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LA FONTAINE

Nous nous arrêtons pour dessiner un café arabe , qui est isolé au milieu des champs sur le bord de la route. A côté, se trouve une petite fontaine publique composée de deux grandes jarres encastrées dans la maçonnerie et abritées par deux petits dômes élégants. On voit fréquemment en Orient ces sortes de fontaines ; elles sont des fondations pieuses et ont plus ou moins de splendeur, selon la fortune ou le zèle religieux des donataires. Ordinairement elles sont alimentées par les personnes passibles de quelque punition ; au lieu de les condamner à payer une amende, on les force à remplir les fontaines publiques. Ceci a pour effet que , quand le peuple manque d'eau, il ne se fait aucun scrupule de dénoncer les délinquants de sa connaissance afin de se faire abreuver à leurs dépens, et la justice ainsi suit son cours sans grand appareil déjuges d'instruction et de greflSers*

La nuit arrive que nous sommes encore hors dés portes de la ville ; nous avons par conséquent, pour rentrer chez nous, à traverser, au milieu de l'obscurité, le Kaire dans toute sa longueur.

C'est l'heure où tout le monde va aux mosquées ou en revient, et les rues sont fort animées. Les lueurs du crépuscule, se combinant avec la

clarté de la lune qui se lève, jettent sur le haut des maisons et sur les minarets, qu'on rencontre à chaque pas, des éclats fantastiques , pendant que la partie inférieure des habitations se trouve dans un clair-obscur à la fois sombre et transparent qui permet de deviner les objets sans qu'on soit certain de les voir.

Les villes du Levant, dont l'architecture est si anguleuse, présentent à ces heures-là des aspects étonnants ; tout ce peuple qu'on coudoie parait marcher sans bruit comme dans un songe ; les boutiques et les mosquées allument leurs rares veilleuses, qui forment comme des constellations vacillantes au milieu des perspectives noires. Puis, tout d'un coup, on entre dans le bruit et la lumière ; c'est quelque fantasia en l'honneur de je ne sais quoi ; des lanternes brillantes sont suspendues au milieu de la rue; la foule est serrée et tapageuse ; des instruments retentissent; tout éclate et flamboie.

Malheureusement nous sommes en retard.

Nous pressons le pas. Les rues sont déjà désertes et nous cheminons dans l'obscurité et le silence jusqu'à ce que nous arrivions au Mousky, où les boutiques européennes font resplendir leurs éclairages au pétrole.

2 janvier.

Sur le point de reprendre le chemin de la France, je crois de mon devoir de touriste d'emporter des souvenirs de l'Egypte et de faire des emplettes qui puissent me rappeler plus tard et mon voyage et les industries spéciales au pays.

Ainsi, j'achète de ces coufieh en soie dont les couleurs éclatantes et la solidité à toute épreuve ne se rencontrent que dans les étoffes syriennes ; je fais une provision de tarbouchs écarlates, coiffure obligée des Orientaux, et dont le drap fin et épais garantit admirablement des coups de soleil; je me munis aussi de magnifiques échantillons de la cuivrerie du Eaire, de ces services à café finement ciselés, de ces élégantes aiguières aux formes caractéristiques ; enfin je n'ai garde d'oublier les chapelets en émail lumineux blanc ou orange, matière prépieuse dont les Levantins, m'assure-t-on , ont seuls le secret; j'ajoute à cela quelques étofies à grands ramages et je rentre chez moi.

En examinant mes achats avec attention, je

suis assez étonné de trouver sur mes objets de cuivre une estampille de fabrique où je lis le nom de Trieste ; sur les tarbouchs je vois une adresse de marchand imprimée à Vienne (Autriche.) Est-ce qu'on m'aurait trompé? Je conti nue mon inspection et, à mon grand désappointement, je constate que mes couâehs viennent de Nîmes, mes chapelets de Paris et mon étoflFe à ramages de Lyon !

Furieux de cette mystification, je raconte le soir , à table d'hôte , ma mésaventure, et j'apprends qu'à part les babouchs, les selles d'âne et les petites tables en marqueterie grossière, tous les objets dont on se sert en Egypte viennent d'Europe.

Je vais passer la soirée chez un ami qui demeure dans un hôtel voisin de l'Esbequieh. Je le trouve dans un état impossible à décrire; je le crois fou d'abord : tous ses meubles sont sens dessus dessous, il rit à se tordre, et il y a parmi les gens de la maison une agitation inquiète qui n'est pas rassurante. Entre deux crises de fou rire , il m'apprend que son hôtelier a pris du hatchich, ce qui lui a fait perdre la tête, que les

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