‹ Croquis égyptiens (volume 2)Chapitre 23 sur 41 · L ÉQUIPAGE · texte numérisé non relu

L ÉQUIPAGE

manger* Leur manière de se substanter est assez sale ; ils trempent leurs mains dans des sauces inimaginables et, les portant à leur bouche, ils s'en fourrent jusqu'au coude; à les voir se traîner à terre et manger de la sorte on ne croirait pas que ce soient les mêmes hommes qui debout ont tant de dignité dans la démarche et savent si bien agencer les plis de leurs vêtements. L'on peut bien dire des Orientaux qu'ils .«e drapent comme des rois, marchent comme des dieux, mangent coiftiflif des àinges et dorment comme des chiens. ; /

Nous arrivons le soir au joli village de Niheleh, dont nous visitons par un clair de lune superbe les maisons grandioses surmontées de pigeonniers osiriens et de palmiers élancés.

Une grande barque arrive dans la nuit, elle est pleine à déborder d'une masse d'individus qui viennent d'une foire des environs ; ils sont debout et serrés comme des asperges en botte. Le bateau trop chargé ne peut aborder jusqu'au rivage, et tout ce monde, soulevant ses vêtements, se jette jusqu'à mi-corps dans Teau glacée par le

Vv3nt. C'est un tableau incroyable, on dirait une

meute qu'on déchaîne sur le bord d'un étang et qui le traverse à la hâte pour remonter sur le talus. Puis ces marchands, chargés de provisions, frémissant de froid, rentrent précipitamment chez eux.

Nous les suivons et nous nous égarons presque. Tous les chiens du village sont mis en émoi par le bruit retentissant que font nos bottes, dans le silence de la nuit, sur un sol qui n'est foulé que par des pieds nus ; ils se montrent en aboyant sur le bord des toits et sur le haut des murs, formant des deux côtés de la rue des corniches de gueules terrifiantes.

LE CHAifEAU. 343

28 décembre.

Nous nous arrêtons dans la matinée à Siout pour prendre du charbon. Pendantes temps nous visitons un délicieux jardin sur les bords du fleuve, puis, passant près d'un campement de militaires, nous nous promenons sur le port, où l'on charge de nombreux chameaux.

Comme aspect, le chameau est le type de l'homme satisfait et content de lui. Sa lèvre tombante a quelque chose de dédaigneux ; ses yeux allanguis rappellent ceux d'un bon gros papa qui se promène après avoir bien dîné ; sa tête relevée à l'air d'être maintenue dans la cravate d'un gandin des boulevards ; enfin sa démarche mesurée et tranquille dénote une certaine fierté et une conscience nette.

Comme caractère, c'est tout autre chose. Le chameau est toujours mécontent. On veut le faire aller à gauche, il grogne ; à droite, il proteste ; à chaque charge qu'on lui met sur le dos il gémit ;

quand on lui en ôte il se plaint encore ; il refuse constamment d'obéir et finit toujours par céder. Je ne sais, mais il me semble qu'il y a beaucoup de gens qui ont cet esprit rétif et faible.

Nous partons. Pour éviter une barque, le timonier nous jette perpendiculairement sur le rivage et l'avant du bateau va se ficher violemment dans la terre. Il faut dire qu'en voyant ce mouvement, le pilote avait crié à un homme du bord de dire à un autre homme qu'il prévienne le mécanicien pour que celui-ci donne l'ordre au chauffeur d'arrêter la machine. Mais, avant que la consigne ait passé par toutes ces bouches, le navire s'était heurté à la rive.

Heureusement nous n'avons pas eu affaire à des rochers et après quelques manœuvres nous pouvons nous dégager et reprendre notre route, en ayant soin, bien entendu, de crier beaucoup de malédictions aux bateliers de la barque qui nous avait barré le passage.

Le Nil est sillonné de nombreux bateaux à vapeur qui remorquent d'énormes chalands. Ceux

LA CORVEE. 245

qui montent le courant sont vides ou garnis de quelques soldats. Ceux qui le descendent sont combles de fellahs au manteau brun et au tarbouch blanc. Les bateaux qui montent vont chercher des hommes pour les corvées qu'on organise afin de créer le chemin de fer du Kaire à Cartoum ; les soldats qui s'y trouvent sont destinés à faire la chasse aux récalcitrants réfugiés dans les montagnes pour ne pas travailler sous le courbache du gouvernement. Les bateaux qui descendent ramènent^ comme un bétail humain, les malheureux qui doivent travailler gratuitement aux entreprises du vice-roi.

La corvée a été abolie, H est vrai ; mais il paraît que ça n'a été que pour le canal de Suez, qui pourtant payait et nourrissait ses hommes . Nous avons sous les yeux la preuve qu'elle existe encore.

Du reste, il ne faut pas trop s'apitoyer sur le sort de ces paysans qu'on enlève à leurs travaux pour cause d'utilité publique ; c'est un impôt en nature dont nous avons l'analogue en France sous les noms de prestations et de conscription^ Ce qu'il y a de choquant c'est la manière brutale dont il se prélève et dont on l'exploite.

Ainsi, les soldats arrivent à l'improviste dans

une province et demandent un homme sur quatre. Immédiatement ce personnel est entassé péle-méle dans des chalands ; puis, pendant deux mois il doit remuer de la terre, être mal nourri, car c'est lui qui doit se procurer ses aliments et par-dessus le marché, zébré de coups de bâton, car on ne connaît pas ici d'autre manière de donner un ordre que de frapper en le donnant ; n'oublions pas que le sceptre des anciens Pharaons était un fouet.

Pour moi, je crois que ce procédé est beaucoup plus coûteux au gouvernement que ne l'est à nous notre système de travailleurs salariés, et je suis sûr que, dans ses deux mois de servitude, un fellah ne fait pas l'ouvrage qu'un ouvrier européen ferait en huit jours.

A cela on me répond que cent vingt mille hommes de corvée remuent deux millions cinq cent mètres cubes de terre en vingt-cinq jours. — Je demande la note des frais! Et, si un beau jour le fellah venait à s'exaspérer? Ça s'est vu.

Décidément c'est la journée aux accidents.

Voilà que notre bateau, mal dirigé, se met à raser la rive, à briser un de ses tambours et fra-

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