‹ Croquis égyptiens (volume 2)Chapitre 20 sur 41 · INCIDENTS · texte numérisé non relu

INCIDENTS

arabe qui mendie sans cesse ? On a beau lui donner, il a beau demander, il est toujours aussi pauvre qu'avant.

Dans notre excursion, nous avons eu de petits incidents de voyage. En allant^ une vache de buffle, voulant défendre son veau, entreprit d'attaquer notre petite caravane ; je m'apprêtais déjà à faire le picadore sur mon âne et à utiliser autant que possible mes connaissances en tauromachie, mais j'en fus quitte pour la peur; la vache était encore plus effrayée que moi et au premier coup de bâton elle se retira.

Au retour, mon âne, qui avait l'humeur galante, brayait des sérénades formidables à toutes les ânesses qu'il rencontrait ; dans un accès de gaité il se mit à faire des cabrioles telles que la selle tourna et qu'il m'étendit très-proprement sur le sable. Fier de son exploit, il devint alors intraitable, et c'est à grand'peine que je pus lutter jusqu'à Luxor contre ses fantaisies d'entêté, ses façons joviales et sa selle mal assujettie.

Dans le village je rencontre l'enterrement

d'un saint ou hadji, ainsi nommé parce qu'il a fait le voyage de la Mecque ou qu'il est cousin

d'un descendant.... t d'un parent éloigné de

Mahomet.

Son corps, sans cercueil et recouvert seulement d'un drap, ballotte sur le brancard que les passants se disputent l'honneur de porter sur leurs épaules. La foule chante un psaume assez bien rhythmé et va d'un grand pas.

Dans la journée nous arrivons à Keneh, qui nous paraît plus animé que la première fois que nous l'avons visité. Les rues du village sont encombrées d'une population endimanchée. Des fous idiots , couverts de haillons , dans lesquels le vert (la couleur sainte) domine, crient par les chemins pour demander l'aumône; la plupart sont aveugles et l'on évite de les bousculer, car on les croit sacrés, et, hideux et dégoûtants comme ils sont, on les vénère. On voit circuler une masse de femmes aux yeux peints, aux vêtements de gaze rose, bleue et jaune ; leurs têtes

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sont ruisselantes de sequins ; elles vont d'un pas de reine et sont suivies de bachi-bozouks ivres de raky.

On parle, on crie, on se dispute, on se salue, on se bat, c'est une animation incroyable et l'on fient qu'il y a dans l'air une surexcitation particulière.

Parfois passe une patrouille de soldats égyptiens qui portent leurs fusils comme des chibouks et ont le plus souvent au milieu d'eux un homme enchaîné et les yeux pleurards; c'est quelque bachi-bozouk ivrogne qui vient de recevoir la bastonnade et qu'on mène en prison.

Le soir nous avons le mot de l'énigme. On célèbre aujourd'hui la fête du cheïk du village. Chacun sait qu'un cheïk est le maire de l'endroit. A cette occasion il y a hors des murs, dans une plaine entourée de grands arbres, une sorte de foire que nous allons voir, montés sur d'adroits bourriquets qui, au clair de la lune, savent parfaitement éviter les mauvais chemins.

Le champ de foire se compose d'une quantité de tentes et de vastes cabanes en roseaux toutes illuminées de lanternes de verre ; si on ne coudoyait à chaque pas des costumes orientaux,

on se croirait à la foire de Saint-Cloud ; ce sont les mêmes cris, les mêmes bruits de tambour, les mêmes saltimbanques, les mêmes tourniquets pour les enfants ; il y a comme en France ces machines à avoir le mal de mer qui vous montent et descendent dans les airs en donnant le vertige, à la grande joie de ceux qui payent pour y être remués et malades.

Nous pensons que ce qu'il y a de mieux à faire pour jouir de la fête, c'est de nous faire présenter au cheïk, et nous demandons à le voir. En conséquence, on nous mène à une mosquée et Ton nous dit que le cheïk est dedans, mais que nous ne pouvons pas entrer, parce que nous ne sommes pas musulmans. Nous demandons alors qu'on prévienne le magistrat de notre présence, espérant qu'il aura la politesse de s'occuper de nous ; on se met à rire : le cheïk est mort depuis un siècle ; c'est son tombeau qu'on vénère et en l'honneur duquel on fait la fête.

Comme dans la mosquée, on ne fait que prier, nous nous résignons facilement à n'y pas pénétrer et nous nous mettons à parcourir les cabanes illuminées ; la plupart sont des estaminets où l'on fume l'opium. Nous entrons dans l'un d'eux pour nous faire servir du café à Tarabe.

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