RETOUR AU KAIRE
29 décembre.
Nous continuons à descendre le Nil. Nous retrouvons le paysage plat de la Basse-Egypte, les villages sans caractère et qui s'élèvent à peine audessus du sol, les palmiers dégarnis de leurs branches inférieures, ce qui leur donne l'aspect peu séduisant d'immenses balais, et enfin le ciel gris et le vent froid. Où senties rochers pittoresques, les pigeonniers majestueux, la verdure luxuriante et le ciel serein de l'Ethiopie ?
Nous arrivons à huit heures du soir au Kaire par une pluie battante.
Je me demande quel temps il doit faire en France ; il neige, sans doute, c'est une consolation pour nous qui en sommes quittes pour une ondée.
Il faut trouver des voitures, transborder les bagages. Le drogman se multiplie ; il n'a pas pu obtenir son certificat ; il va tant faire que, malgré la manière dont il nous a volés tout le long du voyage, nous finirons par lui donner un bakchich. Vraiment ces gens déploient, pour vous exploiter, une intelligence qui mérite une récompense.
30 décembre.
Deux choses importantes nous ont fait défaut pendant notre voyage dans la Haute-Egypte : les crocodiles et les aimées.
Les crocodiles, efifrayés par le bruit de notre bateau à vapeur, n'ont pas jugé à propos de se montrer sur notre passage.
Quant aux aimées, qui, au dire des voyageurs, sont si remarquables dans TEgypte supérieure, la rapidité du voyage et de mauvais renseignements ne nous ont pas permis de constater si leur réputation est méritée.
A Girgeh, on nous a dit qu'il fallait les voir à Esneh. A Esneh, nous ne sommes restés que deux heures et nous avons espéré contempler leurs danses délirantes à Keneh. A Keneh, nous avons seulement eu le temps de prendre du charbon et quelques poteries ; mais comme nous devions séjourner trois jours à Luxor, nous avions toujours l'espoir d'admirer ces fameuses danseuses. A Luxor, nous avons appris qu'il n'y en avait pas, mais qu'à Ass juan nous en trouverions. A As-
LES ÀLMÉES. 253
souan, on nous a dit qu'il n'en venait jamais et que c'était à Luxor qu'il fallait les voir. Enfin, au retour, nous n'en avons rencontré qu'à Keneh pour la fête du cheïk, et l'on sait avec quel empressement nous avons évité de leur voir exécuter leurs fandangos égyptiens.
Est-ce que les aimées et les crocodiles seraient passés à l'état de légendes ?
De retour au Kaire, je raconte mes déceptions et l'on m'apprend qu'il y a dans cette ville un quartier qui s'appelle le crocodile et où l'on trouve des danseuses en quantité. bonheur!
D'un seul coup peut-être je vais rencontrer le reptile désiré et l'aimée tant rêvée!...
Avec Georges D..., je me suis aujourd'hui enfoncé dans ce quartier interlope. Nous n'avons pas vu-de crocodiles, mais nous avons découvert une foule de femmes qui pour la laideur les valaient bien. Ces femmes sont peintes de toutes sortes de couleurs, elles se teignent les mains en rouge avec du hené, les yeux en noir avec du bismuth, le nez en blanc avec de la cérusé ; et sur le front, les joues et le menton, elles ^dessinent à l'indigo les figures les plus fantaisistes.
Elles vous reçoivent dans de grandes chambres fort sales, meublées avec des matelas éten-
âÔ4 CROQUIS ÉGYPTIENS.
dus par terre en guise de divans ; il règne dans ces appartements des odeurs impossibles.
On ne saurait dire du mal de ces malheureuses, elles sont vraiment très-complaisantes pour les étrangers et aussi pour les indigènes, mais leur science ne va pas jusqu'à exécuter la moindre danse. Aussi nous nous sauvons comme des voleurs ou plutôt comme des volés.
CHOUBRAH. 255
31 décembre.
