L ILE DE RE HT
nombre, du fait des habitants, qui sont jaloux de la terre. Celle-ci est riche, légère, toute cultivée. Sur sept lieues de long et une de large, elle appartient aux vignes, aux luzernes, aux moissons d'orge qui couvrent jusqu'aux digues de marais salants, là-bas. vers le nord de l'île. Quant au rivage, il est de roches, mais si peu élevées qu'un ras de marée, semble-l-il, pourrait le sauter d'un élan et sans reformer ses eaux.
Heureusement la lumière est belle et déjà méridionale. Ce pays sans relief est un pays de nuances très fines. Observez bien : les flots jaunes du pertuis breton touchent aux verdures changeantes et courtes des sillons; un peu au-dessus, assez rapprochés l'un de l'autre, de longs villages blancs avec des toits roses, et, pour envelopper le tout, un ciel dont l'éclat et la chaleur s'amollissent dans la brume. La grande entaille creusée en face dans la côte de France, les estuaires marécageux des petits fleuves côtiers, sont comme des tournants de route, j'imagine, où le vent du large pousse et rassemble le brouillard, cette poussière de là-haut. Qui veut du gris, qui veut du mauve, qui veut des ciels pâlis et des courants de mer plus variés de couleurs que nous ne le sommes d'opinions, en trouvera là, dix mois sur douze.
Ce sont là des observations qu'on n'aurait pas pu risquer voilà trente ans. Mais depuis lors, l'éducation des yeux a fait d'immenses progrès. Il s'est créé un public des paysages, qui les com-
prend sur place, les devine de loin grâce à l'imagerie, et ne passe pas toutes les descriptions dans les livres. La joie savante de la lumière tend à se répandre. On peut faire se déplacer dix personnes au moins, en leur disant : « Allez voir ce gris ! » et plus de vingt en leur disant : « Allez voir ce rose ! » Dans le même ordre de sensations, je signalerai l'aspect joli des maisons, qui n'ont pas d'architecture, qui sont des carrés de murs coiffés d'un toit non débordant, mais toutes peintes, presque toutes en blanc, avec des contrevents et des portes de nuances claires. Cela donne un air de propreté et de coquetterie aux villages de l'île, à la Flotte, à la Couarde, à Ars et même à Saint-Martin-de-Ré, une capitale.
Tel est le cadre, et ceux qui ont seulement traversé l'île, de Rivedoux au phare des Raleines célébré dans les Guides, ont rapporté sans doute l'impression que je viens de dire. Elle est bien incomplète. Dans ce cadre, il y a un tout petit et terrible tableau, que tout le monde ne voit pas. Pour le voir, il faut une permission, et le souvenir que l'on gante; après l'avoir contemplé, trouble ensuite étrangement les visions de campagne et de mer qui reviennent à l'esprit.
C'est le pénitencier ou. comme on dit là-bas, la citadelle, lieu de dépôt pour les condamnés aux travaux forcés qui attendent leur transportation. A gauche de Saint-Martin-de-Ré. on aperçoit du bateau
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une enceinte de hauts murs qui descendent jusque dans la mer. Ils enferment un bassin, une sorte de piscine communiquant avec la mer par un étroit couloir, et où, cinq fois par an, se glissent les canots des transports de l'État ancrés un peu plus loin. Alors, devant les soldats en armes, sous l'œil des gardiens, les forçats, par petits paquets, franchissent les portes matelassées de fer, la cour de la caserne, le pont garni de deux herses, s'embarquent, et le grand vapeur, ayant sa cargaison complète, trois cents, quatre cents, cinq cents condamnés, file sur la Guyane ou sur la Nouvelle. La pensée de ce départ, qui les fera changer de prison, soutient ces hommes comme un pauvre reste d'espoir. Ils en vivent des mois et des mois. L'idée d'une terre lointaine, où l'espace leur sera moins mesuré, où l'évasion sera peut-être possible, prend pour eux un goût de liberté. Voilà toute la lueur qui les visite.
Aussi, quelles physionomies inoubliables ! Je me suis trouvé au milieu d'une cour, à L'heure de la promenade. Par une porte que je n'avais pas vue, que je n'avais pas entendu s'ouvrir, derrière moi, une file de forçats entrait, venant du réfectoire. Elle suivit le mur, à un mètre de distance, tourna au premier angle, longea le second côté de ce grand carré de pierres qui fermait la vue de toutes parts; elle se développa jusqu'à nous entourer presque complètement. Il y avait là deux cent cinquante hommes, vêtus de laine brune, coiffés de bonnets de
laine, chaussés de sabols. Us marchaient en silence, l'un derrière l'autre, et l'un d'eux, qui se tenait sur le flanc de la file, vers le premier tiers, marquait le pas en criant : « Une, deux ! une, deux ! » C'était le seul bruit, avec celui des pieds écrasant le sable et battant la terre sèche. Il s'élevait comme la poussière, et comme elle les hauts murs le renvoyaient et le relançaient dans la cour, où il roulait en échos. Rien ne venait, rien ne pouvait venir du dehors, et rien ne pouvait s'en aller, pas même la poussière, pas même le bruit. Trois gardiens, le revolver à la ceinture, surveillaient cette ronde de tous les vices et de tous les crimes. Un à un, les forçats défilaient devant moi et devant le gardien chef qui m'accompagnait. Plusieurs achevaient de manger leur pain; plusieurs lisaient des livres soigneusement choisis par des employés de ministère parmi les lectures amusantes, anodines et infécondes : Fenimore Cooper, Dickens, Walter Scott, Jules Verne. Tous, ils me regardaient en passant, quelques-uns une seconde, comme si j'avais été l'un de leurs juges ou l'une de leurs victimes possibles, et d'autres tout lentement, comme si j'avais été la liberté. Je reconnaissais les fureurs aiguës ou contenues, les hypocrisies, les cruautés froides observées dans l'œil des bêtes de ménageries , et le souvenir de sang, et l'appétit qui flambe. Mais la volonté en mouvement, le projet qui s'élabore et annonce une vie supérieure, mais une espérance, mais un repentir qui bouleverse