‹ Croquis de France et d'OrientChapitre 9 sur 21 · SAINT-GEORGES-DE-DIDONNE · texte numérisé non relu

SAINT-GEORGES-DE-DIDONNE

comme de juste. Le roi n'avait pas de culotte, mais il avait un haute-forme qui prenait l'air par le devant. La reine était vêtue d'un collier en perles de verre...

Quelles merveilles, s'il était possible, s'il était permis de se mêler à ces conteurs qui disent pour trop peu d'élus leur livre d'aventures ! Le soir, après que l'ombre a rendu invisibles les deux passes de la Gironde, on cause encore chez le marchand de tabac. Mais le silence se fait dès qu'un baigueur entre pour acheter une boîte d'allumettes.

Ces hommes de longs loisirs ne bêchent pas entre deux périodes de service à la mer, ne cherchent aucune occupation, aucun profit, et, chose curieuse, ils ont là-dessus le sentiment des aristocraties anciennes. Le pilote dérogerait en tenant la charrue ou le rabot. Ils sont hommes de gouvernail ou ils ne sont rien. A rencontre de leurs concitoyens qui ne naviguent pas, le cumul leur est interdit. Les seuls passe-temps tolérés sont la chasse à la palombe, aux bécasses, aux râles qui abondent dans les prés de la plaine basse, la pêche sur les rochers de la plage, où l'on trouve de la « santé », des moules, des crabes et quelques douzaines d'huîtres, portugaises mal surveillées, qui achèvent de remplir le panier.

J'ai suivi l'exemple, et, comme eux, j'ai couru la campagne. Les bois avaient la senteur pénétrante qu'a si bien notée Michelet, le parfum des

pins qui secouent la pluie, mêlé à celui des œillets de dune. Entre les colonnades des troncs, et suivant l'orientation des pentes, c'était tantôt le bleu du ciel et tantôt la mer qui luisait. Parfois aussi, de la profondeur des combles, une aigrette ;aune s'élevait. Était-ce un ajonc qui fleurissait ou la feuille mourante d'un platane ? L'automne nuançait de roux les lisières où les chênes sont plus nombreux. Rien ne se perdait de la beauté des frondaisons caduques, brunes, jaunes, empourprées, dans le cadre que leur faisait l'éternelle verdure des pins. J'ai vu peu de bois plus silencieux, à cause de l'épaisseur des mousses et des aiguilles tombées des arbres verts. Quand on sortait de leur ombre chaude, des prés marécageux tournaient avec la vallée, un coteau pierreux montait au delà. Bans le vent qui soulevait la poussière, des bœufs tiraient la charrue. Et leurs noms, qui changent avec les provinces, qui suffiraient à marquer les limites anciennes et toujours reconnaissantes, étaient ici Castel, Nousillet. Tourna vé, Cabanet, que les toucheurs disaient d'une voix grave, très lente et amoureuse de leurs bêtes.

Mais c'est la mer que j'aimais le mieux, et que je regardais le plus souvent, comme les pilotes, non pour les navires qui la traversent, mais pour les teintes changeantes, et Thumeur, et la tristesse, et la force qui sont en elle.

Presque toujours elle était rose, le soir, pendant la demi-heure qui précède le coucher du soleil. Le jour.

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les houles arrivaient troubles, traînant le sable des fonds, et l'on eût dit dos eollines de chaume en mouvement. Je regrettais la transparence verte des eaux bretonnes ou le bleu profond du golfe de Gènes. Mais elles déferlaient une à une, et répandaient sur la plage la lumière aussi dont elles étaient pleines. Une vapeur s'enlevait tout le long de la courbe, et, ployée suivant la même ligne, vague encore par la forme, s'en allait toute blanche au-dessus de la furet. Apnée la pluie surtout, le paysage nocturne était d'une douceur incomparable. Le ciel, la mer, la plage, prenaient une même teinte nacrée qui les confondait presque. Où finissait ce brouillard d'étoile> qui s'abîmait vers l'horizon ? Où commençait l'eau, et jusqu'où venait-elle, sur le sable dont la pente, mouillée par la mer descendante, avait de grandes lueurs pâles et qui semblaient mobiles parmi l'ombre? Je ne l'aurais pas su, sans un phare, dont le reflet traçait une ligne lumineuse du lointain jusqu'à nous, reflet tremblant sur la mer, droit et splendide comme une épée dès qu'il touchait la rive. En vérité, rien ne vivait que ce petit point dans la langueur voilée des nuits d'octobre.

Le pays reprenait peu à peu l'aspect qu'il avait autrefois, avant qu'on eût inventé les bains de mer. Les tentes à rayures blanches et rouges se pliaient l'une après l'autre. Les magasins d'été se fermaient. Les oiseaux de mer trouvaient où se poser. Bientôt il ne resta plus, devant les chalets fermés de la grève ,

que deux tentes voisines, et deux enfants surveillés par leurs bonnes, et' qui creusaient le sable pour construire « des forts ». C'étaient un petit garçon et une petite fille. Je pensais qu'ils se seraient entendus pour jouer ensemble. La petite l'aurait sans doute désiré. Un jour, je la vis qui s'avançait, avec une science du détour, vers l'ouvrage enveloppé de fossés que bâtissait l'homme futur. Je crois même qu'elle mit le pied sur un pont féodal. Mais le petit cria, avec une volubilité extrême et des gestes furieux :

— Mademoiselle, je vous prie de vous retirer de mon fort ! Quand vous en faites, je ne vais pas dans les vôtres.

Et ils n'étaient que deux !

Ils partirent, eux aussi. Des brumes jaunes, froides, mortelles aux feuilles, commencèrent à couvrir le soleil jusqu'à une heure avancée du jour. Les passages précipites des palombes, bêtes frileuses, annoncèrent un changement prochain. Un matin, la campagne s'éveilla presque dans les ténèbres. Un nuage épais pesait sur toute chose. Je regardai les herbes, les hautes tiges des fossés, les ronces : tout était accablé, couché, vert encore, mais mortellement atteint et n'ayant plus déjà l'attitude de la vie. Elles ne se relevèrent pas. Une heure après je regardai la mer. Elle était mauve et or, sans une ride, souple et chantante, dans sa beauté qui n'a pas de saison.

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