‹ Croquis de France et d'OrientChapitre 7 sur 21 · L'ILE DE RE · texte numérisé non relu

L'ILE DE RE

l'âme et rend la douleur émouvante : je ne les rencontrais pas. Il n'y avait que de la détresse, que du malheur et du crime scellés l'un avec l'autre. Deux forçats quittèrent un moment la file et vinrent boire au puits qui était au centre de la cour. Comme ils se parlaient à voix basse, un des surveillants les avertit, et ils reprirent leur place dans la procession brune, avec un mauvais rire muet et en traînant leurs sabots.

J'aurais voulu pénétrer plus avant dans l'étude de ces hôtes du pénitencier et savoir ce qui subsiste encore d'humain chez ces misérables, ce que leurs yeux ne disent pas. Conduit par cette idée et tout remué encore par cette vision, qui ne s'effaçait pas, des condamnés suivant à la file les murs de leur bagne, je m'en allai, dans le soir tranquille, trouver un vieux gardien retraité, tout au bout de Saint- Martin-de-Ré, vers les champs. Il avait une figure impassible, d'une sévérité acquise et toujours égale, une tête pointue et dégarnie, des moustaches blanches coupées ras et, même en écoutant, l'air de se conformer à un règlement de l'autorité. Sa chambre, décorée de coquillages, animée par deux oiseaux des îles qui chantaient comme deux limes sur du fer, ouvrait sur un minuscule jardin, au delà duquel s'étendait la plaine sans arbre ni haie, blondie par tant d'herbes sèches et par le soleil qui tombait. Je demandai :

— Dans votre carrière, vous avez rencontré des innocents?

— Des gens qui disaient l'être, oui, mais qui ne l'étaient pas : ils mentent.

— Des repentants ?

— La même chose : ils mentent.

— Des êtres moins dégradés qui pouvaient se relever?

Il secoua la tête avec le rire affreusement triste que lui laissaient quarante ans de séjour dans tes prisons, et dit :

— Sale gibier, monsieur, croyez-m'en ! Quand ils partent de l'île de Ré, bien souvent c'est pour ne jamais revenir. Eh bien ! ils sont contents. Le pays ne leur tient guère au cœur, ni leur famille. Pourtant, j'en ai vu des fois... Vous savez bien le petit bassin où ils s'embarquent et qui ouvre sur la mer ?

— Oui.

— Au printemps, il pousse des pâquerettes, pas bien belles, dans les fentes des murs. J'ai vu de mes hommes, quelquefois, qui cueillaient un pied de pâquerettes et le mettaient dans leur musette pour emporter une fleur de France. C'étaient surtout des soldats condamnas, voyez-vous...

Il ajouta, peu après, comme retrouvant un très ancien souvenir :

— Je me rappelle aussi, dans les commencements, un petit jeune qui avait une figure blanche comme de la farine. 11 était là pour avoir assassiné une enfant de cinq ans, au cours d'un vol, dans la banlieue.En arrivant à la citadelle, à la première récréa-

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tion il aperçoit une mouelle, qui venait depuis huit jours seulement, pour manger les miettes de pain que les hommes lui jetaient. Elle connaissait les heures. Elle accourait de la mer, elle tournait un peu de temps au-dessus de la cour, et s'abattait à côté du puits que vous avez vu. Ce qu'elle était adroite, pour saisir à la volée tout ce qu'on lui jetait ! Le chef avait permis de la laisser aux condamnés. Ils avaient moins envie de parler entre eux, quand ils la regardaient. Et voilà que le nouveau, le numéro 317, lui jeta du pain, comme les autres. Elle s'élança, ouvrit un peu le bec en tendant sa gorge, selon son habitude. Mais elle n'avait pas reçu la bouchée de pain, que le petit jeune poussa un cri, et tomba raide. Moi, qui étais de garde, je le fis porter à l'infirmerie et, quand il fut revenu à lui, je l'interrogeai. Il me répondit : « Elle a tendu le cou comme la petite fille que j'ai tuée ! » Monsieur, je ne peux pas vous' expliquer la ressemblance qu'il voyait, lui, entre la mouette et la petite de cinq ans tuée dans le berceau. Mais je l'ai bien souvent observé : jamais plus il ne regarda vers le milieu de la cour, lorsque la mouette était là, et d'entendre le cri de l'oiseau, et le bruit des ailes comme un morceau d'étoffe qui claquait, il était pris d'un tremblement. Je pensai qu'il en deviendrait fou. Alors, j'eus pitié de lui, quoique je ne sois pas plus tendre qu'il ne faut. Un jour que je n'étais pas de service, je pris mon fusil, et je me postai, ici, dans mon jardin.

Une mouette vola, puis deux, puis trois. Je connaissais bien la nôtre. Quand elle passa, quatrième, je l'abattis, et elle tourna la tête, pour mourir, comme elle faisait pour manger le pain... Vous comprenez bien que je n'ai pas été raconter cela à d'autres qu'au 317. car les camarades auraient pu l'étrangler, la nuit; — qu'est-ce que nous pouvons empêcher, la nuit, lorsqu'ils sont quarante dans une chambre ? — mais je le dis au 317. Et il me remercia, monsieur, avec des larmes qui auraient fini par appeler les miennes, qui sont dures à venir. Non, il n'était pas tout mauvais celui-là... Il est parti pour la Nouvelle.

— Et, depuis lors, avez-vous su quelque chose de lui ?

— J'ai reçu une lettre. Il me disait : « N'est-ce pas que je valais mieux que d'autres, quand j'étais avec vous? A présent, je suis comme les camarades. Ils sont tous si canailles ! Mais je vous remercie tout de même, pour la mouette. »

La nuit était descendue sur Saint-Martin-de-Ré. La lune éclairait les maisons très blanches, petites, carrées, presque orientales. L'impression première, timidement, renaissait en moi, celle d'une île doucement lumineuse, toute fleurie de reflets. Et puis un frisson me saisissait. Je revoyais la cour, les quatre murs, la longue file des condamnés.

Les deux souvenirs me sont restés, inséparables.

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