, l'ancien, le mien, — le nouveau, je ne sais pas, — n'avait jamais l'air de s'apercevoir de rien. Il causait avec tout le monde. Moi, ça me faisait souffrir, quand j'en voyais un piquer une pomme avec sa fourchette, en plein compotier, ou qu'on me demandait :
— Qu'est-ce que vous me servez là, monsieur Alexandre ?
— Vous le voyez bien, c'est du mouton.
— Je n'en voulons point, de vot' mouton, j'en mangeons chez nous !
lis ne prenaient jamais de ce qu'ils pouvaient manger chez eux.
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— Et après le dîner ?
— Monseigneur n'a pas encore fini, monsieur ! Après le diner, il va visiter les autorités, les malades, les trop vieilles gens qui n'ont pu assister à la réception. Et à trois heures et demie, quatre heures, je remonte... ou plutôt je remontais sur le siège, et nous partions pour la paroisse d'à côté.
Je laissai Alexandre se reposer, en vue des fatigues du lendemain. Je fis le tour du village. La petite illumination était finie; celle de là-haut resplendissait. Derrière les maisons toutes noires, assoupies et comme mortes, sous les étoiles épanouies par un peu de brume, la campagne vivait sa vie nocturne. I terbes se redressaient et buvaient le brouillard. On entendait le bruit des blés qui ondulent et le froissement des épis jeunes frôlant les tiges voisines. Les grenouilles d'une mare lointaine formaient la basse ; les grillons chantaient la partie haute ; il y avait des épeurements" subits, d'on ne sait quoi, dans les buissons.
Je pensais aux petites en blanc qui rentraient à cette heure dans les fermes, contentes, un peu lasses, et marchant plus près de leurs mères.