‹ Croquis de France et d'OrientChapitre 8 sur 21 · SAINT-GEORGES-DE-DIDCLVNE · texte numérisé non relu

SAINT-GEORGES-DE-DIDCLVNE

J'ai passé l'automne un peu au sud de Royan, à Saint-Georges-de-Didonne, et j'ai fait comme les gens du pays, grands coureurs de sentiers, qui rapportent toujours quelque chose de leurs flâneries à travers les bois. Eux', ils reviennent le plus souvent avec des chapelets multicolores de champignons pendus aux bras. Moi, ce sont des souvenirs de nature que j'ai recueillis, et que je voudrais essayer de dire.

Car la contrée, depuis la Rochelle et l'île de Ré, est bien une frontière, je l'ai senti de nouveau, et le Midi commence là où la brume s'affine, là où elle ne pèse plus, et n'est plus que l'extrémité d'un voile que le grand soleil va fondre et pénètre déjà.

Le village s'abrite derrière une colline, à l'entrée

d'une plage en croissant, très plate, très longue, que termine une falaise couronnée de futaies. Toute la courbe, depuis la dune d'avant-garde où l'embrun de la mer ne laisse pousser que de l'herbe folle, est remplie par la forêt, foret aux vallonnements profonds, où les chênes verts, les peupliers, les ormeaux poussent parmi les pins ; où s'ouvrent, çà et là, des clairières de vignes plantées dans le sable. Comme les toits sont en tuile, le bourg, vu de loin, fait une tache rose dans la verdure. Quant au paysage de mer, c'est l'embouchure de la Gironde, la nappe jaune, clapotante, que borde, à plusieurs lieues, la pointe du Verdon, et un coin du large, avec le phare de Cordouan au milieu.

L'accent méridional n'est pas très sensible, mais les mots ont une saveur nouvelle, et les gestes sont plus vifs, et le type est plus alerte, plus maigre, plus éveillé que dans le JXord. A voiries gens marcher, on les croirait actifs. Ils n'ont qu'un besoin de mouvement et de paroles. Dès le matin, on entend, d'une porte à l'autre, la même salutation qui se répète jusqu'au soir : « Et ça va bien? — Toujours un peu. » Les marchands ne crient pas leur marchandise, ils la chantent. Ils ont la voix juste, souvent jolie. La chanson du fromage à la crème : « A la crème ! à la crème ! fromage à la crème ! » est une trouvaille qui mériterait d'être notée. Les pêcheuses de crevettes offrent : « La santé, madame, la jolie santé! » Un art discret de réclame se cache en beaucoup de

5, On cumule plusieurs métiers sans en exercer complètement aucun. Les hôteliers, les loueur^ de voitures, mettent au bas de leurs cartes : « marchand de petites portugaises pour élever », ce qui signifie qu'on vend de jeunes huîtres. Un économiste ferait Lien de venir ici, et d'élucider ce problème : comment des hommes qui travaillent peu et des femmes qui ne travaillent guère, réussissent-ils à vivre dans une aisance relative ? Car il n'y a pas de pauvres à Saint-Georges -de-Didonne.

Je recommanderai particulièrement l'intéressante corporation des pilotes.

Évidemment, puisqu'ils sont pilotes, ils doivent piloter. Je reconnais même que j'ai vu sortir, de l'abri de la petite jetée que le reflux laisse à sec, plusieurs bateaux noirs à bande blanche, grées en sloop, et tout cà fait fins à la lame. Mais ce n'est pas tous les jours, ni toutes les semaines. Le pilote a de larges congés, eC il en profite. En attendant que la marine marchande refleurisse, il aime cà chauffer tantôt le dos, tantôt le devant de sa jaquette, sur la promenade plantée d'ormes et de fusains qui descend sur la plage, et qui porte officiellement ce nom de Quinconce que je n'ai jamais pu souffrir.

Ils s'assemblent donc, cinq ou six, quelquefois plus, à l'ombre des ormes auxquels le vent a enlevé la tête. Ils ont bien l'air traditionnel des loups de mer, mais de loups de mer dont les aïeules auraient connu le renard. Visages tannés, manières brusques,

des yeux défiants et pas commodes, une certaine suffisance qui tient à la bonne opinion du métier et au rang social qu'il confère. Jamais de femmes parmi eux, jamais d'étrangers ou de marchands. C'est une aristocratie fermée. Vieux ou jeunes, ils n'ont qu'un sujet de conversation, qu'une préoccupation, qu'un amour : la mer. Ils la regardent en arrivant, tous ensemble, de leurs yeux qui valent toutes les jumelles Flammarion, et où vit encore l'image précise des navires qui étaient la veille en rade du Yerdon. Les observations se produisent lentement, après qu'elles ont été vérifiées et pesées. Qu'est-ce que c'est que cette goélette de Terre-Neuve qui vient vendre sa morue à Bordeaux? La Louise ou YArtémise? Et ce vapeur charbonnier, à quelle Compagnie appartient-il ? Fait-il relâche à cause du temps, ou attend-il la marée et le pilote pour monter? Lors même que les questions sont résolues, les pilotes girondins ne cessent pas d'explorer du regard l'étendue où tantôt une fumée couchée, tantôt une voile blanche passe, nouvelle incertaine, doute léger qui emmène tous les esprits au large. Entre deux navires signalés, on cause des souvenirs de navigations. J'ai entendu, en longeant les fusains, ce commencement de récit :

— Nous étions sur rade, au delà de la barre. Y avait des requins, mon vieux, comme des souris chez moi. On leur jetait des tranches de melons. Le roi et la reine vinrent à bord. Ils étaient noirs,

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