Je passe là matinée avec mes compagnons de voyage dans le haut Nil.
Le soir , je me promène dans les allées de Choubrah à la recherche de Ahmed-Emine-Bey , qui y demeure^ Les Arabes auxquels je m'adresse pour trouver sa maison, ne comprennent pas ce que je leur demande. Alors je m'impatiente , je crie très-fort comme s'ils étaient sourds ; cela leur fait peur et ils se sauvent pensant que je leur dis que je suis moi-même Ahmed-Emine-Bey et qu'ils n'ont qu'à bien se tenir.
Après avoir parcouru inutilement toute l'avenue, j'aperçois mon jeune bey monté sur un superbe âne blanc. Le voilà déjà loin et je n'ai pu l'aborder. Faut-il le héler? Ce ne serait pas poli.
Je le suis à grands pas, pensant le voir entrer chez lui et connaître ainsi sa demeure ; mais son âne trotte vite et il se perd bientôt dans la
foule des équipages et des cavaliers. Car Choubrah est le Longchamp du Kaire,et, aujourd'hui, je ne sais pourquoi, l'avenue a un air de fête ; il y a beaucoup de marchands ambulants, de piétons, de Turcs et de dames montés sur des ânes; beaucoup de chameaux chargés d*oranges; de sais aux jambes nerveuses, aux manches blanches et dont les cris font écarter la foule devant la voiture ou le cavalier qu'ils précèdent.
Cette nuit, le clair de lune est splendide. Je me promène assez tard dans les quartiers qui avoisinent l'Esbequieh, admirant les effets de la lumière se jouant dans les contours pittoresques de l'architecture arabe.
LE JOUR DK l'an. . 257
l*' janvier 1866.
Pour les Européens, c'est aujourd'hui le premier jour de l'an, mais les Orientaux commencent leur année après nous ; ceci explique trèsbien pourquoi ils sont toujours en retard et pourquoi nous les précédons dans la voie du progrès.
Pourtant le Kaire a ce matin une physionomie qui ne lui est pas habituelle. Les employés des consulats, en grande tenue officielle, vont faire leurs visites à leurs supérieurs,et cela suffit pour jeter dans la ville un certain mouvement d'équipages et d'uniformes.
En Orient, les consulats européens sont trèsimportants et fort nombreux. Voilà longtemps que les puissances chrétiennes ont pris l'habitude de faire les affaires des Turcs, ou plutôt de faire leurs propres affaires en manipulant l'Empire ottoman,et cela nécessite un grand personnel diplomatique, qui, aujourd'hui, se remue beaucoup.
Dans l'après-midi , nous allons avec Georges
258 CROQUIS É6TPTIKNS.
nous promener du côté du vieux Eaire à travers les plantations d'Ibrahim. Ce que nous voyons, nous l'avons déjà vu cent fois et, pour le décrire, il faudrait plutôt la palette de mon compagnon que ma pauvre plume de fer. Aussi Georges s'arrête souvent pour faire des croquis. A chaque station, les passants s'attroupent autour de l'artiste et, voyant son crayon se promener sans but apparent sur du papier gris, ils trouvent cela très-drôle et pouffent de rire. Puis le dessin jprend une forme, les ombres s'accusent ils reconnaissent un arbre, une maison ; alors ils encouragent le dessinateur : « Tayeb ketir ! » disent-ils , « très-bien ! » Quelquefois ils se retrouvent eux-mêmes dans l'esquisse, alors leur joie est grande, mais, pour la peine, ils demandent un bakchich. Au fond , ils ne sont pas très-flattés de se voir reproduits : le prophète a dit : « Tu ne feras pas d'images » et cela les gêne; et puis qui sait si le peintre en possession de leur portrait ne pourra pas faire sur lui quelque sortilège ou maléfice qui leur portera malheur ? Et cette idée les effraie ; aussi, quand ils se sentent copiés, ils s'en vont pour plus de sûreté, à moins, je le répète, que l'appât du bakchich ne les retienne.