KENEH
Tout autour sont disposées des nattes sur lesquelles des fumeurs silencieux sont accroupis ; leurs babouches sont ôtées et soigneusement placées devant eux. Dans un coin il y a un concert en sourdine ; un poète déclame des mélopées ; il est accompagné d'une double flûte dont on joue comme de la flûte antique à deux pipeaux, une des branches tient la tonique ou pédale continue, l'autre, percée de trous, suit la mélodie décousue du chanteur ; la continuité de la tenue s'obtient en gonflant les joues pour former un réservoir d'air qui alimente le chalumeau pendant que le nez respire. Il y a encore un tambour de basque (reh) qui frétille par moments et un tarabouka qui marque la mesure. Je suis persuadé que j'ai eu là un échantillon complet de la musique des anciens et que les chanteurs que les Grecs et les Romains faisaient venir dans leurs festins se servaient des mêmes instruments et chantaient les mêmes mélopées.
Nous retournons à la mosquée, devant laquelle des derviches se sont installés; ils sont sur deux rangs, assis par terre les jambes croisées, en face les uns des autres. L'un des rangs se balancé régulièrement d'avant en arrière en chantant lentement en voix de basse des «« la
allah » rhythmés comme notre fameux air des lampions; pendant ce temps l'autre rang se dandine de gauche à droite en vocalisant d'une voix de fausset des versets bizarres.
Ce métier doit durer toute la nuit ; peu à peu les derviches s'animeront, se lèveront, danseront, hurleront... et cela jusqu'à ce qu'ils tombent par terre harassés par la fatigue et étourdis par Textase ; alors le peuple admirera ces saints inspirés du prophète. C'est là ce qu'on appelle des derviches hurleurs.
Dans une sorte de marabout voisin de la mosquée, il y avait d'autres derviches plus nombreux et déjà plus en train ; ils étaient debout^ placés en rond ; l'un d'eux chantait un hymne d'une voix nasillarde, un autre frappait, à intervalles égaux et écartés sur un tarabouka. A chaque coup les derviches s'inclinaient en avant, à droite ou à gauche, en faisant un petit soubresaut fort comique. Une seule lampe placée par terre au milieu du cercle faisait remuer sur les murs et contre le plafond des ombres fantastiques d'un effet saisissant.
Notre patience ne nous permet pas d'attendre la an de cette scène prolongée et, rentrant dans le village, nous cherchons à voir quelques-unes